‹ Le roman d'un médecin de campagne [microforme]Chapitre 7 sur 15 · ASSÉ · texte numérisé non relu

ASSÉ

. Il avait eu son roman de jeunesse, simple et honnête comme lui ; dans son enfance, il avait une petite campagne de jeux préférée, tendrement protégée par lui, et dont le souvenir rafraichit plus d’une fois ses pensées dans le labeur de se vie d'étudiant, Quand il revint à Givray, il . fut émerveillé de sa beauté frêle et de sa grâce timide, qui étaient bien faites pour séduire par la loi du contraste une nature vigoureuse comme la sienne. Une chaste et tendre affection remplaça l'amitié enfantine, et le jour de leur union fut fixé. Que de rêves innocents, modestes et joyeux faisaient ces deux êtres bons et simples, dont l’unique horizon étsit je foyer domestique, et qui se donnaient l’un à l’autre leur premier amour !

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LE ROMAN D'UN MÉDECIN DE CAMPAGNE 19 Mais peu de temps avant l’époque qui devait les unir, un mal violent et subit s'empara de la jeune fiancée. Elle vit venir la mort, puisa dans une foi ardente le courage de dire adieu à Edouard ; pleine de l'espoir sublime de le retrouver un jour, elle lui assigna un suprême rendez-vous, et s'endormit résignée, le sourire aux lèvres.

Lui aussi se résigna. Nulle plainte révoltée ne sortit de sa bouche ; avec le temps, le sourire revint sur son visage, Mais cette plaie resta longtemps ouverte, et vingt ans s'étaient écoulés sans qu’une autre im entrât dans son cœur fidèle... Peu à peu, la douleur aiguë de sa jeunesse s'était transformée en un souvenir plein de douceur, et lorsqu'un mot, comme aujourd’hui, évoquait devant sa mémoire l'ombre chérie de sa

, fiancée, il devenait rave, mais s’abandonnait sans amertume aux réminiscences du passé... ,

L'horloge sonna deux heures. Edouard tressaillit ; Je nuage de

mélancolie qui avait voilé son front s'eflaça soudain, et s’arrachant à ses.

pensées il appela son domestique et lui ordonna d'atteler le cabriolet pour le conduire à la gare.

‘ Il était un peu plus de cinq heures lorsque le docteur, descendu à la station de.... prit d'un pas allègre l'avenue de tilleuls à l'extrémité de laquelle apparaissait la demeure de son ami,

Ce n'était pas un chateau malgré les prétentions ambitieuses de son propriétaire, mais une grande maison blanche à l'aspect gai et hospitalier, toute tapissée, de rosiers grimpants, Elle était assise au milieu d’un jardin en pente douce, mi-parterre, mi-parc anglais, rempli de sièges confortables et de jouets d'enfants traînent dans les allées. Si Edouard Denans avait rêvé une maison de cam e c'était certainement quelque chose de semblable à celle-ci, — riante, c nfortable, suffisamment modeste, toute pleine de vie et de bruits joyeux. |

Il n’alla pas jusqu’au perron. Un homme à peu près de son âge, vêtu d’une veste blanche et coiffé d’un chapeau de Paille, jeta vivement le journal qu'il lisait et lui ouvrit les bras,

— Mon cher Edouard ! que je suis heureux ! Quels bons jours nous allons passer! Tu es toujours le même, tu ne vieillis pas. Moi j'ai déjà les cheveux gris ! s

—Je ne suis ni maire ni conseiller général, dit le docteur en riant, Ah ça ! est-il vrai que nous te verrons siéger à la Chambee aux prochaines élections ?

— Eh ! eh ! je crois que je puis compter sur l’appui du gouvernement. J'aurai à lutter contre certaines hostilités, mais j'ai lieu d'espérer être

élu.... Et toi? Toujours modeste, toujours ennemi du monde et des honneurs ?

# tu’il en est advenu ; ces beaux rêves vont presque toujo ;n fumée. Tow: :4 Denans ont été

de père en fils, et j'aurais affligé mon père en laissant sa clientèle à un étranger. :

— Cependant, tes études ont été brillantes, . :

— Brillantes, non ; sérieuses, oui. Tant mieux pour mes malades ; la vie humaine est aussi précieuse à Givray qu’à Paris, et un paysan tient à sa peau tout autant qu'un duc.

— Mais il paie moins.... Es-tu content de ta situation ?

— Elle suffit largement à mes besoins, et serait meilleure si je m’attendrissait moins souvent sur la bourse de mes pauvres diables de clients,

— Et tu n'as jamais eu l’idée d'entrer dans la vie active!

— La vie active ! s'écria le docteur, ouvrant de grands yeux. Qu'est-ce que tu veux de plus ? J'e suis Soujours sur les routes, à cheval ou à pied, et aussi souvent la nait que le jour !

— Je veux parler de la carrière politique, répliqua en riant M. Sargy. Je connais ton arrandissement ; nous n'avons pas, d'ici à un certain temps, de chances d’y voir élire un des nôtres, et dans ces conditions, un homme relativement modéré, comme toi, pourrait, avec certaines réserves, être assuré, jusqu’à un certain point, de la neutralité du gouvernement.

Des-sensations diverses avaient passé sur le visage expressif du docteur. D'abord tenté de s’indigner, il finit par sourire en secouant la tête.

— Je ne suis pas de ceux, dit-il finement, qui croient que les professions libérales rendent aptes à toutes les fonctions, et que, parce qu'on sait plaider un procès criminel ou commercial, ou bien guérir une fièvre et couper une jambe, on est l’homme qu'il faut pour mener les affaires du pays. Je suis un vieil encroûté, et: j'ai la naïveté de penser que l'éducation d’un homme politique doit demander plus d'années d’études que celle d'un

médecin ou d'un avocat, car elle embrasse des branches diverses et entraîne une responsabilité effrayante. Quand à être modéré, si tu entends par là un homme capable de faire des concessions, tu te trompes. Si J'étais un ‘ homme politique, je serais inflexible sur mes principes ; je, ne Connais qu’une ligne, la ligne droite. *

, — Elle serait un peu trop primitive en politique, dit M. Sargy en riant.

— L'honnêteté est ce qu'il y a de préférable ! s’écria le docteur s’échauffant. J'aimerais mieux voir mon pays vaincu en restant honnête, qu'agrandi par la ruse et la violence!

— Enfin, nous ne te verrons jamais parmi nous ? dit M. Sargy. Et tu n'admets pas qu’un homme d’une capacité ordinaire, décidé à étudier

les questions vitales du pays, cède aux vœux de ses concitoyens et aille les

représenter au parlement } Tu voudrais me voir me tenir à l'écart, sous prétexte que dans ma famille on n’est pas député de père en fils, comme on est médecin dans la tienne ?

— Tu es mon ami, tu es, je le crois, un avocat habile, mais tu as tort de te présenter aux élections, et ces vœux de tes concitoyens, hum ! on les exagère quelque peu, n'est-ce pas !...: Allons, ne te fâche pas, ajouta:til,

voyant M, Sargy rougir, et ne permet:ons pas à cette satanée politique de brouiller deux vieux amis qui auront toujours, du moins, un point de commup, c'est une sincère affection datant de trente-cinq ans !.... Je voudrais bien saluer ta femme.... Tes enfants vont bien !

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— Oh ! ce sont do vrais diables ! Iseult est aussi bruyante que son frère.

— Yseult ! répéta le docteur, c'est vrai, ta fille s'appelle Yseult.… é Un vrai nom moyen-âge !

— Oui, répondit en souriant M. de Sargy, qui aime les noms distingués... Etla fille du marquis de Pierre, notre voisin, s'appelle Yseult. Elle s'habille pour dîner, ma femme, tu ne peux la voir en ce moment. Je vais te oouduite à ta chambre,

— Est-ce que vous avez du monde ce soir,

— Oh ! deux amis seulement, le Percepteur et le notaire, Mais Emma

trouve qu'il est de meilleur ton de faire une certaine toilette pour les:

repas.... Chut! ne va pas te moquer! Tu te souviens, je le vois, de la pauvre maison de mon père ÿ que veux-tu, mon cher! il faut bien s'élever dans la vie, ne fût-ce que pour ses enfants, et nous menons ici tant bien:

que mal la vie de château. Si tu possèdes une redingote- noire, tu feras bien de la passer au lieu de ce costume de voyage..., Oh! nous n'en sommes pas au frac ! ajouta-t-il en riant,

— C'est que ... c'est que.... ma garde-robe n’est pas variée, et j'ai apporté peu de chose... Je n'ai pas le choix entre cetta jaquette et mon habit noir, fit le docteur d’un air piteux.

— Alors, mets lhabit, cela flattera ma femme. . je passe devant...

Edouard Denans monta dans la chambre qui lui avait été assignée,. et déboucla sa valise du même air piteux.

Que ce fût défaut d'habitude ou préjugé, un frac est la plus ennuyeuse chose du monde,

c’est une idée de ma femme,

.. Par ici, mon cher,

leur de Givray n'avait pu Ppement de sa taille et de

son embonpoint,

Il était positif que cet habit lui seyait mal ; blaient gauches et empruntés, et il n’était plus le ses vêtements de tous les jours,

Madame Sargy était seûle dans le salon faite. Comme elle n'avait pas, à

ses mouvements semmême homme que dans

amitié, il lui

— Vous arrivez bien cérémonieusement habillé pour un diner de famille fit-elle en minaudant, et tendant à son hôte sa main grassouilletté, étincelante de bagues.

Il ne trouva rien à répondre, n’osant avouer l’état de sa garde-robe, et se rejeta sur le temps et l'extrême chaleur. Il se sentit soulagé d’une corvée ennuyeuss quand, les autres convives étant arrivés, il put s'abstenir de causer et s'approcher de la fenêtre, où il était attiré par des cris d'enfant et des éclats de rire bruyants.

Un petit garçon de sept à huit ans faisait courir une fillette un peu plus jeune, l’excitant à aller plus vite et faisant claquer un fouet à grelots.

— Allez donc, Myrza ! Hou ! le mauvais cheval ! Hep ! hep! saute la haie, ma chère, tu auras ton picotin! Veux-tu sauter par dessus la plate-bande, petite sotte ! Tu ne comprends rien !

— Gaëtan?! N'avez-vous pas honte de parler sur ce ton à votre sœur, à une petite fille ? dit une voix douce avec une inflexion un peu fatigué.

Le docteur se pencha vivement, s'imaginant reconnaître cette voix. Une jeune fille de taille inoyenne, vêtue de noir, et tenant dans ses bras un baby d'environ deux ans, essayait de rejoindre les coureurs. Un chapeav de paille à larges bords cachaient le haut de son visage, laissant déborder une masse de cheveux d’un blond soyeux.

— Gaëtan, répéta-t-elle d’un ton un peu découragé, on a sonné la première cloche du dîner ; arrêtez-vous, je vous en prie! Votre maman a donné de l'ouvrage à Sara, et il faut que je peigne les boucles d’Yseult.

Oui, décidément, cette voix éveillait dans l'esprit d’Edouard un souvenir coufus. Il se retourna pour demander à madame Sargy quelle était cette jeune fille ; mais la conversation était animée en ce moment, et il dut attendre pour adresser sa question. Presque aussitôt la seconde cloche sonna, et, un domestique ayant ouvert la porte de la salle à manger, annonça le dîner d’un air solennel. ’

Madame Sargy prit le bras du docteur, et jetant un regard plein de

complaisance sur le domestique qui se tenait immobile à la porte, elle dit

tout bas :

— Nous ne connaissez pas notre nouveau valet de chambre? Il sort de chez le comte de Méronne, et entend admir:blement bien le service... Votre place est près de moi, mon cher docteur...

— Et les enfonts ? demanda M. Sargy. rvscuaut autour üe lui. Ils sont toujours en retard ! :

— Nous voici, papa! cria une voix joyeuse. Nous étions allés voir Baby, qui dîne dans sa chambre. Ru '

Une jolie blondine fit en courant le tour de la table, écartant innocemnent ses longues boucles pour faire baiser sont front aux convives. Elle : -x suivie de près par ur. beau garçon brun, resssemblant à madame Sargy,

prosaua aussitôt un nouveau personnage entra dans la salle à manger.

V’était une ‘une femme en noir, mince, élégante, celle même qui était ap. "rue au docicur dans le jardin. Mais maintenant, le grand chapeau de paille ne cachait plus son teint d’une paleur délicate et légèrement rosée, ni ses grands yeux bleus foncé, à demi voilés par des cils presque noirs.

Le docteur tressaillit et eut la sensation qu’il entrait dans un monde nouveau, ou que cette jeune fille transformait en une région pleine de poésie le milieu un peu vulgaire où il se trouvait.

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— C'est une personne de famille distinguée, murmura avec emphase madame Sargy, tandis qu'Edouard 56 levait et saluait comme dans un rêve. Elle s'appelle mademoiselle de N ory, et c'est l'institutrice de mes enfants.

L'institutrice !.... Le cœur du docteur se serra, et il sentit soudain gronder ea lui un courroux irraisonné contre la femme de son ami, cette petite bourgeoise qui semblait aussi fière d'avoir dans sa maison une gouvernante de famille noble que de voir à son service le valet de chambre d'un comte.

L'institutrice ! .... Eh ! oui, elle s’etnit glissée dans la salle à nfanger gracieuse, mélancolique et digne, mais silencieuse ; le notaire et le perce] teur l'avaient saluée, l’un avec une indifférence à peine polie, l’autre ave. un empressement de mauvais goût, et elle prenait place au bas de la table, entre les deux enfants qui, se faisant mille agaoeries, et se taquinant derrière sa chaise, semblaient devoir mettre sa patience à l'épreuve et lui ôter même ce privilège acquis au plus infime domest jue de la maison : prendre son repas avec tranquillité.

— Pourquoi n'étiez-vous pas dans la salle à manger avant nous, comme je vous l'ai recommandé maintes fois ? demanda madame Sargy, d'une voix sévère.

Les enfants baissèrent la tête, mais ils sourirent en se regardant, car ils savuient que c'était à une autre à répondre à la question qui leur était ostensiblement adressée,

Charlotte de Nory, cependant, garda le silence.

— Vous ne savez vraiment pas prendre assez d'autorité sur eux,

Mademoiselle, dit la jeune femme d’un ton à la fois Protecteur et un peu sec, Vous êtes trop douce, trop timide, et ses enfants en abusent.. Mon cher docteur vous ne mangez rien.... À propos, Charles vous at-il vu depuis notre excursion en Suisse? Je crois que vous ne voyagez jamais ? C’eêt pourtant une chose si délicieuse ! Nous avons eu des compagnons charmants ; nous avons fait la connaissance du baron de Salandres, et d’un ministre autrichien qui logeait dans notre hôtel.... Oh! un hôtel tout à fait fashionable ! ajouta-t-elle, s’efforçant de donner à ce mot une inflexion anglaise. :

Mais le docteur ne répondait que par-monosyilabes. La conversation prit un tôur plus sérieux ; on parla politique, naturellemen v, les deux invités se proposant de soutenir chaudement l'élection‘du maître de la maison, et celui-ci se lança dans un de ces vastes discours remplis de mots sonores et de phrases toutes faites, qui lui donnaient dans son village la réputation d’un orateur et même d’un grand homme. En d’autres temps, Edouard Denans se fût amusé, avec son solide bons sens, à démolir les frivoles arguments et les dissertations oiseuses qui ne pouvaient lui donner le change. Mais il gardait, ce soir-là, un silence qui fit triompher son hôte en lui persuadant qu'il avait ébloui et convaincu son vieil ami de collège.

Le regard du docteur était rivé sur l'institutrice, elle seule occupait ses pensées, Il se demandait de quel droit il était assis à la piace d’honneur, à la droite de la maîtresse de la maison, alors que cette jeune fille,

née et élevée dans un milieu bien supérieur, était au bout de la table entre deux enfants ennuyeux. =

— Est-ce qu’ils croient jouer les grandes manières en traitant de si haut leur institutrice ? se disait-il avec indignation.

Charlotte n’avait pas semblé le reconnaître. Elle ne se mélait point

la conversation, et répondait en peu de mots quand madame Sargy lui adressait la parole d’un air de condescendance, On eût dit que celle-ci s’appliquait sans cesse à éblouir à la fois la jeune fille que les vicissitudes de la fortune avaient placée sous sa dépendance, et le grand valet à l'air dédaigneux qui avait servi un gentilhomme des environs.

Quant à M. Sargy, il disait tout bas à ses amis que la présence du domestique lui ôtait l'appétit, et que l’institutrice l’intimidait et lui faisait l'effet d’une princesse exilée,

Un peu avant qu’on sé levât de table, le nom du docteur fut prononcé, et immédiatement après on parla de Givray. Une extrême pâleur couvrit les traits de mademoiselle de Nory, qui releva brusquement la tête. Elle rencontra le regard sympathique du docteur, et, ses yeux se remplissant de larmes, elle prit vivement l'éventail placé près d’elle, pour cacher aux autres son visage bouleversé.

Elle sortit peu après avec les enfants, et s’assit sur un des bancs du jardin pour les surveiller, Une des contraintes les plus pénibles de sa posion était de n'être jamais seule, et de ne pouvoir se livrer en repos à ses pensées et à ses regrets, Le noni de Givray, [la présence du médecin, qu'elle n'avait pas reconnu tout d’abord, lui avait rappelé d’une manière poignante la mort de sa mère, et tandis que ses larmes coulaient à ce douleureux souvenir, il fallait encore suivre des yeux les enfants, les rappeler à la concorde, lutter même contre le mutin Gaëtan.

— Mademoiselle ! Mademoiselle! 11 a pris ma poupée !.... Mais regardez-le ! il la bat... Oh! ma pauvrefille!.. Et maintenant il veut la suspendre aux branches du sapin, et elle va tomber ! s'écria en sanglotant la malheureuse Yseult, cherchant à rattraper sa favorite,

Charlotte se leva pour courir après Gaëtan, mais, comme elle s’efforçaiten vain de l’atteindre, elle fut prévenue, La main vigoureuse du docteur enleva au gamin la poupée menacée,

— Fi! un garçon de ton âge tourmenter une petite fille! Tu devrais être son chevalier, dit il d’une voix joyeuse, bien qu’un peu émue.

Gaëtan lui fit une grimace, tandis qu'Yseult serrait sur son cœur sa chère poupée. :

— Merci, Monsieur ! s'écria la petite fille, séchant ses larmes avec * l'heureuse mobilité de l'enfance. Et toi, Gaëtan, ne boude pas, et viens balancer l’escarpolette, où je vais me mettre avec ma flle.

— Mademoiselle, suivez-les, je vous prie, dit vivement madame Sargy, ai s'était approchée ; je tremble toujours guand Gaëtan pousse l’escarpo-

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— Charlotte suivit passivement les enfants,

— C'est cela ! s’écria Yseult, sautant de joie. Nous nous mettrons tous deux dans la balançoire, et c'est Mademaiselle qui nous fera aller !

L’escarpolette était à quelque distance de la maison suspendue à deux jeunes hêtres. Un instant après, l’on put entendre“les cris de joie des enfants s'élevant dans les airs.

— Plus fort, Mademoiselle ! Plus haut !

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Charlotte faisait de son mieux ; maïs l’escarpolette chargée de deux enfants, était pesante, et la chaleur était si excessive que le moindre effort devenait un véritable supplice, La fatigue empourprait les joues de la pauvre fille, lorsqu'une main se posa sur la corde,

— Veuillez m’abandonner ce soin, Mademoiselle... Vous êtes épuisée, ..,

Elle laissa retomber son bras, et se tint debout, essuyant de son petit mouchoir de batiste les gouttes de sueur qui perlaient sur ses tempes délicates,

— Par une telle chaleur, c’est un exercice violent que de faire mouvoir cette machine, dit le docteur sans la regarder.

— Vous êtes bien bon, répondit-elle de sa voix douce. Bien bon !... répéta-t-elle avec une inflexion plus profonde et plus émue. Et.... je le savais déjà. Je n’aj pas oublié quelle compassion vous n’avez montrée. .…..

Elle s’interrompit, Pass& son mouchoir sur ses yeux, et reprit avec amertume : 4

— J'aurais voulu vous remercier ailleurs et dans une meilleure occasion.... Parler de la mort de ma mére, du plus grand chagrin de ma vie au milieu des jeux de ses enfants bruyants, c'est là une des tristes ironies de ma situation, Cependant, je ne vous reverrai peut-être pas, et j'ai voulu saisir cette unique opportunité de vous exprimer ma reconnaissance...

— Je suis ici pour huit jours, dit le docteur.

Il s'arrêta, ne sachant qu’ajouter, et elle s’inclina légèrement,

— La tombe de votre mère n’est pas abandonnée, reprit-il d'une voix un peu tremblante, et en donnant à la corde qu’il agitait une impulsion plus rapide,

Un instant auparavant, par une de ces impressions involontaires dont les femmes peuvent pas toujours se défendre, même au milieu de leurs chagrins, elle n'avait pu s'empêcher de penser qu'il était gauche, presque ridicule, si obligeant qu'il fût, secouant cette corde avec vigueur dans ce costume cérémonieux, si démodé, hélas‘! En dépit de l'émotion qu’elle ressentait, malgré la teinte bleue de sa chemise, les pans raides de sa cravate, les basques trop courtes et les manches étriquées de son habit. Mais tout cela s’effaça soudain dans un sentiment d’ardente gratitude, et elle joignit les mains,

— Que vous êtes bon ! répéta-t-elle.

Et des larmes jaillirent de ses yeux.

Une étrange sensetion, mêlée d'orgueil et d'angoisse s’empara du docteur, C'était lui qui faisait couler ces larmes d'émotion et de recconnaissance |

— Je ne voudrais pas que la tombe de ma mère, à moi, fût sans fleurs, dit-il simplement. En allant lui en porter, je partage avec la vôtre, voilà tout, :

— Que Dieu vous ‘bénisse ! balbutia la voix étouffée de la jeune fille,

— Plus fort ! plus fcrt ! criaient les enfants.

.… Et Edouard, dans l'excès de son trouble, donnait à la balançoire de si Vigoureux élans, que madame Sargy poussa un cri d’effroi.

— Docteur !,... Mais vous êtes horriblement imprudent !

1] revint tout à coup\à la réalité, arrêta l’escarpolette, et, enlevant les enfants dans ses bras, les ramena à leur mère. |

— Îl est temps de se retirer, dit celle-ci, la nuit approche. Mademoiselle, veuillez les emmenez, je vous prie.... Et deman matin, ajouta-t-elle plus bas, ayez la bonté decouvrir les nouvelles confitures, qui sont suffsammei.t gelées. ....

Le docteur salua profondément la jeune fille, et prit un des sièges du jardin épars devant la maison.

La nuit tombait, en effet, une nuit reposée, sereine, presque joyeuse. Les étoiles apparaissaient une à une, la lune commençait à graviter dans le ciel, pas un souffle n’agitait les massifs qui s'imprégnaient de lumière argentée, et l’on entendait les bruissements d'insectes dans le gazon, des, battements d'ailes dans le feuillage.

La conversation fut d’abord animée. Madame Sargy parlait beaucoup, se plaçant volontiers en scène, et prenant fréquemment pour thèmes les futurs succès de son mari dans la vie politique, sa fortune, et les quelques relations distinguées dont elle aimait à faire fracas. Cependant, par degrés, l'entretien vint à languir. Il est peu de personnes, même parmi les moins sensibles à la poésie, qu’une nuit tranquille et belle n’impre:'onne quelque peu.

Edouard était resté silencieux. Il avait d’abord attendu avec impatience le retour de mademoiselle de Nory, puis, voyant qu’elle ne revenait point, il avait éprouvé un vif désappointement,

— Tu es changé, mon cher, dit tout à coup M. Sargy d'un ton cordial, ou bien quelque chose te préoccupe. Toi, si gai, si causeur d'ordinaire, tu n’as rien dit ce soir....

À ce moment, un rossignol qui avait jeté dans le silence son appel pénétrant, commença à chanter dans un massif voisin.

— J'aime le rossignol ! dit le docteur d’un accent joyeux et singulièrement ému. Je sais bien que c'est une superstition, mais ma pauvre mère croyait que son chant porte bonheur...

Le lendemain, aux premières heures matinales, Edouard errait dans le petit parc, en proie à je ne sais quelle inquiétude joyeuse. : Ayant vécu à la campagne, il avait pensé jusqu’à ce jour que la nature, tout en excitant son admiration, n'avait pour lui que des aspects familiers. Il avait parcouru les routes et les bois dès l'aurore, dans le crépuscule du soir, sous les ardeurs de midi, à la lueur tranquille des étoiles. .., Il était venu plusieurs fois aux Saulnettes, chez Charles Sargy, et les détails de ce paysage lui étaient bien connus. ... Il avait souvent contemplé les verdoyantes prairies qui faisaient suite au jardin, les groupes d'arbres qui répandaient une ombre fraîche sur la couleur veloutée de l'herbe épaisse, et la Loire qui coulait dans le lointain, scintillant au soleil. | Cependant, ce matin-là, il fut pris d’une sorte d’éblouissement en face de cet horizon calme et joyeux ; il lui semblait qu'un nouveau sens venait de s’éveiller en lui, que des sources d’admiration plus vives jaill:ssaient en son âme, et que la nature entière se revélait à ses yeux avec des beautés inconnues, des voix mystérieuses et idéales.

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surtout au milieu de la maturité ? Qui n’a vu cette sorte de soleil intérieur

— la joie, — éclairer de ses lueurs brillantes les objets mêmes qui nous :

entourent, et leur donner un aspect nouveau, charmant et imprévu ? Notre imagination colore à son gré ce qui nous environne: c'est un prisme éclatant ou un verre sombre et triste, Si quelqu'un a pu écrire avec vérité que deux personnes n’ont jamais lu le même Üvre ou regardé le même tableau, on peut dire à plus juste titre, peut-être, que deux personnes n’ont jamais vu le même paysage, et que ce paysage n'est jamais apparu deux fois sous le même aspect à celui qui le contemple.

C'était, après tout, un rêveur ce medecin de campagne aux membres robustes, à la vigonreuse et rustique beauté, Il n’avait pas vécu pendant tant d’années dans la solitude et en face de la nature, sans qu’une source de poésie fût venue à sourdre en son âme ; mais il n'avait jamais cherché à épancher cette source ni à y réfléchir sa pensée : il buvait à longs traits sans songer à analyser ces flots qui le désaltéraient. I] n'était pas de ces natures un peu inquiètes et positives qui tourmentent leur esprit et forcent la rêverie à leur livrer son secret. ... Non ; homme pratique, s’il en fût, quand il s'agissait des autres et de ses devoirs, Édouard Denans se réservait un petit coin de lui-même où nul œil hurdain n'avait plongé, et dont il ne cherchait pas à débrouiller la confusion. … Dans ce coin fertile, il y avait des semences merveilleuses, des fleurs féériques ; tout cela était charmant, mais non cultivé, et Édouard en jouissait sans définir ses rêves... Le fil brillant de ses pensées durait à peine le temps de les soutenir... C'étaient des nuages insaisissables, des gouttes de rosée éphémères. ... Il n’en demeurait nulle trace visible ; mais son esprit en sortait rafraîchi comme par un souffle, car elles étaient pures et s'élevaient vers Dieu... 4

Qui aurait soupçonné qu’i! y avait l’étoffe d’un poète dans ce bon garçon d'humeur égale et gaie, si expansif, si disposée à s'intéresser à tous les menus flétails de la vie des autres? Lui-même ne le soupçonnait guère ; si +0n instruction était réelle et solide, son éducation avait manqué de raftinement, et peut-être le sentiment d’étrange admiration qui le portait vers Charlotte Nory, était-il l'idéal mal défini: de son imagination : la poésie, l'élégance et le roflet d’un monde pour lequel il eût été fait, mais dont les circonstances l'avaient tenu éloigné.

Comme il se ræpprochait de la maison après une agréable promenade, madame Sargy, vêtue d'une robe de chambre élégante, descendit précipitamment le perron et l’appela vivement. $

— Docteur, venez vite, je vous prie... J'ai envoyé à votre recherche ;

. mademoiselle de Nory vient de se trouver mal dans l'office, où elle était occupée...

Edouard pénétra dans une pièce encombrée, voisine de la cuisine, et où régnait une chaleur désagréable. Une multitude de pots de confitures étaient rangés sur des étagères, répandant un parfum presque trop vif. Charlotte, assise sur une chaise, était soutenue par la cuisinière, qui, de sa main restée libre, éssayait de lui faire respirer un flacon.

— Î n'y a pas assez d'air ici, on y étouffe, dit le docteur d'un accent

de reproche, et une jeune femme délicate, peu habituée aux émanations de .

la cuisine, devait nécessairement s'y trouver incommodée. T1 enleva doucement dans ses bras la chaise sur laquelle était placée

Charlotte, et, la portant devant la maison, au grand air, prit le flacon des

mains de la cuisinière, et le fit respirer lui-même à la jeune fille qui reprit ,

bientôt ses sens.

— Je n'avais pas cru exiger de mademoiselle de N ory quelque chose de bien pénible, en lui confiant un soin qu’un grand nombre de maîtresses de maison prennent elles-mêmes, dit madame Sargy d’un ton un peu aigre. Etes-vous mieux, Mademoiselle? Comme votre santé est délicate ! Depuis deux mois que vous êtes avec nous, c’est le second accident de ce genre qui vous arrive !

— Mademoiselle de Nory ne semble pas avoir une mauvaise santé, mais elle a subi des recousses qui demandent qu'on la ménage, répliqua d’un ton ferme le docteur, qui, ayant saisi un éventail sur la table de jardin, l’agitait devant le visage de la jeune fille, En ce moment, continuat-il, elle a seulement besoin de repos, et je désirerais qu'elle demeurât à cette place pendant quelque temps, l'air du matin devant immanquablement lui rendre ses forces,

— Oh ! je suis bien maintenant, dit Charlotte en rougissant, et je pourrai dans une minute retourner auprès des enfants...

Elle regardait madame Sargy avec une sorte de timidité, presque de crainte, Celle-ci fut à la fois flattée et touchée du sentiment qu'elle inspirait, et, sa bonté naturelle reprenant le dessus :

— Ne vous inquiétez pas des enfants, dit-elle ; Sara les habillera, et j'aurai soin qu'il ne viennent Pas vous tourmenter. Restez-là jusqu’au déjeûner, je vais vous apporter des journaux...

Elle rentra dans la maison, revint au bout d’un instant avec des journaux et des revues, et les déposa sur les genoux de la jeune fille, qui la remerciait avec effusion ; puis elle disparut en adressant un petit signe amical au docteur,

Celui-ci apporta à Charlotte une seconde chaise, afin qu’elle y posât ses pieds, plaça la petite table à sa portée, et s’éloigna pour fumer, Mais il n'osa tirer de sa poche sa vieille pipe noircie, et il alluma un cigare...

Charlotte demeura silencieuse, absorbée, les yeux tixés devant elle sans rien regarder, et avec cette expression fatiguée et découragée, si pénible à voir chez une personne très jeune.

Le docteur, au bout de quelques minutes, jeta brusquement son cigare, et, se rapprochant, désigna les journaux.

— Vous ne lisez point, Mademoiselle? demanda-til en hésitant, et avec une timidité qu’il ne s'était point connue jusqu’à ce jour.

— Non... prenez-les, si vous le désirez, répondit-elle avec langueur.

Il s'empara machinalement d’un jourual ; mais il ne le déplia pas, et, restant debout près d’elle :

— Puis-je m'informer, demanda:t-il tout à coup, de ce qu'est devenu ce vieux domestique qui vous était si dévoué ?

— Îl a dû chercher une autre condition, et je crains qu’il ne se fatigue beaucoup répondit-elle les larmes aux yeux. Les mêmes catastrophes qui nous vnt ruinés ont englouti ses épargnes... Pauvre François ! Lui tant devoir et ne pouvoir s'acquitter |...

Le docteur chercha ce: qu'il pouvait dire pour la distraire des tristes pensées qu’il avait éveillées, ;

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— Une belle vue, n’est.ce pas, mademoiselle ? — Oh ! très belle ! dit-elle négligemment.

Il y eut encore un silence ; puis Edouard toussa pour déguiser son émotion.

— Vous semblez mener ici une vie très fatigante, reprit-il d’une voix un peu étouffée, Ces enfants vous tourmentent sans cesse, et madame Sargy ... Je sais bien que c’est une excellente femme, mais... elle n’est pas tout à fait de votre monde, et ses prétentions doivent vous paraître parfois un peu fastidieuses .

L'ombre d’un sourire effleura la bouche sérieuse de Charlotte, et s’effaça aussitôt. Elle répondit avec tristesse:

— Je ne me dissimule Pas que partout une a quelque chose à souffrir... Mon lotest peut-être encore des meilleurs, Les enfants sont bruyants et mal élevés, mais ils m'aiment, et leur mère est bonne, quoiqu’elle ine fasse horriblement peur... Tout le monde me fait peur maintenant... * ”

— Oh!... pas moi? dit naïvement le docteur.

Elle sourit franchement, cette fois, en le regardant. I] était vêtu de sa jacquette gris fer, sa cravate noire était nouée négligemment, et, dans ce Costume qu'il était accoutumé à porter, s'il n’avait pas l’air d’un homme à la mode, il était du moins à son aise, et réellement à son avantage.

— Non, pas vous, dit-elle, il me semble que vous êtes un vieil ami

Tout autre homme à l’âge du docteur, épris d’une jeune fille de vingt ans, eût été médiocrement flatté d'un compliment de ce genre: mais Edouard ne:s'avouait Pas encore qu'il fût épris, et il fut satisfait de penser qu’elle éprouvait pour lui une cer*<ine sympathie,

‘ — Pourquoi, dit-il, ne cherchez-vous Pas une situation meilleure ? Je ne crois pas que votre santé puisse supporter lvngtemps le genre de vie auquel vous êtes assujettie ici. Peut-être is-) i démarches et, en ce cas, j'arrangerai mécontenter mes amis... Je voudrai J’en connais quelques-unes, j'ai soigné plusieurs de mes isins de Campagne, et j'ai remarqué que c’est dans les classes les plus élevées qu'on montre le plus de délicatesse et d'égards à ses... à

— À ses inférieurs, acheva doucement Charl de me blesser en Prenonçant ce mot.

— Je ne le dirai pas, ear il ne saurait vous convenir, Vous n'êtes l'inférieure de personne ! répliqua le docteur d'un air scandalisé, — Îl y aurait pour moi de grandes difficultés à trou pusition, reprit la jeune fille en secouant la tête, Je n'ai pas adame Sargy a passé outre .…

— À cause de votre nom, dit le docteur axec un geste affirmatif qui ne manquait pas de naïveté.

— D’autres ne penseraient point comme elle, reprit Charloëte en souriant, et je ne trouverais peut-être d'autre ressource, si je quittais cette Maison, qu’une Piace de dame de compagnie... J'aime mieux m'occuper dés enfants.

— Mais on abuse de votre bonne volonté !

personne dans ma situation

ST

otte. Ne craignez pas

ET

ver une: autre de diplômes...

On vous demande des .

services qui ne rentrent nullement dans vos fonctions ! s’écria Edouard . avec chaleur. ; à

— La complaisance est un attribut de ma situation... Ah! Monsieur, vous avez dit que ma santé bien que fatiguée, n’est pas sérieusement atteinte ! Je voudrais qu’elle le fût ! dit la jeune fille d’un ton de découragement. Et il me semble que j'accueillerais avec joie la nouvelle que ma mort est prochaine. PS

Le docteur se redressa avec une gravité qui ne manquait pas d’une certaine mujesté instinctive.

— C’est mal de parler ainsi, dit-il d’une voix pénétrante. Dieu seul est juge de notre destinée... N’avez-vous pas foi en lui ?

— Hélas ! l'excès de mes chagrins m’abat souvent, et je ne sais pas toujours me résigner.

— C'est pourtant le secret de la paix ici-bas. Soyez confiante, espérez en Dieu, il éprouve ceux qu'il aime... Songez que les chrétiens ont des espérances sublimes, préférables à toutes :les joies de ce monde, et ne faiblissez pas sous un fardeau que Dieu ne refuse jamais de porter avec ceux qui l’implorent... Pardonnez-moi de m'arroger, en vous parlant, les droits d'un ami...

— J'en suis reconnaissante, j'ai si peu d'amis... Mais, Monsieur, vous devez-être, vous un homme heureux. Je sais bien que vos paroles sont justes et consolantes ; cependant, peut-on, je ne dis pas plaindre, mais comprendre des épreuves telles que celles qui m'ont assaillie, quand on a mené une existence paisible et joyeuse ? |

— Et qui donc n’a ses peines! Comment pourriez-vous sonder l'âme des autres et compter leurs larmes? La gaîté sert souvent à les déguiser, et il y a des fleurs qui croisent sur les abîmes, dit le docteur gravement. En dépit de mon humeur joyeuse, ma vie a été bouleversée et mon avenir detruit ...

Zlle le regarda d’un air d'intérêt. Il lui semblait moins vulgaire que la veille, et la tranquille liberté de ses manières la mettait parfaitement à l'aise. Mais il n’en dit pas davantage, et, dépliant le journal qu'il tenait à la main, il s’éloigna pour le lire. é

Charlotte demeura à la même place jusqu’à l'heure du déjeuner. Ce far niente était à lui seule uné jouissance. Les personnes surchargées de besogne connaissent seules les douceurs du repos ; tout ce qui est exceptionnel se goûte plus vivement ici-bas, et pour cette jeune fille dont l’âme était lasse et le corps affaibli, cette heure de silence, devant ce paysage si calme, était un réal bienfait. rs 1

Edouard ne lut pas une ligne du journal qu'il avait pris et qu'il gardait machinalement. Il se promenait lentement, les yeux fixés sur cette forme frêle et gracieuse, et dans sa rêverie, il évoqua l'image d'une autre jeune fille, de celle qu’il avait aimée d’un amour si fidèle.

— Elle était moins jolie que mademoiselle de Nory, et moins triste aussi. ... Ma douce Rse de mai, si tôt perdue, si longtemps pleurée !.., Je croyais mon cœur mort avec elle.... Et cependant, le voilà. qui bat' encore, ce cœur, animé d’une jeunesse nouvelle. , . . Est-ce que j'aime cette pâle jeune fille qui m’apparaît si fort au-dessus de moi et.dans une sphère à part?.... Oui, peut-être, comme on aimerait une étoile... Mais je ne

| Edouard .

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. Cherchèrent à prolonger son séjour aux Saulnettes

Veux pas troubler mon esprit, qui a depuis lon

a perdu l'espérance. Des projets d'avenir !.

Partirai demain !

gtemps recouvré le calme, s’il ++. Impossible ! Allons, je

Et il resta... Il resta, le bon et joyeux docteur Pour errer dans le bois dès son réveil, et rejoindre Charlotte et les enfants pendant leur romenade matinale ; — il resta Pour se promener sous sa fenêtre, le soir, de l'espoir de la voir Paraître pour respirer l'air de la nuit ; — il resta pour guetter l’occasion très rare d'échanger un mot avec elle, de l'interroger sur sa santé, et pour intéresser à son sort le cœur vraiment bon dé madame de Sargy.

Il LA voyait guère la jeune institutrice, cependant, et il Pas souvent le son doux et voilé de sa voix. Mais, le jardin ou dans l'escalier, il était heureux amical qu’elle lui adressait.

Ces huit Denans.

n’entendait s’il la rencontrait dans pour la journée du sourire

à l'esprit, et c'était Pour cette raison même qu’elle ment à l'aise avec lui. Mais elle S sentait enveloppée dans une atmosphère de respect, de Pitié, qui, sans qu’elle s’en rendit.compte, était singulièrement douce à son auvre cœur Elle ne pouvait méconnaître l’attention dont elle était l’o jet, et, bien qu’elle n’en elle était d'autant plus sensible à cette cheval silencieuses prévenances, qu’elle se trouvait en plus dépendente.

Ouard vivait dans un monde idéal, s’abandonn présent, heureux au jour le jour. Mais les tristes réveils, et le moment de son départ arriva,

prit qu'il avait rêvé, et qu’il reconnut ce qu'il appelait sa folie. Ses amis

; mais ses malades le quelque déchirement fois que son devoir

réclamaient, et quelque instance qu’on mit à le retenir, qu’il épreuvât de partir, il était inébranlable chaque professionnel était en jeu.

Au jour fixé il adressa donc ses adieux à ses hôtes et embrassa les enfants. ..,

Charlotte n'était pas là.

I] regarda sa montre, et soupira.

— Vous ferez mes adieux à mademoiselle de N ory, dit Qu'elle ne néglige pas le vin de quinquina, qu'elle évite ] fatigues excessives, ... Je n’oublierai pas, Madame,

on séjour annuel aux Saulnettes, c’est l'oa monotone. ... Non, merci, ma valise est légère porterai moi-même jusqu’à la station :

hais la voiture quand je puis marcher.

quelqu'un t’attend dans ton cabinet, et il ne faut pas méc électeurs, . .. A l’année prochaine !

“il tristement.

Il enleva sa valise, que le domestique cherchait en vain à lui prendré

des mains, et se dirigea d’un pas rapide vers la grille. Comme il venait | de la franchir et d'entrer déns l'avenue,

sa petite main gantée. Il n'eut pas un iastant l’idée que cette attention pût le découragc- par sa liberté même, et . serra doucement les doigts fins de la jeune fille, qu’il retint quelques secon-

€ Qui sait si elle ne vous réserve pas des jours heureux ? Adieu, Mademoi- n selle, ne portez pas trop souvent le baby, qui est beaucoup trop lourd pour d vous, et suivez exactement mon ordon n e (9 PRE CA m de t-elle un mari au cœur gé- ... moi? m:

pa en av tro et | se | — Oh ! vous avez du temps devant vous! Le train a un retard d’une ave beure, dit le chef de gare.

— Une heure ! 8i j'avais su!..,,.. haït

Il tira sa montre, hésita un instant, et reprit soudain le chemin des Saulnettes, Cinq minutes après, il franchissait la grille. Il ne s'était dit tapi ni ce qu'il allait faire, ni ce qu'il allait dire ; il avait marché droit devant. étai: lui, d'un :pas rapide et fiévreux, mû par une impulsion presque irrésistible men De loin, il aperçut Sara, la bonne anglaise, se promenant avec | les enfants dans le parc, et il vit madame Sargy et Charlotte assises à trou l'entrée de l’avenue, travaillant au même ouvrage de tapisserie. crois Il s'avança résolûment, quir — Vous, docteur ! s'écria madame Sargy, très surprise, Est-ce que lante

vous avez manqué le'train ? J'en serais bien aise, car vous dîneriez avec nous. à

1i prendre e il venait lui, reve- : message, ent ressor-

vous faire ais je suis remercier 1s sembler

ut pas un même, et ues secon-

, Secouant , la vie...

Mademoiurd pour . ramenèr euse !

1es SeCOn .

t fatigué Devra-tre comme cœur gé-

teur. Il une fois, rcit soueil.

ensait-il ation du ment où u ciel...

rd d’une

min des était dit devant.

ésistible nt avec assises à

-ce que jez avec

fu contraire trois quarts nné pour m'accorder

— Non, je n'ai as manqué le train F j'ai, d'heure à moi... oudriez-vous être assez quelques minutes d'entretien ?

Elle se leva, étonnée de cette requête, et s lequel elle lui était adressée, et s’élo

Je ne suis pas Vous que made.

adame de Sargy laissa échapper un cri de sur ais vous la connaissez à peine !

rable, et sa présence auprès de vos sérieuses, n'est-ce ?

renseignements les plus.

‘Prise, et s'arrêta court,

— Sans d

— Et moi j'ai assez Pour deux. Je m'in que de ce qu’elle possède... Je me

moiselle de ,N dernière, à 1

quiète plus de ce qu'elle est.

Croyais voué au célibat. La démar-

rapidement, d’un ton déte Mari qu’il était original, et elle Pensait tout bas que Charles ne s”‘tait Pas trompé, Une si b | mariage renversait toutes les idées qu’ des usages, des formes.

— Cette jeune fille est sous votre toit, reprit le docteur, et je croirais que je vous dois, au respect que je Jui porte, si je lui 1 ‘+. Me permettez-vous d'avoir un

dit-elle en tendant la main au docteur.

en silence. Arrivée près de Charlot avec une certaine Surprise, madame Sa

— Le docteur Denans voudrait vous parler, haite que ce qu’il désire s’accomplisse . ..

Elle s’éloigna aussitôt, et Charlotte, de plus en plus étonnée, posa sa tapisserie sur la petite table du jardin, et interrogea Edouard des yeux. I] était un peu pâle, et sa main, qui s’appuyait sur la table tremblait légèrement,

— Îl me semble que je vis dans un rêve, dit-il d'une voix basse et. troublée, Si j'avais l'entière conscience de ce que je fais en crois que je ne serais Pas ici... Vou qui réponde à ce qu'a été pour vous | lante que moi.

s méritez un sort heure

6 passé... Vous êtes bien plus bril.

+ Mais vous souffrez dans cette maison,

dante, et je puis vous offrir un foyer, un dévouement sans bornes, et un nom, obsour, il est vrai, mais sur lequel il n'y eut jamais de tache... Elle était devenue très pâle, elle fit un mouvement pour parler; maid il ne lui en laissa pas le temps, et il reprit :

— Il ya longtemps que votre image est au fond de mon cœur..: J'ai cru jadis que ma vin avait été brisée’ par la mort d'une jeune fille qui était ma fiancée... Ma vie a refleuri près de vous, et mon bonheur est suspendu à la réponse que vous allez me faire, — un bonheur dont l’intensité m'épouvante à demi...

Il est rare que l'expression sincère d’un sentiment profond laisse tout à fait froide celle qui, en étant l’objet, n’a le cœur occupé d'aucune autre aiection. Charlotte n'avait jamais envisagé le docteur comme un prétendant ; elle ne l’aimait pas dans le sens exclusif de ce mot, et, faut-il le dire ? s’il lui avait adresser sa demande dans ce costume qui le rendait un

u ridicule, — avec l'habit trop court et étriqué, — elle eût peut-être répondu négativement. Mais, en cet instant le visage d'Edouard empruntait à une sérieuse émotion une expression presque irrésistible ; ses cheveux courts et frisés ondulaient librement sous la brise, et son costume de voyage laissait à sa taille robuste le genre de grâce et l’aisance qui lui étaient propres.

Elle se sentit touchée de son Hommage, et une larme vint à ses yeux. |

— Hélas! je n° serais pas digne de votre recherche si je consensentais à ce que vous demandez, répondit elle d’une voix tremblante. Je a’ai rien au monde.... De quel droit iruis-je apporter ma pauvreté dans votre maison, et, ce qui serait pis encore, y répan re l'ombre de ma tristesse et de mes chagrins J'ai trop souffert pour être jamais gaie, et il me semble que je ne suis plus jeune.

— Et moi, j'ai atteint la maturité de la vie... Mais les larmes peuvent tarir dans vos yeux, et votre jeunesse peut refleurir au souffle d’une tendre affection... J'ai soif de vous protéger, de soigner cette santé si frèle, de rendre leurs couleurs à ces joues pâles, de vous voir maîtresse de mon foyer... J'ai une modeste aisance, que mon travail accroîtra chaque jour, une vieille maison bizarre, tout embaumée pour moi du souvenir de ma mère, et dont vous me sembleriez la fée...... Dites, ne pourriez-vous être heureuse près de moi

— Je sais que vous êtes le plus loyal et le meilleur des hommes .... M. Sargy parle de vous avec une affection et une estime invariable.. ... Moi

aussi, j'ai vu que vous êtes bon ; vous avez conquis ma reconnaissance en veillant sur la tombe de ma mère.... Mais je ne puis vous tromper. Je ne ressens pas pour vous, ni pour personne, le sentiment que vous auriez 1e drpit d'exiger d’une compagne.

— C'est-à-dire que vous ne m’aimez pas... Ai-je dit que je le croyais ? Aurais-je été assez présomptueux pour l’espérer? Aurais-je seulement son-

6 à aspirer à votre main si vous aviez été riche et entourée d’une famille ? ais je crois qu'un honnête homme peut apprendre à sa femme à l'aimer, et tout ce que le dévouement peut faire...

Ne me tentez pas! interrompit-elle d'un accent bas et ému, cachant son visage dans ses mains. Vous ne savez pas ce qu'est pour une

femme isolée comme moi cette vision d’un foyer, ce mirage de dévoue-

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