‹ Le roman d'un médecin de campagne [microforme]Chapitre 8 sur 15 · LL · texte numérisé non relu

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prit doucement une de ses petites mains,

— Dites oui, je vous en conjure ! La vue seule de votre visage illuminera ma vieille maison. .., La pensé de vous retrouver le soir à mon foyer animera ma vie... Je vous offre l'indépendance et l'affection !

— Mais je ne puis répondre si vitre ! dit-elle d’une voix tremblante, J'ai un frère.

— Quoi même,

— Je dois consulter mon tuteur....

— J'irai le trouver, je me ferai connaître à lui... Si vous acceptez mon nom, peut-il s'opposer à ce qui vus rend une position, modeste, il est vrai, mais sûre? En ce moment, il ne s’agit que de vous... Dites, consentez-vous à être ma femme ?

Elle se mit à pleurer, et lui tendit la main. — Oui, je veux bien être votre femme fidèle et dévouée, de vous rendre votre tendresse...

Le docteur se redtessa et parut un autre homme. - à ses lèvres la main tremblante qu'en lui abandonnait,

— Soyez bénie pour le bonheur que vous me donnez ! dit-il avec ferveur, Ce ne sera pas trop de ma vie entière Pour payer la joie de ce moment....,

Madame Sargy revenait lentement vers eux : il-alla au-devant d'elle, — Elle consent, et Dieu soit loué l.... Madame c'est ma fiancée que je confie à vos soins.

Il tira sa montre. .

— Et maintenant, je pars, car j'ai promis d’être à Givray ce soir même; mais je reviendrai bientôt. ..... :

Il y avait à ses pieds, au bord de l'allée, une to ge. Il /larracha tout entière, et l'offrit à Charlotte.

— Pensez à moi! murmura:t.il.

Et une minute après, il était sur le chemi retourner, son cœur battant de joie dans sa

et sa pencha vers elle.

! son éloignement ne vous autorise-t-il pas à agir par vous-

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Il porta deux fois

uffe de myosotis sauva-

a de la station, non sans se poitrine, pour regarder la frêle

du feuillage, et la petite main blanche qui s’agitait en signe d'adieu, ‘

Pendant les jours qui suivirent, Charlotte crut être le jouet d'un rêve. changement qui venait de sopérer dans sa situation était si prompt, si complet, si inattendu, — elle avait eu si peu de temps pour réfléchir, qu'elle avait peine à recueillir ses pensées et à envisager de sang-froid l'avenir qu'elle avait accepté dans un moment d'entraînement.

Nul regret, Cependant, ne venait effleurer son esprit. : vant, alors que, bien qu'a pauvrie, elle vivait avec sa mère dans un monde délicat et raffiné, l’idée ‘accepter pour mari ce simple médecin de cam- Pagne ne lui serait certes Pas venue à l’esprit. Mais elle avait vu crouler , Tous ses appuis, s'évanouir toutes ses espérances ; elle n’avait plus d'autre

Un an aupara-

avenir que son travail ou l’aide très problématique de son frère, et elle se trouvait dans un milieu un peu vulgaire, où la franche bonhomie du docteur contrastait avantageusement avec les prétentions de ceux quil'entouraient. I1 lui offrait une situation indépendante, elle était sincèrement touchée de son affection, et l'impression qui dominait la confusion de ses pensées était la conscience d'être désormais protégée et soutenue. D'ailleurs, il semblait que chacun prit à tâche de rendre ses fiançailles douces et paisibles. Je ne sais quel intérêt s'attache à une jeune fille près de se marier, et tous les membres de la familles, les domestiques eux-mêmes, lui prodiguaient maintenant des attentions dont la pauvre enfant se montrait surprise et reconnaissante.

Le troisième jour, le docteur revint. Il était allé passer quelques heures à Paris, et rapportait à Charlotte le consentement de son tuteur.

M. Brunay applaudinealt hautement à la recherche dont la jeune fille était l’objet ; Edouard était arrivé près de lui muni de toutes les recommandations imaginablee, et M. Sargy avait de son côté témoigné avec échaleur en faveur de son ami de collège.

Madame Brunay ajoutait quelques lignes à la lettre de son mari.

“ Tous mes compliments, chère petite. Votre docteur, qui à déjeûner avec nous ce matin, a l'air d’un excellent homme. M. Brunay l’a trouvé fort rond en affaires, et très généraux dans tous les questions d'argent. Vous avez sagement agi en accueillant sa demande. Il est, à lu vérité, beaucoup plus âgé que vous, mais son humeur semble gaie et facie... Je suis sûre que vous êtes assez raisonnable pour accepter *sans regret d’habiter un village ou une petite ville... Je raflule de la campagne, et je ne pourrais d’ailleurs vous plaindre sous ce rapport. Il paraît que vous aurez une maison ancienne digne d'être transportée à Cluny.

“ Jé crois aussi que vous jouirez de toute la liberté désirable, et que que M. Denans ne demande qu’à se laisser conduire par votre jolie main.

« M. Sargy nous écrit que sa femme désire vous garder près d’elle jusqu’à votre mariage. Je regrette de ne pouvoir y assister comme M. Brunay ; il vous embrassera e1 mon nom, et vous emportera notre modeste

résent.”

hr Charlotte rougit profondément, et mordit sa lèvre en retenant une

larme de dépit. Cette lettre la blessait, et les éloges que prodiguait

madame Brunay au docteur n'était pas présciément de ceux qui peuvent

flatter l'imagination d’une jeune fille. Un homme rond en affaires, et ne - demandant qu’à se laisser mener par sa femme, c’est là un idéal quelque

peu vulgaire, assurément, et madame Brunay n'avait pas paru remarquer

d’autres qualités chez son futur cousin.

Charlotte, a’osant montrer la lertre au docteur, la replia lentement en silence.

Sou fiancé la regardait avec attention ; elle sourit, et l’honnête figure d'Edouard s’éclaira. Iltira de sa poche une très petite boîte en chagrin de forme antique, et y prit un anneau d'or aminci par un long usage, et dont le chaton était formé par une grosse perle très simplement enchâssée.

— Cette perle est mal montée, et la bague n’est point du tout moderne, dit-il. Mais j'aurais craint de la profaner en y faisant quelque

et elle se omie du ceux quit sincèrefusion de soutenue.

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Charlotte lui tendit sans rien dire son petit doigt fin, et il y passa le mince cercle d'or.

— Voyez, elle semble faite pour vous ! Êt maintenant prenez mon bras et faisons un tour dans le parc ; je n’ai que deux heures à vous consacrer, et je voudrais revoir avec vous l'allée où vous m'avez promis d'être ma femme,

Deux heures ! Ce temps eût semblé court à des fiancés ordinaires } mais peut-être dans les conditions présentes, valuit-il mieux qu'il en fût ainsi, Il n'y avait guère de terrain sur lequel ces deux êtres se rencontrassent complètement. Leur éducation avait été différente, ils n'avaient pas vécu dans le même monde, ils avaient contracté des habitudes dissemblables ; et si le docteur était Capable de parler facilement et même avec une certaine éloquence dans une réunion d'homme, il n’entendait pas grand’chose à ces sujets divers qui plaisent aux femmes, à ces jolies banalités, à ces riens agréablement débités auxquels à recours un homme du monde à défaut de sujet intéressant, Il savait parler et discuter, mais non causer, Vivant à la campagne, fréquentant particulièrement un petit nombre de salons bourgeois où l'entretien se restreignait aux nouvelles locales, il était étranger à tout ce qui remplit et anime les conversations parisiennes, Il connaissait les événements du mois dernier, mais pas les racontars de la veille, et encore moins ceux du lendemain. Il n'aurait pu parler du tableau en vogue, de l'opérette a la mode, du dernier roman j même, il ignorait honteusement le nom du vainqueur de Longchamps ou de Chantilly,

Dans ces conditions, les banalités faisant défaut, il eût fallu un double courant de sympathie pour entraîner les esprits et mettre en commun des idées et des sentiments. Cette sympathie étant incomplète du côté de la

jeune fille, la conversation languissait forcément, Toutefois, le docteur ne s’en inquiétait pas. Charlotte s’abandonnaïit à une certaine sensation de sécurité ; elle souriait plus souvent lorsqu'il était présent, et le laissait rencontrer son regard plein de gratitude et de douceur. Lui était heureux de se promener à ses côtés, même sans rien dire, se contentant de presser de temps à autre la petite main qui s’appuyait avec confiance sur son bras, ou de cueillir une fleur qu’elle plaçait à son corsage ou dans ses cheveux. T1 était satisfait d’être placé près d'elle, d’épier ses désirs, de lui rendre de menus services, de couper les pages de son livre, de tenir son éventail,

Mais, bien qu’il vint souvent aux Saulnettes, il n’y restait jamais longtemps, ses malades le rappelant à Givray. Il fallait qu’il possédât un tempérament de fer pour supporter les longues marches, les veilles, les voyages de nuit, les fatigues de ceu déplacements continuels, jointes à celles de sa profession. Une partie de son temps se passait en wagon, et, bien que Charlotte ne se füt pas montrée pressée de fixer l’époque de son mariage, elle comprit que cette situation ne pouvait durer, et que, d'ailleurs, elle ne peuvait prolonger la position un peu fausse qui était devenue la sienne chez les Sargy, maintenant qu'ils la considéraient comme leur hôte plutôt que Comme une institutrice.

Le docteur chargea la femme de son ami de choisir les présents qu'il

\ n " LE ROMAN D'UN MÉDECIN DE CAMPAGNE

voulait offrir à sa fiancée, et il se montra, malgré les protestations de cette dernière aussi généreux que le lui permettait sa petite fortune. Un jour, un jolie chiffonnier en marqueterie arriva aux Saulnettes.

Madame Sargy, l'ayant fait déballer avec précaution, donna ordre de l’ap- -

porter dans la chambre de la jeune fille, et en ouvtit les tiroirs avec complaisance, ... Un cachemire fut étalé sur le petit lit de fer, une pièce d’étoffe de soie noire y déroula ses plis épais, puis quelques mètres de dentelle " une parure ornée de perles, très simple, mais élégante, furent placés sur a table.

Charlotte remercia madame Sargy avec effusion, loua le bon goût de ces présents, puis, resta seule et pensive en face de sa modeste corbeille. C'était beaucoup pour elle, qui ne possédait rien ; — c'était beaucoup pour le docteur, qui, toujours prodigue envers les pauvres, n'avais guère accru le modeste patrimoine reçu de ses parents. Toutefois, dans le milieu où avait vécu Charlotte, les fiancées recevaient d’autres présents, étalaient d’autres corbeilles. Elle n’était ni coquette ni avide, et ne regrettait pas pour elle-même les bijoux et les dentelles ; mais elle comprit soudain, et peut-être pour la première fois, devant cette étoffe du soie noire, parure sévère et économique, et devant ce châle au tissu un peu gros, qu’elle avait changé de monde, et que son mariage la plaçait dans une situation inférieure à celle de ses anciennes amies. Une larmes vint à ses yeux, mais elle se la reprocha comme un crime. ; — Pauvre Edouard! pensa-t-elle. Combien je suis ingrate!.... Lui, si généreux !..., Cependant les jours s’écoulaient, et le docteur était de plus en plus “heureux. Il se sentait parfois un peu tinide en face de cette jolie et aristocratique fiancée ; mais ses manières le ravissaient, et aussi toutes les petite recherches de ses habitudes. Il aimait le léger parfum de ses cheveux, et

les larges gants de peau de daim, dans lesquels elle enfonçait, pour aller au .

jardin, ses mains d'enfant ; il aimait la manière dont elle réclamait son bras pour faire vingt pas au dehors, et la. grâce coquette avec laquelle elle piquait dans.sa chevelure aux tons dorés la rose qu’il cueillait pour elle contre le mur de la maison. Elle n’avait pas l'abandon un peu simple des jeunes filles qu’il avait rencontrées jusque-là, mais il admirait le raffinement de son langage et l’espèce de. mesure qu’elle imposait même à ses accès de gaieté fupitives.

— Elle est ce qu’on peut appeler une femme distinguée, pensait:il en reprenant le chemin de la gare. Elle présiderait la table d’un prince, et j'aime encore mieux cette distinction native que sa beauté...

Les goûts de Charlotte n’étaient pas souvent ceux de son fiancé. Il était, lui, l'enfant de la nature, et en dépit des années qui les séparaient, il avait dans l'esprit quelque chose de beaucoup plus jeune, de plus naïf, de plus primesautier. Elle avait, elle, soigneusement discipliné ses goûts et ses sympathies sous les lois de la mode, et en outre, ses préférences étaient d’un ordre beaucoup plus raffiné. Un jour, elle lui fit de la musique.

: Il admira le jeu tour à tour doux et énergique de ses petits doigts, mais ne comprit pas le morceau qu’elle avait choisi : — une de ces œuvres modernes. où la science fait tort à l'idée musicale, et qui ne sont que des pastiches sans âme des vieux maîtres.

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— C'est trop beau pour moi, fit-il en secouant la tête d’un air de bonne humeur. Ne sauriez-vous pas, par hasard, le Carillon de Dunkerque ou le Rocher de Saint-Malo ?

—— Elle ouvrit ses yeux bien grands, d’un air désappointé et un peu dédaignèux. Non. Elle ne savait rien de ce genre, |

— C'étaient les vieilles romances de ma mère, dit-il simplement,

M. Brunay arriva la veille du mariage, pour la lecture du contrat. Madame Sargy aurait bien voulu que sa femme l’accompagnât, d’abord pour le plaisir de recevoir une Parisienne élégante, ensuite, parce qu’elle n’eût pas été fachée d’éblouir de son luxe la cousine de son institutrice ; mais, sauf ce désappointement, elle fut enchantée de la présence du fonctionnaire très décoré et très en faveur dans son minisrère qui loua sans. réserve les Saulngttes, la situation de la maison, la disposition du petit parc, et qui fit pleinement honneur à la cuisine et aux produits tourangeaux.

M. Brunay offrit à Charlotte un bijou ancien devant lequel madame Sargy, qui ne s'y connaissait guère, crut.de bon goût de s’extasier, et que le docteur trouva in petto fort laid et fort terne ; puis il remit au futur mari le pauvre avoir de Charlotte : le bracelet historique, qui n'avait pas encore trouvé d’acquéreur sérieux, les bagues, et le produit de la vente des meubles de madame de N ory.

Les yeux de la jeune fille se remplirent de larmes en revoyant les bijoux de sa mère,

— Il faudra bien nous en défaire, dit-elle au docteur avec un soupir, et tout en passant ses doigts sur les pièces montées à l’ancienne mode du bracelet. Je vous apporte si peu de chose !..., D'ailleurs, que ferais-je maintenant de ces objets ?

— Îls vous sont chers, et vous les garderez ! s'écria vivement le docteur. D'ailleurs, j'aime a voir des bagues sur vos mains.

— Mais ce bracelet? Il est plus sage de le vendre, et... si vous y consentez, je voudrais en employer Je produit ....

— À quoi donc ? Est-ce une fantaisie que je ne puis satisfaire, et doitelle vous coûter un sacrifice réel ?

— Je voudrais, si vous m'approuvez, en donner le prix à notre vieux François, répondit-elle en rougissant,

— Vous garderez ces bijoux, vous dis-je. Croyez-vous que j'aie attendu

jusqu’à ce jour pour penser à celui qui vous est resté fidèle dans le malheur ? Dieu merci, ma maison est grande, et il y a place pour lui. C'était

- une surprise que je voulais vous faire, mademoiselle Charlotte. . Quand

vous entrerez chez vous, vous trouverez sa bonne vieille figure pour vous souhaiter la bienvenue, Des larmes d’attendrissememt s'échappèrent des yeux de la jeune fille. — Ah! vous avez toutes les délicatesses ! s’écria-t-elle avec chaleur, et je serais bien ingrate, si je ne savais pas vous rendre heureux ! La veille du mariage, la lecture du contrat lui prouva encore, si tant est que ce fût nécessaire, combien elle était aimée, Son fiancé lui reconnaissait en dot la moitié de ce qu’il possédait, et lui attribuait la totalité

. de se petite fortune s’il venait à mourir avant elle,

— C'est trop, je ne puis accepter tout cela ! s’écria-t-elle profondément émue.

— Trop! Si vous saviez ce que je voudrais faire pour vous!... Je possèderais des millions que ce serait encore peu, si l'affection se mesurait aux dons de ce genre, dit-il, avec un sourire. ù

Pendant la nuit il y eut un o: ige subit qui tint la jeune fille éveillée et la rendit nerveuse. Les arbres gémissaient sous l’effort du vent, la grêle tombait sur les vitres avec un bruit sec, et les éclairs blessaient presque, de leurs clartés violentes, les yeux fatigués de Charlotte, La pluie, après avoir tombé plusieurs heures, cessa vers le matin, mais le ciel resta couvert, et les arbres encore ruisselants semblaient pleurer leurs rameaux brisés et les feuilles qui jonchaient la terre.

— J'aurais voulu qu'il y eût du soleil aujourd’hui, dit le docteur, qui regardait le temps pendent que, arrivé bien avant l'heure, il attendait dans le salon que la ioilette de sa fiancée fût terminée.

Grâce aux conseils de madame de Sargy, il s'était fait faire un habit noir, et s’il ne ressemblait en aucune manière à une gravure de mode, ni même à un élégant, il avait réellement une mâle tournure.

Madame Sargy entra, parée d’une toilette très élégante.

— Votre fiancée va venir à l'instant, et vraiment, elle n’a Jamais été plus jolie, dit-elle d’un ton aimable, Mais vous, docteur, où donc avez-vous pris cette cravate? Elle est tout simplement affreuse, et vous allez tout de suite en demander une à Charles. ... Hâtez-vous, car mademoiselle de Nory va.descendre. ... ?

Charlotte est prête. Madame Sargy lui a attaché elle-même son voile.

et la femme de chambre arrange les plis de sa robe. Elle achève de mettre :

ses longs gants blancs, tout en promenant un regard ému autour d'elle, Le matin, elle a beaucoup pleuré à la pensée qu'une étrangère préparait sa toilette nuptiale, et que sa mère n’était pas là pour la bénir.... Le passé se clôt irrévocablement. ... Sa malle est tout ouverte, et sur le iit s'étale le léger costume de voyage en barège noir qu'elle va revêtir dans quelques heures... Elle ne revindra plus dans cette maison que libre et en égale...

— Mon livre, je vous prie, Mariette. .., Merci.

Sur le petit missel sont gravées ses nouvelles initiales: C. D. Elle soupire, et regrette le tortil qui ornait son paroissien de jeune fille... Jusqu'à ce jour, elle avait eu l’orgueil de son nom...

Mais on l'appelle, on la presse de descendre, La femme de chambre soutient derrière elle la traîne soyeuse de sa robe, un froufrou léger remplit l'escalier sonore, et Edouard s'élance radieux sur le seuil de la porte, pour apercevoir le premier sx charmante fiancée, couverte de ses voiles blancs, Les deux voitures sont prêtes, et les témoins attendent, Eux seuls doivent assister au mariage avec les Sargy et un vieux parent du docteur, le deuil de Charlotte interdisant de plus nombreuses-invitations. Les chevaux ont des nœuds de ruban blanc aux oreilles, et les enfants remplissent l'air de leurs cris de joie. ... Les voitures partent rapidement, et s'engagent dans les chemins rustiques, tracés au milieu des champs dépouillés. Ça ot là, des:camomilles au cœur d’or et des digitales empourprées s'élèvent parmi le chaume, toutes rafraîchies par la pluie de la nuit, et s'agitant sous la brise comme pour saluer la fancée. Quelques femtues s'arrêtent et sourient à cette jolie figure pâle, voilée de tulle vaporeux.

Voilà le village avec ses maisons blanches, blotties à tort et à travers

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dans les recoins de verdure. Les voitures s'arrêtent, et l’on entend les

cloches argentines qui jettent dans l'air leurs joyeuses volées. La petite’

église est remplie de fleurs envoyées des Saulnettes, l'autel apparaît tout resplendissant de lumières, et le vicaire joue un air ancien sur l'harmonium aux sons grêles... Charlotte s’agenouille, et cache son visage dans son mouchoir de dentelle. Etre là sans mère, sans père, sans amis, c'est cruel !. .. Eh bien, oui, sans autres amis que celui auquel elle va confier son existence ! Mais en est-il besoin d’autres ? Ce cœur n'est-il pas assez riche en tendresse %.. Quand il prononce le oui qui le lie à jamais, sa voix vibre d’orgueil et de joie, et elle se dit que son lot est encore enviable avec cette affection profonde qui protégera sa vie...

Ils sont mariés, Le petit harmoñium entonne un chant de fête, le suisse fait résonner sa hallebarde sur les dalles sonores, et Charlotte, s’appuyant sur le bras d’Édouard, s'avance vers la sacristie. Elle croît: rêver. On l'appelle madame, et la voix de son mari, presque timide, mais avec une inflexion ineffable, murmure pour la première fois son nom de baptême. Oui, quand même elle devrait ne connaître ici-bas d'autre bonheur, ce serait assez de voir la joie qu’elle donne à ce cœur loyal et affectueux. Elle se dégante et signe son nouveau nom : Charlotte Denans. Encore une fois, son cœur se serre un peu ; mais cette impression se dissipe rapidement, et comme elle franchit le seuil de la sacristie, le soleil, se dégageant enfin des nuages, l'entoure de ses rayons comme d’une auréole d'or.

Il ne se cacha plus ce jour-là, ce beau et joyeux soleil ; il éclaira gaiement la table du déjeuner, fit étinceler les surtouts d’argenterie, mit des paillettes dorées au fond des verres, et colora les joues pâles de la mariée. .. Il brillait encore lorsque celle-ci reparut, vêtue de noir, pour faire ses adieux à la famille avant de partir pour son voyage de noces, Les domestique se rassemblèrent pour assister au départ, Yseult se mit à pleurer, madame de Sargy multiplia les recommandations. Le docteur installa sa femme dans le coin du petit omnibus sur lequel on avait chargé les bagages, et sauta en face d'elle, montrant encore à la portière son visage radieux.

par les rayons du soleil couchant, et les oiseaux entonnaient bruyamment leur chant du soir... Le cocher fit claquer son fouet, et Sara, la bonne anglaise, lança après la voiture le petit sc:lier blanc du baby, afin de porter bonheur aux époux.

Le docteur n’emmena sa femme ni parmi les glaciers de la Suisse, ni

dans les villes poétiques de l'Italie, ni dans les montagnes françaises, ni - |

même à Paris. Le temps qu'il pouvait consacrer à son voyage de noces était limité à un très pstit nombre de jours, et il offrit à Charlotte de la conduire dans l’ouest en suivant le cours de la Loire,

La jeune femme avait beaucoup voyagé dans sa première jeunesse et la joie enfantine de son mari lui causait un peu de surprise, mêlée peutêtre d’un peu de dédain. Pour elle qui avait vu des pays étrangers, des sites tourmentés ou merveilleux, il n'y avait pas matière à enthousiasme dans cette campagne fertile, plus gracieuse que pittoresque, plus riche que

agitaient doucement leur feuillage, embrasé |

variée. Le plus grand plaisir d’un voyage, la nouveauté, était émoussé pour elle, tandis qu'Edouard s'amusait comme un enfant de la perturbation même apportée dans ses habitudes. Il causait avec le premier venu, parlant du temps, des récoltes, de la politique, et confiant volontiers que s’il était si heureux de se trouver en voyage, c'était parce que, à part le temps passé à Paris pour ses études médicales, il n'avait guère quitté son village.

Cette humeur expansive, ce penchant à lier connaissance avec des étrangers différaient trop sensiblement de la réserve de Charlotte pour ne pas causer à celle-ci un peu d’impatience. Elle s’enfonçait dans le coin du Wagon, épiait avec une certaine inquiétude sur les visages de ceux qui l’entouraient l'impression produite par. la conversation familière et l’enjouement de son mari. Elle frémissait lorsque, ayant soigneusement déposé son chapeau dans le filet, il plaçait sur sa tête une laide casquette de voyage, et commençait l’entretien par un :

— Beau temps, Monsieur ! La récolte a été belle cette année, et le vin sera abondant. En est-il de même dans votre pays ?

— Mais, Édouard, lui dit-elle une fois avec un peu d'’hésitation, cet homme avec qui vous avéz tant causé dans l’omnibus est un marchand de bœufs ; et celui d’hier était un commis-voyageur en.... jarretière ! Il la dit à mon voisin de table.

,— Et qu'importe, ma chère ? répliquait le docteur avec sa bonne humeur habituelle, Ces professions sont humbles, mais honorables, et ces gens avaient l’air honnête.

— Mais ils ne sont pas de votre monde !

— Bah ! ils faisaient à la vérité, quelques fautes de français, mais le marchand de bœufs est fort sagace en politique, et le marchand de jarre-

- tières m’a donné certains renseignements statistiques intéressants. Il n’est personne de qui nous ne puissions apprendre quelque chose.

Le temps paraissait un peu long à la jeune femme ; maintenant qu’elle passait de longues journées en tête à tête avec son mari, la disette des sujets a traiter se faisait sentir plus qu'aux Saulnettes. Il y avait dans les manières d'Édouard quelque chose de simple et de familier qui choquait

les instincts raffinés de Charlotte ; il employait de loin en loin quelques locutions sentant le terroir qui faisaient frémir son oreille parisienne, et elle ne trouvait rien à dire à cet excellent garçon, qui était si bien au fait * des récoltes et si peu au courant de la vie élégante.

: Les châteaux historiques l'intéressaient ; mais Édouard tenait en outre à visiter chaque petite ville insignifiante, Aussi, lasse et ennuyée, elle aspirait à se trouver dans cette maison ancienne dont son mari parlait avec une si vive tendresse, et où elle goûterait ce repos qui, après sa vie de dé endance, était le premier de ses besoins.

— Et c'est ainsi que finissent les plus charmantes chose ! s’écria le

docteur d’un ton de regret, comme il s'installait en wagon pour faire le trajet du retour.

à Il tint quelque temps les yeux attachés sur le paysage merveilleux et Calme qui s’enfuyait à son côté. Le ciel était pu, d’un bleu un peu pâli ; ‘les arbres étaient teints des plus riches couieurs de l'automne, l'herbe repoussait verte et fraîche dans les champs dépouillés, et les vignes rougis-

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santes jetaient une draperie empourprée sur les pentes molles des coteaux; Le docteur goûtait vivement les charmes et la beauté de ce paysage ; mais il était inhabile à exprimer ses impressions, et restait silencieux alors que quelques paroles eussent pu mettre l'esprit de sa femme au diapason du sien. :

; . — Ma chère, reprit-il enfin, s’arrachant à sa contémplation, je voudrais pouvoir voyager tous les ans. J'ai décidément mené la vie d'un mollusque, si tant est que notre joli Givray puisse être comparé à un rocher... Mais lesmalades se révolteraient si je les quittais trop souvent, et ce serait faire la part trop belle À mon jeune confrêre..…. Et puis, il y a la dépense. Maintenant que je suis marié, il est plus sage de faire des économies, et je crois qu'avec un peu de savoir-faire, nous pourrions... ..

Il sé mit à compter sur ses doigts et Charlotte rougit d’impatience en Voyant sourire leurs compagnons de voyage.

.. — Mon ami, comme vous racontez aisément vos affaires ! dit-elle tout bas et d’un ton de reproche, se penchant vers son mari.

— Bah ! ces gens-là ne me connaissent pas ! Et puis, je n’ai rien à cacher, ajouta-til en tournant sa belle et franche figure vers les voyageurs. Maïs le chez-soi a bien son charme aussi, Charlotte, et je ne trouverai plus jamais les soirées longues, maintenant !

Il ne se rendait pas compte du peu que sa femme trouvait à lui dire. Il ne s’offensait ni ne s'afligeait lorsqu'elle prenait un livre ou un journal, st semblait oublier qu'il était là, Habitué à une vie un peu concentrée, il se contentait le plus souvent d'admirer en silence cette. charmante créature ; il jouissait de sa grâce, de sa seule présence, sans songer à s'étonner qu’elle parlât peu. :

“Les dernières heures du voyage s’écoulèrent rapidement. La voiture du docteur l’attendait à la gare voisine de Givray.

— Eh ! bien Jean, s’écria-til, tout en donnant de petites tapes caressantes à Trilby, et en examinant d’un coup d'œil rapide si le vieux cheval

‘avait été bien soigné pendant son absence, eh ! Jean, François est-il arrivé ?

— Non, Monsieur, mais voici des lettres reçues pour vous, ‘ Le docteur fit monter sa femme dans le cabriolet, et prit place près elle.

— Elle te plaît, ta nouvelle maîtresse, hein ? J'entends qu’on soit attentif pour elle, et elle est si douce et si bonne que tu a’auras guère de peine à la servir. Retourne à pied à Givray, mon garçon, il n’y a pas de place pour toi, En prenant par la traverse tu arriveras aussi tôt que nous, . . Je suis fâché, ma chère, que l’honnête visage de votre vieux François ne se présente pas à vos yeux dès votre arrivée, ajouta. le docteur, se tournant vers sa femme, Allez, Trilby !

Le cabriolet partit rapidement, le cheval semblant retrouver quelque chose de son ancienne ardeur, sous la main bien connue qui le guidait.\

— Charlotte, dit Édouard au bout d’un instant, pourriez-vous tenir les rênes pendant une minute ? Trilby est très doux, et la route est toute droite. ... Je voudrais lire ces lettres ; peut-être sont-elles pressées,

Il Aécacheta deux où trois lettres, qu'il parcourut rapidement : mais . qui p P ;

tout à coup, un cri étouffé s’échappa de ses lèvres.

— Est-ce une mauvaise. nouvelle ? demanda Charlotte avec un peu d'inquiétude

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Il reprit doucement les rênes, äprès avoir silencieusement replié la ettre.

— Non, non, ma chère.... C'est-à-dire...

— Ce n’est rien de fâcheux au sujet de mon frère ? s'écria-t-elle en pâlissant,

— Je vous affitme qu'il ne s'agit pas de votre frère !

— Alors, c’est le pauvre François qui est malade !

— Eh ! bien oui, il est... malade... Ne vous affigez pas, chérie, ne tremblez pas ainsi !

.— Edouard, est-il chez vous? Donnez-moi la lettre...

— Non, il n’est pas chez moi,... Laissez cette lettre, Charlotte, vous la lirez plus tard.

— Îl est mort ! s'écria-t-elle en joignant les mains.

Le bras de son mari se glissa autour d’elle avec une tendre sympathie ; mais elle sanglotait convulsivenent. Oui, la mort avait frappé cet humble ami, au moment où sa vieillesse allait trouver un porÿ près de la jeune maîtresse qu’it avait portée, enfant, entre ses bras. (Charlotte lui était sincèrement attachée, elle avait espéré rendre heureux ses derniers jours, il personnifiait pour elle beaucoup de souvenirs tristes et doux, et cette nouvelle lui rendait son arrivée à Givray, arrivée déjà pénible, puisque sa mère y était morte, plus douloureuse encore.

Mais le clocher revêtu d'ardoise hpparaît au détour du chemin, se détachant sur les masses boisées qui servent de fond au paysage, et bientôt après les premières maisons se montrent, éparpillées au bord des routes dans un désordre pittoresque. Voiéi la petite rue du docteur, avec son alignement irrégulier, et Edouard désigne du bout de son fouet le long mur du jardin et le pignon aigu qui forme la façade,

— Charlotte, dit-il d’une voix émue, voici Ja maison...

La maison ! Mot cher et sacré qui éveille dans tout cœur honnête des vibrations profondes. .. La maison avec ses souvenirs, son foyer, les affections qu’elle abrite, les regrets et les espérances qu’elle protège ! La maison, nid soyeux où les oiseaux envolés ont laissé leur trace, et qui garde toujours

+ aux cœurs blessés ou fatigués un doux et chaud duvet! La maison, abri

joyeux de notre enfance, sauvegarde de notre jeunesse, théâtre des joies paisibles de notre maturité, consolation et refuge de nos dernières années ! Celle qui soffrait aux regards de la jeune femme ne gardait point ses souvenirs d'enfance, mais les promesses de son avenir. .. Elle essuya ses yeux et regarda, émue, avide.

. La matinée s'était annoncée belle et rayonnante, mais le temps s'était soudain assombri. C'était une de ces journées sans soleil, une de ces journées d'automne un peu mélancoliques, où la vie semble suspendue, ou du moins, paraît moins intense, La rue était déserte, quelques femmes travaillaient à leur fenêtre, des poules vaguaient en liberté avec de petits

gloussements, .. Au milieu d’un vaste jardin, la maison du docteur aurait eu un aspect plus gai ; mais, entourée de pauvres demeures et flanquée de sa longue muraille grisâtre, avec sa façade noircie, les marches usées qui servaient de perron et les fenêtres à petits carreaux, sur lesquels ne se - réfféchissait nul joyeux rayon, elle devait paraître plus triste que pittores- . que à une femme élégante, accoutumée au confort et surtout aux recher- *,ches modernes.

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Louison se tenait sur le seuil, un peu intimidée, et le docteur, ravi et ému à la fois, se pencha vers sa femme.

— Charlotte, je sais combien vous avez souffert, et je comprends que votre arrivée ici doive éveiller en vous de pénibles souvenirs, encore ravivés par la mort de ce pauvre vieillard. Mais vous vous Jaisserez consoler, n'est-ce pas, ma bien-aimée 9 Essayez de penser que le, passé est clos, et que votre vie est une page nouvelle... Dites, le voulez-vous ?

Elle s'efforça de lui sourire, bien qu’un vague effroi et une secrète désillusion se fussent emparés d'elle, et Trilby s'arrêta de lui-même devant la maison.

— Appuyez-vous sur moi, Charlotte. ... les pavés sont rudes et.

inégaux pour vos petits pieds. Là ! Dieu merci, nous voici chez nous ! La porte grinça plaintivement, et l'air frais du corridor dallé fit

‘ légèrement frissonner la jeune femme.

‘“ Dieu merci !”

Oui, elle devait dire, après Edouard : Dieu merci | Elle devait se montrer reconnaissante envers la Providence, qui-lui avait ouvert ce refuge et donné ce protecteur, reconnaissante envers ce cœur généreux qui l'avait recueilli dans sa pauvreté et son isolement. Cette demeure dénuée de confort et d’élegance ne valait-elle pas mieux, après tout, que la riche demeure d’où le docteur l'avait tirée ? Sa vie n’y serait-elle pas abritée et réchauffée par une vraie et tendre affection ?

Charlotte essaya de dominer la terrible envie de pleurer qui s'emparait d'elle, L'intérieur de la maison était aussi triste que l'extérieur, Hélas ! comme il arrive presque toujours, la réalité différait de ce que Ja jeune femme avait attendu. Elle n'avait pas fait la part de l'enthousiasme de son mari, elle s'était figuré une demeure moyen-âge, remplie de vieilles choses curieuses, — une sorte de musée en miniature — et maintenant elle entrait dans un logis froid et sombre, aux planchers inégaux, aux plafonds traversés de solives enfumées, et dont les meubles semés avec parcimonie dans les chambres aux vastes proportions, étaient assez vieux pour.être laids et démodés, pas assez pour être curieux. Les rideaux ds coton rouge du salon, ces rideaux aux maigres plis et à la teinte fanée, S’alliaient mal au velours d'Utrecht jaune des bergères sans styles; les Chaises de paille aux formes disgracieuses, les tables aux pieds grossiers, les flambeaux d'argent, préservés de la poussière par des globes de verre,

les bouquets de fleurs artificielles choisis par Louison, composaient un : mobilier si peu en harmonie avec la mode et le goût de Charlotte, qu’elle

se sentit découragée. Edouard la promenait fièrement dans sa maison, ev Louison suivait timidement, espérant qu’on louerait le soin qu'elle avait pris de toutes choses...

La tavle carrée de la salle à manger et le lourd buffet en acajou massif étaient luisants comme des miroirs ; les rideaux de calicot blanc des chambres à coucher eussent pu rivaliser pour la blancheur avec la neige la plus pure ; un grain de poussière sur les meubles et les planchers bien

lavés eût été introuvable, et Louison fut cruellement désappcintée en :

voyant l'indifférence de sa jeune maîtressé, — Et cependant, la maison est bien tenue, se disait-elle avec àamertume, s'apprêtant à frapper le grand coup, c’est à dire à montrer /a chambre

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