‹ Le roman d'un peintreChapitre 3 sur 7 · LA · texte numérisé non relu

LA

lait d'un œil acharné, enthousiaste, les moindres creux, les plus légères saillies.

Sa main, qui allait et venait avec une activité fiévreuse, aurait voulu tout indiquer, tout rendre, tout faire sentir. Malheureusement l’étude manquait, et l'élève infortuné de Taddeo et de Nina voyait son inspiration se perdre dans un fouillis de lignes dont aucune n'était cette ligne maîtresse qui fixe le caractère d’une tête, arrête à jamais une physionomie.

« Ce n’est pas ça! ce n’est pas ça! » répétait-1l désespéré. 1

Et, à travers sa crinière soulevée, sa barbe frémissante, sans lâcher son crayon, il passait et repassait sa main aux doigts rigides comme des crochets.

Enfin le visage terrifiant d'Hortette émergea d’un réseau obscur de raies noires en-

tre-croisées.

«Plus haut!» cria le patron, dont le front ruisselait.

Inquiet, il regarda : il lui parut que les ombres des draps largement plissés du lit diminuaient de vigueur.

« Plus haut donc! » répéta-t-il.

Mais Jean-Paul ne pensait plus; réduit par l’extrème terreur à une sorte d'état cataleptique, il eut beau, comme une machine docile, lever le bras, le noir dont les barres profondes déterminaient aux couvertures des reliefs d'un effet saisissant blanchissait à vue d'œil.

« Sang du Christ! voici le jour, » dit le peintre, désolé.

Au même instant, Laurens, réveillé en sursaut de sa rigidité tétanique, laissa tomber le cierge de ses doigts.

« Eh bien? glapit Buccaferrata se hissant debout. |

— Monsieur Antonio, c'est sous le lit, c’est sous le lit...

— Sous le lit?

— La morte a remué.…. »

L'enfant, n’y tenant plus, était venu se coller contre son maître.

« Es-tu fou, petit, d’avoir peur comme cela ? v lui dit celui-ci, qui n’eut pas le courage de le repousser.

Il n'avait pas fini de parler que deux magnifiques poules noires huppées, des poules-crèvecœur, gloussant doucement, sortirent de dessous le lit de la morte et s’avancèrent becquetant sur le plancher les mies de pain répandues de toutes parts.

« Maître, dit Filippo Pedroja entrant, il est cinq heures. Faut-il aller à l'église de Sainte-Anne pour commencer l'ouvrage ?

— Oui, oui, à l’ouvragel » répondit le

patron.

Tandis que Buccaferrata et Filippo descendaient l'escalier du Cog d’or, retentissant des mille cris, des mille chants, de tout le vacarme de la basse-cour réveillée, les poules-crèvecœur, sans doute deux enfants gâtés d'Hortette, s’acharnaïent sur le cierge éteint, que personne n'avait songé à ramasser, à replanter au milieu de sa bobèche et à rallumer. L'une, ses ongles posés sur - le bâton, le maintenait solidement et par des coups répétés en détachait des morceaux; l’autre, qui avait choisi la meilleure part, enfonçait son bec jusqu'aux yeux dans la partie de la cire que le contact de la flamme venait de ramollir et l’en retirait tout jaune et chargé de menus fragments.

Cette curée d’un nouveau genre avait quelque chose de hideux à la fois et de navrant.

Laurens, éperdu, se sauva.

« À l’ouvrage ! » avait crié Antonio Buccaferrata. En effet, désormais on ne songea plus qu'à travailler. Aïdés de quelques paysans, assez pauvres charpentiers comme on le devine, les Italiens dressèrent leurs échafaudages dans la vieille église des bords du Salat et se préparèrent à attaquer les murailles.

« Filippo ! » appela le patron.

Il avait gravi les échelles, et, debout, de toute l'ampleur de son bras, à coups de fusain rapides, esquissait une figure.

Le cadet des Pedroja, qui manifestement Le 2

‘était le favori du maître, s’élanca léger comme un écureuil.

« Cherche dans le carton {a Vierge, l’enfant Jésus et sainte Anne d’après Vinci. »

Filippo, là-haut sur les planches, étala le carton vert que Laurens connaissait bien, le fouilla, découvrit la gravure demandée; et prestement, au moyen de deux épingles, l'attacha à un lambeau d’étoffe rougeâtre accroché aux montants solides qui soutenaient les échafauds. |

« Bien! » dit Buccaferrata jetant un regard. |

Et il continua, au fond du chœur, à la partie supérieure du mur contre lequel était appuyé le banc du lutrin, la composition commencée.

Qu’était cette composition ? Jean-Paul, dont les frères Pedroja ne s’occupaient

guère, le jugeant incapable de les aider

dans leur installation fort compliquée, planté aussi droit qu'un pieu dans les dalles, avait beau écarquiller les yeux, il ne comprenait pas. N'importe, il pressentait que M. Antonio, étudiant de temps à autre l’image appliquée sur un chiffon par Filippo, puis de temps à autre revenant à une feuille de papier qui, vue d’en bas, paraissait du reste totalement blanche, faisait quelque chose de grand. Ah! qu'il eût voulu être à sa place, tenir le fusain, essayer un tableau, lui aussi !

Soudain, notre garçonnet du Lauraguais tressaillit. La lumière se faisait. Il devint plus attentif à la main prestigieuse qui se promenait sur l'immense panneau au-dessus du maître-autel, et lut couramment dans l’œuvre de M. Antonio. Cette œuvre qui, à chaque nouveau coup de

crayon, se dressait plus reconnaissable et

vivante devant lui, c'était tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait senti, tout ce qu’il avait souffert cette dernière nuit. Il frissonna à cette vision inattendue d'Hortette ; puis il se rassura en remarquant que le cadavre de la femme de Gaspard, au lieu de se trouver couché dans un misérable lit de paysan, était porté dans un drap par trois hommes aux traits sympathiques, surtout celui du milieu à l’air jeune, aux longs cheveux bouffants, vêtus comme les saints de l’église de Fourquevaux. Une chose le toucha jusqu'aux larmes : le groupe des femmes pleurant à l'extrémité gauche du tableau.

Ne pouvant résister au besoin de témoi- . gner son admiration au maître, l'apprenti, à pas muets, franchit un à un cinquante échelons et arriva sans être aperçu au sommet de la plus haute échelle. Mais,

au moment de s’avancer vers M. Antonio,

il n’osa pas. Juste, à cette minute, Buccaferrata, après avoir — sauf la tête de Jésus mort qu'il remplaçait ingénieusement par la tête effroyable d'Hortette — esquissé nous ne savons quelle grossière copie du Christ au tombeau de Titien, pour achever de défigurer ce chef-d'œuvre, parsemait le ciel incommensurable de légions d’anges bouffis, noyés parmi des nuages, avec de petites ailes dans les joues.

« Tiens, te voilà, petit! dit Buccaferrata, découvrant Jean-Paul tout penaud.

— Oh! oui, monsieur Antonio.

— Tu ne travailles donc pas ?

— Je regarde.

— Ohé! là-bas ! cria-t-il, interpellant ses cousins qui besognaient de diverses façons à travers l’église.

— Quoi? demanda Giovanni se retour-

nant.

— Gardez l'apprenti, dont je n'ai pas besoin, et enseignez-lui le métier. »

Laurens descendit plus vite qu'il n’était monté, et rejoignit les Pedroja, occupés à aligner, sur une planchette portée par deux chevalets, des pots, des godets, une quantité innombrable de pinceaux.

« Toi, drôle, va chercher de l’eau au Salat, » lui commanda durement Giovanni.

Il lui montra deux seaux vides parmi les ferrailles que Misère venait de traîner

jusqu'au chantier.

XIT

Il s’en fallait que la vie nouvelle où son indomptable frénésie l'avait précipité procurât à notre fugitif de Fourquevaux les délices rêvées. Depuis deux ans, il suivait à travers des contrées diverses Antonio Buccaferrata et ses acolytes, gens grossiers, amis fervents de la bouteille en dépit de ménagements imposés par des relations quotidiennes avec le clergé, et le patron, oublieux de ses promesses, n'avait pas encore songé à lui donner une sérieuse leçon

de dessin. En fait d'enseignement, on en

était resté à l'épouvantable séance de nuit à l'auberge du Coq d’or. En vain le malheureux enfant, ramené à ses ambitions secrètes par les occupations de la troupe, saisissait-il toutes les occasions de glisser un mot qui rappelât au peintre ambulant des obligations formelles, celui-ci, plus rude | qu'il ne l'avait paru d’abord, ou faisait la sourde oreille, ou répondaitinvariablement :

« Nous verrons demain, bambino, nous verrons demain. » |

En attendant de l'initier aux choses de l'art, qu’il comprenait à sa façon, Antonio Buccaferrata, sans scrupule, employait son apprenti à toute espèce de besognes inférieures : à broyer les Couleurs, à faire fondre la colle de Marseille, à monter des fardeaux à la cime des échafaudages, à laver des godets, à récurer des chaudrons.…

Jean-Paul souffrait. Au milieu de ces

hommes dont 1l avait compté retirer tant de profit, il vivait plus éloigné de la peinture qu'à Fourquevaux lorsqu'il manquait l’école pour courir dessinailler à travers champs. Que de tristesses aussi et que de larmes, car il pleura plus d’une fois, regrettant, dans le fracas des hôtelleries, des bouchons infects où il prenait gîte désormais, surtout dans l'indifférence des maîtres qu'il avait choisis, le calme du logis au village, les affections, les tendresses dont il y était entouré! “

Au salon de 1875, Jean-Paul Laurens a exposé une toile d'un aspect terrible. A droite, un cimetière; à gauche, le portail roman d’une église, obstrué de broussailles d’où se dégage une grande croix voilée de noir ; sur le devant, deux cadavres étendus, celui d’une jeune fille, le front couronné de

fleurs, celui d’un homme à moité enseveli,

attendant la sépulture. L'effet est saisissant. Mais ceux qui n'ont vu dans cette œuvre sobre et ferme que /’Interdit du royaume sous Robert, peint par une main magistrale, avec l’élan farouche d’un Napolitain du temps de Ribeira, n’en ont pas pénétré toute l’amertume. C’est appuyé contre le mur de ce cimetière aux tombes croulantes que, pendant deux ans, l'artiste, enfant inquiet, sensible, tourmenté déjà par les aspirations les plus nobles, nettoya les pinceaux gluants d'Antonio Buccaferrata ; c'est devant ce portail en demi-lune, aux chapiteaux grimaçants, qu'il fut plus d'une fois brutalisé par les compagnons d’Antonio Buccaferrata ; c’est aux places occupées par ces cadavres étalés que souvent, rendu de fatigue morale et physique, il rêva de mourir pour obtenir enfin un peu de repos

auprès de sa mère, au ciel.

Cependant notre garçonnet du Lauraguais, ayant parcouru les Pyrénées, les Corbières, une partie des Cévennes, avec les trois pitoyables barbouilleurs italiens, se lassait à la longue de sa condition de manœuvre et voyait approcher l’heure où elle lui deviendrait intolérable absolument.

Ün soir, à quelques pas de Saint-Girons, dans l'Ariège, où ils étaient revenus, au hameau de Gajean, l’irritation qu’il couvait depuis de longs jours lui communiqua la force de se plaindre, et il rappela ses engagements à son patron en des termes où ses déceptions mirent nous ne savons quel accent de tristesse découragée, de poignante mélancolie. Bien empêché d’enseigner quoi que ce füt, Buccaferrata, jadis aimable, maintenant brutal, se prit à rire à ces réclamations qui le dépassaient ; puis,

avisant le carton vert effondré, tout débor-

dant de paperasses salies, écornées aux angles, déchirées sur les bords :

« Tu veux t'instruire, petit ? lui dit-il.

Eh bien! fouille dans la bibliothèque. »

L'enfant fouilla sans se faire prier, et pendant des semaines, chaque soir, après le travail à l’église de Gajean, où les Italiens, peu inventifs, badigeonnaient à grands tours de bras le même Saint Paul colossal qu’à Fourquevaux, il retrouva les joies fraiches de ses premiers transports au pays natal. |

Le carton, parmi cent motifs variés d’ornementation et d'architecture, contenait plusieurs bonnes gravures, reproduisant pour la plupart des pages célèbres empruntées à notre musée du Louvre. C’étaient le Christ au tombeau de Titien, Saint Michel terrassant le Démon du divin Sanzio, l’Ap-

parihon de la sainte Vierge à saint Luc et a

sainte Christine d'Annibal Carrache, l'Adorahion des bergers de Ribeira, les Pélerins d'Emmaüs de Rembrandt, la Mort de saint Bruno de Lesueur. Dans ce pèle-mêle de chefs-d’œuvre, se trouvaient confondues des estampes d’une rare valeur ayant trait à des sujets profanes : le Concert de Caravage, les Bergers d'Arcadie de Poussin, l’Arrivée des moissonneurs de Léopold Robert, la Bataille d'Arbelles de Lebrun.

Négligeant les vastes compositions religieuses, trop compliquées et trop savantes, Laurens, d'instinct, alla à la composition plus simple de Caravage, dont le ton robuste le sollicitait, et, sur une feuille large comme les deux mains, tenta à la mine de plomb une copie réduite du Concert. Malheureusement son travail n'était pas libre.

Tandis que, tout en éprouvant des jouis-

sances intimes indicibles, il suait sang et

eau sur son modèle inimitable, il lui arrivait souvent d’être interrompu par les Italiens, d'ordinaire fort gais le soir après le repas. Tantôt c'était Buccaferrata qui, jaloux peut-être des dispositions surprenantes de son apprenti, lui décochait un encouragement ironique; tantôt c'était Giovanni et Filippo, lesquels, pour Le troubler dans une besogne qu'ils considéraient comme un défi, venaient s’esclaffer de rire à ses côtés, s’'arrangeant pour lui toucher le coude, et finalement l’empéchaient de poursuivre.

Supplice. horrible !

Bien qu'elles portassent à fond, le pauvre petit ne soufflait mot à ces odieuses tracasseries. Dévorant sa rage, il glissait dans le carton vert et la gravure d'après Caravage et son dessin commencé, puis il montait se coucher tristement. Mais il ne dor-

mait guère : la surexcitation où le mettaient

tant de mauvais traitements subis en silence rendait ses nerfs merveilleusement propres à souffrir ces veilles du génie, à la fois si pénibles et si délicieuses, connues de tous ceux qui, sentant des ailes leur pousser aux épaules, ont essayé de premiers essors. Alors, quelles visions! Les gravures du vieux carton défilaient devant lui, une à une, lentement. Il voyait passer ces créations sublimes dans l’éclat fulgurant de la couleur et de la vie. Les Bergers d’Arcadie lui souriaient, et le Démon, écumant sous la lance de l’archange, lui faisait peur.

Quel charme d’un côté, quelle puissance de l’autre ! Ah ! si, au lieu de connaître Antonio Buccaferrata, il eût connu Raphaël ou Poussin !

Après une de ces nuits de douce angoisse où son œil plongeait en des régions en-

chantées, un matin, en touchant à la réalité

à la suite du rêve, il se dit que. sans doute il existait encore aujourd’hui des maîtres de la peinture, de vrais maîtres comme il en existait autrefois. N’avait-il pas entendu le patron raconter que, pour apprendre à tenir un pinceau, il avait dü passer trois ans à l'École des Arts de Toulouse? Il y avait donc une École des Arts à Toulouse ?.… Toulouse! Il se souvint de son oncle Benoît, du professeur Denis. Une seconde fois, 1l assista au déjeuner aux escargots.

S'il partait pour Toulouse à l'instant ? Il eut un frisson, et se sauva vers l’église, où Antonio Buccaferrata et ses cousins s'étaient

déjà rendus pour le travail.

XTITI

Pourtant notre apprenti, avec une nonchalance qui n'allait pas sans quelque chatouillement de plaisir, se laissait envelopper par la tentation comme par un serpent. De temps à autre, quand l’affreux reptile le mordait trop cruellement, ilavaitbeau tenter des eflorts pour arracher de son esprit la pensée obsédante d’une fuite, cette pensée criminelle — son père lui avait enjoint de tout supporter — le harcelait sans trêve ni repos. Parfois, au milieu de ses besognes diverses, dont il pénétrait

chaque jour plus profondément l’abjection,

il détournait la tête pour ne pas voir Tou

louse qui, malgré qu'il en eût, encombrait ses préoccupations, remplissait ses yeux.

Rien n’y faisait : au loin, bien loin, se dressait obstinément dans la nue le profil rose de la flèche de Saint-Sernin.

« Quand je songe, se répétait-il avec amertume, que je marche sur mes seize ans et qu’on ne m'enseigne rien 1ci, que je n’en sais pas plus long qu'à mon départ de Fourquevaux!... » ’

Pour dompter le noir démon qui le pressait sans cesse de rompre sa chaîne, de s’élancer dans l'inconnu, il travaillait à se tuer. En dehors de ses occupations habituelles avec Antonio Buccaferrata, d'humeur capricieuse, Filippo, doux par boutades, Giovanni, toujours féroce, le Concert d'après Caravage achevé, 1l avait eu l’au-

dace de s'attaquer au Christ au tombeau, de

Titien, plein pour lui de souvenirs tragiques, et chaque soir, à la lueur fumeuse d'une chandelle d’auberge, tandis que les Italiens jouaient aux cartes en vidant des pots, lui étudiait minutieusement une tête, une main, une draperie.

Mais, en dépit de ses efforts pour étouffer une envie de s’en aller qui le remplissait de terreur : — Ne le poursuivrait-on pas s’il partait? Comment son père, qui l’avait engagé pour trois ans à ces gens-là, jugerait-il son escapade ?.. Quel accueil lui ferait l'oncle Benoît à Toulouse?... — :l se sentait parfois capable de hardiesses inouïes. Pareil à un oiseau sauvage retenu prisonnier, il était telle heure où cet enfant libre des grandes plaines du Lauraguais, dans l’ardeur brülante de fuir sa cage, n’eût pas hésité, pour prendre son vol, à risquer

de se briser la tête contre les barreaux.

. Ces mouvements passionnés, où soufflait un àpre vent de désespoir, 1l les éprouvait surtout quand ses yeux étaient demeurés longtemps fixés sur le chef-d'œuvre qu'il s’appliquait à copier. Évidemment la contemplation du beau grandissait son âme et la haussait au niveau des plus héroïques résolutions. Ah! si, dans ces secondes enflammées, qui passaient comme des éclairs, Antonio Buccaferrata ou quelqu'un de ses acolytes, si prodigue de mots grossiers, de menaces, de coups, — un de ces misérables, Giovanni, un jour n'avait pas craint de lever la main sur lui, — eût articulé seulement une parole malsonnante, eût fait un geste à son adresse!

Dans les dispositions capiteuses où les brutalités des Italiens d’une part, de l’autre des aspirations désormais irrémissibles,

avaient jeté Jean-Paul Laurens, la rupture

entre ses maîtres de hasard et lui ne pouvait manquer d’être prochaine. Une occasion, et l'apprenti la saisissait aux cheveux. L'occasion souhaitée se présenta telle qu’il ne l'avait jamais rêvée. ‘

Après le Saint Paul, façon de Fourquevaux, nos barbouilleurs furent chargés de peindre un Saint Pierre, pour lui faire pendant de l’autre côté du chœur. Cette œuvre devait clore les travaux à Gajean, et elle allait être terminée lorsque Buccaferrata, qui, ne voulant pas s’aventurer à modeler des nus, avait affublé son personnage d'un vaste manteau bleu, s’aperçut que, pour achever ce long vêtement solennel, il n’aurait pas assez de couleur.

« Du bleu! cria-t-il du haut des échafaudages.

— Il n’en reste plus, » lui répondit un des

ouvriers.

Le patron descendit et se mit à faire sa cuisine dans les godets. Mais le ton cherché n'arrivait pas.

« Diavolo ! répétait-il furieux, diavolo! »

Filippo et Giovanni, penauds, essayèrent à leur tour. Baste ! le coup de brosse qu’ils donnèrent avec la sauce'de leur invention troua misérablement le manteau de saint Pierre, qui déjà n’était pas des plus riches, d’une éraflure qui le partagea.

« Corps de la Madonel!» jura le patron revenant à ses godets.

Cependant notre garçonnet de Fourquevaux, dont on ne s’occupait guère, tripotait, lui aussi, de son côté.

« J'ai le ton! s’écria-t-1l tout à coup au milieu de la consternation générale, j'ai le ton!

— Toi! dirent les Italiens, haussant les

épaules d’un mouvement simultané.

= Co

— Je l'ai essayé sur la terre d'ombre. A est juste. Regardez! »

Antonio Buccaferrata, satisfait de pouvoir terminer sa besogne, mais irrité de voir un enfant lui faire ia lecon, raccommoda le manteau de saint Pierre sans souffler mot. Ce silence du maître était de mauvais augure. La journée parut interminable. Enfin le jour baissa, et l’on dut regagner l'auberge du Soleil levant. Au moment de se mettre à table, les frères Pedroja, demeurés, eux aussi, bouche close, atteints qu'ils étaient avec le patron par le triomphe de l’apprenti, impuissants à contenir leur rage, eurent un grognement sourd significatif; puis Giovanni, comme Jean-Paul allait s'asseoir, lui retira sa chaise brusquement. Le pauvre petit tomba, se fit mal. Ils éclatèrent de rire tous trois et, un peu dé-

gonflés, attaquèrent la soupe vaillamment.

Laurens, morne, la tête perdue, étourdi par tant de cruauté, regardait son assiette et n’y touchait pas. Ses yeux étaient brouillés; puis, réfléchissant, il ne savait ce qui se passait en lui. Le fait est que, pour l'instant, il n’y voyait pas clair et qu'il ne pensait pas. Pourtant les Italiens, avec ce bruit de mâchoire qui frappe chez les carnassiers et où l’on démêle la gloutonnerie féroce des brutes, dépèchaient le repas à longues enjambées de dents.

«Eh bien! toi, tu n'as donc pas faim?

demanda le patron à l'apprenti, comme l’hôtelier du Soleil levant déposait sur la table les cartes et la dame-jeanne de tous les soirs. |

— Non, maître, je n’ai pas faim, » répondit l'enfant avec une extrème douceur.

Il courut chercher en un coin obscur le

carton aux estampes, et, ainsi qu’il le faisait

d'ordinaire à la veillée, s'installa non loin de la chandelle pour dessiner. Ses mouvements avaient été des mouvements de somnambule. Évidemment notre paysan de Fourquevaux, assommé de coups à l’âme, agissait dans une sorte d’inconscience, de sommeil. Quand il eut étalé devant lui sur une chaise sa fameuse gravure du CArist au tombeau, puis sur ses genoux la copie qu'il en avait commencée, au lieu de saisir ses crayons, il se contenta de regarder. Ses yeux d'halluciné allaient de l’une à l'autre feuille de vélin, et ses doigts rigides demeuraient inertes. |

« Donc tu ne soupes pas, toi, bambino ?

reprit Buccaferrata en ramassant une levée.

— Non, maître, je ne soupe pas.

— Alors tu veux que je te tire les oreilles?

— Je n’ai aucun appétit. »

Giovanni, l’inepte, l’atroce (Giovanni.

coula furtivement une de ses pattes vers les genoux de l'apprenti et d’un mouvement violent, lui arracha son dessin qui se déchira. 1

« Misérable! » s’écria Laurens, debout, la narine frémissante, le poil hérissé, prèt

à s’élancer sur son ennemi.

| Buccaferrata et Filippo le saisirent.

« Vous êtes des lâches! vous êtes tous des lâches! » hurlait-il, se débattant.

L’aubergiste et quelques buveurs attablés dans une salle voisine accoururent, arrachèrent ce pauvre martyr des mains de ses bourreaux.

Une fois libre, comme les Italiens, remis d'une alerte sr chaude, reprenaient leur partie interrompue, Jean-Paul, à qui l'on avait intimé l’ordre d'aller se coucher, se glissa à pas muets jusqu'au perron du So-

lerl levant. Après la bataille, il aspira avec dé-

lice des bouffées d'air rafraîchissant. Son œil : hagard s’envola dans toutes les directions.La campagne, autour de Gajean, lui apparaissait dans un calme admirable, auguste. Nul bruit au loin; partout, épandue, la sérénité splendide d’une de ces nuits claires et douces, charme presque divin des climats méridionaux. Là-bas le Salat, dont les eaux imbibées de lueurs molles semblaient dormir. À côté de la rivière, aux reflets vifs, et la suivant dans ses méandres capricieux, la route, d’un blanc mat, quequefois gris… Sans s’en apercevoir, fasciné par une nature qu’il n'avait jamais vue si belle, Jean- Paul descendit les dix marches du perron.

Parvenu là, 1l fut pris d’une subite folie :

il s’élança de l’entière puissance de ses

jambes et disparut.

Comment Jean-Paul Laurens arriva-t-il à Toulouse? Il l’ignore encore aujourd’hui.

Il sait seulement qu'après avoir marché, galopé toute la nuit, il parvint avec l’aurore à Sainte-Anne-du-Salat, hameau déjà connu, distant de trente kilomètres de Saint-Girons. Là, il fut contraint de s’arrêter, rendu de fatigue et de besoin. Sa mémoire lui retrace un souvenir touchant : Gaspard Hortet, du Cog d’or, chez qui, deux ans auparavant, il avait passé une nuit inou-

bliable, lui donna gratis une écuellée de

soupe et un lit, où il se coucha. L’honnèête Volailler fit plus : voyant cet enfant à bout de souffle et disposé à se remettre en route, il voulut le garder deux jours à la maison pour le réparer; puis, ce terme écoulé et le courage étant revenu au petit, il lui acerocha à l'épaule un sachet farei de victuailles, et Le laissa partir.

Toulouse disparaissait en d’affreux tourbillons de poussière rougeûtre quand notre voyageur y entra. Ce vent terrible qu’on appelle là-bas /e vent d’autan soufflait avec rage. Au milieu de la tourmente, notre naturel de Fourquevaux, déjà peu renseigné sur la viabilité à travers la grande ville, eut beaucoup de peine à découvrir les Allées Saint-Étienne où demeurait son oncle Benoît. Il y toucha enfin, reconnut le gîte et monta. ;

En voyant au seuil de sa porte surgir son

neveu, hâve, défiguré par l’exténuation des

forces, les habits souillés et en lambeaux,

les souliers blanchis, effondrés, s’en allant

par endroits comme de l’amadou, Benoît poussa un cri. L'enfant, anéanti, s’assit; puis, ayant respiré cinq minutes, il conta son aventure lentement.

« Ce n'est pas possible, ça, dit l’imprimeur avec un regard par-dessus ses lunettes rondes qui témoignait d'une singulière méfiance. Qui sait si tu n’as pas joué quelque mauvaise farce à ces messieurs? Tu n'étais” déjà pas un sujet bien accompli à Fourquevaux.

— Mais... mais.

— Penses-tu que j'ignore qu’au lieu d’être attentif à suivre l’école avec les autres enfants de ton âge, on te prenait sans cesse à vagabonder par la campagne?

Les alouettes que tu as traquées dans les

chaumes, maintenant que te voilà brouillé avec tes maîtres, ne vont pas tomber toutes rôties dans ton assiette, mon garçon. »

Jean-Paul était consterné. Encore qu'il ne se füt pas attendu à un accueil des plus empressés, des plus chauds de la part de son oncle, pérsonnage un peu bourru, il n'avait pas douté qu’on ne le crût sur parole quand il raconterait ses souffrances, et qu'on ne lui pardonnât d’avoir pris la clé des champs. Il regarda son parent avec une surprise hébétée ; puis, ne tenant plus à un chagrin immense, longtemps refoulé, qui soudain, pareil à une pointe aiguë, le traversait d’outre en‘outre, il fondit en larmes librement, désespérément.

L’oncle Benoît éprouva quelque chose du côté du cœur ; toutefois il se garda de s’abandonner à l'émotion qui l’effleurait.

Dur comme tous les travailleurs, tenus d’é-

touffer la sensibilité énervante pour conserver entière la vaillance, cette unique ressource de la vie pour l’ouvrier, le typographe se contenta de secouer la tête. Il paraissait fort ennuyé. Tout à coup, ayant considéré son neveu avec une curiosité qui n'était pas sans un vague trouble :

« Et que vas-tu faire à présent? lui demanda-t-il.

— Je pars pour Fourquevaux, » répondit-il, farouche.

Benoît l’arrêta.

« Pour ton départ, nous verrons, lui ditil d’un ton ‘d'autorité douce. D'abord, tu mangeras la soupe avec nous ; ensuite, tu passeras quelques jours ici pour te remonter. Nous sommes pauvres, mais enfin nous sommes aussi riches que ton père.

Pose là ton sac et reste. Je le veux. »

En ce moment, la tante Benoît entra.

C'était une femme sèche, d’une avarice notoire parmi la parenté. Elle ne sembla pas précisément ravie de voir son neveu, surtout en cet état dépenaïllé qui pouvait le faire prendre pour un vagabond de grand chemin ; elle l’embrassa pourtant, prit de ses nouvelles, et l’invita à son tour à rester.

« Alors, cet Antonio Buctcaferrata ne t'a rien enseigné ? s'informa le vieux typographe, avalant une gorgée de cafénoir à la fin du repas, lequel avait été des plus silencieux.

— En deux ans, il n’a pas trouvé le temps de me donner une leçon... Du reste ... »

Laurens, que son oncle regarda fixement, intimidé, se tut.

« Du reste ...? interrogea le bonhomme.

— Du reste, j'ai dans l’idée que je n'y ai pas perdu grand’chose.

— Cependant cet Antonio Buccaferrata

doit avoir étudié son métier, puisqu'il peint des églises.

— Lui !... Autrefois, à Fourquevaux, — j'étais si jeune! — je crus en effet que Buccaferrata était peintre ; maïs j'ai vu de la peinture depuis, à Narbonne, à Béziers, à Tarbes, même à Saint-Girons, et, sl vous faut mon avis, Buccaferrata ne sait rien, absolument rien. Il avait raison de m'avouer, à Sainte-Anne-du-Salat, qu'il était un âne.

— Tu t'y connais donc, toi?

— Tenez, à Montpellier, que nous avons traversé il y a six mois, j'ai vu à la cathédrale un tableau représentant /a Chute de Simon le Magicien. Que c’est beau, mon Dieu, que c’est beau ! la tête de saint Pierre surtout. Un prêtre qui priait dans l’église m'a tout expliqué ; il m'a conté que l’auteur

de cette toile immense était un nommé Sé-

bastien Bourdon. Je n'ai pas oublié ce nomlà, allez! En voilà un peintre étonnant! Si je l'avais eu pour maître !... J’ai essayé de prendre un croquis de cette tête de saint Pierre, mais ça ne valait pas le diable, et je l'ai déchiré... Qu'on est malheureux, quand on aime un métier, de ne trouver personne pour vous le montrer ! »

Benoît fut alteint par ces dernières paroles, un cri d'angoisse déchirant.

«Je m'occuperai de ça, mon garçon, je m'occuperai de ça, je te le promets, dit-il.

et si tu marques des dispositions réelles.

— Des dispositions ! interrompit Jean- Paul, lancé toutes voiles dehors, j'en ai, mon oncle, je vous le jure, j'en ai, des dispositions.

D'un geste de hardiesse convaincue, il jeta sur la table un rouleau de papier

qu'il venait de retirer de dessous son

gilet. C'était sa copie, partagée en deux, du Christ au tombeau d’après Titien.

« Comment, c'est toi qui as crayonné ça? s’écria Benoît, enchanté, abasourdi, écarquillant les yeux sous ses besicles pour mieux voir. | |

— Je pense que mon dessin n’est pas superbe ; maïs j'ai travaillé seul, sans le conseil de personne, et certainement, si j'avais un maître... Qui me donnera un maître ?.…

— C'est très-joli, très-joli, marmotta la tante, penchée sur l'épaule de son mari.

Benoît se retourna vers elle.

«Dis donc, femme, puisque Denis, un vieux camarade à moi, est professeur à l'École des Arts, si nous lui montrions l’ouvrage de Jean ?

— Sans doute, » répondit-elle.

Puis elle répéta :

« C'est très-joli, ça.

— Montrez-lui mon dessin, mon oncle, à M. Denis, montrez-lui mon dessin, je vous en prie à genoux | » s’écria le jeune artiste avec un élan où il mit toutes les espérances de sa vie, pleurant presque et fléchissant, en effet, les genoux.

« Aujourd'hui même, mon enfant, » bal-

butia le typographe bouleversé.

Denis, que Laurens n’avait eu garde d’oublier depuis le déjeuner aux escargots, était un cynique à tous crins. Difficile à vivre, peu soucieux dans le fait de frayer avec ses semblables, il habitait un faubourg écarté, le faubourg Saint-Michel. Sa maisonnette, véritable tonneau de Diogène, affichait partout le désordre, l'incurie, l’abandon. Au demeurant, ce misanthrope au verbe haut, sans vergogne et sans retenue, était le meilleur homme du monde, toujours disposé à rendre service, à donner

dans le voisinage un coup de main à qui-

conque le réclamait. On lui savait gré de ses belles qualités de cœur, et ce n’était pas seulement dans les quartiers excentriques, mais dans l’intérieur même de la ville, en pleine rue de la Pomme, qu’on le traitait avec une nuance très-marquée de respect.

«Bien le bonjour, monsieur Denis, bien le bonjour ! » lui criait chacun en le saluant. —- Lui, levait sa tête rude d'apôtre, à la joue évidée, à la moustache grise tombante, au menton en galoche, et répondait joyeusement : « Bien le bonjour, les amis! » — "Il passait.

« Tu m'affirmes que c’est ton neveu qui a fait ce dessin? demanda le professeur des Arts d'un ton brusque.

— Je te l’affirme, s’empressa de répondre le typographe.

— Oh ! ne va pas t’imaginer que ce soit un

chef-d'œuvre, cela ! Est-il bête, par exem-

ple, ton neveu, d'avoir si mal interprété le groupe des saintes femmes! Ce coin-là ne vaut rien. »

Et, du bout du doigt, il traçca un rond à l'extrémité gauche du Christ au tombeau.

« Tu sais, moi, je ne m'y connais guère, et je te prie de m’excuser… |

— Mais la tête de Jésus-Christ mort est fort belle d'expression et de fini... Voyezvous, ce gamin-là !

— Tu penses donc que Jean pourrait être admis dans ta classe ?

— Quel âge a-t-1l?

— Quinze ans sonnés.. Si tu le croyais capable de profiter de tes leçons.

— De mes lecons! cria-t-il avec une moue dédaigneuse, de mes leçons ! Et que veux-tu qu’il apprenne avec moi, imbécile?

Oh! s’il te plaît que je lui enseigne à dessi-

ner des bouches, des nez, des oreilles, des

LE ROMAN D'UN PEINTRE. A6l

yeux et le reste, tu n’as qu'à me l'envoyer; mais, je l'en préviens, il fait tout cela mieux qu'aucun demes élèves, aussi bien que je le ferais moi-même. »

Revenant à la copie de la gravure d’après Titien :

« Voyez-vous, ce gamin-là ! » répéta-t-il.

Tandis que Denis examinait à nouveau l’œuvre de Jean-Paul, Benoît était partagé entre la crainte et l'espérance : tantôt il avait peur qu'à force de fouiller de l’œil le Christ au tombeau, le professeur si expérimenté n’y découvrit quelque défaut capital et ne se désintéressât tout à coup ; tantôt 1l espérait que « l’image » de son neveu triompherait de l'observation la plus attentive, la plus minutieuse, et lui mériterait un protecteur.

« Demain, tu m'amèneras ce drôle, dit

enfin Denis, et je le présenterai moi-même

à mon ami Villemsens, qui dirige la classe au-dessus de la mienne. Chez Villemsens, ton neveu travaillera d’après la bosse; plus tard, nous le ferons passer au modèle vivant.

— Merci, mon vieux camarade, oh!

merci bien. |

— Tu m'ennuies avec tes merci. Il ne s'agit pas de ça maintenant.

— De quoi s'agit-il ?

— Voici le paquet. Ses parents ou toi pourrez-vous suffire à l'entretien de ton neveu, à Toulouse, pendant trois ou quatre ans ?

— Quatre ans! gémit l’imprimeur, se grattant l'oreille avec inquiétude.

— Si j'en juge d’après ce que tu viens de me raconter de Jean. confié à treize ans à Antonio Buccaferrata et à sa bande, son père ne roule pas sur l'or, à Fourquevaux.

— C'est vrai.

— Et toi, roules-tu sur l’or, là-bas dans tes Allées Saint-Étienne ?

— Hélas !

— Tu vois bien qu'en ce moment-ci tu veux prendre la lune avec les dents.

— Mais si on travaillait beaucoup à Fourquevaux, et si on travaillait beaucoup .à

* Toulouse ? » articula l'oncle avec un courage qui mit à nu son cœur simple et grand.

Le professeur le regarda ébahi.

« Ma foi! poursuivit Benoît, si Jean, un jour, devait être un peintre de talent, peutêtre qu’à nous tous... »

Denis, très-ému, lui prit les deux mains et, les lui serrant avec énergie :

«Je te savais un brave homme, toi, mais pas si braves homme que cela, et je t'aime un peu plus pour ce que tu viens de dire.

Bravo ! Je vois avec plaisir que, pour faire

un artiste, vous êtes tous capables, dans ta

famille, de vous serrer le ventre et de ne pas manger votre plein. Ce dévouement est de bon augure. Amène-moi ton neveu, et sans tarder. Tout ira bien. »

Laurens, durant la visite de l'imprimeur au professeur Denis, visite grosse de sa destinée, arpentait d’un pas fiévreux la rue du Rempart-Saint-Mchel. En voyant.

reparaître l’oncle Benoît, il s’élança vers lui.

« Eh bien ? demanda-t-il, haletant.

— Eh bien, on.trouve que ton dessin n’est pas trop mal, mon garçon, et demain tu entreras à l'École des Arts.

— Demain ! demain ! » s’écria-t-il fou.

Il se tut, et l’on se hâta vers la maison pour annoncer au plus vite la bonne nouvelle à la tante.

Soudain Jean-Paul demeura fixe.

« Ah! mon Dieu ! fit-il portant une main

à son cœur, je ne sais pas ce que j'ai, je ne puis remuer les jambes. »

Ils se trouvaient devant la jolie promenade du Grand-Rond, entre les Allées Saint- Étienne et les Allées Saint-Michel. Benoît soutint son neveu jusqu'à un banc, où il s’affaissa plutôt qu'il ne s’assit.

« Tu as trop marché ces jours-ci, mon enfant, lui dit-il ; c’est la fatigue.

— Non, mon oncle, c’est la joie, c’est la joie ! » murmura-t-il à voix étouffée.

Et, comme l'avait fait tout à l’heure Denis, à son tour il saisit les mains du vieux typographe et les serra d’un mouvement passionné.

« Ah ! mon oncle, si vous me gardez chez vous, vous serez content de moi, allez !..

Mais vos moyens vous permettent-ils de me garder ?

— On tâchera, Jean... Demain j’écrirai à

ton père, et peut-être pourra-t-il faire quelque chose pour toi.

— Il pourra si peu, si peu !.. N'importe!

il est bon. Il m'a tant gâté aux temps de mes escapades, à Fourquevauxl!.. Il faut lui écrire. S'il n’a qu'un écu, je suis bien sûr qu’il me l’enverra.. Vous lui expliquerez, n'est-il pas vrai, que je ne pouvais rester plus longtemps avec Buccaferrata ? :

— Sois tranquille.

— Qui sait si, après cinq, six mois de leçons, je ne serai pas à même de gagner ma vie?

— Ne te tourmente pas : tant qu'il y aura un morceau de pain dans la huche chez nous, tu peux compter sur ta part.

— Et ma tante?

— Ta tante t'aime autant que moi. »

Cette fois le jeune artiste, qui, après avoir

ri d'enthousiasme, sanglotait de douleur,

ne put s'empêcher de lui sauter au cou.

La nuit approchait, et le vent d’autan soufflait toujours à pleine gueule son haleine embrasée sur la ville. Les platanes des bords du canal, dont les files apparaissaient encore, en dépit d’un crépuscule sali de poussière, moutonnaient là-bas avec des ondulations, des bruits de vagues sur les grèves. Quant aux ormes, aux acacias, aux tilleuls du Grand-Rond, ils semaient le sol ratissé de menues branchettes vertes que la tempête emportait à peine abattues et dispersait furieusement.

« Quel temps affreux! » dit Benoît, courant après son chapeau violemment entraîné dans un tourbillon de feuilles éperdu.

Jean-Paul ne souffla mot. Il se leva. Ils sortirent du Grand-Rond. Têtes baissées pour mieux résister au vent qui les soule-

vait, ils gagnèrent le logis. Soit que l’oura-

gan, refoulant leur voix, rendit toute parole superflue, soit que des préoccupations invincibles obsédassent leur esprit, ils allaient côte à côte, mornes, silencieux. Enfin ils furent à l'abri dans le vestibule de la maison.

« Quel temps affreux ! répéta Benoît, entèté à parler à tout prix.

— C’est égal, mon oncle, dit Laurens, laissant deviner les pensées qui depuis une demi-heure lui martelaient le cerveau, c'est égal, tout de même, c'est une chose bien triste qu'un enfant soit obligé, pour apprendre la peinture, de dépouiller son père du dernier sou. Je suis bien malheureux 1...»

Ils s’engagèrent dans l'escalier.

Le professeur Villemsens formait avec le professeur Denis le plus absolu contraste.

Autant celui-ci était débraillé, abondant en paroles, débordant de gestes, autant celuilà, d’une tenue correcte, était réservé, avare de mots, sobre de mouvements. Denis, d'une stature au-dessus de la moyenne, se rasait de temps à autre, quand il’ y songeait, et, sauf ces rares jours de tonte, où il était permis de suivre la ligne de son visage, qui n'allait pas sans quelque beauté intelligente et robuste, ses traits le plus

souvent disparaissaient dans des broussailles grises d’où il était impossible de les dégager. M. Villemsens, de taille exiguë, prenait au contraire un soin minutieux de sa barbe d'un noir de jais, soyeuse, élégante, donnant un éclat merveilleux à la pâleur mate du front et des joues. Une seule chose établissait comme un vague rapport entre ces deux physionomies d’ailleurs si dissemblables : c'était l'expression singulièrement fiévreuse, du regard. Le solitaire du faubourg Saint-Michel avait l'œil petit, clignotant, épuisé ; son confrère de la place Rouaïx l’avait bien ouvert, limpide, d'un bleu encore inaltéré. Mais chez l’un comme chez l’autre, soit par quelque hasard de leur vie adonnée aux mêmes travaux , vouée aux mêmes préoccupations , soit par quelque çoup identique de la desti-

née, la lumière tremblait dans les prunel-

les et semblait tantôt sur le point de s'éteindre, tantôt sur le point de tout embraser.

Qui peut dire ce qui se passe dans l’âme profonde des artistes, ces éternels affamés du beau insaisissable qui ne rassasie pas, ces buveurs acharnés de chimères divines qui ne désaltèrent pas? Sait-on si ces deux hommes, échoués dans une école de beauxarts en province, et qui, à l’époque radieuse de leur jeunesse, s'étaient brülé les pieds au pavé de Paris, ivres d'espoir, n'avaient pas à leur heure essayé comme le génie de déployer des ailes et de voler ?

Ayant trop présumé de leurs forces, ils étaient tombés du haut de leur ambition immense, et l’effarement actuel de leur regard attestait sans nul doute qu'ils n’en étaient pas consolés, qu’ils ne s’en consoleraient jamais. |

M. Villemsens vit le dessin de Jean-Paul,

et ne fit aucune difficulté d'accepter un nouveau dans sa classe. Quel jour ! Laurens, que l’oncle Benoît, le matin même, avait mené dans un magasin de nouveautés de la rue de la Pomme pour le mettre en état de paraître à l'École, propret, luisant sur toutes ses faces comme un écu neuf, se tenait à la place que le professeur lui avait assignée, modeste, attentif, recueilli. Oh!

qu'il se trouvait bien ici, avec des modèles plein les cartons, des porte-crayons plein les boîtes! Malgré lui, sa pensée fit un bond vers Buccaferrata, vers la misère ancienne; mais, effarouchée, elle se replia vite. Ayant osé lever les yeux par-dessus une tête de Sabine d’après David qu'on lui avait donnée à copier, 1l vit quelques chevalets épars, puis des élèves qui peignaient. Il reçut un coup, et rêva, avec un

tressaillement qui lui épanouit tout l'être,

au moment où il lui serait permis à son tour de tenir et la palette et l’appui-main et le pinceau.

Le musée de Toulouse est un des plus riches musées de province. Il est établi dans l’ancien couvent des religieux de l’ordre de Saint-Augustin, et on l’ouvre au publie tous les dimanches. La première fois que notre jeune paysan de Fourquevaux pénétra dans le cloître à colonnettes gothiques de ce monastère, sous les arceaux duquel sont alignés de nombreux bustes antiques et plusieurs excellents morceaux de la Renaissance, il demeura saisi.

« Qu'as-tu ? lui demanda Benoît qui l’accompagnait.

— Je ne sais où regarder, » répondit-il, ahuri au milieu de tant de chefs-d'œuvre.

Enfin il s’aventura au hasard, s'arrêtant

ici, s’arrêtant là, mangeant le marbre, la

pierre, le plâtre, de ses deux yeux agrandis, éprouvant, à la vue de la beauté des formes, de la noblesse des attitudes, des mouvements intérieurs qui ressemblaient à des secousses, ému jusqu'aux larmes devant un moine couché les mains jointes sur sa pierre tombale, riant aux éclats devant un satyre lutiné par l'Amour.

Mais vraiment ce fut bien autre chose quand, le dimanche suivant, de la Salle des plâtres, Jean-Paul monta au Musée des tableaux ! | … « Est-ce possible, mon oncle, est-ce possible ! répétait-il au typographe, ébaubi des transports de son neveu et le suivant avec, une satisfaction où se mélait une nuance de respect.

— ÂN'est-ce pas, mon garçon, que c'est magnifique, tout ça? disait le bonhomme,

entraîné.

— Voyez! voyez! » s’écria Laurens se plantant fixe devant une nouvelle toile.

C'était une étude très-remarquable du Guerchin comprise sous le numéro 24 et représentant saint Sébastien nu et à genoux.

« Mon Dieu! fit-1l tout à coup levant ses deux bras au ciel. DE

— Numéro 110 : Le Christ entre les deux larrons, articula Benoît lisant dans le livret.

— Voilà ce que j'ai vu de plus beau.

Oh ! cette tête de Christ! Comment s’appelle le peintre, je vous prie?»

Benoît rouvrit le livret.

« Rubens, répondit-il.

— Rubens! En voilà un que je n’oublierai pas. Il est plus fort que Sébastien Bourdon, » ajouta-t-il naïvement.

Et, comme s’il avait peur de ne pas rete-

nir ce nom qu'il n’avait jamais oui pronon-

cer auparavant, 1l murmura à plusieurs reprises :

« Rubens ! Rubens! Rubens! »

Puis il demanda à prendre l'air: il éprou- :

vait l'angoisse horrible d’un étouffement.

ses jambes se dérobaïient sous lui, il avait peur de défailhr.

M. Villemsens, charmé des progrès rapi-

des de Jean-Paul, heureux surtout de son application passionnée, au fond de laquelle il voyait brüler la flamme d’une vocation véritable, en dépit de quelques brusqueries, le choyait de mille délicates façons. Il se penchait sur son travail plus souvent: qu'il ne le faisait sur le travail des autres, il lui parlait d'un accent moins rude qu'aux autres, il se passait peu de leçons qu'il ne lui prît à deux ou trois reprises le porte-crayon des doigts pour des corrections. Laurens

était confus en même temps que flatté dans

les intimes profondeurs de son âme d’une si haute, si affectueuse sollicitude, et, pour satisfaire son maître, redoublait et d'attention et d'efforts.

Un jour, le professeur, qui décidément avait toutes les gâteries pour son élève préféré, au sortir de l’École l’'emmena chez lui place Rouaïx, et, l’ayant introduit dans son atelier, lui mit à l’improviste: une palette à la main.

« Peins! lui dit-il.

— Moi ! balbutia le jeune homme, effaré.

— Copie une de ces figures, celle que tu voudras. »

M. Villemsens lui montrait les Ames du purgatoire, tableau auquel il travaillait en ce moment et qui était destiné à nous ne savons plus quelle église de Toulouse, à la Dalbade peut-être. Laurens tremblait de

tous ses membres, il n'osait approcher du

chevalet, sur l'appui duquel éclatait, dans sa blancheur immaculée, une petite toile de 8.

«Allons donc! » cria le maître.

Impatienté, 1l saisit un morceau de fusain et barbouilla la mignonne toile à grands traits.

«Voilà ton bonhomme, peins là-dedans, »

lui dit-il. ,

C'était un commandement.

L'élève, docile, hasarda un pas; puis, sans plus hésiter, ainsi qu'il l'avait vu pratiquer à l’École par des camarades plus anciens que lui, après avoir longuement observé le modèle, il promena une brosse à travers la palette et commença à poser des tons. Le professeur, durant cinq minutes, regarda, vivement intéressé. Soudain, après une sottise du pauvre patient, pour qui tout était nouveau, devinant que sa pré-

sence le gênait, pesait trop lourdement sur

son esprit troublé de fond en comble, il recula de plusieurs semelles, puis, en fin de compte, disparut.

Quand Laurens fut seul, il se hâta de déposer sur un tabouret la palette, les pinceaux, et d’essuyer son front qui ruisselait. Il se trouvait dans un état à faire pitié. Il éprouvait à travers les membres des fatigues, des langueurs, comme des meurtrissures, toutes choses absolument inconnues jusqu'ici, et la cervelle lui échappait. La | surprise que venait de lui réserver M. Villemsens l’avait moulu, terrassé. Lui, qui avait à peine tenté quelques barbouillages chez le professeur Denis, admis à peindre comme cela sans nul avertissement préalable! Vraiment c'était affreux. Aussi quelle abominable besogne il avait faite! En regardant la toile où il venait de s’escrimer, ses yeux

se remplirent de larmes.

« C’est trop difficile, murmurait-1l, c’est trop difficile. »

Et, les bras ballants, la tête abattue sur la poitrine par un coup aussi cruel qu'inattendu, il demeura là inerte, écrasé sous le poids terrible de son impuissance, acquérant, par le privilège d’une précocité rare de pensée, l'intuition des tortures que l'art, ce monstre redoutable, impose à ceux qui ont commis l'imprudence de lui jeter leur vie à dévorer.

Jean-Paul Laurens ne sait pas combien de temps dura cette prostration. Il conserva toutefois le souvenir très-distinct de la minute heureuse où il lui fut permis de relever son front penché et de diriger un regard éperdu vers le tableau de son professeur.

Avec des qualités fort estimables, M. Villemsens n’était pas un peintre d’un grand

talent. Sa couleur était sourde, froide,

toute sa manière un peu sèche; mais le dessin toujours soutenu, toujours franc du collier, la conscience avec laquelle il étudiait la nature, lui permettaient de viser au style et d’y atteindre quelquefois. Il a laissé des portraits qui rappellent ceux de Denner par la précision minutieuse, la ressemblance enragée. Originaire des Flandres, Raphaël le touchait moins que Rubens, Michel-Ange que Rembrandt, et peut-être eût-il donné tous les Vénitiens pour un Van Ostade ou un Téniers. Dans ses œuvres comme dans sa personne, il continuait à réaliser la parfaite antithèse avec son confrère Denis, artiste indiscipliné, à la merci d’un tempérament que l’École n'avait pas su réduire, altéré d'un idéal où ses moyens lui refusaient de s'élever, mais énergique dans son

désordre, lumineux dans ses empâtements

épais, toujours intéressant au milieu de ses incorrections : — « Va-t-en au diable avec tes Flamands, j'aime mieux les Italiens ! »

concluait-il invariablement, lorsqu'il venait à toucher un point d'esthétique avec son ami Villemsens. |

À mesure que notre néophyte de Fourquevaux tenait davantage ses yeux attachés sur les Ames du purgatoire, il voyait les têtes s’animer et vivre. Tout à coup, le front d’une jeune fille à genoux et levant les bras douloureusement parut resplendir comme un soleil, et la multitude des autres âmes s’effaça, noyée sous les flots de lumière qui déferlaient du personnage central. Jean- Paul était éblout.

«Être peintre! être peintre! » balbutiait-il.

Au feu de cette vision qui l’aveuglait, 1l ressaisit le pinceau, puis il considéra son

odieux gribouillis de tout à l'heure.

« Il faut refaire ça, » dit-il.

Le couteau à palette brilla dans sa main et, promené sur la toile dans tous les sens, lança de petits éclairs furtifs.

« Enfin! » soupira-t-il, soulagé.

Il travailla, il travailla avec une fougue qu'aucune difficulté n’arrêtait. Tandis que son œil, étincelant de toutes les fièvres, ne quittait plus le modèle, son pinceau trouyait le ton juste, à tâtons, en quelque sorte de lui-même, et l’appliquait aussitôt. Quelle foi! quelle ardeur! quel élan! L'inspiration, dans la jeunesse, quand tout en nous est pur, noble, désintéressé, quand l'âpre vie na mêlé aux manifestations souveraines de l’art ni les doutes énervants de l'esprit, ni la préoccupation fangeuse des gros sous, doit procurer de ces ensorcellemeuts d'un caractère sacré.

« Mais c’est très-bien, cela, c’est très-

bien! » articula une voix douce dans l'atelier désert.

Laurens, atteint par une décharge électrique, se mit debout d’un irrésistible mouvement des jarrets. Il se retourna. Madame Villemsens était devant lui avec ses deux enfants, Madeleine et Albert. Notre jeune artiste s’inclina, mais 1l ne sonna pas un mot.

« Comment! vous peignez aujourd hui pour la première fois? lui demanda-t-on.

— J'ai essayé un peu chez M. Denis, madame, » répondit-il avec un effort.

M. Villemsens entra.

« Oh! oh! » fit-il, non sans surprise.

Jean-Paul était rempli d’un tel effroi qu'il aurait bien voulu s’en aller.

« Tiens, tiens, ce n’est pas mal, » reprit

le maître.

Et, donnant une tape affectueuse sur l'épaule à son élève :

« Nous tirerons quelque chose de toi, enfant! » y

Faire des compliments était le moindre défaut de M. Villemsens; aussi Jean-Paul ne sut-il quelle attitude adopter devant une satisfaction qu'il avait si peu attendue. Abasourdi, il se contenta de saluer; puis, comme la séance était évidemment terminée, que d’ailleurs le jour baissait, il alla chercher sa casquette abandonnée sur une chaise, et se mit en devoir de se retirer.

« Non, non, mon garçon, lui eria le professeur, tu dînes avec nous, ce soir: »

Le paysan de Fourquevaux, à qui cet

excès d'honneur imposait tout ensemble la plus atroce et la plus délicieuse des tortures, sans pouvoir arracher une parole à ses

lèvres devenues de pierre, embarrassé de

sa casquette qu'il tortillait piteusement, maladroit, gauche, se heurtant aux meubles, sur les pas de la famille Villemsens, s’ache-

mina vers la salle à manger.

Laurens avait trouvé des protecteurs.

Désormais, il vint peindre chaque jour dans l'atelier de son maître, heureux de continuer à la maison, pour un élève si bien doué, les leçons de l'École. Au bout de six mois de ce labeur obstiné, les progrès avaient dépassé toute espérance. Le menu monde de la place Rouaïx, y compris les enfants, Albert et Madeleine, avec lequel l’ancien écolier fantaisiste de Fourquevaux ne dédaignait pas de jouer, était aux anges.

« Il me fera honneur, répétait M Villem-

sens, 1l me fera honneur,

— Et à moi donc! » lui répliquait Le professeur Denis, orgueilleux et fier.

C'est vers cette époque où la carrière commençait à se déployer devant ses yeux comme un chemin moins rude à parcourir, deux ans environ après son arrivée à Toulouse, que Jean-Paul Laurens, demeuré paysan en dépit d’une extrême délicatesse de sensations qui constituait le plus solide étai de sa vocation, subit une influence qui le transforma complètement. Cette influence lui vint de la femme de son maître, une nature où la supériorité de l'esprit s’alliait à la plus entière générosité du cœur.

Madame Villemsens était Parisienne, et, avec la merveilleuse acuité d'intelligence de la Parisienne, tandis que son mari tâtait les aptitudes d'artiste de notre naturel de Fourquevaux, elle s’appliqua, flairant de

son côté une œuvre à accomplir, à dé-

brouiller les véritables instincts de ce grand garçon efflanqué, qu'elle se sentait disposée à aimer à l’égal d’un troisième enfant. Ce qu'elle déméla tout de suite à travers la sauvagerie de Jean-Paul, la timidité de ses manières, l'embarras de sa parole, ce furent une sensibilité profonde, une fierté altière, une intrépidité naïve quand il s'agissait de son art, bien faites pour la réjouir et redoubler son affectueux intérêt. Mais combien restaient enfouies ces qualités, qui auraient dû éclater au grand jour, combien elles se trouvaient compromises par l'absence complète de culture intellectuelle, par un manque absolu d'instruction, lorsqu’un hasard les forçait à se montrer!

Cette noble femme entrevit l’'énormité de sa tâche, et elle n’hésita pas un instant. De

complicité avec son mari, enchanté de voir

« parachever le cerveau du meilleur élève qu il eût jamais connu, » — nous citons ses propres expressions, — elle attaqua la besogne sans plus tarder.

Depuis l’école de Fourquevaux, où il faisait de si rares apparitions, Laurens, accablé de travail avec Antonio Buccaferrata, accablé de travail avec M. Villemsens, n'avait pas eu une heure pour ouvrir un livre. Aussi, celle qui avec un dévouement maternel venait de s’improviser son institutrice ne put-elle retenir un cri de surprise devant ses hésitations, ses ânonnements, lorsqu'elle l’invita à lire quelques lignes dans la Morale en action, un bouquin qu'Albert avait depuis longtemps passé à Madeleine. Non vraiment, elle n’avait pas prévu une telle ignorance.

« Il n’y avait donc pas d'école à Four-

quevaux? lui demanda-t-elle.

— Pardon, madame, répondit-il rouge de honte.

— Tu n'y allais pas, alors?

— Je l'ai manquée si souvent! »

Tous ses vagabondages délicieux aux alentours du village natal, toutes ses chasses aux alouettes dans les chaumes, tous ses engluments pittoresques aux flaques d’eau miroitant à travers la plaine aride, lui revinrent à la mémoire, et, dans son humiliation présente, il trouva le courage de les condamner, de les maudire, de les conspuer.

Cependant les études étaient longues, bien longues, et si, à la place Rouaïx, chez les Villemsens, on ne se fatiguait pas de donner des lecons, aux Allées Saint- Étienne, chez les Benoît, on se lassait d'attendre les résultats d’un si bel enseignement.

« Jean gagnerait-il jamais sa vie? »

C'était la question que l'oncle et la tante s’adressaient chaque matin, lorsqu'il fallait mettre la main au gousset et y trouver l’argent nécessaire aux dépenses de la journée.

Laurens, malgré les petites sommes qu'il recevait de Fourquevaux et qu'il versait intégralement aux mains de sa tante, devinait les tiraillements intimes de ce ménage besoigneux, et il recourait à toute espèce de ruses ingénieuses pour diminuer la charge trop lourde imposée à des parents si dévoués. Tantôt, en dépit de ses dents longues, 1l affirmait n'avoir pas faim, tantôt il se contentait d’une poignée de châtaignes bouillies et sortait de table brusquement.

Un jour, comme :il avait entendu, dans

l'après-midi, sa tante se lamenter et geindre tout du long de l’aune sur la cherté croissante des denrées, blessé par une in-

sistance qui l’atteignait, il ne put prendre

sur lui de rentrer à l'heure du souper. Il vagua à travers la ville, inquiet, fiévreux, l'âme tenaillée par une angoisse horrible, se demandant avec des tremblements s’il n’allait pas être contraint de renoncer à la peinture pour se vouêr au premier métier capable de le nourrir. Dans le désespoir qui l’affolait, 1l courut vers la place Rouaïx : il voulait voir M. Villemsens, madame Villemsens, prendre leur conseil avant de s’arrèter à un parti. Il monta. Mais, au moment d'entrer, par les fissures de la porte, son oreille surexcitée comme toute sa machine perçut un bruit clair d’assiettes et de couverts. Il s'arrêta net sur le palier. On allait

diner sans doute. Encore que son estomac battit la chamade, il eut une peur affreuse

qu'on ne l'invitât, et il se sauva à toutes

jambes.

La nuit était humide, épaisse, froide.

Laurens allait toujours. Soudain, les éclats d’une cloche détonnèrent sur sa tête : c'étaient les notes profondes du bourdon de Saint-Sernin. Les hautes fenêtres de la basilique, illuminées et jetant, comme des poiwnées de pierres précieuses, — émeraudes, topazes, rubis, — le reflet de ses vitraux sur les maisons et les rues environnantes, lui rappelèrent que c'était aujourd’hui le 95 décembre, le jour de Noël... Noël! Il pensa à son père, à son frère, à Fourquevaux, à la messe de minuit, au réveillon avec les camarades, à la fête La plus splendide de l'enfance, et il éprouva au fond de luimême l'impression d’un déchirement si douloureux qu'il ne put retenir un cri.

La rue du Taur s’allongeait devant lui sombre, noire. Les boutiques étaient closes; sauf de rares dévotes qui rasaient les mai-

sons en toussant, nul bruit le long de

la chaussée déserte. Laurens toucha le pavé de la place du Capitole. Les becs de gaz, plus nombreux là que partout ailleurs, répandaient des lueurs vagues tremblotantes. Des hommes se hâtaient vers le théàtre ou le café Bibent; des fiacres passaient bruyamment.

Notre égaré, car il y avait de l’égarement dans ce vagabondage à travers les ténèbres, un moment demeura fixe. Il regardait à droite dans la direction de l’Atel des Ambassadeurs. I] enfila la rue Saint- Rome. Il s'arrêta. Une devanture resplendissait à deux pas. Il lut ce nom qui flamboyait sur l’imposte de la porte : Biscarlet. L’éclat de cette vitrine, quand tous les magasins des alentours étaient fermés, excitait singulièrement sa curiosité. Tout à coup, il erut voir miroiter un cadre doré. [1 vola. C'était

la boutique d’un marchand de couleurs. I]

se souvint d'être venu deux ou trois fois y acheter des brosses. — Comment, ce marchand de couleurs exposait des tableaux ! — Il dévisagea les toiles, qui, fraîchement vernies, éclataient sous les feux du gaz comme des miroirs. Elles étaient au nombre de deux seulement. Il reconnut des" copies tirées du musée de la ville. La première reproduisait le fameux Saint Sébastien à genoux du Guerchin, qu'il avait tant admiré ; la seconde était surmontée d’un cartouche portant ces mots : Urbain II bénissant la basihque de Saint-Sernin, par Antoine Rivalz, peintre toulousain.

Notre artiste, dont le sens critique s’éveillait, haussa les épaules; puis articula à haute et intelligible voix, avec une fureur provoquée par un jeûne trop prolongé :

«Mais je ferais mieux que cela, moi, je

ferais mieux que cela ! »

Comme il s’en allait, une main se .posa sur son épaule.

« Vous êtes donc peintre, vous, jeune homme ? lui demanda le marchand, lequel, en flairant la pratique à travers la porte entr'ouverte de son magasin, avait entendu.

— Oh! peintre, c’est beaucoup dire...» balbutia Jean-Paul intimidé et cherchant à s’esquiver.

M. Biscarlet, le retenant par un bouton du paletot :

« Vous avez crié pourtant que vous feriez Mieux que Ça.

— Je m’en charge.

— Vous êtes élève de l’École ?

— Oui, monsieur.

— Vous devez connaître alors le tableau

de Crayer.…

—.Job sur son fumier écoutant les reproches de sa femme ?

— Justement.

— Certes, si je le connais ! s’écria Laurens, qui, depuis plus d’un an, avait par les conseils des professeurs Villemsens et Denis, essayé des ébauches des pages les plus remarquables du musée.

— Seriez-vous capable de m'en faire une copie tout de suite ?

— Je m'y engage.

— Comment vous appelez-vous ?

— Jean-Paul Laurens.

— Où demeurez-vous ?

— Allées Saint-Étienne, chez M. Benoît, typographe.

— Venez me voir demain. »

Le marchand rentra dans son magasin,

et notre vagabond, subitement allégé de

ses ennuis, l'estomac plein de l'espoir qui remplissait son âme, n'erra pas une seconde de plus à travers la ville et coupa

droit vers la maison.

Oh! le premier louis gagné! Quand il l’eut reçu du marchand, satisfait de la copie de Job sur son fumier, Laurens le tourna, le retourna vingt fois dans sa main. C'était comme un rayon de soleil illuminant sa vie, autour de laquelle Les ombres de la misère s’épaississaient de plus en plus. Transporté d’une joie naïve qui le débordait, il ne se préoccupa guère de son chemin, et, au sortir de la rue Saint-Rome, où il venait de palper l’étincelante pièce d’or, il s’abandonna à une course effrénée par la ville.

Mille rèves fous, à travers lesquels l'avenir

apparaissait tout rose, lui fouettaient les jambes, et de temps à autre, sans avoir la moindre conscience de ses paroles, il se répétait à lui-même :

« Je suis sauvé! je suis sauvé! »

Aux Allées Lafayette, trop étroites pour contenir sa gloire future, car la gloire, dans les griseries de son imagination, coûterait moins à conquérir que n'avait coûté le premier morceau de pain, il manqua d’être écrasé par une lourde charrette qui passait en grinçant sur ses essieux.

« Ohé, là-bas! » lui cria-t-on rudement.

Il releva la tête. Il se trouva nez à nez avec un énorme mulet aux yeux farouches, dont l’haleine chaude le suffoqua. Il fit en arrière un bond démesuré.

«Comment, c'est toi, petit?» lui demanda

le charretier, qui, après avoir arrêté son

véhicule au bord de la chaussée, rejoignit notre artiste sur le trottoir des Allées.

Laurens regarda effaré et reconnut Gaspard Hortet, dit /e Volaller, de Sainte- Anne-du-Salat.

« Tu as eu une sacrée peur, n'est-ce pas?

reprit l’aubergiste du Cog d’or.

— Oh! oui.

.— Tu ne me voyais donc pas venir?

— Oh! non.

— Et mon fouet, que j'ai fait claquer à me démancher le poignet, tu ne l’as pas entendu ?

— Je n’ai rien entendu. »

Hortet, qui avait connu l'apprenti d’Antonio Buccaferrata si malheureux, qui un jour, on ne l’a pas oublié, l’avait recueilli mourant de fatigue et de besoin sur une grande route de l’Ariége, crut Jean-Paul

plus misérable que jamais, et ses yeux

eurent une expression de touchante pitié.

« Monte sur la charrette, mon fillot, lui dit-il, le tirant par le bras.

— Mais..., balbutia Laurens ahuri.

— Nous allons déjeuner ensemble, rue Ninau, au Cheval-Blanc, chez Marianne Parmentier. »

Notre enthousiaste de tout à l'heure, sans force pour résister, — les émotions qui naissent du bonheur nous épuisent aussi profondément que celles qui nous viennent de l’infortune, — s'installa à côté du Volailler, sur le devant de la charrette, en un trou pratiqué au milieu des cent cages glapissantes, becquetantes, et l'équipage se remit en marche pesamment.

Une fois à table, et après avoir englouti de bons gros morceaux d’esfouffet, sorte de daube au vin irès-appréciée des habitués du

Cheval-Blanc, Gaspard Hortet, qui n'avait

tiré que de rares paroles de son invité, abasourdi de l'aventure, lui posa une main sur l'épaule, et le secouant :

« Donc ça ne va pas? lui dit-il.

— Quoi? demanda Laurens.

— Les affaires, pardi

— Mais si, Hortet, les affaires vont trèsbien, au contraire.

— Alors, tu t'es remis avec M. Antonio?

— Dieu m'en garde! Depuis Gajean, je n'ai revu ni Buccaferrata, ni Giovanni, ni Filippo.

— Tu as trouvé d'autres maitres, sans doute?

— Ah! oui, par exemple, j'ai trouvé d’autres maîtres, de vrais maîtres, ceux-là, pour m'initier à l’art.

— L'art! C'est égal, tu as eu tort de renoncer à ton premier métier. Sais-tu que

c’est joliment beau, la peinture dan: les

églises! On fait des saints, des saintes.

— Mais je n’y ai pas renoncé, à la peinture, je n'y ai pas renoncé! La preuve, c'est que je peins en ce moment un tableau pour M. Biscarlet, de la rue Saint Rome...

— M. Biscarlet! interrompit le Volailler, je le connais; je lui ai vendu trois dindons à mon dernier voyage, des bêtes de premier choix, de vrais becfigues en septembre. Il se nourrit bien, M. Biscarlet ; c'est un brave homme... Pour lors, tu continues toujours dans les tableaux ?

— Si je continue! M. Biscarlet m'a donné un à-compte de vingt francs sur mon travail, et, au fur et à mesure que j’avancerai la besogne, il me comptera d’autres sommes.

— Ah! tiens, petit, je suis bien content!

s’écria Hortet, dont la face terne, inquiète,

s'éclaira d'un coup de soleil. Faut-il te | 18

l'avouer? eh bien, j'étais en peine à cause de toi. Tu avais une mine si drôle quand je t’ai rencontré. Puis te voilà plus maigre qu'un pic. Bon, bon, tu t'en tires, je suis content... Et ton ouvrage, est-ce bien réussi?

— Je ferai mieux plus tard.

— Marianne, une bouteille de Rivesaltes, et du coin!

— Merci, Hortet, merci.

— Il faut trinquer encore une fois. Je voudrais bien voir que tu fisses la petite bouche au vin du Roussillon, quand c'est moi qui le paie... Et si j'ai du plaisir à te régaler un brin !.. »

Une buée humide, du cœur entr’ouvert du jeune artiste, monta jusqu’à ses yeux” D'un mouvement brusque il saisit la main de l’aubergiste du Cog d’or et la serra silen-

cieusement. Le Volailler demeura interdit,

J LL e

bouche béante, secoué par une émotion inconnue.

« Merci, » répéta Laurens qui ne put en dire plus long.

Il se leva et sortit.

Jean-Paul ne fit qu'un bond de la rue Ninau aux Allées Saint-Étienne.

« À la bonne heure, mon garçon, à la bonne heure! s’écria l’oncle, aux étourdissantes nouvelles que lui apportait le neveu.

— Alors, tu vas être à même dette suffire maintenant ? demanda la tante, souriante.

— Je crois bien! s’écria Laurens, heureux de soulager l'avaricieuse vieille de toute inquiétude... Ce matin, j'ai déjeuné, rue Ninau, dans une auberge où l’on mange très-bien, ma foi !

— Oh! oh! glapit Benoît, on se lance

tout à fait...

— Marianne Parmentier, la propriétaire du Cheval-Blanc, poursuivit-1l d'un élan inouï, se charge de me nourrir, de me loger, moyennant quarante francs par mois.

J'arriverai bien à payer cette somme avec ma peinture et mes quelques sous de Fourquevaux... Ah! je vous remercie, vous autres. Je me souviendrai toujours... Je vous remercie...

— Tu nous quittes ? s’informa la tante.

— Pardi !.. J’ai répondu à Marianne Parmentier de compter sur mon exactitude.

Elle a posé une serviette à ma place avec un rond en buis, et elle m'a dit : — « Vous êtes le numéro 17.» — J'étais content de penser que je ne serais plus sur votre croûte, que je gagnais enfin ma vie... »

Et, sur cet entassement de mensonges,

il s’esquiva.

Le soir de cette journée à tant d'égards mémorable, notre jeune artiste, à qui le déjeuner succulent fait avec le Volailler de l’Ariége parlait haut, après un débatavec luimême qui ne dura pas moins d'une longue après-midi, prit résolûment le chemin de la rue Ninau. — Que risquait-il après tout?

N’avait-il pas son louis pour faire face à la dépense des premiers jours ? — Il vola.

La satisfaction de Laurens fut grande, en pénétrant dans la cour du Cheval-Blanc, d'y rencontrer Gaspard Hortet. Le bon-

homme, assis sur la margelle moussue du

puits, regardait ses mulets magnifiques se désaltérer dans une auge en pierre fendillée, verdâtre, etles stimulait par des sifflements très-doux, on pourrait dire affectueux.

« Eh bien ! tu as eu une fameuse idée, fillot, de venir souper avec moi ! Je suis heureux comme une truite dans le Salat.

Toulouse n’a fait qu’une bouchée de ma marchandise. Tout est vendu, et à des prix !..

— Vous êtes bien honnête, Hortet, mais je vous remercie, balbutia Jean-Paul... Si vous me revoyez, c'est que... »

Il se troubla.

« Encore une goutte, mes mignons, encore une goutte, dit l’aubergiste du Cog d’or, s'adressant à ses bêtes, qui avaient levé le nez, Et moi, je veux que tu soupes avec moi, l'enfant, » repartit-il, se retour-

nant vers Laurens.

Celui-ci, après un énorme effort sur luimême, mit /e Volailler au courant de ses intimes intentions.

« Du premier coup, tu as posé la main sur le gîte qui te convient, petit, lui dit Hortet. Marianne est bonne, et puis, tu comprends, puisque me voilà, je ne manquerai certes pas de lui souffler un mot à l'oreille... C’est donc fini, vous autres? »

ajouta-t-il, interrogeant ses mulets en train de mordiller des mauves vivaces aux alentours du puits.

On s’achemina vers l'écurie.

. « Allons, accroche celui-là », dit /e Volailler.

Notre jeune artiste, qui tant de fois avait pris soin de Misère, saisit la longe qu’on lui tendait et la noua solidement à l’anneau de la mangeoire.

Le souper, à la lueur fumeuse du calel,

sorte de lampe antique à trois becs, n’eut pas l’entrain du déjeuner aux éclats rutilants du soleil. Du reste, de noires préoccupations assiégeaient l'esprit de Laurens.

Après ce louis, qui remplissait sa poche et son âme, était-il sür d'en retrouver un autre ? Si par malheur M. Biscarlet ne tenait pas ses promesses, que deviendrait-il au Cheval-Blanc, où il ne pourrait plus acquitter ses repas? Vivrait-il avec les dix ou quinze francs qui, de temps à autre, par une occasion quelconque, lui arrivaient du pays? |

Tandis que Gaspard Hortet s’acharnait sur un quartier d’oie un peu résistant, notre peintre fit un rêve: Si, moyennant une avance de vingt francs, il proposait à Marianne Parmentier de le prendre en pension pour un mois? Dans son dénü-

ment, — 1l est incontestable qu’un mal-

heur continu entraîne l’homme à des timidités enfantines, — cette pensée de demander à être nourri durant un mois, quand il n’était pas certain de payer intégralement sa dépense, lui apparut comme la plus grosse des énormités, et, aux gouttelettes de sueur froide qui lui perlèrent au front, il comprit que, sur ce chapitre scabreux, il ne trouverait jamais à hasarder un mot.

Cependant /e Volailler était venu à bout des articulations tenaces de son rôt et il le dépêchait à pleines bouchées, accompagnant chaque bloc d'une ample rasade de roussillon. |

« Eh quoi! mon garçon, demanda-t-il, montrant une face luisante de jus, ta gargoulette est donc dérangée? Tes meules sont pourtant plus jeunes que les miennes, et il faudrait les faire virer un brin.

— Je n'ai aucune faim, Hortet.

Lai

— À ton âge, j'aurais mangé des clous, moi. »

Puis, regardant son jeune convive avec des yeux curieux, hardis, pénétrants, qui le traversèrent d'outre en outre comme deux balles :

« Je parie que tu penses à quelque chose qui te serre l'estomac? »

Laurens ne répondit pas.

« Trois fois j'ai remarqué que tu tournais la tête du côté de Marianne... Si tu l'avais connue il y a vingt ans, comme moi,.… quel morceau ! Enfin. que lui veuxtu, voyons, à Marianne ?... Tu te trouves bien peut-être au Cheval-Blanc, etil ne te déplairait mie d'y rester ?

— Oui, Hortet.

— Marianne! Marianne!» appela le Volailler.

Laurens, tenu d'engager ces négocia-

tions humiliantes pour le vivre et le couvert, où l’on est d'autant plus maladroit qu'on est plus fier, que les habiles, les hasardeux ne manquent jamais de mener à bonne fin, et où succombent pitoyablement les délicats, les scrupuleux de la probité, en voulut à l’aubergiste du Cog d’or de le mettre au pied du mur.

« Qu'y a-t-11? demanda Marianne.

— Ce garçon, que je vous recommande, car je le connais, veut vous parler, répondit Hortet.

— Combien me prendriez-vous pour me nourrir et me loger ? balbutia Laurens.

— Soixante francs par mois.

— Soixanle francs ! »

Ce fut un cri de détresse.

« Cet enfant est dans les tableaux, où la besogne ne marche pas fort, et-s’il ne

pouvait donner que cinquante et même

quarante francs, il faudrait le prendre tout de même ici, intervint le Volailler avec un clignement d’yeux des plus significatifs à Marianne Parmentier. ;

— Certainement, certainement, puisque.

— C'est convenu, » conclut Hortet.

Le soir même, notre artiste coucha en un étroit cabinet, sous les tuiles du CAeval-

Blanc.

L'auberge de la rue Ninau, en dépit de l'engouement brusque de Jean-Paul, pressé de fuir l'ordinaire parcimonieux des Benoît, était bien la plus odieuse gargote qu'on pût rêver. Au-dessus de la porte d’entrée, une large tôle, découpée en forme de quadrupède, grinçait au bout d’une potence rouillée et portait ces mots écrits en grosses lettres rouges : Hôtel du Cheval-Blanc; mais malheur aux estomacs que ce titre pompeux persuadait !

Malgré les tolérances de la mère Par-

mentier, laquelle plus d’une fois dut atten-

dre le mois de notre artiste, Laurens, qui, les premiers jours, aux heures précises des repas, s'était précipité vers la rue Ninau, comme un oiseau roulé par la tempête gagne à tire d'aile un abri certain, ne fut pas longtemps sans voir tomber ses illusions à l'endroit de l'Hôtel du Cheval-Blanc. Ayant planté ses dents en toute sorte de pitances avec Antonio Buccaferrata, ayant souvent par discrétion mordu le pain sec chez l’oncle Benoît, ce n’était pas tant la nourriture singulièrement fantaisiste de l'auberge qui lui répugnait, que les gens déguenillés, de tout âge et de toute condition, à côté desquels il fallait prendre place, avec lesquels il fallait par-ci par-là échanger un mot.

Le milieu, en effet, était peu choisi.

Il se composait surtout de rouliers des Corbières ou des Pyrénées, venus à Tou-

louse avec de lourds chariots chargés de

diverses marchandises. Avec ces rudes montagnards, un long fouet passé autour du col, pittoresques d’attitude et de langage, Jean-Paul Laurens, naturel de Fourquevaux, de sang paysan après tout, n'avait pas trop de peine à frayer. D'ailleurs, Gaspard Hortet se trouvait souvent dans la bande. Mais ce qui le mettait mal à l'aise, ce qui à plusieurs reprises, en dépit de sa bourse plate, lui communiqua l'envie de bondir hors du Cheval-Blanc, c'était quand le hasard, au lieu de le placer à table parmi les rouliers de la montagne, le condamnait à s'asseoir parmi les pensionnaires de la ville.

Ces pensionnaires, gens sordides, dépenaillés, sans aveu pour la plupart, arrivaient vers le soir comme un flot montant de haillons et de boue, et s’installaient.

C’étaient des joueurs d’orgue, des mon-

treurs de marmottes, de mouninos comme on dit là-bas, des chänteurs ambulants, des batonnistes, des escamoteurs forains, des géants, des géantes, des monstres de toute espèce, de petits ramoneurs aussi noirs que des Éthiopiens. Cette cour des Miracles, traînant son outillage fantastique, avait fort diverti Jean-Paul à son premier repas chez Marianne avec Hort et /e Volaller; maintenant même, sur son calepin, quand il se sentait en verve, il enlevait plus d’une silhouette que n’eussent désavouée ni Hogarth n1 Callot. Mais la satiété, le dégoût étaient venus, et cette idée lui martelait le cerveau sans répit : s’en aller bien loin de cette tourbe de hideux clampins, s’en aller, s’en aller, s’en aller.

« Ils sont très-amusants, ces drôles, avec leurs guitares, leurs singes, leurs gobelets

à faire des tours, lui dit le professeur Denis,

un dimanche matin que Laurens l'avait amené déjeuner chez Marianne Parmentier avec l'oncle Benoît.

— Ils m'ont, en effet, amusé durant une semaine, mais après !.. articulale jeune artiste, soucieux.

— Je suis sûr que si mon ami Villemsens, qui raffole des Flamands, venait par ici, plus d’un type lui sauterait aux yeux. »

Il n'avait pas achevé ces mots, que Jean- Paul s'était mis debout vivement et d’un geste rapide avait fait retomber, Le long des vitres de la fenêtre près de laquelle était dressée la table, les rideaux de lustrine verte qui les recouvraient à demi.

« Tu trouves donc qu'on y voit trop dans cette cave? s’écria Benoît, cherchant ses morceaux à tâtons.

— Chut! je vous en prie, murmura Lau-

rens, devenu tout à coup fort pâle.

no)

— Qu'y a-t-il, voyons? » demanda Denis de sa voix de basse chantante.

L'élève se pencha vers le professeur, et lui souffla à l'oreille :

« En ce moment, madame Villemsens et ses enfants passent dans la rue Ninau.

— Eh bien ?.… insista le peintre.

— Je ne voudrais pas que la famille Villemsens sût que je prends ma pension ici.

— Je le sais bien, moi!

— Vous... vous... balbutia Laurens fort embarrassé.

—— C’est ça, moi... moi...

— Vous, monsieur Denis, repartit le jeune homme se remettant, vous, comme mes excellents parents les Benoît, vous avez connu mes ennuis, ma misère dès ma première arrivée à Toulouse, tandis que je

n'ai jamais osé entretenir des difficultés de

ma position ni M. Villemsens, ni madame Villemsens.

— Alors, on a son petit orgueil ?

— Oui.

— C'est très-bien, ça, Jean, articula gravement le professeur Denis, et je ne me fais pas l’idée d’un artiste de valeur qui n'aurait pas les hontes et les fiertés que tu me montres. Je te Le répète, c’est très-bien, ça. J’ajouterai maintenant que je suis touché, profondément touché de la préférence que tu m'accordes en m'initiant, après ton oncle et tatante, à ta pauvreté. La pauvreté n’est pas défaut, elle est gloire au contraire quand on la supporte comme tu le fais.

Elle finira, je t’en donne ma parole d’honneur |

— Quand?

— Quand! Avise-toi seulement de

peindre ton tableau pour le prix comme tu

as peint ta dernière toile pour Biscarlet, et je t'en réponds.

— Âlors, vous êtes content de mon Jésus baptisé dans le Jourdain ? interrompit vivement Jean-Paul.

— Oui, content, bien content.

— La composition n'est peut-être pas très habile. Ah ! composer ! composer!

— On t’enseignera à composer à Paris.

— Paris! s'écria-t-il, électrisé et les yeux ouverts comme des lunes rondes.

— Si tu enlèves le prix, et tu l’enlèveras...

— Tenez, je donnerais la moitié de ma vie pour...

— Si tu enlèves le prix, tu iras étudier à Paris avec une pension annuelle de quinze cents francs pendant trois ans.

— O mon Dieu! que j'obtienne cette

pension, que je l’obtienne, et l’on verra

plus tard ce dont je serai capable! » articulat-1l, grisé d'une espérance folle, pouvant à peine parler.

Six mois après, Jean-Paul Laurens voyait combler ses vœux : l'École des Arts lui décernait le prix de peinture et lui ou-

vrait la route de Paris.

Trois ans de vie assurée, et de vie assurée à Paris, c'était pour Laurens plus de bonheur qu'il n’en avait jamais espéré. Aussi avec quelle ardeur se mit-il au travail!

Exact aux lecons de l’École des Beaux- Arts, assidu à l'atelier Cogniet, attentif surtout au Louvre, où il faisait trois ou quatre stations chaque semaine, s’enivrant de la vue des chefs-d’œuvre, se grisant aux créations merveilleuses de Véronèse, de Titien, de Ribeira, il menait une existence d’activité morale extrême, ne respirant que pour la peinture, qu'il aimait davantage à me-

sure qu’il la connaissait mieux.

De cette contemplation enthousiaste des maîtres, de ce labeur quotidien acharné devait résulter une première œuvre pleine de promesses. Au salon de 1863, notre jeune artiste exposa /a Mort de Caton d’Utique. Ce tableau, auquel le jury décerna une mention honorable et qu’on peut voir au musée de Toulouse, représente Caton assis au bord de son lit, le buste droit, s’enfonçant un poignard daus les entrailles. La sombre résolution d’en finir avec la vie, la douleur inséparable des derniers instants sont exprimées sur le visage du farouche stoïcien avec une surprenante énergie de pinceau. Laurens indiquait déjà ce qu'il pourrait, quand l'étude patiente de l’homme, la connaissance des secrets intimes de son art auraient développé les aptitudes qu'il tenait de la nature et dont il ne sa-

vait encore que montrer les germes, dé-

noncer, pour ainsi dire, que les rudiments.

Mais, avec cette mention honorable sur vélin, qui lui était un premier coup de fouet de l'espérance dans la rude montée vers les sommets, le jeune triomphateur — on triomphe si facilement dans l’extrème jeunesse ! — reçut un autre papier, fort mince celui-là, qui lui coupa bras et jambes soudainement. C’est toujours la vieille comparaison classique de la roche Tarpéienne voisine du Capitole. L’odieux chiffon lui annonçait qu'il avait touché le dernier terme de la pension à lui servie par la ville de Toulouse, que désormais, pour vivre, il devait compter uniquement sur son travail.

Travailler pour vivre! Allons, la nécessité, un moment clémente, le ressaisit à la gorge. Comme avec Antonio Buccafer-

rata, comme chez les Benoît, il entrevit la

lutte, et fut épouvanté. Il avait peur surtout, à gagner le pain pour se nourrir, de perdre le sentiment élevé qu'il gardait de son art, de noyer un idéal entrevu et déjà amoureusement caressé en des préoccupations mesquines de rapidité d’exécution, d'abolir l'artiste en un mot et de créer l’homme de métier. |

Horreur! Il sentit à un mouvement généreux de son être tout entier qu'il n’abdiquerait pas, qu'il subirait les dernières épreuves de la misère avant de livrer le plus mince tableautin, le plus léger croquis, au bas desquels il ne pourrait pas écrire dignement son nom. Puisqu'il venait de peindre la mort volontaire de Marcus Portius Caton, le cas échéant, il serait stoïque comme lui.

C'est dans ces dispositions tragiques que,

bouquinant un jour le long des quais, vers

lesquels le poussait une curiosité invincible, — la curiosité de savoir, — le hasard fittomber sa main sur un livre ayant titre :

Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. K prit plaisir à feuilleter ce vieux tome relié en basane, à la tranche rouge défraichie. Rappelé à son enfance vagabonde, il crut tenir entre ses doigts le livre d'Aeures romaines de sa mère, et son âme incontinent vola vers la petite patrie du Lauraguais.

Pourtant, tandis que, dédoublant son être, la moitié de lui-même visitait la terre natale, l’autre moitié lisait sur le quai Conti. Il se passa tout à coup une main sur le front comme pour y rappeler ses esprits absents, et poursuivit avec un redoublement d'efforts. Le chapitre étalé devant ses yeux était ce chapitre vengeur où Mon-

tesquieu marque au fer rouge la face hi-

deuse de Tibère. Laurens, encore que dépourvu de culture littéraire, était remué jusqu’au fond des entrailles par cette prose brève, hautaine, où chaque mot recouvre une pensée. Le soc puissant du génie entrait en plein humus, et des fumées généreuses, pronostic de la magnifique moisson future, s’échappaient de toutes parts.

Ayant étudié la grande figure de Caton, où il n’avait trouvé qu'à admirer, à aimer, il parut intéressant au jeune artiste d’étudier Tibère, où il ne trouvait déjà qu'à mépriser, à haïr. Il lui semblait qu'après avoir vécu avec le dieu pour l’exalter, il oserait aborder le monstre pour le flétrir.

Cette antithèse, dureste, caressait de secrets penchants politiques qui luirendaientla République aussi chère qu'ils lui faisaient l'Empire odieux, et il s’y abandonna de tout

SON Cœur. .

Donc, ses renseignements pris à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, Laurens tenta une Mort de Tibère qui figura au salon de 1864. L'œuvre a de la sévérité dans l’arrangement, de la force dans l'expression générale, elle se ressent de la concision de Tacite et de la sobriété de Montesquieu, relus à satiété, mais elle manque d'éclat.

Deux personnages seulement : Tibère, couché, se débattant dans les dernières convulsions de l'agonie; Caligula, penché sur le moribond et lui arrachant l'anneau impérial du doigt. Le geste d’avidité féroce par lequel Caligula tend sa griffe de fauve pour dépouiller l’empereur est très-heureusement rendu, et on frissonne à la vue de la bête immonde de Caprée, livide, déjà raidie, mais respirant encore, forcée d’assister impassible à l’effroyable larcin qui livre

le pouvoir suprême à son héritier.

Une partie de cette toile, d'une ordonnance parfaite, à laquelle il ne manqua pour s'imposer qu une coloration plus montée, un peu moins de sécheresse dans le faire, partie qu'il faut louer sans réserve, c’est la draperie qui, pareille à un étroit suaire, enveloppe Tibère de la tête aux pieds. Jean- Paul Laurens, en maintes rencontres, nous a fait admirer depuis de quelle façon magistrale il entend la disposition de la draperie sur le corps humain. Je rappellerai en passant Aérodiade et sa fille, ouvrage médaillé au salon de 1867, où l'on trouve ces plis amples, superbes qui reportent involontairement l'esprit à ces arrangements épiques où le grand Buonarotti se complaisait.

Dans la Mort de Tibère, ce sont déjà les mêmes enroulements très-habiles del’étoffe, la même souplesse du vêtement autour des

membres dont l'anatomie doit transparaître

toujours, les mêmes reliefs pleins d’éloquence et d'énergie.

Mais l'œuvre, pour être restée dans des conditions trop académiques, pour n'avoir pas su se dégager du cadre étroit de la tradition, fut à peine aperçue. Blessé tout ensemble et enhardi par ces dédains, l’auteur, devinant les difficultés infinies de l'histoire, où tendait son organisation austère et grave, se jura à lui-même de poursuivre la voie choisie et de n'avoir de cesse que, par quelque succès éclatant, il n’y eût marqué son sillon.

Vers cette époque, notre artiste, en proie aux plus cruels soucis, s'éloigna des camarades avec lesquels il travaillait un peu bruyamment rue de l'Ouest et vint s'installer au sixième étage d'une maison de la rue de Chabrol. Bien que déjà, par une réserve

excessive, réserve qui chez lui tenait autant

de la timidité que d’une singulière hauteur de nature, il se fût préservé des relations vulgaires, qui volent le temps et n’ajoutent rien à l'âme, au moment de livrer la bataille décisive de sa carrière, il éprouvait le besoin d’être plus seul.

L'appartement sous les toits comprenait deux pièces fort exiguës. On peignait dans la moins étroite, on couchait dans l’autre, sorte de soupente si basse que le locataire, sans quitter son lit, pouvait du bout de l’orteil en ouvrir ou en refermer la tabatière à sa fantaisie.

C’est dans ce logement grand comme la main que, par l'intermédiaire d'un ami commun, Antonin Mulé, vers les premiers jours de l’année 1866,.je connus Jean-Paul Laurens. Je vois encore un jeune homme élancé, à la barbe blonde, à la joue creuse

sous la pommette saillante, à l'œil gris de

fer, au nez imperceptiblement écrasé, m'accueillant à la porte non sans quelque mé- Jlange d’embarras.

Une loile qui devait figurer au prochain salon remplissait l'atelier. Laurens me fit les honneurs de son œuvre, m'en expliqua le sujet. Ce tableau, intitulé assez bizarrement Moriar, montrait Jésus recevant des mains d'un ange la, couronne d’épines qui bientôt ceindra sa tête au Golgotha. La figure du Nazaréen, belle de douceur et de noblesse, me toucha peu, malgré la qualité supérieure du dessin; mais en revanche l’ange à genoux, le front incliné, les traits enveloppés d’un voile comme redoutant la vue du Fils de Dieu, me saisit, et, pourquoi ne pas lâcher le mot? m'empoigna.

L'artiste qui, ayant à représenter un Dieu, s'était efforcé de le trouver en des abstrac-

tions où manquent les muscles, les nerfs

et le sang, quand il avait voulu créer le sombre messager céleste, était revenu franchement à la nature humaine, le commencement et la fin de l’art, et, au lieu de mettre aux pieds du Sauveur nous ne savons quel être malingre, sans vigueur comme tout ce qui n’a pas de sexe, y avait jeté une femme, une vraie femme, une femme à la splendide chevelure, au sein nu, robuste et forte, riche de tous les dons de la vie.

Laurens, en parlant de son art, s’échauffa, et, secouant sa gène première, devint plus libre, plus communicatif. Il m'ouvrit ses cartons pour me montrer quelques dessins d’après la Bible. Je fus émerveillé.

La composition avait généralement de la grandeur, et la ligne était d'une sévérité ample, d'une noblesse altière qui imposaient. Je me souviens d’une Vision d'Ézé-

chiel. Dieu le père, réfugié dans la hauteur

des cieux, est environné d'une légion d’anges armés de glaives. Plusieurs envoyés de la colère divine se sont détachés des bataillons sacrés qui enveloppent Jéhovah, et, la trompette retentissante collée aux lèvres, volent au-dessus des hommes, vautrés aux jouissances de la bête. Cette scène, majestueuse et grandiose d’un côté, abjecte et sinistre de l’autre, était rendue avec une hardiesse, une fermeté de crayon, une entente sobre des détails, une disposition simple des êtres et des chôses qui m'arrachèrent un cri d’admiration.

« C’est beau, cela, c’est très-beau ! » répétai-je lui serrant la main.

Nous étions devenus amis.

Quand l'amitié intellectuelle existe à de certaines profondeurs entre deux hommes, il est bien rare que le cœur ne se mette pas de la partie. Désormais, j'allais aussi souvent rue de Chabrol que Laurens venait souvent rue Puteaux. IL s'était établi entre nous, par des causeries répétées, par ces épanchements que ne savent pas retenir les natures sincères, des relations d'idées, de sentiments, qui nous rendaient nécessaires l’un à l’autre et nous faisaient une vie nouvelle pleine d’un charme pénétrant et doux.

Quels entretiens interminables, et parfois

aussi quelles discussions à propos du der- | nier livre, du dernier tableau! Antonin Mulé, esprit net, judicieux, précis, trèslittéraire, — il venait de publier un roman fort curieux : Histoire de ma Mort, — Antonin Mulé était chargé de résumer les débats, de mettre tout le monde d'accord, et il s’acquittait de cette difficile besogne avec la dignité sérieuse d’un magistrat.

Ah! quelles heures délicieuses, où le sang échaulfé par le travail se rafraichissait, où le cerveau tournant comme une roue de feu dans la tête ralentissait son mouvement, où l'on pouvait rire enfin, après avoir mouillé de larmes peut-être la toile ou la page sur laquelle on avait été impuissant à rendre d’un trait décisif son. idée!

Cependant, tout en sacrifiant de rares journées à des travaux inférieurs, garan-

ties du pain quotidien, — il peignait des

= pe

faïences, dessinait des sujets de sainteté pour des vitraux, enlevait d’une pointe spirituelle une caricature pour un journal, aidait Louis Duvaux à brosser un plafond, — Jean-Paul Laurens ne se départait pas une minute de la préoccupation du grand art.

Afin de maintenir son esprit dans les hauteurs sereines où il se complaisait comme dans son élément naturel, il le nourrissait de saines et fortes lectures. Tandis que sa main courait à la diable sur l’émail cru ou sur la pierre lithographique, son œil demeurait ouvert sur un livre. Aujourd'hui, c’était la Bible qui le passionnait ; demain, c’était Eschyle ; un autre jour, Shakespeare.

Il avait déjà essayé un Zamlet, se promenant sur la plate-forme d’Elseneur, obsédé de pensées orageuses, l'œil hagard, presque fou, et son âme, dévorée de la soit

du beau, revenait sans cesse à cette œuvre

énorme du plus profond, du plus sublime des poètes, et s'y désaltérait abondamment.

Que de croquis d’Ophélie coulant au fil de l’eau! de Macheth, ici acclamé par les sorcières, là sortant de la chambre du roi Duncan! d'Othello levant le poignard sur Desdémone endormie! Mais une seène à laquelle il s’obstinait, à laquelle il revenait toujours avec un nouvel acharnement, c'était la scène du cimetière, dans Hamlet.

Hamlet, tenant un crâne dans la main, sondant les secrets de la vie et de la mort, lui communiquait à la fois des tressaillements d’admiration et d'épouvante.

Certes, Eugène Delacroix avait posé sa griffe de lion sur ce sujet, et peut-être était-il bien téméraire à lui de l’aborder.

Qu'importe? l'émotion qu'il éprouvait, le bouleversement où le précipitaient des vi-

sions harcelantes, l’élevaient au-dessus des

craintes puériles du plagiat, et il ébauchait, sur la toile, la faïence, le papier, des tertres croulants surmontés de croix, des fossoyeurs enfouis dans les tombes jusqu'aux aisselles, un spectre vêtu de noir marchant dans un sentier pavé d’ossements humains.

En même temps que ces livres de choix, auxquels je ne veux pas, pour me montrer absolument fidèle, oublier d’ajouter une vieille édition des Confessions de saint Augustin, les Considérations de Montesquieu, un Z'acite de Panckoucke, et quelques volumes dépareillés d'un Dictionnaire historique acquis sur les quais, en même temps que ces livres de choix tenaient en éveil les facultés nées d’hier de Jean-Paul Laurens, ils contribuaient à lui former un caractère ferme, viril.

Parvenu tard à l'instruction, n'ayant

reçu qu'une culture d’effleurement à Tou-

louse, et encore d'une main de femme, on ne saurait croire avec quelle force le génie agissait sur ce jeune homme de vingt-cinq ans, quelles empreintes il gravait dans cette âme sur laquelle aucun pédant de collège n'avait bavé ses enthousiasmes de commande, et qui, de son village, arrivait droit à la poésie éblouissante des psaumes, aux malédictions enflammées des prophètes, aux désenchantements amers de saint Augustin, aux Annales, à Prométhée enchainé, à l’œuvre de Shakespeare, immense comme l'Océan.

Un soir que, pour lui faire faire la connaissance de notre Corneille, je lui lisais Cinna, au milieu du monologue d'Auguste, il m'interrompit.

« Assez, je vous en prie, assez, la tête me tourne, » me dit-il.

Je le regardai ; il était fort pâle.

« Qu’avez-vous ? lui demandai-je.

— Oh!rien.. »

Et, désignant mon livre du doigt :

« Trop de choses m'ont touché là dedans... Cela m'a fait mal... Que vous êtes heureux de pouvoir admirer ainsi tranquillement! Moi, je n'y suis pas habitué, et Vous Savez... »

Chaque vers ayant atteint sa sensibilité toute neuve, l'absorption avait été trop rapide, trop complète : il était saturé et désormais ne pouvait plus rien entendre, plus

rien écouter.

Les salons de 1867 et de 1868, où Jean- Paul Laurens exposa Une jeune fille morte, Vox in deserto, Hérodiade et sa fille et le portrait de l’auteur de cette étude, furent un pas en avant du côté du dessin, de plus en plus large, avec cette aisance, cette souplesse de la ligne capable d’envelopper toutes les formes et de les faire vibrer. Malheureusement la couleur demeurait pâle, froide, sans grand relief, montrant des places sourdes d'où la lumière ne parvenait pas à se dégager. Par-ci par-là, à travers ces diver-

ses toiles, des notes apparaissaient, attes-

tant des facultés surprenantes de coloriste instinctif, facultés à dire vrai encore indécises, embarrassées, matées par les souvenirs de l’École. Quand le tempérament robuste de l'artiste, encore garrotté dans la tradition, briserait-il ses liens, s’affirmerait-1l par un coup déterminé? La tête de la jeune fille morte, le paysage pelé des bords de la mer où le Précurseur crie : « Je suis la voix dans le désert, » les mains du portrait étaient des morceaux supérieurs, et ces morceaux disséminés ne laissaient aucun doute sur une délivrance prochaine.

En attendant le jour rayonnant où éclaterait aux yeux de tous l'œuvre qu'il ne pouvait réaliser encore, mais qu'il sentait, qu'il entrevoyait au fond de lui-même, Laurens, harcelé d’ennuis intimes qui le pénétraient aussi douloureusement que des

flèches aiguës, seconsumait, dépérissait. Dé-

cidément il n'avait pas prévu un combat si rude, et il était telle heure où le doute pointant au-dessus de ses espérances comme une couleuvre parmi des fleurs épanouies, il désespérait de la victoire.

Pour comble de malheur, il était malade.

Son estomac, après avoir subi les épreuves des auberges d’Antonio Buccaferrata à travers le Midi, puis du Cheval-Blanc à Toulouse, puis des crèmeries de la rue de l'Ouest, puis des brasseries du quartier des Martyrs, avait fini par se révolter à la violence de tant d'assauts successifs et refusait de rien recevoir, étant incapable de rien digérer.

Le jeune presque absolu auquel il était condamné maintenait ses facultés sensitives et pensantes en un état d’exaltation qui m'inquiéta vivement. Dans cette excitation

de tout son être, chauffé à blanc par la

fièvre, son cerveau, illuminé de visions grandioses, semblait avoir redoublé de vigueur et de puissance. |

Laurens, vers cette époque, relisait beaucoup ses livres favoris, surtout les volumes incohérents de son vieux Dictionnaire historique. Un beau matin, le hasard de ses recherches sans but le fit tomber sur ce nom :

Boniface VIII. Que de tableaux il devina, il entrevit dans la vie si dramatique de ce rude champion de la papauté ! Boniface obligeant son prédécesseur Célestin V à abdiquer la tiare; Boniface et l'envoyé, de France, Guillaume de Nogaret; Boniface fou à travers le Vatican ; Boniface verrouillant les portes de sa chambre, se heurtant la tête aux murailles, mordant de rage le bâton qui lui sert à assurer sa marche ; Boniface se jetant sur son lit et s’étouffant

lui-même dans les plis serrés de ses couver-

tures, toutes ces scènes, exaspérées, eflroyables, stimulaient en lui sa compréhension native du grand et le sollicitaient à la fois.

« Ah! si Shakespeare avait été peintre, s’écria-t-il en me rapportant le soir ses 1mpressions et ses rêves, quels chefs-d'œuvre il nous eût laissés ! À côté de la folie du roi Lear, il nous aurait montré la folie de Boniface VIIL. Un roi fou, c’est gentil, certainement; mais un pape, c’eût été magnifique ! Et puis, sans toucher à la puissance des papes, plus étendue à cette époque demibarbare que celle des rois, songezau décor, au costume, détails si importants pour le peintre ! La chambre du Vatican pour fond, puis la tiare, les chapes, les robes rouges, violettes, blanches, les mitres d’or ou d’argent, les hauts candélabres, les encensoirs d'un si beau style gothique, les frocs des

religieux de tous Ordres, les étoffes de soie,

de pourpre, tout ce luxe merveilleux de l'Église romaine presque au-dessus des richesses de la palette, des éblouissements du pinceau ! »

Je l’écoutais ravi.

« Ah! reprit-il, si Shakespeare.

— Mais votre art a son Shakespeare, interrompis-je. Vous ne pensez donc pas à Michel-Ange ?

— C'est vrai. Pourquoi Michel-Ange n'a-t-1l pas abordé ces sujets admirables ?

— Quand Buonarotti réalisait le monde de ses créations si fortes, les temps n'étaient pas encore venus de juger l’Église. Il y a un mouvement critique absolument contemporain. Toutefois Michel-Ange, dans l’œuvre colossale du Jugement dernier, a flétri plus d’un épisode de l’histoire ecclé-

siastique, et il n’a pas plus oublié Boni-

face VIIT que ne l'avait oublié Dante au chant XIX de son Enfer. »

Il réfléchit.

« C’est égal, dit-il, ayant l’air de répondre à des objections intimes, en dehors de l'effet décoratif qui se trouve nécessairement amalgamé au fond de tout tableau se rapportant à l'Église, une figure comme celle de Boniface VIIToffrirait, j'en suis sür, un intérèt très-puissant : sans compter que, parmi les papes, on en rencontrerait évidemment plus d’une autre qui lui ressemble.

— Vous n’en rencontreriez pas beaucoup. Pour l'honneur de l'humanité, les tempéraments de cette violence sauvage, les caractères de cette scélératesse inouïe, sont rares, Néanmoins, si vous persistiez à vouloir tenter des sujets demeurés vierges, où peu s’en faut, peut-être découvririez-vous

dans les vies de Grégoire VIT, d'Inno-

cent III, d'Étienne VII, de Sixte-Quint, des traits qui ne seraient pas indignes de vos.

efforts.

— Mais voilà le diable : il faudrait aussi avoir beaucoup, beaucoup de talent.

— Eh bien, vous aurez beaucoup, beaucoup de talent.

— Je suis malade.

— Bah! vous guérirez... Un paysan robuste comme vous l’êtes ne se laisse pas désarçonner pour si peu... Ne vous troublez pas, vous travaillerez encore. »

Il me regarda avec des yeux brillants.

« Ah! la pauvreté, l'odieuse pauvreté, qui me poursuit depuis le berceau !..» murmura-t-il.

Une note de désespoir soufilait dans son accent. Je lui serrai la main. Nous fûmes un long moment silencieux.

« Mon ami, lui dis-je enfin, le mal dont

vous souffrez n'intéresse votre santé générale en aucune façon. J'ai l'avis de l’excellent docteur Veillard. Maintenant, n’accusez pas trop la pauvreté, elle n’est pas seule coupable. Le cerveau, lui aussi, a fait son œuvre dans cette crise. Le flux perpétuel de pensées qui bouillonne dans votre tête, votre travail excessif, le but des plus légitimes espérances sans cesse éloigné, tout cela vous maintient en un état d’excitation dont les effets ont été d’abord préjudiciables à votre estomac, dès longtemps éprouvé, mais qui, pour moi, un peu physiologiste, s’est propagé à la machine tout entière. Allez pour quelque temps à Fourquevaux, à Toulouse, où vous voudrez, mais quittez Paris. Ah! si, ramené aux amusements de votre enfance, vous étiez capable de trouver du plaisir à tendre

des gluaux aux chardonnerets de vos

plaines, comme vous nous reviendriez de là-bas refait, rajeuni, nouveau ! Vous avez besoin de prendre un bain de nature au pays natal. En route pour le Lauraguais !

— Et là-bas que ferai-je ?

— Rien, parbleu !

— Et vivre?

— Vous brouterez l’herbe des champs.

L'herbe de Fourquevaux vous vaudra mieux que le bifteck de Paris.

— Quel fléau que la pauvreté!

— Voyons, Laurens, est-ce pour faire fortune que vous avez songé à être peintre ?

— Non certes ! c’est pour faire de la peinture, et de la vraie, si c’est possible, s’écriat-il fièrement.

— À la bonne heure !.. Écoutez-moi une minute. L'École des Beaux-Arts a eu tort de ne pas vous envoyer pour trois ans à Rome;

mais vous irez en Italie un jour. Ce jour-là,

poussez jusqu'à Assise. Il existe à Assise des œuvres des vieux Primitifs, de Giotto et de Taddeo Gaddi entre autres, qui me paraissent faites pour vous intéresser particulièrement. Je vous recommande, dans l’église inférieure du cloître, car vous admirerez deux églises superposées, je vous recommande les quatre figures de Giotto, ce précurseur de Michel-Ange, et, parmi ces figures, celle intitulée : /a Pauvreté. Le sujet est simple : saint François se tient debout devant une vieille femme en haïllons et lui passe au doigt l’anneau des fiancées… Mon cher, tous ceux qui poursuivent un idéal supérieur doivent, comme saint François aspirant au ciel, avoir le courage d’épouser la mendiante déguenillée qu'il rencontra sur sa route et de faire bon ménage avec elle durant des années, quelquefois du-

rant toute la vie. Certes, à aucune époque

les grands talents ne furent plus largement dédommagés, plus généreusement payés de leurs efforts qu'ils ne le sont à l’heure actuelle. Mais 1l y a une condition : il faut que les grands talents ne connaissent pas les impatiences des petits et ne s’irritent pas de voir passer devant eux la tourbe bruyante des médiocres, des remuants, avides de tout posséder aujourd'hui, devinant bien qu'ils ne posséderont rien demain. Je sais nombre d'artistes, — et dans tous les arts, — dont l'unique aspiration est d'être célèbres ce soir même. Ne vous arrêtez pas à ces malheureux, dont l'ambition a juste la portée de leur souffle. Par la robustesse de votre esprit, demeuré naïf et sain, autant que par l'énergie de votre main, capable d’animer de vastes surfaces, vous vous éloignez de cette multitude misérable qui n’aura

jamais l’audace des longues entreprises, ne Ë 22.

possédant pas la force qui les mène à bout.

Croyez-moi, l’art, l’art divin, repousse également et ceux qui le traînent au tapage éhonté du charlatanisme et ceux qui le ra valent aux préoccupations abjectes du gain.

S'il est agréable, à la minute si brève de la vie, de soulever beaucoup de poussière et de bruit, d’empiler beaucoup d'écus, il est glorieux de laisser un morceau qui traversera les générations.

— Mais ce morceau fameux, le réaliserai-je jamais ?

— C'est en visant sans trêve et sans repos à le produire qu’un jour il jaillira de vous en quelque sorte à votre insu. La loi sainte du travail apportant toujours sa récompense trouve sa justification en art surtout. Admettons d’ailleurs que le chefd'œuvre dont mon amitié s’entête à vous

croire capable ne sorte jamais de vos mains,

qu'aurez-vous perdu à tendre obstinément vers lui ? Non-seulement cette poursuite où je vous convie, par le jeu perpétuel des facultés, redoublera la souplesse, la sûreté de votre main, mais vous sentirez jour à jour, en renouvelant votre essor vers des sommets peu accessibles, votre âme devenir plus vaste pour comprendre, plus ferme pour aborder l'exécution des desseins qu'elle aura conçus. A cingler vers le soleil, ilne peut y avoir que profit.

— Vous m'effrayez, mon ami: si j'allais succomber dans la lutte! car enfin il ne s’agit de rien moins pour moi que d’être un grand peintre ou de n'être point.

— Être ou ne pas être, comme dit Hamlet que vous aimez. |

— Je tremble: le but que vous me montrez est si haut!

— Vous grandirez jusqu'à lui.

— Pourtant, si vous disiez vrai!

— Je dis vrai. Pensez donc à la force mystérieuse qui vous fit quitter vos parents, qui plus tard vous détacha des peintres décorateurs, qui vous rendit la misère de Tou-. louse supportable, qui vous permet encore maintenant, quand une maladie cruelle tente de vous abattre, de ne pas capituler.

C’est sur elle que je compte pour vous aider à franchir les obstacles quelconques de votre voie. Si vous deviez être un .artiste de peu, vous n’auriez point éprouvé l’enthousiasme qui, de Fourquevaux, vous précipita tout enfant dans l'inconnu, et, au lieu de vivre à Paris dans les tourments intellectuels où je vous vois, vous ensemenceriez ou moissonnerlez avec les vôtres les plaines dévorantes du Lauraguais. Cet in-

connu, qui ne sollicitait nul être à Fourque-

vaux, qui ne charmait que vous seul, est à

mes yeux une preuve irrécusable de votre élection, et quand un homme est élu, il n'est donné à rien ni à personne de l’empêcher d'atteindre son niveau. La nature, qui fait les peintres comme elle fait les poètes, vous à choisi visiblement, et vous avez le droit de compter sur vous-même, car la nature ne se trompe pas. »

Il me sauta au cou.

« Eh bien ? lui demandai-je.

— Eh bien! je vous fais mes adieux, je pars. »

Le lendemain, en effet, il quittait Paris.

Après un séjour de trois mois dans le Midi, Laurens, un soir de novembre, surgit tout à coup au seuil de la maisonnette des Batignolles. Plus de découragement, santé physique et santé morale lui étaient revenues. Son pied avait touché le sol natal, et notre moribond s'était senti revivre.

Ce fut une fête.

On parla peinture naturellement. Là-bas, tout en se livrant à de longues courses pour absorber le plus d'air et de soleil possible, il avait beaucoup réfléchi, pensé, étudié,

jugé. — Son œuvre, jusqu'ici, n'était pas

bonne, il ferait mieux désormais. Bien des sujets lui grouillaient en tête, les uns à peine entrevus, les aûtres arrêtés déjà en des lignes rigoureuses, définitives. — Il prit un crayon et, sur une page blanche, m'esquissa en quelques traits son projet de tableau pour le prochain salon: Jésus quérissant un démoniaque. Avec une complaisante confiance, il étala sous mes yeux d’autres ouvrages qui se dégageaient à peine de la première conception, mais qui prendraient forme peu à peu, qu'il réaliserait. Les idées, se détachant sous le souffle d’une espérance toute neuve après la maladie, tombaient sur moi nombreuses, pressées, comme en automne tombent les fruits d’un arbre secoué par le vent.

« Vous verrez! me répétait-l, vous verrez! »

Mais Laurens, qui, dans le redressement

de sa santé refaite, voyait la carrière unie et plane comme la main, reprenait à peine son élan pour s’y lancer à corps perdu, quand il fut contraint d'abandonner sur le chevalet Jésus quérissant un démoniaque ébauché, et de repartir incontinent pour Toulouse. Une dépêche lui apportait la triste nouvelle que madame Villemsens était à toute extrémité, et qu’elle désirait le voir avant de mourir.

En diverses rencontres, dans ces moments heureux où l'amitié, violentant notre âme, en fait couler librement tout ce qu’elle retenait enfoui, Laurens m'avait entretenu de la famille Villemsens. Je savais la mort de son premier maître, survenue deux ans auparavant à la suite d’une attaque de paralysie; je savais la maladie

de celle qui, à Toulouse, avec une bonté

admirable, s'était faite son institutrice

attitrée. Ce que je n’ignorais pas non plus, c'était le sentiment tendre que mon ami, attaché à d'anciennes impressions, à d’an- Ciens souvenirs bien chers, avait voué à mademoiselle Madeleine Villemsens. Des visites trop fréquentes au boulevard du Prince-Eugène, chez madame Gauthier, une riche batteuse d’or du faubourg Saint-Antoine, parente des Villemsens, un certain type de vierge au profil allongé, aux grands yeux très-purs et très-doux, type caressé sur la toile, sur la faïence, sur le papier avec une complaisance accusatrice, m'en avaient dit long sur le cœur de l’artiste, ardemment épris de l’enfant qui avait vu ses souffrances, ses luttes des mauvais jours, qui peut-être Les avait plus d’une fois soulagées d’un sourire ou de l’aumône d'un baiser.

Mais une chose me révéla la profondeur

de la passion qui avait fait brèche au cœur de Laurens : ce fut un grand dessin intitulé : le Portrait ovale. Une très-remarquable traduction de Charles Baudelaire venait de mettre à la mode les Histoires extraordinaires d'Edgar Poë. Les uns admiraient l’Assassinat de la rue Morgue, le Scarabée d’or, les autres le Chat noir, le Cœur révélateur. Notre artiste, dominé par des préoccupations intimes délicieuses, alla droit au Portrait ovale, la nouvelle qui termine le second volume, et s’y attacha. ”

En ce très-court récit, Poë montre l’art en lutte avec la vie. Un peintre s’acharne à faire vivre sur la toile les traits de la femme qu'il aime. Exalté par son idée, il prend à l’accomplissement de sa tâche «un plaisir vif et brûlant ». Mais le modèle, qui durant de longues semaines «s’est assis

avec douceur dans la sombre ethaute cham-

bre d'une tour isolée, voit sa santé se dessécher peu à peu et ses esprits s’affaiblir ». Lui, dans un ensorcellement effroyable, ne remarque rien ; il travaille. — « En vérité, c’est la vie même ! » s’écrie-t-1il d’une voix éclatante, la dernière touche posée. — Il se retourne pour regarder son idole: elle était morte.

Dans le dessin, auquel Laurens n'avait pas hésité à donner le titre même de /’Histoire extraordinaire d'Edgar Poë, deux figures émergent du milieu d’un arrangement fantastique singulièrement bizarre :

en bas, parmi des ombres vaporeuses,— des ombres de rêve, — la figure fiévreuse, enflammée, tout yeux, de l’auteur; en haut, dans le cadre ovale décrit par le romancier, en pleine lumière idéale, la figure adorable de la bien-aimée.

J'étais convaincu.

Jean-Paul Laurens ne. s’attarda pas à Toulouse. Les derniers devoirs rendus à madame Villemsens, qu’il soigna jusqu’à la dernière heure avec l'affection dévouée d’un fils, il revint à Paris et se remit au travail d'arrache-pied.

Autant l’année 1868 lui avait été rude, autant l’année 1869 lui fut clémente. D’abord, il goûta la joie immense d’associer à sa vie celle que depuis longtemps son cœur avait élue, puis son tableau Jésus quérissant un démoniaque obtint une médaille au salon.

Dans cette œuvre nouvelle, on pouvait constater encore l'absence de décision visà-vis du principal personnage, au profil trop mince, à la chevelure fade annelée, revêtu du manteau bleu traditionnel, levant ses mains vers celui qu'il veut guérir de

l'invasion du malin esprit par un geste un

peu théâtral. C'était manifeste, Dieu, que Laurens n'avait vu nulle part, continuait à l’'embarrasser. Mais quel morceau que le démoniaque, aecroupi sur le sol parmi les cailloux du chemin ! Quelle science de l’anatomie dans les lignes brisées de ce corps disloqué, tordu, ravagé par les puissances de l’abîime, se débattant sous l’influence victorieuse de Jésus de Nazareth! L’affreux combat que le ciel et l'enfer se livrent dans les membres du possédé, ainsi qu’en un champ clos, était partout inscrit avec une singulière éloquence, et dans le torse à la musculature convulsée, et dans l’un des bras, cachant à demi la face par un mouvement de honte devant le guérisseur divin, et dans les jambes du malade, ramenées comme s’il tentait un effort pour se mettre à genoux sans qu'il lui fût permis d'y réussir. Et puis quel paysage que cette Vallée

des tombeauzx où se passe lascène! Des murailles blanches, encore des murailles blanches, de ce blanc cru, intense, qui nous reporte aux peintres lumineux de l'Orient : à Delacroix, à Decamps, à Bida…

En dépit de la médaille que venait de lui décerner le jury, l'exposition n'avait pas encore clos ses portes que Laurens, dont l'esprit anxieux cherchait toujours, analysait sans cesse et sa manière et ses idées, eut l'intuition de tous les défauts de son œuvre. — Le démoniaque, c'était ça ; mais Jésus !... — Avec la franchise de ceux à qui la solidité de leurs reins garantit des revanches glorieuses, il se jugea sévèrement.

Une après-midi du mois de janvier 1870, rue Taranne, où Laurens s’était installé depuis son mariage, nous feuilletions ensemble dans l'atelier la Bible de Shenoor. Il

referma le livre tout à coup, pressé, après la vue de planches, dont quelques-unes sont fort remarquables, de faire un retour sur [ui-même.

« C’est étonnant, me dit-il dépité, comme la tête du Christ demeure toujours faible, vide, lanterneuse, passez-moi ce mot d'argot, au milieu de ces compositions parei par-là grandioses. Toutes les autres figures respirentet pensent, elles ont des poumons dans la poitrine, et dans la tête un cerveau; celle-là n’a rien derrière les côtes, rien derrière les os du front.

— Mon ami, il est infiniment plus facile à un peintre d'entrer en familiarité avec les hommes qu'avec Dieu. Avec les hommes, nous avons des contacts de réalité qui nous éclairent ; avec Dieu, nous ne pouvons entretenir que des contacts d'imagination

propres à nous égarer.

— Alors, selon vous, il faudrait renoncer à donner une idée de Dieu avec le pinceau ?

— Voyez oùen est, chez nous etailleurs, la peinture religieuse.

— Elle ne brille pas, en effet, d’un éclat bien vif. Pourtant elle fut à une autre époque la plus complète expression de l’art.

— Je ne songe pas à le nier. Fra Angelico, Pérugin, Mantegna, quelques Primitifs flamands, les Van Eyck par exemple, quelques Allemands, Albert Dürer surtout, furent de grands peintres religieux.

— Et Raphaël? et Michel-Ange? et Titien? Et Tintoret? et les Véronèse ? et Ribeira? et Rubens ? et Rembrandt? et cent autres ?.…

— À mon avis, ceux-là se contentèrent.

d’être de grands peintres. Certes, je ne con-

nais pas de scène, tant de l’Ancien que du

Nouveau-Testament, où ces hommes prodigieux ne se soient essayés, et, si on ne craignait de se montrer peu respectueux en des matières s1 délicates et si hautes, on pourrait dire qu'ils ont mis une singulière obstination à tourner et à retourner la Trinité sous tous les aspects possibles. Leur œuvre est admirable, sublime, tout ce que vous voudrez; mais dans ces splendeurs incomparables de la forme, dans toute cette richesse de la chair, matée par les sombres doctrines du moyen âge et brusquement ressuscitée des morts, dans ces rondeurs sensuelles, ces attitudes absolument humaines, je ne saisis pas la moindre trace d'inspiration religieuse. Autant, à Assise, au Campo-Santo de Pise, à Pérouse, avec Giotto, Taddeo Gaddi, Orcagna, Pérugin, en face de ces poses véritablement angé-

liques, de ces regards noyés de béatitude

idéale, de ces corps émaciés par le jeüneet la pénitence, à genoux, mains jointes, couronnés de nimbes d’or, autant je suis attiré vers le ciel ; autant, à Florenee, à Venise, à Rome, à Naples, à Bologne, à Milan, avec Michel-Ange, Tintoret, Véronèse, Ribeira, les Carrache, Léonard, je suis relié, rattaché à la terre. La Renaissance, vouée à l’étude de l'antiquité grecque et romaine, chassa les anges dont les rèves mystiques des cloîtres avaient rempli le monde ; il n’y eut plus que des hommes désormais.

— Et c'est avec l’homme que l’art doit vivre ?

— Uniquement avec lui. A moins de vouloir condamner l’art à créer, comme vous le disiez vous-même très-justement, des figures qui n'auront pas de poumons derrière les côtes et pas de cerveau derrière

les os du front.

— C'est si beau, la Bible ! c’est si beau, l'Évangile ! -

— Vous avez raison. Mais, pour interpréter les Testaments, il faut y croire. Voilà le difficile par le vent qui souffle au xix° siècle. Un jour, Michel-Ange, regardant le Triomphe de la Vierge du maître de Fiesole, s’écria, transporté d’admiration : — « Ce n'est pas possible, il faut que Fra Giovanni soit allé prendre ses modèles au paradis. »

— Michel-Ange ne se trompait pas : Fra Giovanni, en effet, avait pris ses modèles au paradis, car sa foi lui en ouvrait les portes. Maintenant, pour en revenir à ce qui vous touche, comme l’ardeur de vos convictions religieuses ne me paraît point assez robuste pour porter votre essor jusqu'au ciel, au lieu de vous creuser la tête à chercher un type qui vous paraisse représenter

Dieu, songeant aux conditions étroites de la

peinture, imitez les maîtres de la Renaissance et faites franchement des hommes, des hommes en chair et en os. Pour les fils de ce siècle, il n’est pas d’art en dehors de l'humanité... »

Vraisemblablement la causerie aurait encore continué sur ce ton à propos des hommes et de Dieu, si un petit cri, parti d’une chambre laissée entr'ouverte, n’eüt obligé Laurens à se lever. Son fils Paul-Albert, né depuis quinze jours, pleurait à chaudes larmes.

« Toujours l'humanité! » me dit-1l avee un fin sourire.

Et il courut vers le berceau de son en-

fant.

Le trait dominant du caractère de Jean- Paul Laurens est l’obstination. Quand une idée a fait brèche dans son cerveau, la discussion est le maillet qui enfonce le coin plus avant dans la tête, au lieu de l’en arracher. Quel entêté fut Ingres! et, pour ne pas nous borner aux artistes proprement dits, quel autre entêté fut Lamennais!

À propos de l’auteur farouche des Paroles d'un croyant, il me vient un souvenir en mémoire. Comme un de ses amis lui signalait une erreur commise dans une citation

au troisième volume de l'Essar sur l’indiffé-

rence en matère de religion et lui offrait ses bons offices pour aller recueillir le texte véritable à la bibliothèque Richelieu :

« N'en faites rien, lui dit Lamennais.

— Cependant.

— C'est inutile.

— Je vous en supplie, permettez que je vous éclaire.

— Je vous trouve plaisant de vouloir m'éclairer ! interrompit l’opiniâtre Breton, se fâchant.

— Pardon, insista l’autre, toujours courtois, il ne s’agit que d’une citation à redresser, et je ne vois là aucun motif à prendre les armes. On ne saurait admettre que le génie, quand il cite, soit autorisé à faire des citations inexactes. »

Lamennais regarda son interlocuteur

avec une sorte de pitié; puis, sans se préoc-

cuper le moins du monde de tempérer l’âcre ironie de ses paroles :

« On voit bien que vous ne savez pas, vous, ce qu'il est, le génie! Mon cher, le génie va droit devant lui, car une de ses conditions est d’avoir des œillères. »

Toutes nos conversations, tous nos débats à propos de la peinture religieuse, d’un abord si difficile, en des temps où l'analyse a de proche en proche tué la croyance, n empêchèrent pas Laurens de tenter encore un tableau religieux. Maintenant qu'il avait une famille, que, pour subvenir à des charges nouvelles, il venait d'accepter les modestes fonctions de professeur de dessin :

dans les écoles municipales de la Ville, il n'avait pas le droit de se reposer. Le bruit courut que l’auteur de Jésus chassé de la synagoque, par sa persistance à choisir des

sujets tirés de l'Évangile, faisait sa cour

à l’administration, laquelle a beaucoup ‘églises à meubler. L’envie essayait sa pointe sur sa chair. Enfin!

Avec Jésus chassé de la synagoque, le pas fut décisif, et désormais il devenait impossible de ne pas compter avec Jean-Paul Laurens. L'œuvre s’imposaitnon-seulement par le groupement habile des personnages, fort nombreux vers le fond, par la qualité du dessin, d’une merveilleuse précision de contour dans une foule où les têtes tendent à se confondre dès que les plans divers ne sont pas rigoureusement marqués, mais aussi par l'éclat très-vibrant du ton, que le jeune artiste n'avait jamais su monter à ce point. O joie! la couleur, cette fameuse couleur tant cherchée, parce qu'il n’est pas de peinture en dehors d'elle, la couleur était trouvée, on la tenait!

Le type du Christ, à la poursuite duquel

nous avons vu Laurens s’acharner dans Moriar et dans Jésus quérissant un démoniaque, avait été découvert, lui aussi. Ce n'était plus cette figure pâle, ce front sans pensée, ces yeux bleus sans chaleur, presque sans vie, des tentatives premières. Cette fois l'artiste, s’arrachant aux théories de l'École, qui l'avaient un moment asservi, au lieu de s’obstiner à tourner ses regards du côté du ciel, qui ne répondait pas à ses interrogations répétées, les avait tournés du côté de la terre, et la terre lui avait répondu. Il s'était souvenu, au moment d'esquisser son principal personnage, d’avoir lu quelque part, peut-être dans l'Évangile, peutêtre dans son bizarre Dictionnaire historique, peut-être dans saint Augustin, que « Jésus était le plus beau des enfants des hommes », el, comme rien ici-bas ne sau-

rait être plus divin que la beauté, en réali-

sant la beauté, mon ami avait réalisé Dieu.

Jésus, repoussé de la tribune où il vient de proclamer des vérités éternelles, redresse la tête d’un mouvement altier et regarde la multitude soulevée quile menace, avec des yeux fiers et doux. Toute son attitude de hautain mépris, tempéré par la bonté d’un Dieu que nul affront ne saurait atteindre, fait penser aux mots que lui prêtent les livres saints : — « Misereor super turbam, J'ai pitié de la foule. »

Mais c’est pour les Juifs exaspérés que Laurens a réservé les vigueurs étonnantes de sa palette, riche désormais de la gamme complète des tons. Le personnage vu de profil qui, de son bras tendu, désigne le fils de l’artisan, flius fabri, à la fureur du peuple, est d’une allure superbe; celui qui hurle derrière Jésus impassible et reporte

involontairement le souvenir à la scène gro-

tesque et sublime de la crucifixion de Callot, a une incroyable intensité de vie ; quant à un troisième, qui lève le bâton sur l'Homme-Dieu, il est, dans cette lutte sauvage, d'une décision qui fait frémir. Une seule figure me trouble devant cette toile déjà puissante, où plus d’une tête s’enlève avec un relief que l'artiste, plus mür, ne dépasserait pas aujourd'hui : c’est la figure du grand-prêtre assis sur un banc près de la tribune, tenant sur ses genoux le livre de la loi. Pourquoi ce banc n'est-il pas vide ?

Pourquoi faut-il que je rencontre posté là ce vieillard, qui me ramène aux vieillards déclamatoires et vides de Jouvenet, aux bonshommes insupportablement creux de Restout?

Toutle temps que Jésus chassé de la synagoque demeura exposé, Jean-Paul Laurens

vécut dans la fièvre. Son tableau, accro-

ché dans la salle du fond où le publie ne s'arrête guère, quil traverse seulement pour sortir, était placé très-désavantageusement. — Comment le faire retirer de là? O0 sainte cymaise, refuge de tant d'exempts aussi inviolables que médiocres, quand me sera-t-il donné de t’approcher, de te voir, de te toucher? — A certaines piqüres des bons camarades, jusque-là fort dédaigneux, il devinait que, pour la première fois, 1l avait touché juste. Mais la presse se taisait ou à peu près. Quel martyre !.…

Laurens cependant éprouva un jour une grande joie. Après avoir parcouru ensemble la longue file des salles du Palais de l’'Industrie, nous allions nous retirer quand, au moment de gagner l'escalier, mon ami s’arrêtant court : |

« Voilà Chintreuil qui regarde mon ta-

bleau, me dit-il.

— Si nous lui demandions ce qu'il en pense?

— Je veux bien. »

Tandis que nous retraversions l’immense pièce, Chintreuil ne bougeaïit pas, les yeux toujours braqués sur Jésus chassé de la synagoque.

« Attendons, » me dit Laurens.

Nous fûmes debout au moins cinq minutes, lui ferme, résolu, moi inquiet, me mordant les lèvres, trouvant le temps long. Certes, Chintreuil, en sa qualité de paysagiste, ne pouvait guère formuler sur un tableau d'histoire un jugement dont on ne püt appeler. Mais, au bout du compte, ce paysagiste étaitun peintre, un peintre d'une valeur enfin reconnue par tous, et mon amitié s’alarmait.

Tout à coup Chintreuil fit quelques pas, gagnant la sortie. Nous le happâmes au

passage.

« Eh bien? lui dernanda Laurens.

— Bravo! grommela le paysagiste avec un geste bizarre.

— Vous êtes donc content, monsieur ?

hasardai-je.

— Venez! venez! »

Nous le suivimes tous deux jusqu’au tableau.

« Monsieur Laurens, dit-il levant la main, vous voyez vos têtes de Juifs làhaut? Je doute que vous peigniez jamais rien de plus énergique et de plus fort. C’est

le meilleur morceau du salon. »

L'horrible guerre de 1870 éclata. Comme chacun de nous, Laurens, chassé de son atelier par des préoccupations poignantes, vagua à travers les rues, lisant les affiches,

lisant les journaux, demandant aux groupes anxieux des nouvelles des évènements.

Affreuses nouvelles ! la patrie gisait à terre et saignait par mille blessures. Pour lui, l'angoisse que nous avons tous connue après les défaites de Reichshoffen et de Forbach, après les luttes héroïques de Gravelotte et de Saint-Privat, se compliquait d’une dou-

leur intime accablante. — Quand le prince

royal de Prusse, dont on annonçait la marche sur Paris, aurait investi la grande ville, que deviendrait-il avec sa femme à peine remise d’une crise douloureuse, avec son enfant âgé de six mois? S'il fallait subir les privations d’un siège, les siens succomberaient certainement— Il vit son foyer, né d'hier, ce nid où déjà étaient éclos tant de rèves d'avenir, s’abimer dans le désastre du pays, et 1l fut épouvanté.

Cependant on annonçait les derniers départs de la ligne d'Orléans, qui d’un jour à l’autre risquait d’être coupée. Un soir, Laurens s’entassa avec sa femme et son enfant dans un wagon à bestiaux et partit pour Toulouse. — Puisqu’on organisait une jeune armée là-bas, une fois les siens en sûreté, on ne lui refuserait pas un fusil.

Il se morfondit de longs mois... Les mo-

biles de la Haute-Garonne avaient été diri-

gés vers la Loire, et on parlait du départ des mobilisés ; mais les régiments de mobilisés, où l’on avait versé les hommes mariés, mal instruits, mal équipés, n'étaient pas dans des conditions à faire campagne, et on différait sans cesse de les envoyer à l'ennemi... Quel chagrin de ne pas être mis à même de brüler quelques cartouches!

Henri Regnault, apprenant en Afrique les premiers malheurs de sa patrie, avait écrit ces mots sublimes dans leur familiarité touchante : — « On bat maman, j'accours! »

— Il était accouru, et le monde sait ce que devint ce noble jeune homme qui était un grand artiste. Laurens ne pouvait songer à rentrer à Paris: depuis des semaines, l’investissement était complet. |

Dans le désœuvrement d’une existence toute aux émotions de la place publique,

notre peintre, trop troublé, trop effaré pour

peindre, allait de temps à autre passer ses heures, — il n’en avait jamais eu tant à perdre, — auprès d'un de nos amis, rejeté lui aussi en province par les évènements. Dès le commencement de la guerre, Antonin Mulé, que recommandaient la haute intégrité de son caractère, son intelligence trèsouverte aux choses de l'administration, surtout les services rendus à la cause républicaine par son père, un homme antique dont Plutarque eût écrit la vie, Antonin Mulé avait été nommé secrétaire général de la préfecture de la Haute-Garonne. Quels entretiens émus au milieu de la ruine de la France ! quelles malédictions farouches contre notre barbare ennemi et contre ceux qui l'avaient criminellement attiré sur notre sol!

Ces deux hommes, que l’art avait occu-

pés exclusivement, qui bien rarement

avaient été amenés à toucher un mot de leurs principes politiques, dans le hurlement de haine contre l’Empire, à cette heure lugubre de la défaite, laissèrent déborder leurs âmes saturées de honte, d’abaissement, de désespoir. Antonin Mulé, les poings crispés, parla de son père, ancien représentant du peuple, jeté une nuit sur une charrette et emporté vers Lam bessa, il parla de sa mère morte de cet exil; et Laurens, qu’un sentiment profond de l’honnèête, une admiration naïve de la beauté morale, je ne sais quelle austérité de nature avaient dès longtemps attaché aux figures sévères de l'antiquité romaine, se souvint avec orgueil que, dès les premiers débuts de sa carrière, il avait rendu hommage à la République en essayant de peindre la physionomie stoïque de Caton, et

qu'il avait flétri presque coup sur coup

l’Empire en montrant Caligula, cette bête féroce, arrachant à Tibère, ce carnassier

vieilli, l’anneau qui doit le faire empe-

reur.

Quand, après ces douloureux mois d’exil, Jean-Paul Laurens rentra à Paris et voulut se remettre au travail, il hésita sur le sujet d'entreprendre. Sa tête, avec toutes les têtes chez nous, ne rêvait que nouveaux combats; il lui semblait impossible que quelque glorieuse revanche ne nous fût pas prochainement réservée. Non, non, la fortune ne pouvait avoir trahi notre pays à ce point. | Sous le coup de ces rêves tragiques, à travers lesquels il entrevoyait la France guerrière plus grande, plus forte, plus puissante que jamais, d'une pointe hardie 1l crayonna plusieurs dessins’ qu'il jeta à la

foule comme des notes de son patriotisme

enflammé. Je vois encore une bataille de Reichshoffen, furieuse, terrible, avec des chevaux emportés, de lourds cuirassiers couchés à terre, des blessés héroïques, les uns se relevant sous la mitraille qui fauche les hommes ainsi que la grêle fait les épis et se reprécipitant à la lutte, les autres à bout de force, ayant perdu d’ailleurs la longue latte dans l’effroyable bagarre, montrant leurs poings crispés, leurs faces sanglantes à l'ennemi qui s’avance et les écrase avec la précision implacable d’une machine d'acier. |

J'ai vu également /’Épée de Dieu, composition biblique d’une rare élévation. Jéhovah perce du glaive un monstre vomi de l’abîme qui ose lever jusqu’à lui sa tête hideuse d'oiseau de proie, hérissée des fleurons d’une couronne royale. Le sang

pleut à larges gouttes de toutes parts. Au

bas de cette page vengeresse était tracé ce verset :

« L'heure viendra, car il est écrit : — « Les justes luiront comme le soleil dans « le royaume de mon Père. Que celui qui « a des oreilles pour ouïr, entende. »

Mais ces nobles préoccupations de la patrie pliant sous des revers inconnus, entamée dans son unité sacrée, devaient engendrer bientôt des œuvres d’un caractèré plus personnel à la fois et plus haut. D’après Laurens, le crime de la France égorgée sur les champs de bataille avait eu deux auteurs : l’Empire, qui venait de déclarer la guerre sans avoir rien fait pour la préparer, l'Église, qui, nous ayant brouillés avec l'Italie, l'avait empêchée de voler à notre secours. C’est de cette double pensée, gonflée des irritations de la défaite, que naquirent et /a Mort du duc d'Enghien et le Pape For-

mose, dont j'ai parlé à la première page de cette étude. Pour notre artiste exaspéré, /a Mort du duc d'Enghien, c'était l'Empire rendu odieux à tous par la vue du guet-apens de Vincennes ; /e Pape Formose et Étienne, c'était l'Église étalée au grand jour avec ses atroces passions intestines, ses vengeances monstrueuses, ses luttes à huis clos où l'homme, quand :1l ne monte pas aux idéales puretés, aux divines douceurs de l’ange, descend à toutes les hontes, à tous les abaissements, à toutes les cruautés de la bête.

Le succès fut grand.

ru.

Avec la Piscine de Bethsaida, exposée au salon de 1873, Jean-Paul Laurens revint à sa chère peinture religieuse, essayée à plusieurs reprises avec des chances si diverses. Mais cette fois c'était un renouvellement.

Le peintre arrivait d'Italie, et en rapportait le sentiment de sa force. La vue des chefsd'œuvre, qui diminue les rachitiques, les achèvé, grandit au contraire les robustes en les révélant absolument à eux-mêmes.

Dans cette œuvre originale, on netrouve plus ces figures encore un peu minces de

Jésus quérissant un démoniaque, de Jésus

chassé de la synagoque; elles sont abandonnées comme ces faux amis qui nous ont trahis, que nous ne voulons plus revoir, et l'artiste, se dégageant pour jamais de la gaîne étroite de la tradition, fait en avant un bond démesuré.

Rien de mieux conçu, de plus largement exécuté que cette page sobre et ferme, d’un accent aussi mâle que fier. Autour de l’eau de la piscine, qu'un ange de tournure michelangesque agite doucement, grouillent vingt personnages dans les attitudes les plus pittoresques. Des fonds un peu noirs, rendus encore plus opaques par l'ombre qu'y projettent les grandes ailes déployées du messager divin, une multitude émerge en se pressant. Chacun, se souvenant que « le premier qui descend dans la piscine après le mouvement de l’eau est guéri », pousse

son voisin, le bouscule pour arriver. On lit

sur ces têtes de malades, tourmentées, livides, l’effarement, l'angoisse, l’avidité bestiale de la vie. Quelques-uns de ces malheureux parviennent à se débrouiller de la tourbe, et touchent presque l’eau régénératrice. C’est pour ceux-là, sur qui tombe la lumière singulièrement obscure de ce lieu sinistre, que Jean-Paul Laurens, après avoir brossé d’élan les physionomies emmélées des profondeurs, a réservé toutes les hardiesses de son pinceau.

Quoi de plus attendrissant que cette jeune mère serrant son nouveau-né sur son Sein tari, au moment de le plonger dans la piscine! Quoi de plus touchant que ce père soulevant dans ses bras son fils, que gagne la mort, pour l’approcher de l’onde sacrée!

Et le vieux paralytique couché à droite, au bord même du réservoir, où pourtant il ne

lui sera pas permis de se baigner, son infir-

mité le clouant sur place et personne dans cette cohue étouffante ne songeant à lui!

L'infortuné, par des efforts surhumains, s'est traîné jusque-là, mais il lui faudrait quelque souplesse des membres à présent pour descendre. S'il bouge, il ne peut que faire une chute et se noyer.

. Il n’est pas de spectacle plus cruel que le spectacle de cette misère dédaignée, foulée aux pieds par les égoïsmes environnants.

Afin de mieux indiquer cette épouvantable loi de la conservation individuelle qui, dans toutes les crises sociales, — peste, famine, guerre, — ravale l’homme au niveau de la brute, Jean-Paul Laurens a retiré de la foule de ces infirmes la figure de ce moribond et l’a en quelque manière exposée à part. Cet isolement où 1l confinait ce personnage capital lui a permis à la fois de

produire un effet très-dramatique au point

de vue de l'idée qu’il tenait à exprimer, et, au point de vue de l’art, de traiter à fond le. morceau.

Le paralytique, qui, dans un suprême sursaut de sa machine, s’est hissé sur les deux coudes, montre un torse rugueux, étudié dans ses moindres reliefs, dans l’affaissement maladif des muscles appauvris, avec cette ardeur tenace, patiente, que Zur-. baran poussa jusqu’à la rage. La tête douloureuse, penchée en avant, est trouée de deux yeux inquiets, obstinément fixés sur.

l'eau qui guérit. — « Ah! si quelqu'un m'aidait!.. » — Le ventre creusé, les cuisses amaigries, les pieds aux bouffissures blafardes, les bras arc-boutés contre le sol et soutenant avec peine tout le poids du corps, où monte, à travers le treillis des nerfs apparents comme des ficelles, la rigi-

dité cadavérique, ont été observés, fouillés,

traduits, mais sans minutie, abondamment, grassement, puissamment.

Cependant Jean-Paul Laurens, qui venait d’être l’objet de discussions retentissantes, ces orages qu'ont essuyés tous les grands talents, par une souplesse merveilleuse de son organisation, abandonna tout à coup les sujets terribles jusqu'à l’épouvante où il s'était complu, et parut se rasséréner. Le salon de 1874 nous le montre doux, affectueux, presque tendre avec le Cardinal, le Portrait de Marthe, Saint Bruno refusant les offrandes de Roger comte de Calabre.

Certainement ce cardinal tout rouge, s'enlevant sur le rouge avec des saillies hors du cadre qui lui donnent une étonnante intensité de vie, a l'aspect plus redoutable que rassurant, et sa tête dure est moins débonnaire que menaçañte. Mais

quel visage charmant, en dépit d’une vague

expression de souffrance, que le portrait de Marthe ! Il y a là des touches d’une légèreté, d'une grâce, d'un velouté adorables, et si /e Cardinal, par son âpreté sauvage, me rappelle ces rudes hommes d'église comme (Caravage errant en peignit plus d'un chez les chevaliers de Malte, le Portrait de Marthe, par sa distinction sans apprêt, fait défiler devant mes yeux la troupe ravissante des infantes de Vélasquez.

Toutefois, l’œuvre principale de cette année fut le Saint Bruno, vaste toile destinée à une des églises de Paris.

Sous le porche roman d’un antique monastère, un groupe de chartreux se tient debout. Saint Bruno est posé un peu en avant. Le mouvement par lequel 1l détourne la tête pour ne pas voir la profusion d’objets précieux que les envoyés du comte de

Calabre déposent à ses pieds, et le geste de

ses deux mains qui repousse ces richesses, sont d'une sincérité, d’une justesse incomparables. Comme nous sommes loin de Girodet et de l'attitude déclamatoire jusqu’au ridicule qu'il impose à Hippocrate refusant les présents d’Artaxercès !

Mais Jean-Paul Laurens, dont le caractère profond ne repousse pas une pointe d'ironie, s’est gardé de ne pas compatir à la faiblesse humaine et de nous faire des saints de tous ses religieux. Il en est un, caché juste derrière Bruno, qui coule un regard de convoitise vers les aiguières d'argent, les burettes d’or, les plats niellés de rayures éclatantes, les coffrets étincelants de pierreries. Celui-là, comme l’atteste son visage d’adolescent, est sans doute un novice qui n’a pas dit ençore adieu à toutes les vanités humaines, qui cherche encore

«ce détachement dans la mort du cloître »,

ainsi que s'exprime saint Benoît dans une lettre à sa sœur Scholastique, où les autres sont parvenus.

Les députés du comte Roger sont traités avec la simplicité large des vrais peintres qui, loin de ruser avec la difficulté, vont droit à elle et la surmontent naïvement par la vertu unique du don. Je citerai la figure inclinée devant saint Bruno, la barrette à la main. Quelle noblesse dans l'attitude de ce seigneur se courbant pour parler à un saint, et avec quel art ce personnage est drapé dans son ample robe de velours vert où la lumière ruisselle à flots! Du reste, la lumière, partout épandue, est un des charmés de ce tableau. Il faut voir le caractère communiqué par l’implacable ciel de Calabre, que ne traverse pas le plus mince nuage, à l'architecture des cloîtres, aux mu-

railles élevées du couvent, percées çà et

là, irrégulièrement, de fénestrelles étroites comme des meurtrières, trous noirs sur un blanc cru aveuglant. |

Saint Bruno refusant les offrandes de Roger comte de Calabre, où pour la troisième ou quatrième fois Jean-Paul Laurens touchaïit juste, lui mérita la croix de chevalier

de la Légion d'honneur.

Pour peindre cette sombre toile qu'il a intitulée : /e Pape Formose et Étienne VIL, Jean-Paul Laurens avait dû ouvrir l'Histoire ecclésiastique ; 1l y prit un goût décidé et revint souvent à ce livre. Les luttes violentes des papes, d’abord simples évêques de Rome, pour asseoir leur domination sur la ville, leurs efforts persistants pour l’imposer au monde, les guerres où ils avaient dû s'engager pour soutenir leurs prétentions exorbitantes à la possession de la terre, « que Dieu leur avait donnée en garde », d’après les mots hautains d’Innocent IL, le

trône de Pierre s’élevant au-dessus de tous

les trônes dans les mêlées obscures et sans trève du moyen-âge, tout cela tenait haletante la pensée de notre artiste, ouverte désormais à la compréhension des grandes choses humaines, des spectacles compliqués de la vie.

Mon ami prit un intérêt immense, et de tout son cerveau, et de toutes ses entrailles, à suivre l’idée catholique se répandant des bords du Tibre aux extrémités de l’univers, domptant les peuples, brisant les rois, pliant les volontés, broyant les résistances sur son passage « comme la meule fait le froment ». Que de tableaux il entrevit à la lueur de ces coups de foudre, dont la papauté ne se montra jamais avare pour protéger les intérêts du ciel, qu'à toutes les époques elle se plut à confondre avec les intérêts misérables de sa puissance et de

son orgueil !

Dans ce combat furieux des souverains pontifes, les bras toujours levés pour pétrir le monde à leur guise et lui imposer leur empreinte, un sujet parut attachant entre tous à Jean-Paul] Laurens : /'Excommunication. Rome excommuniant les princes, excommuniant les nations, suspendant les affaires humaines, arrêtant la vie dans les pays avec lesquels elle entretenait des démèêlés, quelle page! Il fouilla notre histoire nationale et peignit coup sur coup, la colère au bout du pinceau, deux œuvres qui constituèrent son exposition de 1875 :

l’'Excommunication de Robert le Pieux, — l’Interdit. i

Avec Robert, nous sommes dans une salle du palais. Cette salle, de proportions monumentales, large comme une église, paraît encore plus vaste, vidée qu’elle vient

d'être par la foule des courtisans et des

varlets. Tout à l'heure, le roi et la reine, seuls maintenant dans ce désert, assis sur le trône en des attitudes de consternation et de désespoir, se réjouissaient au milieu de la cour en fête, bruissante comme une ruche, se complaisant aux joyeux devis.

Quelle catastrophe est donc survenue ?

Pourquoi ce sceptre par terre? Pourquoi ces bancs, où les coussins de velours gardent les empreintes molles des grands officiers et des belles dames, apparaissent-ils dépeuplés ? Que signifie ce cierge, long comme un cierge pascal, renversé brutalement de son haut chandelier de cuivre, bavant sa cire fondue sur les dalles, empestant l’air de sa fumée ?

L'Église est passée par là.

En effet, à droite, dans l’ombre transparente d’un arceau à plein cintre, disparais-

sent des personnages vêtus d’habits sacer-

dotaux. En avant, la croix, portée par quelque moine qu'on ne voit pas; puis un religieux en simple bure; puis un diacre en dalmatique; puis, fermant le cortège, mitre en tête et crosse en main, enveloppé d'une chape aux plis onctueux et lourds, le légat a latere, cet exécuteur des hautes œuvres de Rome, qui se retire, après avoir terrassé l'ennemi de la puissance divine, lentement, majestueusement, dans la pompe splendide d’une procession.

De l’excommunication du roi, coupable d’avoir épousé sa parente malgré les défenses canoniques, découlait naturellement l’interdit du royaume, qu'il fallait délier de son prince à tout prix.

Jean-Paul Laurens, dans une seconde page beaucoup plus âpre de ton que la première, mit un acharnement féroce à repré-

senter dans quel effroyable désarroi, dans

quel anéantissement pire que la mort, la papauté était capable de précipiter le pays qui lui résistait, qui osait se rebeller contre le ciel. On parle de l'horreur des paysages de Salvator Rosa, de l'énergie sauvage que déploya cet artiste original, amant de la nature farouche, bouleversée. Qu'est cette horreur comparée au spectacle de tout un peuple, naïf dans sa foi, attendant devant ses temples fermés l'heure de se réconcilier avec son Dieu, hurlant miséricorde, se déchirant la poitrine au milieu des sanglots? Qu'est cette énergie comparée au sentiment de haine furieuse que suscite dans l'âme la vue de cette jeune fille morte, couronnée de roses virginales, attendant un fossoyeur qui ne doit pas venir, car le cimetière est clos lui aussi et la terre sainte est défendue aux morts ? En vérité, voilà un sublime pay-

sage. Celuiï-là n’est pas fait de roches ébou-

lées, de cavernes infernales, d’épouvantables cataclysmes survenus dans les vallées, sur le haut des monts. Celui-là est fait d'un simple pan de mur, d'une simple croix de bois, d'un simple coin de terre; mais ce mur, cette croix de bois, cette terre, sont imbibés de larmes, imprégnés de tous les désespoirs, de toutes les misères de la vie, et nul ne les regardera qui ne sente incontinent se mouiller ses yeux.

Du jour où Jean-Paul Laurens eut exposé l’'Interdit, il fut manifeste que notre École possédait non pas seulement un peintre d’une vigueur exceptionnelle, mais un penseur hardi, inquiet de voies nouvelles, soucieux de dégager son art des sujets piteux où on le ravale, pour l’élever à des manifestations intellectuelles dignes de lui, plus

hautes et plus complètes.

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