MARIE
— Ma foi ! se dit Ménars, je n'avais pas beaucoup plus de barbe qu'Elim, quand j'ai aimé ma pauvre Marie, et, certes, je l'ai aimée à n'en devoir jamais aimer d'autre.
Le vieux notaire soupira, et, récapitulant dans sa tête le nombre des habituées de la princesse :
— Il aime! reprit-il lentement. Ceci est un fait accompli... mais qui diable aime-t-il? Ce n'est pas l'amour, car, à cet âge, il n'y a qu'une femme qui puisse apprendre ce que c'est que l'amour, et c'est elle que l'on commence par aimer. •
Les rêves viennent plus tard, en croupe des réalités décevantes, à l'envers des autres choses de la vie.
— Qui aime-t-il donc?
Ce n'est pas la princesse Olga, il ne l'a jamais vue. Ce n'est pas la comtesse Nathalie, elle joue au whist. Ce n'est pas davantage mademoiselle Manolofî, avec ses longs bras, ses joues creuses et ses dents noires. Ce n'est pas la femme de chambre de la princesse... la pauvre fille ne demanderait pas mieux. Mais, si ce n'est personne, qui est-ce donc?
Méaars venait, en effet, d'épuiser le catalogue des demoiselles et dames de tout âge qui visitaient la princesse Catherine et composaient le personnel féminin de la petite colonie.
Il s'accouda pensif sur l'appui d'une fenêtre, à demi caché sous un bout de rideau de mousseline rose. C'était le cabinet de travail d'Elim; un cabinet très-simple, très-modeste, mais parfumé de jeunesse et d'innocence, comme s'il eût été habité par une vierge de quinze ans.
J'en suis très-fâché pour messieurs les collégiens qui ricanent derrière leurs pupitres, mais c'était comme cela, rien de plus, rien de moins.
Cette fenêtre était isolée, et je ne sais par quel hasard Ménars s'y plaça; c'était la première fois depuis son arrivée chez la princesse.
Or, tout en songeant, notre homme leva les yeux, machinalement, et regarda devant lui; mais il ne distingua
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rien de précis, ainsi que cela arrive quand on regarde sans chercher à voir, et sa pensée, seule, arrêtée par un rideau de verdure, à trois pas de lui, demeura fixe.
— Qui donc Elim aime-t-il? se demanda-t-il encore.
Cependant un rayon de soleil brilla à l'horizon et fit scintiller ses. paillettes d'or sur les feuilles humides de rosée, que Ménars avait seules aperçues d'abord et qui tapissaient de leurs contours luxuriants le squelette d'un vieux arbre décharné.
La nature a aussi ses maillots.
Ce tronc, chétif et maigre, était touffu de sa base au sommet, si bien qu'il avait un air de fête et ressemblait à ces ci-devant jeunes gens qui empruntent à la ouate leurs épaules, leurs bras et leurs jambes. Il ne manquait plus que la rampe pour rendre l'illusion complète, et justement le soleil venait de se lever à l'orient, se découpant sur la crête des montagnes sombres, ainsi qu'un long ruban de feu.
Savez-vous bien à quoi Ménars alla songer? au passé, à son passé à lui, à cet éternel songe-creux auquel nous sourions encore, tandis qu'il est bien loin déjà et nous fuit à tire-d'aile.
Il se dit que ce même rayon de soleil avait éclairé ses jeunes années, il se le rappelait, il le reconnaissait; c'était un vieil et fidèle ami.
N'est-ce pas lui qui chaque jour venait saluer l'heureux et innocent couple de la rue Hyacinthe, et, mystérieux messager d'un monde inconnu, lui apportait, avec ce baiser matinal, des paroles d'espérance?
N'est-ce pas lui encore, qui caressait amoureusement ce pauvre Patachon, cheminant si piteusement sur les bords de l'Yonne?
N'est-ce pas lui, enfin, qui éclairait cette verte et riante campagne d'Auxerre, ces flèches et ce^ tours d'églises, ces toits ardoisés et ces vitraux plombés qui virent Ménars si joyeux, si leste, si pimpant, le matin de ce jour béni - — et fatal — où il vint redemander sa fiancée à madame Grossebec?
Ne dardait-il pas tristement aussi, ce même soleil, derrière les rideaux de coton jaunis sous lesquels s'éteignit, à l'hôpital, la pauvre Marie de Chateauleu?
Et quel est l'homme, auquel un rayon de soleil ne rappelle pas une joie ou une douleur, un sourire ou une larme de sa vie?
Ménars se rappela; Ménars rajeunit; Ménars eut l'âge qu'avait pour lui le soleil : vingt ans!
Et alors les rameaux du vieux géant, du pauvre arbre mutilé, s'inclinèrent, -se séparèrent sous son regard, comme pour lui laisser revoir une dernière fois un paysage connu, un paysage aimé.
Et que virent-ils ces yeux fatigués et cette tête blanchie? ils virent cette gaie vallée d'Auxerre, avec son tablier de verdure, ses bouquets de vigne et ses pieds baignés dans l'Yonne.
L'Yonne ! ce ruban d'argent aimé de Diane, cette nappe d'or aimée d'Apollon, qui se découpe capricieusement autour de la colline, ainsi que fait un ruban rose autour de la taille d'une pensionnaire en vacance.
Puis, voici qu'un petit toit se dressa et qu'une fenêtre parut... Le toit et la fenêtre de la maison Grossebec.
Cette fenêtre était fermée de modestes rideaux de mousseline blanche et tapissée au dehors de campanules grimpantes
Une horloge tinta huit heures.
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C'était bien l'horloge d'Auxerre. C'était bien l'heure, à laquelle Ménars était entré, pour la dernière fois, dans la silencieuse cité épiscopale. Tout à coup il lui sembla qae les campanules ouvraient leurs calices aux premières ardeurs de ce soleil levant, et mille reflets nuancés d'or, de blanc et de rose, brillèrent pour lui comme un kaléidoscope scintillant et l'éblouirent.
Hélas! les fleurs aussi, pâquerettes et marguerites, souriaient au soleil levant, ce jour où il entra à Auxerre pour y redemander sa petite Marie, son espérance, son trésor, son amour!
Au milieu des campanules, un bouton de rose restait obstinément fermé.
Ménars concentra sur lui seul toute son attention.
Ressemblait-il à la dernière fleur donnée par lui h Marie? Etait-ce encore un souvenir, un regret, une larme?
Mieux que cela!
Ménars était là, muet, l'œil fixe, un peu hagard, le cou tendu, la lèvre contractée, le cœur en fièvre... Il trouvait que ce bouton de rose ressemblait à Marie ellemême.
. .Ce calice, c'était sa bou/:he à demi entr'ouverte; ce duvet et cet incarnat tendre de la feuille naissante, c'étaient le duvet et l'incarnat de sa joue ; cette tige frêle et délicate, c'était sa taille.
C'était elle, tout à fait elle.
Le vieux notaire étendit convulsivement les bras, et d'un accent étoufte :
— Marie!... Marie!... cria-t-il.
Une voix jeune, mais pleine de passion, de sanglots et d'émotion, répondit à ce cri.
— Vous savez mon secret? fit cette voix; c'est elle que j'aime.
Ménars se retourna, derrière lui se tenait Elim, pâle, défait, tremblant.
— Pauvre enfant! fit le notaire en ouvrant spontanément ses bras à son élève; puis, passant une main sur ses yeux comme au sortir d'un rêve, et regardant encore une fois ce bouton de rose frais, épanoui, à la fenêtre aux campanules :
— Oui, oui, ajouta-t-il avec un sourire moitié heureux moitié triste, je comprends maintenant ce que je n'avais fait que deviner.