LE PREMIER ROMAN
Ce bouton de rose était naturellement une jeune fille et s'appelait Marie.
Marie, comme les deux amours de Ménars, et comme eux encore blonde et diaphane, moitié ange, moitié femme : un sourire éternel sur une lèvre divine; des dents rangées comme des perles dans un écrin ; un front 1 impide où coulait l'intelligence; des yeux noyés de langueur et de fluide amoureux ; des cheveux enroulés, flottant autour de la tête avec des reflets d'or, et un teint de feuille de rose.
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On la disait fille d'une étrangère. On disait aussi quô son père avait ramené l'étrangère de France, lors de la coalition européenne, et que depuis, disgracié, exilé, il était mort au Caucase, laissant la misère pour tout héritage aux: pauvres femmes.
Elles vivaient toutes deux dans une humble et chétive masure aux volets verts et au toit plombé; si humble et si chétive, qu'elle semblait avoir honte de son délabrement et qu'elle se cachait piteusement à l'ombre de deux grands arbres aux rameaux touffus.
Et, si par aventure, on eût demandé à quelqu'un des riches habitants du riant hameau à qui appartenaient ces murailles lézardées, ces solives noircies, ces fenêtres couvertes de lianes et ce toit branlant, il eût répondu :
— Au vent qui gémit la nuit, à la pluie qui tombe et à l'oiseau qui passe, orfraie ou hirondelle!
Et comme chaque soir, pourtant, une lueur rouge s'allumait derrière l'une des fenêtres crevassées, pour ne s'éteindre qu'avec l'aurore, ainsi qu'au sabbat s'allument des yeux de feu dans des squelettes rongés; comme la superstition est l'un des dons des peuples primitifs ou d'une poésie un peu acre et sauvage, et que les gens de la princesse, avec ceux de ses nobles voisins, ne laissaient rien à désirer à cet égard, la nourrice d'Elim ne manqua pas de lui conter, un certain jour qu'il faisait sombre et que les nuages couraient comme des fantômes noirs, rasant la terre, sous un vent plaintif, l'histoire du Roi des gnomes et de la fille de ce centenier qui tua le piqueur Mikita et le philosophe Thomas Brutus du couvent de Kiew... histoire haletante, fantastique, terrible et naïve s'il en fut, et que devait écrire plus tard le poëte Nicolas Gogol.
De cela il adviat qu'Elim apprit qu'il avait deux voisines, deux sorcières, l'une vieille et ridée, ne se montrant que sur le manche à balai de rigueur; l'autre jeune et svelte, mais de beaucoup plus dangereuse, ce qu'il eût sans doute ignoré toujours, sans la révélation de sa nourrice.
Elim ne crut pas à la sorcière, mais il crut à la jeune fille, d'abord sans trop savoir pourquoi; ensuite, parce qu'il y avait là quelque chose d'original, d'étrange qui éveillait la merveillosité de son imagination et ouvrait, à travers le champ de l'inconnu, une porte à sa pensée, à cet âge où elle déborde et où l'âme trop pleine, comme la vie elle-même, veut se dépenser à tout prix.
Il commença par rêver sorcières, elfes, gnomes et apparitions de toutes sortes; puis, comme il n'osa en parler à personne, cela lui fit un petit secret à garder, et il trouva que cela était bon, et que cela rendait plus homme, qu'on n'était plus seul,
— Avec un secret, on pourrait aller au bout du monde, pensait-il, au bout du monde on retrouverait un ami.
Cependant il résolut de savoir la vérité, et une belle nuit, s'armant de résolution, il quitta sa chambre à coucher, traversa un long corridor et gagna son cabinet de travail.
Ce cabinet de travail, comme on sait, ouvrait par une de ses fenêtres sur la pauvre et mystérieuse masure, et cette fenêtre, condamnée jusque-là, était cachée par une étagère.
Quand je dis que c'était une belle nuit, je me trompe, c'était, au contraire, par une fort vilaine nuit. Le tonnerre grondait sourdement, la Neva roulait ses eaux avec un murmure plaintif; les chiens hurlaient tristement dans
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les basses-cours; enfin, c'était une vraie nuit de sabbat.
Elim fit rouler Tétagère, et les roaletles, en tournant, grincèrent comme le rire sec et strident des sorcières de Macbeth.
Elim n'eut pas peur, ou plutôt il n'eut peur que d'une chose : la réalité.
Il se dit que cett'e histoire de jeune fille et de vieille femme, avec ce cortège de murailles efflanquées, de vitraux plombés, de feux rouges aux fenêtres, de promenades nocturnes et de gémissements du vent, avait bien quelque charme, qu'il s'était habitué à en caresser l'idée, que c'était une préoccupation nouvelle, quelque chose de neuf dans sa vie, éveillant toutes sortes de sensations vagues et indéfinies encore, mais fortes et poétiques.
Cependant, ce ne pouvait être qu'un conte de bonne femme; il le savait, il marchait au-devant d'une déception, la première, la plus cruelle de toutes. Il hâtait brusquement le réveil d'un songe mystérieux... mais il le voulait, entraîné par cette sorte de fatalité, attachée comme un fanal au cœur déchiré de la triste réalité, et, s'il tremblait un peu, c'était d'émotion, non de crainte, non d'hésitation. ^Minuit venait de sonner.
— C'était l'heure, avait dit la nourrice, où s'animaient les fantômes dans la sombre masure.
Elim éteignit son flambeau, tira résolument le rideau et se plaça à la fenêtre
Elle avait ces yeux, ce gracieux visage et tout ce modeste maintien que j'ai dit. Une petite lampe au capuchon blanc l'éclairait à demi, à la façon charmante dont l'école
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flamande éclaire presque tous ses tableaux d'intérieur... Et elle travaillait... prosaïquement 1...
Elim la regardait, comme on regarde ces divines madones de Raphaël, dont la madone elle-même serait jalouse, avec toute sa vie concentrée dans un regard!
Elle brodait... et, à vrai dire, si Elim eût pu admirer le précieux ouvrage qu'elle achevait de sa main légère, il eût pensé que la nourrice n'avait pas tout à fait tort, et que si Vinconnue était trop jolie pour être sorcière, en revanche elle Tétait assez pour faire une fée et qu'elle en avait au moins les doigts miraculeux.
Mais pense-t-on lorsqu'on admire et que l'âme, noyée dans une extase ardente, subit, sans les rendre, les impressions qui lui viennent d'en haut? Pense-t-on quand le cœur, vibrant de lui-même, ainsi qu'une harpe enchantée, ignore quelle est la main qui en a touché les cordes?
Pense-t-on quand on aime?...
Et n'est-il pas un âge où il coule dans nos veines moitié sang, moitié amour?...
Or, Elim allait avoir cet âge... et ne pensait à rien en contemplant cette belle jeune fille, assise là, si près et si loin de lui... à rien vraiment qu'à la regarder de toute son âme et puis à la regarder encore...
Cela dura une partie de la nuit.
Vers les trois heures, la blonde apparition se leva, serra son travail, dénoua sa chevelure... puis se mit à prier à deux genoux... au-dessous d'un bénitier et d'un crucifix d'ivoire.
Décidément ce n'était pas une sorcière.
Elim alla se coucher, mais ne dormit pas; le matin, au déjeuner, il fut pâle, pensif, muet, et porta à grand'peine une tasse de lait à ses lèvres.
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— Tu es malade? lui dit sa mère.
— Non, répondit-il doucement. Puis il se leva.
Il ignorait, en effet, de quel mal inconnu il souffrait. Chose bizarre I l'amour, germe de toute joie, de toute ivresse, source vive où puise toute poésie, brasier ardent où s'allume tout génie, Tamour procède par la souffrance. C'est un bonheur qui use le cœur à mesure qu'il le vivifie, ainsi qu'une épée d'acier fin bien trempée use le fourreau qui la protège.
Et c'est depuis le jour où il aima qu'Elim devint triste. . . d'autant plus triste qu'il se sentait souffrir sans en savoir la cause, absolument comme certains jours on subit, malgré soi, l'influence douloureuse des sombres pressentiments. Son cœur était toujours en éveil, son âme toujours attentive, ses yeux toujours prêts à pleurer... et un rien, un mot jeté au hasard, suffisait pour faire venir les larmes et battre ce pauvre cœur et cette pauvre âme malade.
Mais, il faut le dire, cette extrême sensibilité avait bien elle-même son charme enivrant... C'était une lyre sans cesse vibrante, mais rendant des accords délicieux.
La souffrance est le printemps du cœur, car avec elle tout s'éveille, comme la nature, — bois, fleurs, oiseaux, prairies, — s'éveille avec les premiers jours de mai.
Enfant la veille, Elim se leva homme. Un monde nouveau lui apparut; une vie nouvelle descendit en lui, un sang plus chaud battit dans ses artères. . . et son âme, imprégnée d'émotions tour à tour vagues etcharfliantes, aiguës et cruelles, resplendit tout à coup comme un soleil d'été sortant brûlant du flanc noir d'un nuage chargé de tempête. Mille choses lui vinrent à l'esprit, les rêves enchantés lui arrivèrent par cortèges innombrables, les
sensations vives le débordèrent; son cœur dépensa par flots une harnaonie suave. Un seul mot lui manquait pour exprimer tout cela :
— J'aime!...
Seulement, bonheur ou souffrance, joie ou tristesse, Elim résolut de garder pour lui seul ce secret, et chaque nuit il passait de longues heures à contempler ce frais et naïf visage déjeune fille, cette main charmante, ce corsage élégant et chaste, ce cou blanc et correct.
C'était comme un tableau merveilleux dans un cadre fleuri; une de ces aquarelles vaporeuses, indécises, mais noyées de poésie, ainsi que Diaz devait en dessiner plus tard et devant lesquelles il nous fait rêver depuis quelques années.
C'était comme un rêve un instant fixé sur la toile et prêt à se réenvoler vers la patrie des songes... Aussi tremblait-il, le pauvre Elim, chaque fois qu'il s'approchait de sa bien-aimée fenêtre, car il ignorait tout de la mystérieuse inconnue, et un hasard pouvait la lui enlever soudainement.
C'est sur ces entrefaites que Ménars découvrit le secret de son élève et laissa Elim, si affligé et si triste, dans le silencieux cabinet de travail, autrefois objet de ses prédilections, maintenant veuf de ce mystérieux trésor de rêverie dont le précieux dépôt lui avait été confié.
L'ex-notaire impérial ne perdit pas de temps et alla droit à la chambre de la princesse.
— Princesse, lui dit-il, votre fils est amoureux.
— Plaît-il? fit la princesse en quittant sa lecture, — ■ car elle lisait, et fort attentivement, le Jocelyn de Lamartine, — et elle croyait avoir mal entendu.
— Votre fils est amoureux, répéta Ménars.
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— Elim?...
— Elim...
— C'est impossible! s'écria la princesse.
Ménars se moucha tranquillement, — en homme qui est chez lui, — ferma la porte, prit une chaise, s'approcha du feu (on en allumait malgré le printemps, chez la princesse), croisa sa jambe gauche sur sa jambe droite, passa le revers de sa main devant la flamme, puis reprit flegmatiquement :
— Huml... ces choses-là sont impossibles, mais elles arrivent toujours.
— Amoureux!... à son âge!...
— Oh ! c'est précisément à cause de son âge.
— Et de qui, s'il vous plaît, est-il amoureux^
— D'une inconnue...
— Mais il n'y a pas d'inconnue... ici...
— Voilà le malheur... c'est qu'il y en a une, au contraire, qui est réellement bien inconnue de tout le monde... excepté de lui... et de moi...
Ici Ménars raconta à la princesse tout ce qu'il avait vu. La pauvre mère n'en revenait pas.
— Eh bien! dit-elle enfin, que faut-il faire?... Voyons, mon bon Ménars, conseillez-moi...
— C'est difficile...
— Cependant le mal existe; mon Elim souffre... il se meurt peut-être...
— Mourir! oh! non, cela n'ira pas jusque^rlà. Dieu merci ! Tous ceux qui ont un peu étudié le cœur et le corps humain vous diront que s'il n'y avait pas d'épidémie plus dangereuse que l'amour, on ne verrait que des centenaires, ce qui serait bien triste.
— Mais, si mon Elim souffre, cela doit me suffire, à moi sa mère, pour souffrir avec lui.
— Je ne le nie pas, princesse.
— Vous êtes un homme terrible, Ménars. Je suis sûre que vous me torturez à plaisir. Il y a un remède, n'estce pas? et vous le connaissez?
— Il y a peut-être bien un remède, en effet... dans la médecine nouvelle... Mais si le malade refuse de se guérir?
— Refuse-t-on ce qui soulage?
— Damel en amour, cela se voit. On préfère souvent le bonheur de souffrir à celui de ne souffrir plus.
— Et quel est ce remède, enfin?
— Eh! eh! fit Ménars avec hésitation et en se grattant l'oreille, c'est un remède dangereux.
— Je comprends, répondit la princesse, il faut trancher dans le vif, n'est-ce pas? parce qu'un amour dans le cœur vierge, mais ardent, de mon Elim, est chose sérieuse... Il faut voir cette femme...
— C'est une jeune fille... preçqu'une enfant comme lui.
— Eh bien! cette jeune fille, soit! il faut lavoir, lui persuader de partir.
— Et si elle refuse?
— On lui offrira de Targent... tout l'argent qu'elle voudra.
— Mais si elle est riche?
— Je la supplierai, et si elle a une mère, elle exaucera la prière d'une mère pleurant devant elle.
— Et pourquoi tout cela?
— Pour sauver mon fils.
Ménars hocha la tête et ne répondit pas.
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— Quel est donc votre moyen? demanda la princesse.
— Je vous l'ai dit, un moyen dangereux, empirique... Guérir le mal par le mal lui-même; de l'homœopathie, en un mot!
— Et comment cela?
— En ouvrant le cœur de notre malade au lieu de le fermer, en se servant de cet amour pour lui en sauver d'autres, — moins purs et plus dangereux, — en le lui offrant comme récompense, comme but de la vie.
— Pour le tromper plus tard? fit la princesse avec amertume.
— Je ne vois pas que cela soit nécessaire, si cette jeune lille est digne de lui.
— Mais je ne la connais pas, Ménars.
— Ni moi non plus, princesse, ni Elim. C'est pourquoi nous ['étudierons tous les trois.
— Mais le rang, la fortune, le titre de mon fils?
— Les sacrifierez- vous à son bonheur, princesse? , — Et son avenir?
— En ferez-vous une des conditions de sa vie?
— Que faut-il donc décider, alors?
— Il faut ouvrir votre maison à la famille de cette jeune fille; ce sera un grand pas de fait. Cela détruira le charme de l'inconnu, du mystère, du fruit défendu.
— Pour revêtir celui de l'intimité ?
— C'est au moins une hypothèse, et hypothèse pour certitude, je préfère celle-là à celle-ci.
— Youlez-vous que je vous dise, mon cher Ménars?
— Dites, princesse.
— Votre remède est pire que le mal...
— Alors n'en parlons plus, fit Ménars; et il se leva tranquillement, salua la princesse de même et sortit.