FEUILLETS SUIVANTS
Mais on en reparla, et beaucoup.
Ménars prouva triomphalement à la princesse que, depuis le jour où il avait cet amour au cœur, Elim donnait sa vie à la rêverie, aux chimères, aux choses immatérielles de la vie, mais s'occupait médiocrement de l'histoire de Charlemagne, et encore moins du carré de l'hypoténuse; que chercher pourtant à comprimer les élans de cette jeune âme, ce serait peut-être la fausser, peut-être la perdre tout à fait; qu'il valait mieux temporiser, attendre... et, en fin de compte, le vieux notaire cita son exemple:
— J'ai souffert par le cœur, dit-il, mais le cœur m'a sauvé. L'amour m'apprit le dévouement, l'abnégation, le courage... et, quand j'ai eu su tout cela, j'ai pu renoncer à l'amour. Mon ennemi m'avait rendu fort, j'ai employé ma force à terrasser mon ennemi... Vous voyez, princesse, que je suis une détestable couleuvre: j'ai dévoré le sein qui m'avait nourri.
— Hum! hum! fit la princesse en souriant avec un mouvement d'épaules, vous êtes à peine un honnête serpent, mon pauvre ami... et je vous entends venir avec vos gros sabots. Vous tenez à votre idée?
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— Pourquoi pas, si elle est bonne?
— Vous voulez voir chez moi cette inconnue?
— Pourquoi pas, si elle est charmante?
— Vous voulez qu'Elim puisse espérer, un jour, de réaliser je ne sais quels vœux?...
— Pourquoi pas, s'ils sont raisonnables ?
— Vous voulez, enfin...
— Récapitulons, princesse. Je veux tout cela, parce que tout cela est nécessaire. Prenez-vous-en à votre fils de l'âme que vous lui avez donnée, car cette âme est de flamme et peut éclairer tout un monde d'idées grandes, d'heureuses résolutions; il lui manque seulement l'étincelle de vie, et c'est parce que je crois l'avoir trouvée pour lai, cette étincelle, dans les yeux de la belle inconnue...
— Que vous voulez mettre le feu aux poudres?
— Non... mais que je veux diriger l'incendie, afin de m'en rendre maître, s'il est possible, ou, à défaut de mieux, profiter de sa clarté pour juger de son intensité, des ravages qu'il peut exercer, et soustraire à sa griffe ardente, tous les lambeaux de raison qu'il aura encore respectés... Parlant sans métaphore, en un mot, je préfère le danger que je connais, que je puis étudier, à celui qu'on me cache et qui m'échappe par son silence; — de même d'un voleur...
— Ehl... un voleur est toujours dangereux....
— Oui, mais plus dangereux la nuit que le jour, plus dangereux quand on ne le voit pas que lorsqu'on a les
yeux sur lui.
— Tenez, Ménars, je crains bien que l'amour ne soit ce voleur-là, et qu'il ne nous vole, en plein soleil, tout le bonheur de la maison.
Cela dit, pourtant, la princesse pria Ménars de s'informer de la jeune inconnue.
Il y avait quelque peu de vrai dans le conte de la nourrice et des gens du voisinage.
Ménars ne put savoir que ceci :
Qaelle était la fille d'un condamné politique;
Quelle vivait seule avec une arrière-tante, la baronne Ostroff;
Que sa mère, dont le nom était mystérieux ou ignoré, avait suivi dans l'exil le pauvre condamné;
Que la jeune fille avait reçu une éducation solide, sinon très-brillante;
Qiïelle s'appelait Marie.
Ménars jugea ces renseignements suffisants pour autoriser, auprès de la baronne Ostroff, la démarche toute bienveillante de la princesse Catherine. Il avait d'abord l'habitude de dire que les relations du monde étaient quelque chose de si futile, dé si éphémère, de si peu sincère qu'on n'avait pas le droit de se montrer sévère ou sérieux vis-à-vis de ces amis d'un jour qu'on ne reconnaît pas le lendemain, et qu'un habit noir ou une robe décolletée, avec des gants blancs, étaient vraiment tout ce qu'on avait le droit d'exiger comme apport dans ce fonds d'égoïsme, de sottise et d'ennui.
Donc la princesse Catherine se fit accompagner de Ménars, et, dans un costume simple, qui ne pouvait pas trop jurer avec la misère — ou l'excentricité — de ceux qu'elle allait visiter, elle se fit annoncer chez la baronne Oslroff.
En Russie, tout le monde est un peu prince; mais il n'en est pas moins vrai, malgrécela, qu'un grand seigneur
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russe, tombant à Taventure, à l'improviste, chez de pauvres gens, y causerait encore un certain émoi.
Chez madame Ostroff, rien de semblable n'eut lieu. La visite de la princesse était cependant assez soudaine et assez peu attendue pour surprendre la baronne; mais elle n'en fut nullement embarrassée. Elle s'avança avec un gracieux sourire vers sa noble visiteuse, et se montra, au milieu de sa misère, plus grande dame que jamais ; entendons-nous; je veux dire plus femme comme il faut... car les grands airs eussent été fort déplacés en cette occurrence, et la baronne était femme d'esprit.
Cette petite entrevue fut charmante, et la princesse ne crut pas avoir quitté son riche et élégant salon, tellement la baronne rayonnait, sur toutes choses, de l'éclat de sa grâce, de son esprit, et les illuminait. Elle était pauvre, mais elle parlait de sa pauvreté [avec une telle aisance, un tel abandon; elle y était si bien habituée, si gaiement résignée, que c'était à en envier sa misère pour avoir un peu de son esprit.
La princesse invita la baronne à venir animer de sa
présence quelques-unes de ses soirées intimes. C'était un
point fortdélicat à traiter avec une femme de l'esprit de la
baronne; mais la princesse en avait aussi, et du meilleur,
"'mêlé à un tact exquis, à un cœur excellent.
A son tour, elle se mit à railler, — non sur sa misère même, — mais la misère de son opulence; elle fut successivement calme, moqueuse, bonne et presque enfant terrible.
Quand la baronne vit qu'elle était comprise, elle ne résista plus.
— Je vous préviens, fit-elle en souriant, que je vous arriverai telle quelle...
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— J'y compte bien, répondit la princesse sur le même ton, c'est 1^0^/5 que nous voulons avoir... ni plus ni moins, chère baronne.
De retour chez elle, la princesse demanda à Ménars s'il ( tait content d'elle.
— Très-content, dit-il, car il y a un double écueil à éviter quand on est riche, grand seigneur, et qu'on va au-devant d'un pauvre diable.
— Lequel, Ménars?
— Votre cœur l'a compris, princesse, et votre esprit a fait le reste...
— Mais recueil?
— C'est le danger d'humilier, par la mise en scène d'un grand faste, la misère que l'on convie...
— Ensuite?
— C'est aussi le danger de laisser supposer à cette même misère, qu'on ne consent à la convier que parce qu'on a besoin d'elle.
— Ce qui est peut-être une humiliation plus grande encore?...
— Je ne sais, mais c'est au moins une faute.
— Alors, mon pauvre ami, si j'ai si bien mené toutes choses à votre gré, d'où vient votre tristesse?
— Elle vient du passé... Elim me rappelle ma propre histoire, et vous savez que rien n'est triste comoiii de relire les feuillets écrits au printemps de la vie, avec la sôve de son âme et le sang de son cœur... On se retrouve le sépulcre vivant de ses émotions mortes, et on se dit: — Pourquoi?
Le fait est que Ménars avait considéré Marie, pendant que la princesse était tout occupée de la baronne Ostrofl*,
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et que Marie ressemblait, à s'y tromper, aux deux Marie qu'il avait aimées.
Cela était étrange, mais Ménars avait lu quelque part, dans un livre de Vogages, « qu'il n'existait pas sur le » globe un seul être qui n'eût son sosie à quelques mille » lieues de lui, — sud ou nord, ouest ou est, » — de » telle façon que, quelque réfutable que lui parût cette assertion, il n'en pensa pas moins que la nièce de la baronne Ostroff, et son faux air de copie de sa Marie à lui, n'était qu'une de ces bizarreries de la nature sur laquelle, sans doute, le voyageur cité plus haut avait fondé son système, et il n'alla pas au delà. La pensée ne lui vint pas que cette ressemblance étonnante pouvait cacher un mystère...
Quant àElim, il serait difficile de dire tous les tressaillements secrets qui l'agitèrent, toutes les émotions qui remuèrent son corps quand on lui apprit que Marie viendrait dorénavant aux cercles intimes de la princesse. Ce fut de la joie et de la tristesse, de l'espérance et de la crainte. Hélas 1 il aimait Marie... mais Marie l'aimeraitelle? C'est là l'éternel dilemme dans lequel tourne le cœur humain : aimer et n'être pas aimé !...
Quoi qu'il en soit, Ménars tira de cette nouvelle situalion le parti qu'il s'était proposé d'en tirer. Il en fit une condition de travail, d'application, une récompense, en un mot. 11 agit avec Elim comme avec un enfant qui a besoin d'un stimulant, et il prit ce stimulant de l'enfant dans les instincts de l'homme. Il se servit de l'individu qui commençait, pour compléter l'éducation de celui qui finissait. Je ne sais si le moyen était bon, mais il réussit, et, en matière d'éducation comme en matière de politique, Ménars était de l'école que devait fonder plus
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tard M. Guizot : il pensait qu'il n'y a de bons que les moyens qui réussissent.
— La plus belle invention du monde, quand elîe échoue, n'est qu'une déplorable maladresse.