‹ Le roman d'un Prince RusseChapitre 13 sur 30 · SIMPLES ESQUISSES · texte numérisé non relu

SIMPLES ESQUISSES

Le jour promis arriva lentement comme tout ce qu'on désire ardemment, mais enfin il arriva.

Elim éprouva toutes ces impatiences, tous ces élans fougueux et toutes ces appréhensions par lesquels nous avons passé, vous et moi, monsieur, et bien d'autres aussi...

Il allait et venait dans sa chambre, oubien ils'assevait, prenait un livre et lisait ardemment sans comprendre un seul mot. Do temps à autre, aussi, il se mettait au piano et ne quittait le clavier qu'après avoir cassé deux ou trois cordes...

S'il avait eu un tambour sous la main, il eût battu la générale pour s'étourdir; mais, par bonheur, la princesse n'avait pas cru devoir faire étudier cet instrument à son fils, et la maison en était complètement dénuée.

Pour me résumer, madame, Elim était dans cet état de surexcitation nerveuse qui n'est pas plus l'amour que

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le vent qui souffle un incendie n'est Tincendie lui-même, mais qui en est, presque toujours, le fâcheux avantcoureur.

Cependant, le soir venu, un calme de plomb succéda à cette journée de fièvre, et jamais visage ne fut plus impassible que le visage d'Elim, frappé d'une sorte de paralysie morale.

Ses yeux et sa bouche ne disaient plus rien ; Tâme semblait absente et la tête déserte...

C'est précisément sur ces entrefaites que Marie entra avec la baronne Ostroff, ou que la baronne Ostroff entra avec Marie, comme il vous plaira, lectrice, car, pour moi, j'y tiens fort peu ; l'essentiel est que Marie entra.

Oui, Marie entra, et entra comme cette multitude de jeunes filles en robes blanches : teint frais, bouche vermeille, sourire perpétuel, cheveux blonds ou noirs; qui se pressent dans tous les salons, et auxquelles on ne fait pas trop d'attention. N'est-il pas vrai, monsieur, quand on est occupé comme vous, auprès de la marquise de **\ ou comme moi, auprès de la chevalière de ***?...

Cependant Marie eût mérité une attention toute particulière, car elle était vraiment jolie, ce qui vaut mieux que n'être que belle, et elle était belle, ce qui n'empêche -pas d'être jolie.

Il n'en fut rien.

La princesse ne s'occupa que de la baronne, et Elim la trouva au-dessous de l'idée qu'il s'en était faite; Ménars, seul, la contempla avec bonheur; seul, il admira cette physionomie lumineuse, ce regard doux et spirituel, ce front pur et chargé d'intelligence, cette bouche fraîche et charmante...

Quant à Marie, elle ne parut pas trouver grand plaisir à

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celle soirée. Elle était trop jeune pour celle atmosphère de vieillards, et trop âgée pour voir dans Elim autre chose qu'un grand enfant. Elle ne fit pas grande attention à lui et se fût retirée fort ennuyée assurément, si, vers les onze heures, elle n'eût entamé avec Ménars une longue conversation sur la France.

Elle se sentit tout de suite à Taise avec ces bons cheveux blancs sans prétention, sans catarrhe et sans sévérité sermonneuse, et puis elle adorait la France sans la connaître, elle en était enthousiaste parce que sa mère...

Mais à ce mot elle s'arrêta court, comme si elle eût craint de trahir un secret, et un nuage de tristesse voila ses beaux yeux, si brillants Tinstant d'avant.

Je crois même qu'une larme mouilla le bord de sa paupière et qu'Elim l'aperçut, car il devint pâle tout à coup, et cette larme qui tomba glaciale sur son cœur, le réveilla

Quelques mois s'écoulèrent, et dans ces quelques mois, les choses changèrent bien de face.

La princesse s'était prise d'une belle passion d'amitié pour la baronne Ostroff, qui y répondait de tout son cœur, et Ménars avait voulu que Marie devînt son élève.

L'été était justement de retour, et le vieux notaire s'en allait, de par la campagne, tenir ses cours d'histoire, de philosophie et de littérature.

Marie était beaucoup plus instruite qu'Elim, de sorte que, pendant les premiers mois, elle prit vis-à-vis de lui, l'air prolecteur d'une sœur aînée, ce qui détendit la situation comme par enchantement et lui donna un cachet d'intimité tout nouveau, tout fraternel et si plein de

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charme qu'Elim eût préféré lui sacrifier son amour qu'y renoncer.

C'était, en effet, une douce chose que de les voir tous trois réunis : Ménars, assis à l'ombre d'un pauvre arbre aussi vieux que lui, mais non moins vert, et eux, l'écoutant avec ce respect qui part du cœur, avec ce silence qui est de l'amour.

Il y eut ainsi quelques bien bonnes heures de causerie amicale et d'instruction remarquable. Ces jeunes esprits, ardents et enthousiastes, étaient toujours ouverts pour recueillir l'héritage de cet esprit si riche, si nourri, si varié et en même temps si simple qui se donnait à eux. Il n'y avait plus ni maître ni élèves, il n'y avait plus qu'un seul tout, en trois personnes, trois frères, ou quelque chose de mieux encore et de plus uni, trois amisl...

Deux années se passèrent ainsi, deux années de bonheur, de ces années riantes qu'on regrette toute sa vie, de ces années où l'on a vécu sans avoir besoin d'espérances, de souvenirs, parce que le présent suffit et qu'on ne saurait rien souhaiter de mieux que lui.

Elim était devenu tout à fait un homme et ne songeait pas à s'en apercevoir ; Marie allait avoir vingt ans !...

Qu'avait fait l'amour pendant ces deux années?...

Mon Dieu I madame, l'amour avait aimé sans dire qu'il était l'amour.

Toujours avec Marie, Elim n'avait guère le temps de songer à analyser son bonheur, et il pensait d'ailleurs que ce serait un temps bien follement perdu et qu'il était plus sage de jouir, en toute ignorance, de ce qu'il possédait...

De là, le travail facile, l'esprit libre et l'heureuse

émulation ; de là, les progrès sans efforts, les succès sans travail.

On apprend si bien et si vite ce que répète une jolie bouche !

Marie rendait harmonieux tout ce qu'elle disait... même l'allemand, ce qui est le nec plus ultra du genre !...

Après cela, c'était bien le plus singulier caractère, la plus étrange nature, le plus bizarre amalgame qu'on pût imaginer.

Homme par l'énergie, le jugement et la science profonde ; femme, et femme dans toute l'acception du mot, par le côté du cœur; jeune fille par la tête folle et étourdie ; poëte par le génie, — car elle en avait, — elle résumait admirablement à elle seule toute notre époque et pouvait être peinte par un mot, trivial mais exact :

C'était un gamin.

Fallait-il galoper sur un cheval en liberté, saisir l'aviron d'une barque, voire même grimper aux arbres... elle était de la partie, et si, parfois, sa tante lui en faisant l'observation, lui disait :

— Comment, mademoiselle! vous n'avez pas honte! une grande fille comme vous...

Elle répondait par un : — Bah! — si gaiement insoucieux, avec un éclat de rire si franc, qu'il n'y avait pas moyen de lui tenir rigueur et qu'on finissait par rire avec elle.

Je vous l'ai dit, madame, c'était un vrai gamin, un cœur et une tête d'artiste. Et remarquez qu'au milieu de ces excentricités sans nombre, elle, restait l'esprit d'élite attentif aux entretiens élevés et souvent métaphysiques de Ménars, l'enfant sublime de parents malheureux et

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pauvres, qui prend sur son sommeil le pain péniblement

gagne...

Oui," madame, oui, cette folle Marie que vous voyez grimper aux arbres, malgré ses vingt ans; qui peut discuter philosophie en français, en anglais et en allemand; qui fait des vers tels que bien peu de poètes en ont écrit; qui, dans un bal, avec une fleur dans les cheveux, semble la reine des fêtes; qui assise, tranquille et pensive, à sa petite fenêtre tapissée de campanules, ferait rêver de la fée aux roses, et qui, le dimanche, agenouillée dans la chapelle, au coin de quelque tombe oubliée, paraît la statue vivante de la douleur ou l'ange de la prière... Oui, cette admirable jeune fille, elle brode toute la nuit... elle marque des mouchoirs armoriés pour des marquises qui ne sont plus jeunes, qui n'ont jamais été jolies, qui sont bêtes, mais qui ont des milliers do roubles.

Et Dieu sait si Marie bénit ces nez et ces mains aristocratiques qui froissent pareilles dentelles, car ces mouchoirs-là sont toute la fortune de la pauvre maison. Si cet esprit fin, élevé, cette éducation parfaite, cette intelligence toute sensitive, cette beauté charmante, n'avaient pas à leur service dix doigts habiles et infatigables... il faudrait mourir de faim ou mendier!...

Voilà, certes, un terrible sujet de tristes pensées!

Eh bien, notre petite Marie porte gaiement ce secret ; elle ne se plaint pas, elle n'en a pas un sourire de moins pour ses amis... elle ne se rappelle pas qu'elle est pauvre... et elle a foi dans l'avenir, parce qu'elle a foi en Dieu.

La nuit la remet en face de sa misère, en la remettant en face de sa laborieuse table à ouvrage; mais elle al-

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lume sa lampe en fredonnant un air, — ni plus ni moins que ferait une grisette, et le cortège des chimères vient la visiter.

Sur chaque écusson brodé, elle bâtit une histoire ; celui-ci est pour une nouvelle mariée, celui-là pour un grand seigneur désœuvré; tous les deux, peut-être, sont destinés à payer les frais d'une querelle galante : dans un beau dépit amoureux, ils seront déchirés sans grand souci... Et le plus pauvre des deux la ferait vivre pendant toute une année...

Une des dernières bizarreries de Marie, parmi ses plus innocentes, était celle de s'amuser à jouer un peu le rôle de sorcière que lui prêtait la crédulité de quelques vieilles nourrices, — comme j'ai eu Thonneur de vous le dire plus haut, madame. — Si quelque événement venait troubler un instant la sérénité de ses amis :

— Je vous l'avais bien prédit I faisait-elle.

Elim lui-même n'avait pas trouvé grâce devant ce dernier enfantillage.

— Vous ne croyez pas? lui disait-elle de son air le plus sérieux. Eh bien ! s'il me plaisait, je réglerais votre destinée selon mon bon plaisir...

— Il n'est pas nécessaire d'être sorcière pour deviner cela, ripostait Elim.

— Bon ! . . . bon ! . . . je vous attends avec vos galanteries du siècle dernier, monsieur l'esprit fort... Et cependant, si jamais quelque malheur vous menace, et qu'il vous plaise de m'invoquer... ou non... .vous me trouverez à vos côtés... Groirez-vous à ma puissance, après cela?

— J'y croirai.

— Alors, marché conclu?...

— Marché conclu!

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Les choses allèrent ainsi, folles et insouciantes, jusqu'à un certain jour où... Mais ceci commence à devenir sérieux et demande un chapitre spécial.

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