‹ Le roman d'un Prince RusseChapitre 14 sur 30 · UN PROVERBE TOUJOURS VRAI · texte numérisé non relu

UN PROVERBE TOUJOURS VRAI

« // ny a pire feu que le feu qui couve sous la cendre t » a dit la sagesse des nations, et par extraordinaire, cette fois, elle a parlé comme un livre et un livre qui parle bien.

Cette parole est donc parole d'évangile, et Barème lui-même n'a rien écrit de plus vrai.

Elim en offrit la millième preuve à l'appui.

Un certain soir, tout le monde était assis autour de la table ronde. On avait mangé le caviar et les confitures, pris le thé, parcouru à peu près tous les sujets imaginables de causerie, depuis le grand bal de Péteroff jusqu'à la dernière crème qu'avait manquée le cuisinier de la princesse, et la conversation commençait à languir un peu.

Du reste, rien n'était changé dans la position respective de nos personnages; ils étaient tous encore parfaitement heureux, lorsqu'un mot malencontreux, jeté au hasard par une bouche ennuyée, vint tout brouiller.

Et, à ce propos, je ferai observer combien il est prudent de tourner sa langue sept fois dans sa bouche, à la façon des sages, avant de finir par une sottise... toujours à la façon des mêmes sages.

Le bonheur est si peu de chose et il y a des paroles si maladroites, qu'en vérité on ferait mieux de ne jamais desserrer les dénis. Je sais bien qu'on pourrait m'opposer assez victorieusement que si on connaissait l'organisme humain, on n'oserait également jamais se moucher dans la crainte de se briser quelque vertèbre... De tout cela que conclure?

— Qu'il faut-être fataliste ou croire au hasard?... Va pour le hasard; c'est précisément le dieu du jour,

car c'est de tous les dieux le plus gamin, le plus étourdi, le plus amusant.

Une amie de la princesse, arrivée récemment de Pétersbourg, la comtesse de S***, demanda donc, par hasard, àElim, l'âge qu'il avait.

— Je n'ai pas encore d'âge, répondit-il.

— Bon I et vous avez presque de la barbe I reprit l'intrépide amie. Mon cher Elim, vous n'êtes plus un enfant... vous êtes un homme, mieux qu'un homme, un gentilhomme, un cavalier accompli de tous points, et si vous me demandez encore à m'embrasser, je ne me laisserai plus faire.

— Ma foi I observa Ménars, il me semble au contraire que ce serait une raison de plus de se laisser faire.

— Ménars, vous êtes un mauvais plaisant I dit la princesse en riant.

— Ah ! ces Français sont tous les mêmes ! recommença l'amie, ils ne respectent rien, absolument rien... Savez-vous bien, monsieur, qu'Elim serait bon à marier?

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A ce mot, Elim bondit comme s'il eût reçu en pleine poitrine la décharge d'une machine électrique, et une rougeur subite colora son front.

— Mais, au fait, observa Marie tranquillement, c'est vrai.

De rouge qu'il était, Elim devint livide, ce dont on accusa l'abat-jour vert des lampes.

— C'est moi que cela regarde I fit magistralement un vieux capitaine de frégate, parce que, nous autres marins, nous connaissons mieux les femmes...

— Sauvages?...

— Il n'y a plus de femmes sauvages, grommela-t-il entre ce qui lui restait de dents.

— Et d'où vous vient, capitaine, cette prétention de nous si bien connaître? demanda la baronne Ostroff.

— Mais, de ce que je connais le monde par cœur.

— Est-ce un calembour ?

— Sans calembour, mesdames, je sais d'après vos yeux ce qui se passe dans vos âmes.

— Voilà de la fatuité!

— Mais non, répondit Ménars, le capitaine a Thabitude d'étudier les étoiles.

— Oh! Ménars, celui-ci est par Irop Roman d'une heure, fit la princesse, vous savez que je vous ai toujours un peu soupçonné d'avoir été le collaborateur d'Hoffmann.

— Pour moi, reprit la baronne Ostroff, je soutiens, messieurs, que vous ne savez pas le premier mot de ce logogriphe qu'on appelle le cœur d'une femme, et que le plus fin d'entre vous y perdrait son latin.

— Le capitaine est assuré contre ce danger.

— Il ne sait pas le latin?

— Ma foi ! avoua le capitaine, à moins que ce ne soit

celui de cuisine... sur lequel je suis très-fort... je dois confesser ma parfaite ignorance à l'endroit de la langue de Cicéron.

— Baronne, je ne vous ressemble pas, dit la princesse, je crois à Texpérience de tous ces messieurs; mais je crois aussi quelque peu à l'intelligence de mon cœur en ce qui concerne mon fils, et mon choix est fait.

Elim crut remarquer que sa mère avait regardé Marie en disant cette dernière phrase, et il respira plus librement.

— Oui, continua la princesse, mon choix est fait, et je suis sûre que vous l'approuverez tous : c'est Louba Meinofï que je destine à Elim.

Là-dessus, ce fut un concert d'éloges sur Louba Meinoff, à lui faire tinter pendant trois semaines l'oreille droite, si le dicton populaire est vrai.

— Sa famille est l'une des plus anciennes familles nobles de Moscow ! dit-on.

— Elle a dix-sept ans à peine...

— C'est un vrai bouton de rose...

— Un puits de science...

— Elle sait le orrec...

— Et la mazurka...

— Et quelle distinction !...

— Quelle réserve dans le maintien!...

— Quelle adorable timidité!...

— Un cœur d'or !. ..

— Elle possède toutes les qualités qu'on doit rechercher dans la femme qu'on destine à son fils.

— Une âme élevée.

— Un esprit solide et orné.

— De la grâce.

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— Une jolie voix.

— Un petit pied.

— Une main d'enfant.

— Sept villages.

— Et deux mille serfs.

— C'est une jeune fille accomplie !

Seuls, Elim et Ménars étaient silencieux : celui-ci considérantElim,'et Elim tourmentant, d'une main agitée, la chaîne de sa montre.

— Et vous que tout ceci regarde, mon cher Elim, demanda la même amie toujours bien inspirée de la princesse, que pensez-vous de Louba Meinoff?

— Je n'en pense rien, répondit sèchement Elim.

— Hum I... c'est... peu. Et vous, Marie?

— Moi, madame, répondit la jeune fille avec sa vivacité et sa franchise habituelles, je pense qu'elle fera le bonheur d'Elim, et c'est le plus grand bien que j'en puisse penser.

— Voilà une bonne réponse, fit la princesse ; chère Marie, venez ici, que je vous embrasse.

Quand la jeune fille fut revenue à sa place, et que les conversations, ranimées par le mot de mariage, se furent concentrées dans un petit cercle de famille autour de la princesse Catherine, Elim dit froidement à Marie :

— Je vous remercie...

— Vous me remerciez, répéta-t-elle d'un air étonné, et de quoi donc ?

— Mais... de ce que vous venez de dire de Louba Meinoff. Vous ne l'avez jamais vue, n'est-il pas vrai?

Et Elim prononça cette dernière phrase d'une voix basse, mais mordante et ironique.

— Voiià justement ce qui vous trompe ; je Tai vue, je la connais... Etes-vous content à présent?

Elim froissa convulsivement sa manchette plissée, et ne répondit pas.

— Et c'est parce que je la connais, parce qu'elle va devenir votre femme que je l'aime.

— Vous êtes trop bonne, vraiment.

— Vous dites?...

— Vous êtes trop bonne, on ne voiîs en demande pas tant, mademoiselle.

— Mademoiselle? [liMdLYiQ en ouvrant de grands yeux, qu'avez-vous donc à m'appeler mademoiselle? Eies-Yous malade?

— Rassurez-vous, je me porte à merveille. Mais seulement, à propos de ce mariage qui vous a si fort réjouie, je me suis souvenu que nous n'étions plus deux enfants et que nous n'étions pas deux amis.

— Ah I Elim, voilà une mauvaise parole, ditMarie avec tristesse; puis, tendant sa jolie petite main blanche, elle ajouta: Amendez-vous, cependant, et je pardonne.

— Merci, répondit Elim d'un ton glacial, je me passerai de pardon... comme d'amis.

— Ah 1 c'est juste, reprit douloureusement Marie, mais d'une voix digne quoique un peu altérée, vous n'avez en effet besoin ni de l'un ni de l'autre, et je vous prie de m'excuser, à mon tour, d'avoir été si longtemps à le comprendre: ma justification est dans la nouveauté de votre langage.

11 se fit un silence qu'Elim n'eut pas la pensée ou le courage de rompre, et Marie ajouta :

— Je croyais avoir en vous un frère...

— J'ai cessé de l'être, répondit brièvement Elim.

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— Je le sais à présent, continua Marie, et dès demain j'aurai soin devons délivrer de la présence d'une sœur inutile et ennuyeuse. . .

— Demain... demain ? murmura machinalement Elim comme au sortir d'un rêve, je ne vous reverrai plus demain ?

— Vous ne me reverrez plus ! répéta Marie.

On entendit un cri douloureux, et tout le monde s'empressa auprès d'Èlim, qui venait de s'évanonir.

oui LES femmes!... les femmes!

Elim fit une maladie qui dura un grand mois; après quoi, la jeunesse prit le dessus et il entra en convalescence.

— Allons, lui dit un jour Ménars,avec cet accent de bonté qui lui était habituel et qui allait au cœur, vous voilà hors d'affaire, mon cher Elim ; dans huit jours nous vous autoriserons à sortir un peu, et dans quinze vous sortirez sans autorisation. Mais il faut être raisonnable d'ici là.

— Ne le suis-je donc pas, Ménars?

— Jusqu'à ce jour vous vous êtes conduit comme un saint; vous avez souffert avec un héroïsme digne -d'une

meilleure cause ; mais il faut persévérer jusqu'au bout.

— Je vous obéirai, mon ami.

— A la bonne heure I Et maintenant, de quel côté voulez-vous que je dirige voire fauteuil?... de celui-ci?

EtMénars, sans s'en apercevoir, indiquait la petite fenêtre ouvrant sur celle de Marie.

— Non, non, répondit Elim avec effort, pas de ce côté.

— Vous préférez voir couler la Neva?

— Oui, un fleuve... cela parle, cela distrait, cela fait oublier... c'est une poésie vivante qui passe.

— Eh I vous êtes poëte, mon pauvre enfant I

— Que voulez-vous ? cela fait maladie sur maladie...

— Oh I de celle-là, du moins, nous ne chercherons pas à vous guérir. Pourquoi vivrait-on, grand Dieu I si ce n'était un peu pour la poésie et pour l'espérance?

— Pour se souvenir! répondit doucement Elim.

— Bah ! se souvenir?... cela occupe quelques années de la vie, les premières ; et puis, quand le passé disparaît dans l'ombre de la jeunesse éteinte, ainsi que le village où Ton a aimé disparaît dans la brume du soir, on en prend son parti et on songe à l'avenir...

— C'est-à-dire à l'inconnu?

— Eh I le passé n'est-il pas l'inconnu aussi?

— Vous avez raison, fit tristement Elim.

— Tenez, reprit Ménars en s'asseyant près de son élève, nous parlions de poésie, eh bien I j'en trouvais une admirable à contempler le visage de votre pauvre mère, penché vers le vôtre pendant votre agonie ; c'était vraiment bien la femme, toute la femme, cet être en deux personnes qui vit en son enfant plus qu'en lui.

— C'est que ma mère est sublime, Ménars.

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— Parce qu'elle est votre mère. La mienne aussi était sublime; toutes le sont!... Oh! les femmes, les femmes, mon cher enfant ! elles sont faites avec le cœur de Dieu ; il faut apprendre à les bien aimer...

— J'aime ma mère ! fît Elim simplement, mais avec un accent qui était plus éloquent que tout ce qu'il aurait pu dire.

— El il faut aussi aimer vos amis.

— Je les aime, Ménars.

— Car ils vous aiment tendrement, cher enfant. Vous ne savez pas quelle dette de reconnaissance vous avez contractée pendant cette longue maladie ; tous les traits étaient abattus, toutes les paroles étaient tristes ; le capitaine lui-même ne fumait pas sa pipe. C'était à qui vous verrait, à qui s'empresserait, à qui vous soignerait. Tout le monde pleurait.

— Tout le monde ! répéta Elim, et un éclair de joie illumina sa physionomie pâle.

— Oui, tout le monde, y compris vos braves paysans, y compris Louba Meinoff qui a passé quinze jours ici.

— Et Marie ? demanda Elim d'une voix tremblante.

— Ah 1 Marie ! répondit Ménars avec embarras.

— Ouil elle?...

— Eh bien I elle aussi.

— Vous me trompez, Ménars, Marie n'est pas venue...

— Je vous assure, mon ami...

— Voyons, reprit Elim en souriant tristement, pourquoi me faire ce mensonge, vous, la sincérité, la vérité même?

Ménars prit silencieusement les mains d'Elim, les

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pressa avec mélancolie, et pour toute réponse laissa tomber deux grosses larmes.

— Ne pleurez donc pas, mon ami, reprit Elim, je suis fort maintenant, et je savais bien que Marie n'était pas venue, qu'elle ne reviendrait pas. Ohl je l'ai aimée, je ne m'en défends pas ; mais je suis guéri, et vous pouvez, sans crainte, me parler d'elle.

— Au contraire ; n'en parlons plus jamais...

— Pourquoi?

— Parce qu'elle nous a tous trompés.

— Oh ! Ménars,ne soyez pas injuste. . .Marie n'a trompé personne, la pauvre enfant !... Est-ce donc sa faute si je l'ai aimée?..

— Certainement, c'est sa faute.

— Mais sa faute... sans le vouloir: tout le monde l'aime...

— Tout le monde la déteste, à commencer par moi...

— Vous oubliez les deux années de bonheur que je lui dois... et tout ce que, par amour d'elle, j'ai acquis de travail, d'application... Avec vous, mon bon Ménars, elle a été mon précepteur. . avec vous elle a fait mon cœur et mon esprit... Il ne faut pas être ingrat.

— Je sais tout cela... aussi bien que vous, mieux peut-être... Mais ce que je ne lui pardonne pas, c'est d'avoir pu vivre à votre porte, vous sachant mourant, sans avoir la pudeur d'entrer, sans éprouver le besoin de vous voir, de s'informer devons...

— Je l'avais insultée...

— Laissez-moi donc tranquille... est-ce que devant un lit de souffrance on n'oublie pas ces peccadilles-là?... Et puis, c'est une fable pour la justifier... est-ce que vous êtes capable d'insulter une femme !... Non, non, je

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sais ce que c'est, voyez-vous ?... chez Marie, il n y a pas de ça !

Et Ménars se frappa à l'endroit du cœur.

— D'ailleurs, continua-t-il, toutes les femmes sont les mêmes; c'est l'inconséquence en chair et en os, un quelque chose d'inexplicable qui renverse à plaisir toutes les idées reçues. Trompez-les, elles vous adorent; adorez-les, elles vous trompent. C'est toujours au rebours du sens commun qu'elles vont.. Moi qui vous parle, j'en ai aimé une dans ma vie... et c'est assez pour les connaître toutes!... Oh! les femmes, les femmes! voyez-vous? elles sont faites avec l'âme de Satan... On ne saurait trop apprendre à s'en bien méfier!...

Elim ne put s'empêcher de sourire en retrouvant à cinq minutes d'intervalle deux appréciations si complètement opposées, et le bon Ménars se réjouit intérieurement, car son apparente inconséquence n'avait peut-être pas d'autre but que de provoquer ce sourire.

Quoi qu'il en soit, en se rétablissant petit à petit, Elim assura qu'il n'aimait plus Marie, et alors, avec cette habileté qui est habituelle aux grands parents et aux amis, ce fut un concert de malédictions et d'épigrammes sur la pauvre fille.

En traînant dans la boue l'idole qu'il avait parée avec son cœur, on crut être infiniment agréable à Elim, et en cela on prouva qu'on le prenait tout bonnement pour un de ces hommes à petites vanités et à sentiments étroits qui font de l'amour une sotte question d'amour-propre, et s'estiment fort heureux quand la femme qui les a trompés est quelque peu bafouée et insultée...

— Pardonnez-leur, Marie! pensa Elim. Et ce fut à peine s'il opposa, à toutes ces accusations accumulées les

unes sur les autres, le souvenir des deux années de bonheur, d'émulation et d'assiduité qu'il devait à la coupable; car il s'était placé dans une fausse position, commune d'ailleurs à presque tous les hommes : il n'avait plus eu le courage d'avouer son amour, ou, pour mieux dire, il avait eu la faiblesse de le nier... ce qui l'empêchait de prendre trop chaleureusement la défense de Marie, et, au fond de son cœur, il la croyait innocente et pure de tout ce qu'on lui reprochait.

Avec du tact et de l'expérience, on apprécie ces positions difficiles et on évite de les approfondir, dans la crainte seule de les éclairer elles-mêmes ; on les laisse à leur incertitude, à leurs impressions vagues, et, si rien ne vient les émouvoir, leurs éléments de vie se neutralisant les uns par les autres, elles finissent par rentrer dans le néant.

La princesse, qui était femme de sens, avait bien compris tout cela, et ce n'est qu'avec une très-grande réserve, toujours, qu'elle eût parlé de Marie, si par malheur elle ne se fût brouillée sur ces entrefaites avec la baronne Ostroff, ce qui lui donna un peu d'amertume.

Quant à Ménars, il avait tiré de Marie tout le parti qu'il en pouvait tirer; elle lui avait aidé à faire d'Elim un élève docile et appliqué : c'était Tessentiel. Il se félicitait de l'événement qui était venu rompre fort à propos une chaîne désormais inutile, en laissant le beau rôle àElim; seulement, en homme d'esprit, il frappait Marie à armes courtoises, de façon à ne pas blesser du même coup son fidèle Amadis, de façon, surtout, à ne pas la rendre intéressante en faisant une victime, car il savait, par lui-même, qu'en pareilles circonstances il ne manquait pas de preux chevaliers prêts à rompre des

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lances, et à couronner de fleurs les victimes car il

savait aussi qu'Elim aimait encore, malgré ses protestations de n'aimer plus, ou plutôt à cause de ses protestations mêmes.

Quand réellement on n'aime pas, il est rare qu'on cherche à en convaincre. Il n'y a que les chevaliers d'industrie qui insistent beaucoup sur leur opulence imaginaire; les millionnaires sont toujours pauvres !

C'est donc par l'ironie fine sans méchanceté, le ridicule joyeux sans mauvais goût , que Ménars entreprit la campagne.

Peut-être, madame, trouvez-vous que Ménars joue un singulier rôle?... Je suis un peu de votre avis, mais je suis indulgent pour ceux qui aiment beaucoup, et Ménars avait voué un tel culte à son élève, il lui portait si bien l'affection qu'il aurait donnée à son enfant, s'il en eût eu un de Marie de Chateauleu, que son égoïsme me paraît chose excusable, sinon sublime. Et puis Ménars tenait à se punir personnellement d'avoir un instant aimé cette petite Marie... cette vagabonde, comme disait le capitaine dans son style pittoresque, et il croyait de son honneur de devoir, en expiation, la sacrifier impitoyablement à Elim.

La princesse et Ménars exceptés, la grosse cavalerie des amis et des grands parents fit donc une charge à fond de train dans le camp de l'ennemi en déroute.

— Elle n'était pas jolie, fit un vieux marquis qui vingt fois s'était extasié sur la beauté de Marie.

— A peine de la fraîcheur...

— Point de grâce...

— Et quelle pédanterie !

— Quelle afféterie !...

116 LE KOMAN

— Un grand pied, je crois...

— Une main longue et sèche.

— Un air raide et guindé, com:ne si elle eût avalé une barre de cabestan, ajouta le capitaine.

— Pour moi ! fit Louba en minaudant, car Louba était quelquefois aussi du cercle de la princesse, je pardonnerais volontiers à mademoiselle Marie tout ce que vous lui reprochez, car, enfin, il n'est pas donné à tout le monde d'être jolie, d'avoir un petit pied et une main blanche; mais ce que je ne puis pas lui pardonner, c'est son manque de cœur.

— Gomme c'est bien là toute la jeune fille, simple et aimante ! fit le capitaine en se penchant à l'oreille d'Elim.

Elim se contenta, à part lui, de lever un peu les épaules.

. — Le fait est que c'est .:ans exemple.

— Avoir été reçue pendant deux années en véritable fille de la maison...

— Y avoir commandé, régné...

— Et puis, quand ce pauvre Elim tombe malade à mourir, refuser de venir le voir... devenir le veiller...

— Oh! me veiller, capitaine ! hasarda Elim, ce n'est pas trop un ouvrage de jeune fille, il faut en convenir.

— N'importe, mon cher! on fait preuve de bonne volonté et on ne répond pas sèchement : J'en suis bien fâchée; si monsieur Elim est malade, il se rétablira!

— Certainement! ajouta quelqu'un, c'est surtout quand on doit tout aux gens qu'on devrait se montrer reconnaissant.

— Mais bah!... qu'est-ce que c'est que cette petite Marie?...

d'un prince russe 117

— Une aventurière...

— Une fille de rien, qui n'a pas un rouble-argent...

— Dont on ne connaît pas même le père.

— Qui n'en a pas peut-être! fit! judicieusement le capitaine.

— Ohl.. ohl.. répliqua Ménars, c'est aller un peu loin, je crois... on est toujours l'enfant de quelqu'un, mesdames...

— C'est juste ! avoua le capitaine, je n'y avais pas songé...

— Et la vertu de cette belle ingénuité?... qu'en pensez-voVis, marquis?...

— Mais je pense... qu'il n'en faut rien penser de bon...

— Cependant, comme on s'efforçait de faire la petite fille!.. .

— O/i jouait au volant!..

— A la main chaude...

— On montait à cheval à califourchon... !

— On découpait des poupées pour faire des ombres chinoises...

— On s'amusait d'une mouche qui vole...

— D'un papillon...

— On rougissait quand, dans une romance, il fallait dire : Je t'aime...

— Et on avait des amants ! . . .

— Des amants, grand Dieu! se récria-t-on de tous côtés.

— Quel scandale!...

— Quelle immoralité!...

— Au moins, si c'était une femme mariée!., fit malicieusement Ménars en clignant de l'œil, et en s'adressant

il8 LE ROMAN

à quelques-unes des dames du cercle, passe encore... mais une jeune fille, libre, indépendante, qui ne doit compte qu'à elle-même et à Dieu de sa conduite?... Ahl c'est affreux!...

Les maris devinrent sérieux comme par enchantement et prirent une mine allongée qui amusa infiniment le vieux notaire.

— Et puis, reprit-il, est-il bien prouvé que Marie ait réellement des amants?

Car, je l'ai dit, Ménars était l'homme des moyens honnêtes ; il combattait Marie avec les armes qu'il croyait tenir de son expérience, de ses études sur elle... mais jamais avec la médisance ou la calomnie; cela lui paraissait odieux ou bêtel...

— Si elle n'a pas des amants, fit une voix, elle a du moins un amant...

— Et quand on en a w/^, renchérit le capitaine avec cette logique et cet à-propos qui ne l'abandonnaient jamais, on doit en b,yo\v plusieurs,.,

— Oui... oui... ricana Ménars en paraphrasant certaine saillie de Robert-Macaire, cette malle doit être à nous...

— On rit, et la conversation en resta là... pour recommencer le lendemain avec ou sans variantes. De tout ceci, il résultait, pour le passé, qu'Elim avait aimé une jeune fille laide, stupide, ennuyeuse, prétentieuse et grognon, une sorte de crétin en jupon, un singe femelle, quelque chose au-dessous de la famille des crustacés... ce qui était bien flatteur assurément et ressemblait quelque peu aux gracieusetés de l'âne de la fable... Et il arriva, dans l'avenir, par une réaction essentiellement naturelle.

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qu'EUm se reprit à aimer de plus belle la pauvre créature accusée sans cesse et sans défense !

Dépasser le but n'est pas Tatteindre.

Donc Elim ne fit que se raffermir chaque jour un peu plus dans un amour qu'il eût sans doute fini par oublier...

— Oublier?...

Vous vous récriez, mesdames, et vous avez raison, car vous êtes bien persuasives, et vous donnez bien envie de vous croire, lorsque dans un amoureux baiser vous murmurez :

— Oublier n'est pas possible ! . . .

Et cependant six mois après... Mais, mon Dieu I si la terre est ronde, n'est-ce pas pour tourner?. ..

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