‹ Le roman d'un Prince RusseChapitre 15 sur 30 · CE QUI ARRIVA · texte numérisé non relu

CE QUI ARRIVA

Ce qui arriva ?...

Assurément, madame, vous le savez beaucoup mieux que moi, et n'était la tâche que je me suis imposée de vous raconter cette histoire simplement vraie, je passerais sous silence ce chapitre de la vie commune.

Ce qui arriva?

Mais, entre nous, cela ne vous est-il jamais arrivé?

N'avez-vous jamais passé de journée, tapie derrière une jalousie baissée, épiant le passage d'un être aimé? Sur le sourire d'une lèvre ou sur la pâleur momentanée d'un front, n'avez-vous jamais rêvé toute une nuit, heureuse ou désolée? N'avez- vous jamais souhaité, ne fût-ce qu'une seconde, la puissance de Satan, de deviner à son gré la pensée d'une âme? Et puis, ensuite , n'avez-vous pas béni cette ignorance, cette incertitude, ce doute, à la fois cruels et doux, qui énervent et brisent la vie, mais qui font battre le cœur comme pas une seule autre douleur, comme pas une seule autre joie de ce monde?

Aujourd'hui que vous êtes devenue pieuse, madame, et que vous avez votre place marquée à l'église, entre le banc de la fabrique et celui des sœurs... souvenez-vous un peu et répondez.,, aussi bas que vous le voudrez, afin que Dieu seul et moi puissions entendre... mais afin aussi que je sache que vous êtes franche...

Car c'est là l'éternel reproche qu'on fait à votre sexe, madame, le manque de franchise ! Et je veux au moins prouver une fois au lecteur que c'est un reproche mal fondé.

Eh bien!... puisque vous vous souvenez et que vous y mettez tant de conscience, je vous dirai que ce qui arriva à Elim est précisément ce qui vous est arrivé; ce qui est arrivé à madame votre mère, à M. votre oncle, ce qui m'est arrivé à moi et au fils de ma portière, ce qui arrivera à tout le monde, ce qui seul est de toute éternité : — l'amour I...

Oui, l'amour... non plus celui de l'enfant, non plus le rêve, non plus l'innocente poésie qui imprègne doucement l'àme, ainsi que la rosée du matin imprègne parfois les fleurs... mais cet amour qui vibre en même temps dans

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notre cœur, dans notre tête et dans nos flancs, qui nous rend bons ou mauvais, selon les circonstances, et qui nous fait le premier esclave d'une femme, qui dompte notre propre volonté et la fait s'incliner servilement devant nos désirs les plus forts, qui nous donne un maître que nous tramons en nous, que nous détestons... mais auquel nous ne savons pas désobéir...

Elim cacha son secret et le cacha bien, mais il aima avec rage. Cette flamme, longtemps contenue, puis ensevelie sous des cendres, se réveilla plus ardente que jamais, plus terrible, et les injures que l'on souffla maladroitement sur elle, loin de l'éteindre, ne firent que l'irriter...

— Hélas I pensait-il amèrement, ainsi est fait le monde: il faut toujours qu'il dénigre ce qu'il ne comprend pas... Si Marie m'eût aimé, il l'eût accusée d'arrière-pensée et d'ambition; si elle se fût donnée, il lui eût jeté la pierre d'infamie; si elle eût résisté, il l'eût appelée coquette et il eût peut-être ajouté tout bas : Elle veut se vendre le plus cher possible... Mais elle ne m'aime pas, et, comme il faut que le monde ait son coin où mordre, il dit : Elle n'a pas de cœur... .

. Ehl que faut-il donc être, ou faire, pour échapper au blâme de ce monde toujours mécontent et toujours triste? Faut-il être ridicule et niais comme le marquis de Rezinski ou ignorant et vaniteux comme le capitaine Orlaff? Faut-il avoir l'afféterie de Louba Meinoff ou le tour blond de la comtesse Arva?Non, non... car de ceuxlà il s'en moque, ce sont les bêtes de somme de ses quolibets les plus vulgaires ; il s'en amuse, sans esprit, sans frais et sans efforts, uniquement parce qu'ils sont amusants, les pauvres bouffons I Ce qu'il faut, c'est être au-

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dessus de lui, le dominer, être le plus fort, être le loup de la fable et non Pagneau... Eh bien, pardieul nous verrons, monsieur le monde, lequel de nous deux déjouera Tautre, et je vous préviens que, s'il vous prend quelque peu fantaisie de faire le loup avec moi, vous trouverez pour vous répondre un rude dogue à la place d'une brebis tremblante!

Comme on voit, Elim s'exaltait tout seul, ce dont pourtant il n'avait pas trop besoin. L'un des premiers points qu'il commença à régler avec sa mère fut qu'il n'épouserait pas Louba Meinoff: il lui trouva toutes sortes de défauts et se dédommagea amplement sur elle de tout le mal qu'on avait dit de Marie. Puis, il arrangea sa vie comme s'il avait été parfaitement décidé à ne jamais retourner à Pétersbourg et à mourir vieux garçon, entre deux odes d'Horace. Il prétexta un amour subit du travail, une soif inextinguible de science, et on le laissa tranquille.

Je dois déclarer qu'il en profita pour faire autre chose que des rêves. Il lut avec passion tous nos auteurs, et aussi Shakespeare et Byron, et aussi le Dante; si bien qu'un jour son âme, endormie dans la pourpre d'un songe amoureux, se réveilla dans la robe de lin d'un poëte.

Et en même temps qu'il devint poëte, il devint musicien. — Fut-ce l'amour qui accomplit ce double miracle? Je ne sais trop, mais je serais assez tenté de le croire, car le dieu malin^ — pour me servir de l'expression consacrée, — n'en est pas à son premier tour, en ce genre.

C'était par une de ces belles soirées où le ciel bleu, étoile d'argent, semble le manteau royal de Dieu ; la brise arrivait par bouffées embaumées, assez fraîche pour cal-

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Tïier un front embrasé, trop douce pour courber même les rameaux des arbres. Il y avait dans les feuilles quelques alouettes qui chantaient encore, au loin quelques cloches de village qui tintaient, et par-dessus tout cela le murmure de l'amour d'Elim.

Notre pauvre amoureux se remit à sa petite fenêtre, si longtemps abandonnée, et contempla avec mélancolie ces carreaux tapissés de fleurs derrière lesquels Marie lui avait souri si souvent. Une fois, il lui avait semblé voir un peu de tendresse dans ces sourires; une autre fois, il avait espéré je ne sais quel bonheur impossible; et toujours il avait contemplé avec ivresse ce frais visage épanoui au milieu des fleurs, et fleur lui-même.

Le soir est l'heure des souvenirs, et tous ceux du passé vinrent assaillir Elim; il se rappela sa première impression le jour où Marie lui apparut pour la première fois; il se rappela cette première et enivrante vibration du cœur qui s'éveille, ce premier cri de l'amour, que nulle voix de l'âme ne redit ainsi plus tard; il se rappela toutes ces heures charmantes et heureuses écoulées en doux entretiens, et il devint plus triste encore, car, hélas! tout était bien changé!

Marie ne se remettait plus à sa fenêtre, ou, si elle y apparaissait un instant, c'était pour s'en éloigner dès qu'elle pensait être vue. Et pourtant, entraîné par le charme de sa douloureuse rêverie, que n'eût pas donné Elim pour voir passer Marie comme une ombre, comme un fantôme de cette Marie d'autrefois, derrière ce pauvre petit rideau blanc!

Use plaça machinalement à son piano, ouvert à côté de sa fenêtre, et machinalement aussi, ses doigts effleurèrent le clavier. D'abord ce ne furent que quelques notes

sans suite, prises au hasard, ici ou là, mais plaintives

Puis, tout à coup, son âme glissa dans ses doigts, et il se prit à jouer d'une façon tour à tour lugubre et passionnée, louchante et désolée, un motif d'une mélancolie amoureuse et fatale, qui n'est gravé nulle part, que je n'ai jamais entendu murmurer que par lui, mais que je voudrais pouvoir vous redire, madame, si j'avais la voix d'Elim, car il était une larme éloquente, tombée d'une eau pure.

Tout en laissant ses doigts courir sur le clavier, Elim chanta et accompagna, au hasard, la poésie de sa mélodie de quelques bribes de prose riinée :

— Te voir, c'est respirer et vivre...

Sous trop de bonheur je ployais, J'étais le captif qu'on délivre, J'étais ébloui, j'étais ivre.

Dans mon amour je me noyais, Lorsque je te voyais!

Ne plus te voir, c'est ne pas être.

Pitié pour moi, pauvre insensé!

Une ombre froide me pénètre.

Je me meurs, je suis mort peut-être...

De me plaindre je cesserai, Quand je te reverrai !

Marie n'entendit pas sans doute la prière d'Elim, car elle ne parut pas; mais seulement, à ce vers :

Je me meurs, je suis mort peut-être...

un frémissement rapide agita le rideau de la fenêlre déserte...

Elim pensa que c'était le vent... peut-être n'était-ce que le vent en effet.

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Il arrive ainsi en amour un moment suprême où un peu de sympathie seulement de la part de l'être aimé semblerait un bonheur si grand, si immense, si impossible à porter, qu'on préfère ne pas y croire.

— Ce serait trop beau, — se dit-on, — cela ne peut arriver qu'en rêve... Et cependant nous savons tous, que le rêve une fois réalisé, nous souhaitons plus encore... et toujours ainsi, en augmentant, jusqu'au lendemain fatal, où nous souhaiterions volontiers de n'avoir jamais rien souhaité.

Elim en était aux premiers échelons de l'échelle, et il ne songeait pas même à conquérir l'amour de Marie... Mais ce qu'il voulait, c'était la voir, c'était passer par les mêmes sentiers qu'elle, respirer après elle, l'air que sa chevelure avait parfumé... et puis souffrir de toutes ces émotions diverses, le plus qu'il lui serait possible...

Au fond, il espérait une chose toutefois, une seule... c'est qu'il rencontrerait un jour Marie et qu'elle lui dirait ce qu'elle n'avait voulu confier à personne : pourquoi elle avait ainsi abandonné tout à coup la maison de la princesse.

' — Elle me dira, pensait-il, qu'elle ne pouvait plus accepter d'être encore ma sœur après avoir compris que je l'aimais... d'amour, après surtout que je lui avais eu retiré ce doux titre de sœur qui aurait dû me suffire toujours... Et si je plie un genou devant elle, si je courbe mon front sous son regard, en lui demandant comment mon amour a pu me faire une ennemie du lendemain, de ma sœur de la veille, elle me répondra, qu'un amour, qu'on ne partage pas, est un boulet odieux qu'on traîne après soi, et qu'il vaut mieux fuir cette galère... et elle aura raison... et elle ajoutera qu'elle aime de son côté,

que son cœur est donné à tout jamais, et que ce que j'éprouve d'ardeurs insatiables, de tressaillements incessants, d'émotions brûlantes... elle le ressent également... pour un autre!...

Là-dessus, Elim laissait son cœur se tordre de douleur, comme un jeune aiglon sous les replis glacés d'un serpent, et trouvait un charme étrange à savourer cette agonie. C'est à plaisir qu'il faisait Marie cruelle et sans pitié pour lui... Il eût voulu pouvoir la trouver odieuse... afin de meurtrir un peu plus sa pauvre âme et de ne porter en lui que des lambeaux saignants.

Tout en songeant ainsi, le long d'un sentier étroit et bordé de jeunes haies, Elim crut une fois entendre une voix chanter; il écouta, et cette voix, qui tout d'abord le lit tressaillir, murmura :

Une ombre froide me pénètre,

Je me meurs, je suis mort peut-être...

Elim secoua sa chevelure, passa une main sur son front et se dit :

— Bon I je prends la propre voix de mon cœur pour la voix dé Marie... je deviens un peu fou, je crois.

Et, tout en disant cela, il leva les yeux... et, au bout du sentier, il aperçut Marie, immobile, irrésolue, ne sachant trop si elle devait continuer son chemin ou rétrograder...

Le sentier était fort étroit, et deux amoureux seuls eussent pu y passer à l'aise...

Elim lui-même se sentit pris d'un éblouissement et d'un tremblement nerveux; il n'eut plus la conscience de ce qu'il faisait... il détourna seulement la tête, ainsi

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qu'on fait quand un rayon de soleil vous darde à Timproviste, et il retourna brusquement sur ses pas.

Elim connaissait-il cet axiome : — « Suivez une femme, elle fuit; fuyez-la, elle suit?.,, j> Je l'ignore, mais ce que je sais bien, c'est que Marie ne suivit pas.

Quand Elim se sentit le courage de regarder en arrière, il retrouva le sentier désert. Alors il s'arrêta et se repentit de sa lâcheté. x\près l'avoir si longtemps désirée,

'il Venait de laisser échapper une occasion, la seule peutêtre, de revoir Marie, et notez que si la jeune fille était sortie une seconde fois de derrière l'un des massifs d'arbres qui bordaient le chemin, il eût recommencé de même... car, en amour, vouloir et pouvoir soni deux choses bien distinctes.

Mais Marie, elle, était bien retournée pour tout de bon sur ses pas, et elle ne réapparut pas. Elim se mit alors à suivre sa trace avec une désolante persévérance; arrivé à l'endroit où elle s'était arrêtée, il reconnut l'empreinte de son pied, .et, ne riez pas, madame, il s'agenouilla, pleura et baisa cette empreinte encore chaude.

lia aussi il trouva à terre quelques fleurs à demi effeuillées et il les baisa encore, puis il les emporta comme un trésor, car il pensa qu'elles avaient appartenu à Marie, que sa main les avait cueillies et son cœur

' réchauffées...

Peut-être n'était-ce bien que la brise du soir qui les avait détachées de leurs rameaux tremblants et jetées là par hasard... Qu'importe? la foi ne sauve-t-elle pas

: l'amour?

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