LE REVE
Elim n'avait aucun droit sur Marie... et il était jaloux.'
Jaloux!... Savez-vous, madame, tout ce que ce mot affreux révèle de tourments horribles et de tortures dévorantes?... Etre jaloux d'une femme qui vous appartient et qui vous a dit : — Je vous aime, ou Je t'aime I . . . cela est simplement bête... Mais être jaloux d'une femme qui n'est pas à vous, qui vous échappe, qui en aime un autre au grandjour, innocemment... c'est un supplice infernal auprès duquel celui de Tantale n'était qu'une agréable espièglerie... Et vous n'ignorez cependant pas, madame, que cette espièglerie, qui fit quelque bruit jadis, fut trouvée d'un assez joli raffiné.
Elim devint donc jaloux... et de qui?... D'une ombre, d'un fantôme... de ses pensées 1
Cette malencontreuse phrase, jetée par je ne sais quelle bouche stupide :
— Marie a un amant ! tournait dans son cerveau, comme un tigre dans sa cage, etenfonçait chaque fois ses griffes aiguës dans lemeilleur de son âme.
C'était quelque chose de semblable à une fausse note tintant éternellement à l'oreille de son cœur; c'était celte
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goutte d'eau tombant toujours à la même place et finissant par creuser un abîme...
Si Tamour n'est qu'un principe morbide, la jalousie, elle, est une véritable maladie... et, tôt ou lard, elle dégénère en folie...
Dans l'espèce des jaloux, on compte les fous-furieux et les îouS'bêtes
Mon Dieu! madame, je vous demande pardon de me servir aussi souvent de cette expression; mais elle est d'une vérité telle qu'on ne la trouve dans aucune autre langue, la parole ayant été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée ; d'ailleurs, elle est fille du siècle et peint merveilleusement notre temps.
Il y a deux espèces de jaloux, avais-je l'honneur de vous dire, les fous-furieux et les îous-bêtes. Les premiers devraient être envoyés à Gharenton, et ce serait leur épargner souvent d'avoir à poser plus tard sur les bancs de la cour d'assises ; les seconds continuent à vivre parmi nous, comme si de rien n'était, pour la plus grande joie de quelques vieilles marquises et de quelques roués aimables , passés à l'état de fossiles.
C'est à cette seconde catégorie qu'EIim eût infailliblement fini d'appartenir : la catégorie des honnêtes gens, du reste, si les événements n'en avaient décidé autrement.
Elim avait remarqué depuis plus d'un grand mois que chaque soir, vers la tombée de la nuit, une petite yole portant un pavillon noir, et dirigée par un pilote habile, s'amarrait sur le bord du fleuve, à peu près en face de la demeure de Marie, et là, attendait 1^ nuit clo3e.
Vers les neuf heures, c'est-à-dire lorsque tout était silencieux et muet dans le hameau, lorsque la plage était déserte et que nul enfant ne jouait plus sur la porte, un homme vêtu d'un manteau traînant, muni d'une lanterne sourde, descendait de la yole, et se dirigeait avec précaution vers l'habitation de Marie.
Certes, pour un esprit romanesque, il y eût eu dans cette seule circonstance, matière à bien des commentaires, à bien des suppositions extravagantes; mais pour un amoureux, il faut le reconnaître, il y avait prétexte à jalousie, d'autant plus que le mystérieux visiteur nocturne ne ressortait jamais guère de chez Marie que deux ou trois heures après y être entré.
En conséquence, Elim résolut de savoir à quoi s'en eni r, ou du moins, d'épier l'inconnu au manteau sombre.
Précisément, ce soir-là, il tombait une petite pluie fine et serrée, et Tobscurité était si profonde que le diable aurait marché sur sa queue, si tant est que la queue du diable ne soit pas encore munie de Tœil lumineux promis par Fourier, même au plus humble des mortels, ce qui n'est guère présumable.
Le jour était donc mal choisi pour faire le guet, mais Elim n'y songea pas vraiment, et, si la brise était un peu froide, sa tête et son cœur n'en brûlaient pas moins.
Il y avait environ une heure qu'il attendait, caché derrière un pan de muraille, appuyé contre une pierre humide, lorsque tout à coup une forme se dessina dans la nuit et glissa rapidement devant lui. 11 sepencha en avant, et, avec cet instinct que donne la haine aussi bien que l'amour, il comprit que c'était là l'homme qu'il attendait.
Il le suivit et allait l'arrêter pour lui demander enfin
rexplication qu'il souhaitait depuis longtemps, et le provoquer si cette explicatiou lui était refusée, lorsque Tombre de l'inconnu, toute mal dessinée qu'elle était, lui sembla prendre des proportions gigantesques, et lorsqu'un cri mal étouffé arriva jusqu'à lui.
— Je me meurs I murmura faiblement une voix dont l'accent le fit tressaillir.
L'homme de la yole au pavillon noir voulut hâter le pas, mais une main vigoureuse et ferme se posa sur son épaule.
— Pas si vite, monsieur! dit Elim avec autorité, ou vous feriez croire que vous venez de commettre quelque méchante action I
L'inconnu ne répondit pas, mais une lame brillante étincela dans l'obscurité comme un reflet d'argent.
— Ohl ohl reprit Elim ironiquement, voilà qui est grossièrement agir.
Et, désarmant sans effort le bras levé sur lui, il ajouta :
— Vous n'êtes pas gentilhomme, monsieur! ou, si vous l'êtes, vous n'êtes qu'un gentilhomme de grands chemins.
,^^^ L'inconnu voulut se débattre, mais Elim était fort et vigoureux; de plus, il avait la fièvre, et, n'en déplaise à la poésie, je crois qu'en ce moment il eût pu terrasser un jeune taureau.
En se dérangeant, le manteau de l'inconnu laissa apercevoir un corps inerte et frêle plié en deux, le corps ,d'une femme bâillonnée I
— Marie I s'écria Elim avec un instinct que cette fois il tenait bien de l'amour.
C'était Marie en effet, Marie évanouie, froide, à demi morte.
Avec la promptitude de Téclair, Elim la saisit dans ses bras, l'enleva, et, heureux de son cher fardeau, gagna en courant l'avenue conduisant à l'ermitage de la princesse, sans plus s'inquiéter de l'inconnu, qui, lui, regagna en toute hâte son embarcation et s'éloigna à force de rames. Mais, au moment où il atteignait le perron, l'air plus vif frappant directement le visage de Marie, elle revint à elle et ouvrit languissamment ses deux beaux yeux, qui projetèrent un éclat lumineux pareil à celui de deux étoiles.
— Ne craignez rien, fit Elim en se penchant vers elle, c'est moi !
Et elle, en sentant cette haleine jeune et chaude audessus de son front, elle tressaillit de tout son corps, et, de ses mains mignonnes et fines, écartant doucement celles d'Elim, elle glissa entre ses bras comme un farfadet et s'enfuit en lui laissant cette seule parole d'adieu :
— Vous m'avez sauvée... merci I
Tout cela se passa si rapidement qu'Elim n'çn put croire ni ses yeux, ni les battements de son cœur, ni ses bras encore étendus vers le sentier qu'avait pris Marie.
— Bon! dit-il, j'ai fait un rêve... ce n'était qu'un fantôme de la nuit.
Et là-dessus il rentra triste et malheureux, convaincu que la femme enlevée et l'homme au manteau brun n'étaient en effet qu'une vision.
■ — J'ai été le jouet d'une hallucination, ajouta-t-il en se tâtantla tête. Mais qu'importe? le songe était-il moins riant pour n'être qu'un songe, et n'est-ce pas une véritable ivresse que j'ai éprouvée en rêvant que je serrais Marie sur mon cœur? Ahl il n'y a qu'un seul bonheur possible ici-bas, c'est de rêver qu'on est heureux.
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Et, tout en devisant ainsi, Elim avait gagné le coin de son feu et son grand fauteuil vert à clous dorés.
— Il y a des gens, pensa-t-il encore, qui rient des rêveurs;... les insensés qui n'aiment pas les songes !... les sotsi... absolument comme si le songe n'était pas l'ivresse honnête de tout ce qui pense, souffre, espère ou aime un peu. N'est-ce pas en songe que l'ouvrier laborieux se voit un vieillard heureux, tranquille et entouré d'attentions tendres? N'est-ce pas en songe que le poète, mourant au fond d'un hôpital, aperçoit le rideau se lever sur l'œuvre chérie de sa pensée? N'est-ce pas en songe ^ qu'on a des amis sincères et une maîtresse fidèle?...
Elim s'arrêta, car le pique-feu lui échappa des mains; ses yeux se fermèrent insensiblement, sa tête retomba en arrière sur le coussin de son fauteuil, et il s'endormit.
Oui, madame, il s'endormit, le bel amoureux, ni plus ni moins qu'un honnête épicier après sa partie de loto, ni plus ni moins que votre portier à côté de son poêle rouge, la main étendue vers son cordon. C'est peut-être humiliant pour l'amour, mais que puis-je y faire? c'est comme cela
Le rideau était baissé, la lampe allumée; et, assise devant une petite table de bois blanc, Marie brodait.
Assurément, elle apportait une grande attention au travail qu'elle achevait, car elle ne levait pas les yeux d'une seconde.
De temps à autre seulement, en remplaçant une aiguille fatiguée, elle jetait à la dérobée un demi-regard
sur l'esquisse au crayon d'un portrait de jeune homme...
Elle soupirait, puis elle continuait son ouvrage avec ardeur.
Unehorloge éloignée, dont le vent apporta les sons mourants, tinta trois heures.
— Marie I fit la baronne, qui couchait dans une pièce voisine dont la porte était entre-bâillée, il est tard, bien tard, mon enfant,., il est temps de te reposer...
— Dormez, bonne tante, dormez... répondit Marie en affectant de sourire pour cacher l'altération de sa voix... Je ne suis pas fatiguée... D'ailleurs, Notre-Dame deKasan n'a pas encore tinté minuit, et vous savez que je ne me couche jamais qu'avec le jour qui finit.
— La cloche n'a tinté que trois coups, Marie, je les ai comptés.
— Bon ! ma tante, vous dormiez à demi, et le vent aura emporté le reste.
— Mais il fait froid, petite; cela, je ne l'ai pas rêvé. Tu te rendras malade en veillant ainsi avec le froid.
— Malade, répéta Marie avec une mélancolie involontaire; non, non, ma tante, et quant au froid, vous l'avez rêvé comme le reste... il fait chaud, au contraire, très-chaud.
Et, se levant doucement, elle gagna sur la pointe des pieds la chambre de sa tante, se défit d'une maigre petite pelisse sous laquelle elle grelottait et l'étendit sur le lit de la baronne : revenue à sa place, elle considéra un instant en silence l'esquisse posée sous sa lampe.
— Que vous êtes beau, mon amour! murmura-t-elle. Et elle s'agenouilla pieusement devant ces traits qui
semblaient lui sourire, devant cette bouche qui semblait lui parler. Puis elle se releva radieuse et consolée.
— Qui donc aime-t-elle ainsi? se demanda Elim avec
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amertume; quel est-il donc ce demi-dieu pour lequel elle apprend à mentir, pour lequel elle trompe la tendresse de sa tante, une tendresse de vingt ans ? pour lequel elle ne compte ni les heures de la nuit, ni le vent humide de l'automne?... Quel est-il? quel est-il? Et quel est aussi ce travail important auquel elle semble mettre toute son âme, toute sa vie ?
Il regarda, mais il ne put distinguer ni le travail de Marie, ni le portrait devant lequel elle s'était agenouillée ; une sorte de voile les lui cachait l'un et Tautre. Seulement il savait que Marie brodait ; mais que brodaitelle? Peut-être un voile de mariée, peut-être une guimpe de chanoinesse, peut-être un jabot diplomatique. Elim préféra penser que c'était un mouchoir, un mouchoir pour lebien-aimé...
— Quelque faquin, se dit-il, qui a des éperons et un habit brodé, dont elle se sera éprise ; car ces petites filles sont toutes les mêmes. Un hobereau sans armes auquel elle compose un blason, et que, d'un trait d'aiguille, elle couronne duc ou prince pour faire pièce à l'empereur. Un Faublas de province qui demain perdra chez une danseuse le mouchoir armorié avec tant d'amour... et cela, uniquement pour faire croire qu'il le tient de quelque grande dame de la cour. Pauvre Marie!...
Et tout en disant :
— Pauvre Marie !...
il pensait :
— Pauvre Elim !...
Cependant le coq chanta trois fois et le jour trouva encore Marie assise à sa petite table.
En ce moment, Elim eut la curiosité de regarder dans cette chambre de jeune fille, si obscure et si triste quel-
ques heures auparavant. Il s'imagina que tout devait y être riant et frais, que tout y devait parler d'amour; car il n'avait jamais vu la chambre de Marie.
— Ce doit être un vrai nid de gaze et de fleurs ! se dit-il; Marie a tant de goût, elle a l'esprit si rempli de poésie I... je suis sûr que tout est arrangé là comme par la main d'une fée !
Marie éteignit sa lampe au capuchon huileux et sombre et tira le grand rideau vert qui pendait à la fenêtre.
C'étaient quatre murs blancs, nus et crevassés; dans un coin, par terre, il y avait une mauvaise natte sur laquelle était posée une couchette veuve de son bois de lit; plus loin, une armoire branlante, une étagère suspendue à deux clous par une corde usée et contenant quelques livres affectionnés ; deux chaises de paille, un poêle transformé en chiffonnière, — ce qui attestait qu'il était rarement chauffé, — et puis enfin, près de la fenêtre une tableàtrois pieds, celleoùtravaillaitMarie.C'étaittout!...
Elim se sentit froid au cœur, il avait bien toujours su que Marie était pauvre, mais il ne s'était jamais imaginé que la pauvreté pût être quelque chose d'aussi affreux, d'aussi triste que cela. Lui, habitué au confort, au faste, au futile de la vie princière, il s'émut en se rappelant que Marie avait porté si longtemps cette plaie douloureuse sans se plaindre, sans être un jour plus pensive et moins bonne qu'un autre, tandis que lui avait souvent eu des accès d'humeur et d'ennui à propos d'un pantalon manqué et d'un dîner mal servi.
— Pauvre et admirable enfant I murmura-t-il, combien tu étais vraiment grande et forte... et comme je comprends bien maintenant que tu n'aies pas pu m'aimer... moi si faible, si peu digne de toi !
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Et dès cet instant, Elim oublia son amour méconnu, sa jalousie folle ; il ne songea plus qu'à Marie, plus qu'à elle et à elle seule.
Car Elim avait une belle âme, une de ces âmes nobles, pures et tendres, comme on en trouve encore dans les hautes régions, et dont le plus grand malheur, le seul, est de ne pas savoir...
Elim se prit donc à pleurer, et, tandis qu'il pleurait, on frappa à la porte de Marie.
Elle devint pâle comme une morte, et, se levant avec effort, elle alla en trébuchant tirer le verrou ; puis, revenue à sa place, elle retomba d'une seule pièce sur sa chaise boiteuse.
Un homme entra lentement. C'était l'homme au manteau brun, l'homme que connaissait Elim.
Il avait environ quarante ans, une barbe rousse, un œil fauve, et je ne sais quoi de dur et de bestial dans toute la physionomie.