REVE ET REALITE
Quiconque n'eût pas aimé Marie eût du moins pris pitié d'elle en la voyant si pâle, si tremblante, si émue; il y avait dans son air, dans toute sa personne, quelque
chose de si profondément malheureux et de si tristement résigné cependant, que cela attirait les larmes...
Elim, lui, essuya les siennes comme lorsque la fièvre vous dévore et qu'on ne peut plus pleurer, car il avait compris que tout, misère et douleur, venait de cet homme, et la colère lui montait à la gorge.
— Bien, bien, monsieur! pensa-t-il, veuille votre mauvaise étoile que vous soyez bien cruel envers ma pauvre Marie. . . car je vous jure, par Tautorité de mon nom et par la puissance démon titre, que je serai sans pitié pour vous, et que vous paierez de mille larmes chaque larme que vous ferez verser à Marie... ou bien, si le hasard veut que vous soyez de race noble... ce que je ne crois guère... et que nous nous trouvions, une épée à la main, en face Tun de l'autre, je vous appliquerai si bien, sur la joue, un soufflet d'infamie, que vous en porterez la trace sanglante toute votre vie...
Mais l'homme au manteau brun n'entendait pas ce que pensait Elim, et il prenait ses plus beaux airs de chattigre; on voyait qu'il considérait Marie comme une proie lui appartenant bien, qu'aucune puissance ne pouvait lui ravir...
— C'est aujourd'hui le 5 décembre I murmura-t-il enfin lentement, en s'accoudant en face de Marie.
— Je le sais... répondit-elle en baissant les yeux, sans doute pour ne le pas voir...
— Et huit heures sont sonnées à Notre-Dame de Kasan...
— Je le sais aussi...
— Alors, vous avez là les cinq mille roubles?... Marie courba la tête.
d'Ux\ prince russe 139
— Je vois que vous les avez! reprit l'inconnu avec un sourire cruel.
— Non!... vous savez bien que je ne les ai pas?... fitelle.
L'inconnu respira plus librement, comme s'il eût craint un instant qu'elle les eût, puis il ajouta :
— Ah!... vous ne les avez pas?... Gomment! à votre âge, belle à rendre un pope amoureux, pas un petit amant qui puisse vous avancer cette peccadille?...
— Je n'ai pas d'amant, monsieur Samuel Brakam, dit Marie avec une chasteté si simple qu'un doute même eût été une offense lâche.
— Allons donc ! pas d'amant. . . ce serait par trop sot. . . Vous en avez, ma mignonne, mais seulement ce sont de pauvres hères, sans sou ni maille... comme vous... ou bien quelques-uns de ces freluquets à bottes molles qui s'imaginent qu'on doit les aimer pour leur belle mine, et que laisser une femme mourir de faim, c'est lui fournir le moyen de donner une preuve éclatante de tendresse. On met dans les gazettes : « Morte d'amour! » Et les bonnes gens croient ça... comme si personne était jamais mofjt d'amour...
. — Vous avez raison! fit Marie en portant douloureusement une main à sa poitrine, on ne meurt pas d'amour. . .
— Parbleu! oui, j'ai raison... J'avais raison aussi le jour où je vous prédisais un 5 décembre...
— Ah! monsieur Samuel, vous êtes cruel à plaisir...
— Pourquoi donc?... parce que je calcule juste?... Marie joignit les mains ,et regarda le petit portrait au
crayon, comme pour lui demander une inspiration ou du courage...
— Que voulez-vous? reprit le juif Samuel, car Samuel
était un juif polonais, c'est-à-dire un juif de la pire espèce,... j'ai fait mes petits comptes... j'ai fait la part des amants qui ne paient pas, des grandes dames qui paient mal, des yeux qui se fatiguent à la couture, de l'hiver qui arrive trop tôt, des amis qui arrivent trop tard, d'un courage surhumain et d'un estomac de vingt ans... et j'ai obtenu... 5 décembre... huit heures du matin... Me suisje trompé?...
Samuel s'arrêta un instant pour jouir de l'effet de son exorde, puis il continua :
— Voyons, mon enfant, aujourd'hui que je vous prends avant déjeuner, vous serez plus accommodante, je pense?...
Marie se leva et s'éloigna avec un geste d'horreur et de dégoût.
— Vous vous sauvez... Ah! ah!... Prenez-y garde, mademoiselle Marie... Je ne plaisante plus à présent; je me suis longtemps payé de vos larmes et de vos serments, mais je suis fatigué des délais; je ne renouvelle plus ma créance... Vous le savez bien, que diable, le 5 décembre était mon dernier mot... Le terme est arrivé, payez...
— Monsieur Samuel, il y a deux jours que je suis là, à cette table... toujours travaillant... deux jours que je n'ai pas mangé...
— Bon!... vous avez gâté votre estomac de façon à être forcée de lui donner pour dix roubles de drogues... Et vous n'avez pas gagné soixante copeks... Voilà une belle avance!...
— Monsieur Samuel, vous n'avez donc rien, plus rien à la place du cœur?...
— Ah!... Marie... Marie, vous le savez bien ce que
d'un puinge russe 141
j'ai, non pas à la place du cœur, mais dans le cœur luimême...
Marie s'éloigna encore instinctivement.
— Vous me haïssez donc bien? demanda Samuel avec une certaine tristesse.
— Dame... Vous êtes-vous conduit de façon à vous faire aimer?
Cette fois, ce fut Samuel qui baissa la tête et ne répondit pas. Marie continua :
— Un jour vous êtes venu... un jour que nous savions mon pauvre père mourant dans Texil et que ma mère se mourait aussi de ne pouvoir aller le rejoindre... et vous m'avez dit : Mon enfant, je suis un ami de votre famille, vous êtes pauvre, voici de l'argent.., que vous me rendrez plus tard... et un permis, pour votre mère, d'aller retrouver son mari...
— Et vous acceptâtes tout cela avec joie... et chaque fois depuis que votre père vous a écrit sa misère... vous avez bien su frapper à la porte du juif Samuel... lui emprunter, en grosses sommes, ce qu'il avait gagné si péniblement copek par copek... Mais l'argent dépensé, Dieu sait" comment I on change de façon et on dit : Va-t'en, 'maudit juif, chien de juif... je n'ai plus besoin de toi... Retourne au chenil... Et, au besoin, n'est-ce pas? on l'y pousserait du pied...
— Vous me faites dire ce que je n'ai jamais pensé, monsieur Samuel.
— Tenez, parlons un peu raison. Je ne suis pas jeune, je ne suis pas beau... et vous ne m'aimez pas... C'est une affaire entendue... Mais je suis riche... mais j'ai du crédit... mais j'ai des amis en haut lieu qui me doivent de l'argent; et je puis faire rentrer votre père à Péters-
bourg, je puis lui faire restituer ses biens confisqués... N'est-ce donc rien?
— Oh ! assurément c'est beaucoup ! répondit Marie avec douceur. C'est assez...
— Et cependant, vous refusez ?...
— Non, monsieur Samuel, je n'ai pas refusé... Je veux bien être votre femme... mais je ne puis pas être votre... maîtresse.
— Et pourquoi, s'il vous plaît?...
— Mon Dieu!... vous devriez le comprendre, sans me forcer à vous l'expliquer... Car cela est difficile à dire...
— Dites toujours...
— Mais vous le savez bien.., c'est que je ne vous aime pas.
— C'est que vous en aimez un autre... et cependant vous accepteriez d'être ma femme?...
— Parce que dans le mariage il n'y a pas de déshonneur... et qu'il faut un amour bien grand pour faire accepter le déshonneur...
— Ou bien encore, vous pourriez ajouter, reprit ironiquement le juif, parce que je sais que M. Samuel est marié, et que je fais parade, sans danger, d'un dévouement qu'il ne peut pas accepter... Maintenant, écoutezmoi bien, mademoiselle de Kouchloff, on ne joue pas au plus fin avec un juif, on ne fait pas de la philosophie ou du sentiment avec lui; vous avez mis votre jeu sur table, vous m'avez bien méprisé au grand jour, bien craché sur les deux joues. Je ne vous dois plus rien, malgré mon amour, et vous me devez cinq mille roubles argent. Cela est clair, net et précis. Je deviens positif
à mon tour, ma belle enfant, et je vous rappelle simplement les termes de notre petite stipulation.
— Je ne puis pas vous payer, monsieur Samuel, répondit Marie naïvement.
— Et moi j'ai fini d'accorder des délais; vous avez dit votre dernier mot, voilà le mien. D*ailleurs, je vous en prie, à quoi servirait un nouveau sursis? l"" en tra-
' vaillant vingt heures sur vingt-quatre, vous ne gagnerez jamais plus d'un rouble argent par jour, ce qui ferait cinq mille jours à attendre, quelque chose comme treize ans quatre mois et cinq jours, sans compter les intérêts des intérêts, les maladies, les jours fériés, les mortes saisons, les mauvais payeurs et les révolutions. Que
' diable ! quand on est aussi pauvre que vous, on ne se permet pas d'avoir des parents malheureux : un père dans l'exil et une mère qui va le rejoindre en traîneau à trois chevaux ; on laisse ça aux grands seigneurs ; â'' quand même vous attendriez bien jusqu'à la fin de vos jours, vous ne m'aimeriez pas davantage. Ainsi, ce serait illusoire de votre part, et folie de la mienne, que de ne pas nous en tenir tous deux à notre première parole.
— Je ne vous comprends pas.
— Oh ! pour le coup, vous me comprenez à merveille, et il est trop tard pour faire l'innocente 1... Savez- vous pourquoi je vous accusais tout à l'heure d'avoir un amant, ma belle enfant?
— Je ne sais... et ne veux rien savoir...
T— C'est que, continua Samuel sans s'arrêter à l'interruption de Marie, je ne pouvais pas m'imaginer qu'il ne se trouvât pas quelque jeune seigneur assez bien tourné et assez riche, pour vous payer une heure d'amour, le prix que j'y mets, et, franchement, je pensais aussi que
le premier venu aurait la préférence sur moi ; mais il paraît qu'il n'en est rien, nous aimons aussi pauvre que nous, n'est-il pas vrai ?
Et, tout en ricanant, Samuel s'approcha de la table à ouvrage de Marie et, s'emparant de son esquisse au crayon :
— Voyons, dit-il, le beau damoiseau que vous me préférez.
— Monsieur Samuel ! monsieur Samuel I fit Marie en joignant les mains, c'est mon seul bien, mon seul trésor, respectez-le...
— Peste! répondit le juif en examinant le portrait, un amoureux de souche princière I... oh!... oh! ceci mérite qu'on demande sa grâce à genoux I...
Et Marie, les mains toujours croisées, les yeux levés vers le ciel, les lèvres tremblantes, s'agenouilla silencieusement devant Samuel.
En ce moment, il y eut dans toute la pose de la jeune fille quelque chose de si pudique, de si chaste, de si divin et de si lumineux que le juif lui-même se sentit comme ébloui et prêt à céder.
Cependant l'instinct du mal reprit le dessus et Samuel déchira en deux la pauvre feuille de papier entourée de tant d'amour et de religion.
Le nez du bien-aimé roula d'un côté et la bouche d'un autre. Les yeux allèrent où ils purent...
— Misérable! s'écria Elim en serrant le poing avec fureur et en se précipitant sur le juif ......
Et il donna un grand coup de pique-feu dans les
cendres, ce qui le réveilla, car, cette fois, il avait bien réellement dormi et rêvé.
Le feu s'était éteint et les bougies achevaient paisiblement de mourir dans les bobèches en verre de Bohême des flambeaux de bronze.
Elim se réveilla avec un sentiment de fièvre ; il avait le frisson et sa tête brûlait.
— Oh I... l'horrible... l'horrible cauchemar I se dit-il, en portant une main à son cœur... et cependant, lorsqu'il commença à pouvoir rassembler ses souvenirs et former une idée, il ajouta :
— Mais n'est-ce pas une révélation?... Tout cela ^*n'arrive-t-il peut-être pas?
Alors une sueur glaciale inonda son front; il voulut se lever, marcher, mais ses jambes se dérobèrent sous lui. A force de volonté pourtant et d'elforts, il put se traîner jusqu'à sa fenêtre et regarder chez Marie.
Pauvre Marie 1 elle était bien là, assise auprès de sa petite table, travaillant à la clarté douteuse d'une mauvaise lampe... et, de temps à autre, jetant un regard dé- ; robe sur une feuille crayonnée... une tête à demi es- ^qui^sée!... Elim la retrouva telle qu'il venait de la 'Quitter dans son rêve, belle, toujours pensive, courageuse, 'mais pâle et l'air soutfrant.
A l'horizon, le jour commençait à poindre, et le coq déjà entonnait sa chanson matinale.
Elim tressaillit de tout son corps et demeura, durant quelques secondes, dans une incertitude et dans une agitation cruelle; puis, prenant sans doute une résolution subite et arrêtée, il chercha à tâtons l'escalier ouvrant sur la cour et descendit.
Il venait de se rappeler qu'on était au 5 décembre !...