UN AMI
Pelrowitcli, muni de ses grandes bottes et de son cafetan en laine de Silésie, conduisait ses chevaux à l'abreuvoir, quatre chevaux un peu bas de taille et courts d'encolure, mais aux jambes fines et nerveuses comme une grisette parisienne.
— Voilà de bons chevaux ! fit Elim, en les voyant passer devant lui.
— Oui, de bien bons chevaux! répéta Petrowitch en faisant claquer sa langue contre son palais, de façon à leur faire dresser les oreilles; après quoi, se penchant sur le cou de sa monture et la serrant dans ses deux bras, il lui appliqua un vigoureux baiser...
— Et voilà aussi un bon cocher! ajouta Elim en souriant au moujick.
— Le cocher et les chevaux, répondit Petrowitch en caressant ses bêtes, cela fait cinq bons amis...
— Oui, reprit Elim, mais un bon cheval n'est jamais un bon cheval à l'écurie, et un bon cocher n'est jamais un bon cocher à la cuisine... C'est sur le Cours qu'il faut Ils voir, l'un et l'autre, rivalisant de vitesse et d'à-
d'un prince russe 147
dresse avec tous les droschkis ou les traîneaux qui se croisent, vont et viennent. . .
— C'est vrai I fit Petrowitch.
— Eh bien I je veux te donner cette fête. . .
L'œil de Petrowitch brilla comme un diamant sous son épais sourcil;
— Je veux te la donner, répéta Elim, et cela pas plus tard que ce matin, pas plus tard que tout de suite,.. Allons, Petrowitch, leste, à bas de ton cheval et attelle mon droschki,.. que je voie si tues toujours un cocher habile et si nos chevaux ne se sont pas rouillé les jambes depuis que je les laisse se reposer...
— Et nous allons, maître?...
— Je te l'ai dit... à Pétersbourg.
Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que le mince attelage attendait Elim et que les chevaux piaffaient d'impatience.
Elim redescendit avec sa pelisse et s'élança dans le droschki en criant:
— Va!
Petrowitch siffla ses chevaux en leur lâchant les rênes, et ils partirent au galop, secouant la tête entre leurs jambes, comme de jeunes poulains qu'on lâcherait au vert.
Tout en activant son attelage, Petrowitch se retournait de temps à autre vers Elim comme pour lui demander s'il était content.
— Cela va bien! répondait chaque fois Elim; mais prends cette gourde d'eau-de-vie de France et bois une gorgée... cela ira mieux encore.
Quand ils aperçurent distinctement, au soleil levant^ les coupoles de la ville, Elim demanda à Petrowitch :
— Tu as conduit pendant longtempsun droschki à toi dans Pétersbourg?...
— Je l'ai conduit jusqu'au jour où les chevaux sont morts et où il s'est rompu en deux...
— Alors, tu connais bien Pétersbourg?
— Mieux que ne le connaîtraient le czar Pierre ou notre mère l'impératrice Catherine II... s'ils y rentraient.^ aujourd'hui... M
— Et si tu connais si bien chaque rue, tu dois aussi" connaître chaque maison...
— Je connais chaque maison. . .et ceux qui les habitent. . . aussi bien qu'un bon kuchévoï devrait connaître tous ses , soldais... aussi bien qu'un zaparoque distinguerait un Tatar dans un champ de blé, tout au bout de l'horizon. i
— Alors, tu vas me conduire chez Samuel Brakamj Elim était tellement convaincu que son rêve n'était
qu'une révélation et que l'impitoyable créancier de Marie existait, qu'il' prononça sans hésitation le nom de Samuel Brakam. |
— Samuel Brakam? répéta Petrowitch, en cherchant dans ses souvenirs.
— Oui, Samuel Brakam!...
— Le juif Samuel Brakam!.... reprit Petrowitch, démon habillé en homme, un vampire qui boit tout l'argent des pauvre moujiks?... Oh! si je le connais!..../
je le connais trop! j'irais les yeux fermés... chez
lui.
— Eh bien, vas-y les yeux ouverts... et il y a dix rou-j blés pour toi... si nous le trouvons.
Petrowitch donna à ses chevaux tous les plus jolis noms de son vocabulaire poétique, et ceux-ci en récompense doublèrent le galop, si bien qu'en trois temps le
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droschki s'arrêta devant une petite maison étroite, sale et étagée par de vieilles poutres, ainsi qu'on en trouvait encore en ce temps-là à Pétersbourg.
— Maintenant, dit Elim à Petrowitch, laisse là tes chevaux sous la garde de ce vieux moujik, et monte avec moi.
Ilv avait dans la maison un escalier de bois raide et étroit, le long duquel pendait une corde graisseuse, et que Ton niontait à tâtons, le jour n'y arrivant guère que par accident et vers le haut seulement. Au surpias, le balai n'avait jamais passé par là, et on dérangeait involontairement, en grimpant, mainte araignée philosophe et laborieuse qui avait tendu là ses paisibles filets.
Après avoir compté vingt-deux marches, Elim s'arrêta devant une porte basse et vermoulue sur laquelle on lisait avec beaucoup d'efforts et de bon vouloir : « Samuel Brâkam !»
Il frappa, et, pour être sincère, son cœur battit de crainte... la crainte que le juif ne fût déjà parti.
Heureusement cela dura peu, car un guichet s'ouvrit et une voix nazillarde, qu'Elim reconnut immédiatement, demanda:
— Qui est là?...
— Un débiteur! répondit Elim.
— Oh ! oh ! seigneur, vous voulez rire... mes débiteurs ne viennent jamais chez moi... ils me laissent aller chez eux... et encore, ce n'est pas avec plaisir qu'ils me voient.
— Eh bien! reprit Elim, comme je neveux pas que vous veniez chez moi, je viens chez vous... pour vous payer.
Elim mit un sac d'argent à la hauteur du guichet, ce
i50 LE ROMAN
qui leva toute difficulté. Le juif ouvrit donc la porte, puis la referma avec soin sur ses deux hôtes.
A l'extrémité d'un corridor sombre, Samuel fit entrer Elim dans un petit cabinet chauffé, assez noir, assez désordonné, mais fort convenable pourtant pour le cabinet d'un juif.
— Au milieu se dressait une table recouverte d'un cuir noir usé et garnie d'une plume maculée, d'une feuille de papier jaune et d'un encrier de liège.
Samuel portait une longue robe de ratine tellement usée vers les coudes et les basques, qu'elle en était luisante et qu'on aurait pu s'y mirer.
Le juif n'avait d'ailleurs pas de miroir.
Elim posa son sac d'argent sur la table, et fit signe à Petrowitch de se tenir debout contre la porte.
Samuel considérait Elim avec un regard où se lisaient à la fois la curiosité et l'appréhension. Quant à ce dernier, il était radieux. Il tenait le juif en son pouvoir, comme il avait vu, dans son rêve, le juif tenir Marie au sien, et il souriait d'an air victorieux qui déconcerta fort le juif, car Samuel ne concevait pas qu'on pût jamais sourire en donnant de l'argent.
Elim s'avança gracieusement vers lui, et appuyant légèrement une main sur le dos d'une chaise défoncée :
— Monsieur, dit-il, c'est aujourd'hui le 5 décembre... Le juif s'inclina affirmativement.
— Très-bien I reprit Elim avec flegme; et, déliant le sac d'argent qu'il avait apporté, il en tira plusieurs rouleaux qu'il plaça d'un autre côté de la table et quelques autres qu'il mit en réserve.
— Voici, monsieur, cinq mille roubles argent; seriezvous assez bon pour vérifier si le compte est exact, et
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me remettre, en échange, une petite traite échue de ce matin?...
— Pardon, pardon, monsieur 1 balbutia Samuel devenu blême tout d'un coup; mais je n'ai pas l'honneur de vous connaître, et je ne sais de quelle traite vous voulez parler...
— A mon tour, pardon aussi, monsieur,... mais je crois que vous n'avez pas beaucoup de traites de cette importance, échéant aujourd'hui... et que, par conséquentj, vous êtes parfaitement au courant de cette petite affaire...
— Seriez-vous assez bon, au moins, pour me dire le nom?...
— Mon Dieu ! répondit Elîm du ton le plus dégagé du monde, c'est une traite sans valeur...
Samuel fronça les sourcils ; Elim continua :
— Une traite souscrite par une jeune fille mineure... sans le consentement de son tuteur... mais que je veux bien rembourser, toutefois, pour éviter à... ma pupille... les ennuis d'une contestation... Seulement, monsieur, je suis un peu pressé, peut-être aussi un peu impatient de ma nature. Si vous le voulez bien, nous en finirons promptement...
— Je suis désolé, monsieur... mais je ne puis vous rendre la traite de...
— Mademoiselle de Kouchloff.
— Comme vous le dites...
— Ahl ahl fit Elim. Et pour quel curieux motif, je vous prie?...
— Parce que si cette traite n'est pas valable... devant les tribunaux de commerce... du moins elle est valable pour moi... elle renferme des clauses...
— Infamantes pour celui qui les a dictées !
— Infamantes, soitl... mais qui ont été acceptées... El qui me dit, monsieur, que, connaissant ces clauses, vous ne veniez pas, sous un titre emprunté, acheter cette créance pour poursuivre mademoiselle de Koucholff avec un acharnement dont votre âge a seul l'audace?
— En fait d'audace, mon maître, dit sévèrement Elim, mademoiselle de Kouchloff sait ce qu'elle doit attendre de vous... et c'est pourquoi elle veut être délivrée de votre obsession. Libre à vous, du reste, de ne pas présenter la traite h l'échéance... Vous savez seulement, à présent, qne mademoiselle de Kouchloff sera toujours en mesure de vous payer... c'est l'essentiel...
— Voyons, voyons... — fit le juif, s'apercevant que tout lui échappait à la fois, — raisonnons un peu...
— Raisonnons! répondit gaiement Eiim, — je vous donne six mille roubles de la créance de mademoiselle de Kouchloff.
— Vous voyez bien que vous y tenez.
— Sans doute que j'y liens, et beaucoup. C'est donc mille roubles de bénéfice qui vous tombent du ciel, sur lesquels vous n'aviez pas le droit de songer ; sans compter tout ce que vous aviez d-^jà bénéficié sur les cinq autres mille roubles.
Elim insista sur le mot bénéficié.
— J'ai donné de l'argent, de bon argent, fit vivement le juif.
— Eh! mais, ceci, qui est sur la table, est d'assez belle monnaie, je pense?
— Hum ! fit le juif en relevant ses lunettes et en regardant par-dessous, tout ceci n'est pas clair. — Cette
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créance vaut plus de mille roubles, assurément, puisque vous me les offrez.
— Je vois, reprit Elim en riant, que vous me prenez pour un confrère.
— Non, non... mais je vous prends pour un jeune homme entreprenant, qui peut tirer un grand parti de celte traite.
— Ecoutez-moi, monsieur Samuel, et écoutez-moi bien, car ce sont mes dernières paroles, après quoi vous prendrez ces six mille roubles, s'il vous plaît, ou bien vous irez coucher en prisoi.
— Oh 1 ohl je prendrai certainement les six mille roubles, marmotta le juif.
— Eh bien donc, monsieur Samuel, ajouta lentement Elim, si Petrowitch que voici, et que vous connaissez, vous avait apporté de la part de mademoiselle Kouchloff ce sac de cinq mille roubles, vous eussiez été forcé de donner la traite, n'est-il pas vrai?
— Oui.
— Et vous savez bien que la traite étant de cinq mille roubles, nul ne pourra en réclamer six?
— Oui.
— Vous savez bien que puisque j'ai là six mille roubles, il me serait aisé d'en offrir cinq à mademoiselle de Kouchloff pour se libérer vis-à-vis de vous, à supposer que je sois ce que vous croyez?
— Oui.
— Vous savez bien encore que l'usage russe est de prêter ou d'emprunter de l'argent sur parole, et que vos marchés écrits, à vous autres juifs, ne sont pas en trèsgrande odeur de sainteté?
— Hélas I
i54 . LE ROMAN
— Vous savez bien que le prince Jean est tout-puissant, et que s'il étendait un doigt du côté de votre maison?...
— Je le sais, je le sais I interrompit le juif avec effroi.
— Eh bien I maître Samuel, reprit Elim en rejetant sa pelisse en arrière et en laissant voir le crachat d'argent qui décorait sa poitrine et la grand'croix qui pendait à son cou, — je suis le fils du prince Jean et l'ami désintéressé... de mademoiselle de Kouchloff... D'après cela — ajouta-t-il plaisamment, voyez si vous refusez toujours les six mille roubles.
— Monseigneur... voici la traite ! balbutia le juif en la lui tendant pour toute réponse.
Elim lut :
« Le 5 décembre 18.. je paierai à M. Samuel Brakam » la somme de cinq mille roubles, valeur reçue comptant.,, » ou à défaut de ladite somme, je m'engage, sur le salut de )) ma mère, à me.,, »
— C'était écrit de son sang ! fit le juif avec un sourire farouche.
— Et dicté par vous, répliqua Elim dignement en maîtrisant son émotion. C'est bien, maître Samuel... j 'ai la traite, prenez votre argent. . . nous sommes quittes. . .'
— Et le prince Jean? demanda timidement le juif en courbant bassement sa longue échine...
— Le prince Jean ne pensera pas à vous... si la visite du prince Elim... Vous y réfléchirez I...
Sur ce, Elim sortit et descendit l'escalier plus promptement et plus joyeusement encore qu'il ne l'avait monté.
— Maintenant, dit-il à Petrowitch, achève de vider la gourde... pour prévenir le froid... et montre-moi si
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tes chevaux ne vont pas mieux en regagnant Técurie qu'en s'en éloignant...
Petrowitch vida la gourde, assura son cafetan, et agitant les rênes :
— Allons, mes petits anges ! cria-t-il à ses chevaux qui dressaient les oreilles et hennissaient de joie, prou-vez à votre bon maître que vous avez des ailes aux pieds et que vous allez comme les démons de Lermantoff I
Puis, appliquant aux longs colliers et aux triples traits de ses chevaux, mais non à ses chevaux eux-mêmes, un vigoureux coup de fouet :
— Comme je voudrais,' ajouta-t-il, que ce fût ce maudit juif qui fût attelé là et le reçût I . . .
— Bah! observa Elim, nous irions moins vite...
— C'est vrai ! répondit Petrowitch, frappé de la jus-
tesse de l'argument
La fin de ce chapitre se présente trop bien, n'est-il pas vrai, madame, pour que ne doive pas la hâter?... : Marie attendait avec désespoir, avec une douleur affreuse, l'arrivée de Samuel. Déjà, la veille, et bien que la dernière heure du délai ne fût pas échue, elle n'avait échappé que par un miracle à la passion impie et brutale du juif... Mais, maintenant, qu'allait-elle faire, qu'allaitelle dire?... elle n'en savait rien... Dieu lui-même l'ignorait peut-être...
En Tain voulait-elle prier, voulait-elle pleurer... la source de ses larmes était tarie par le feu dévorant de sa souffrance; elle n'avait plus le sentiment de ce qu'elle était, de ce qu'elle deviendrait; elle se sentait seulement la force d'espérer mourir de faim et de désespoir avant
le déshonneur, avant la souillure... Gomme le Christ, elle murmurait :
— Mon Dieu! éloignez de moi ce calice!... Mais c'était tout I
Et ne m'accusez pas de rien exagérer, madame; vous savez que mon roman est une histoire... rien de plus, rien de moins.
Tout à coup, un pas pesant se fit entendre dans Tescalier.
— C'est lui!... c'est lui! s'écria Marie avec effroi... xMon Dieu! prenez pitié de n^oi, mon Dieu! sauvezmoi!...
On frappa à la porte, et, comme Marie ne répondit pas, la porte s'ouvrit après un instant d'attente.
Mais ce ne fut pas le juif Samuel qui entra... ce fut un vieux Cosaque : moustache longue et grise, front dégarni, nez rouge et pommettes absentes...
Il s'avança lentement vers Marie, lui tendit une lettre, puis s'en retourna, comme il était venu, sans desserrer les dents.
Marie prit cette lettre, en examina l'écriture, le pli, le cachet, et, bien qu'elle ne reconnût ni cette écriture, ni ce cachet, elle éprouva comme une sorte de consolation ; il lui sembla que ce petit message était porteur d'heureuses nouvelles... et elle remercia presque Dieu par anticipation.
Enfin, d'une main tremblante, elle ouvrit cette lettre si peu attendue, et... le reste, vous le savez déjà, madame.
Cette lettre contenait la traite de Marie, plus mille roubles papier, avec ces simples mots écrits au crayon : <( De la part d'un ami! »
En examinant plus attentivement le cachet, Marie vit
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en outre.qu'il portait pour devise une colombe tenant un rameau d'olivier, avec cet exergue alentour : « Espérez,,, Dieu veille! »
alléluia!
Je me souviens que lorsque j'étais tout enfant, et qu'arrivait Pâques... Pâques fleuries^ comme on dit dans les opéras-comiques, le curé de mon village me faisait grimper dans le tambour tremblant de son orgue, et chanter à pleine voix :
— Alleluiâ-â... Alle-luiâ!... Alle-lu-u-iâ!...
C'était un homme fort extraordinaire que ce curé... un compositeur plein de sève, qui, sans savoir une note de musique.jouait de l'orgue et de toute espèce d'autres instruments, jusques et y compris le serpent et la contrebasse à trois cordes, — la seule connue alors ! — qu'il importa triomphalement un beau jour, au grand désespoir des chantres et des enfants de chœur, habitués à battre quelque peu la campagne en écorchant le plainchant, et qu'un accompagnement quelconque gênait considérablement dans leurs habitudes d'indépendance.
Quand je dis : le curé de mon village.,, je commets une double erreur...
En ouvrant le dictionnaire géographique, je vois, à mon grand étonnement, que mon village est une « petite ville,.. SALE ET MALPROPRE » (sic),, et je suppose que mon curé devait n'être qu'un simple prêtre, puisqu'il Test encore aujourd'hui. Mais, il y a de ceci quelques années déjà, monseigneur, et vous savez que pour les enfants tous les prêtres sont indistinctement des curés, et, pour un Parisien, toutes les villes un peu moins grandes que Pantin ou Sèvres, un village I
D'ailleurs, il est plus poétique de dire mon village, cela sent les bruyères, les montagnes escarpées, les vallons sans fin, les torrents rapides, les jeunes filles aux pieds nus, le ménétrier enrubanné, le bouquet de genêt, et tout cet attirail de plaisirs doux et frais que placent au village ces braves rimeurs qui n'ont jamais quitté la rue d'Enfer.
Il est également plus naïf de dire mon curé... On s'imagine naturellement une tête vénérable et blanchie ; une parole paternelle et consolante, un cœur indulgent et bon. On voit le brave homme trottinant sur sa jument grise à la tête pendante, montrant, de ci et de là, un mollet dont on aime l'air de santé et savourant cette bonne prise que vous savez, monsieur le vicaire, ou que, peut-être, vous ne savez pas, hélas 1 On encadre le tout d'une église au clocher ardoisé, d'un presbytère à volets verts, d'un marguillier jovial et joufflu, d'une servante accorte, d'une basse-cour joyeuse, d'une treille riante, d'un coup de cloche, et le tableau est fait.
Va donc pour la licence poétique : — Le village et le curé! I
Je me souviens, dis-je, qu'en cet heureux pays, où je ne suis pas né, mais où j'ai passé les seules années à peu
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près calmes de ma vie, je chantais beaucoup au lutrin. i Bien souvent aussi nous allions, mon curé, son serpent et moi, le tout cahoté dans une mauvaise carriole, donner des concerts spirituels dans quelque pauvre village, peu habitué à pareille fête et où nous étions reçus avec tous les honneurs qui n'étaient pas dus à notre talent, au mien du moins. Je crois même qu'une fois on vint à notre rencontre tambour en tête et drapeau déployé. . . Mais, comme je ne suis pas sûr de cette dernière circonstance, je ne la mentionne pas.
Quoi qu'il en soit, ces jours-là étaient mes jours joyeux, — DOS jours de soleil, comme dirait Eugène Sue. — Je racontais à mon curé ébahi les splendeurs de l'Opéra, que je n'avais entrevues qu'au Cirque; je lui fredonnais des airs de Robert-le-Diable et de la Dame Blanche, que j'avais entendu chanter à ma mère. Et puis, nous regardions tous ces visages épanouis, toutes ces bonnes et fraîches figures de paysans; le soleil nous souriait à travers un rideau mal fermé, nous entendions les oiseaux chanter dans les branches, comme pour nous narguer, les méchants gosiers! Il y avait sous le porche de l'église, c'est-à-dire sur une pierre moussue, quelque heureux pauvre égrenant son chapelet, et à côté de lui un groupe d'enfants insouciants et tapageurs.
Après la messe, venait un léger déjeuner, un vrai repas de Virgile : des œufs frais, du laitage, du beurre,, des noix, quelques fruits, et pour boisson le cristal d'une roche voisine. Avec cela un appétit de sacristain, et autour de nous, une ceinture de jeunes et avenantes paysannes, dont pour ma part, déjà, j'aurais bien voulu pouvoir détacher quelque peu la ceinture.
C'est pourquoi nous nommâmes ces jours-là nos jours
d'alleluia; c'est pourquoi j'ai intitulé il//d«m ce bienheureux chapitre xix\
Maintenant que vous êtes prévenue, madame, vous n'avez plus le droit de m'interrompre, et, malgré vos beaux yeux, je continuerai.
C'était d'ailleurs, il faut en convenir, un beau jour que ce jour-là, et la maisonnette délabrée de Marie avait été remise à neuf, blanchie, réparée, ornée avec un soin qui attestait, d'abord, de l'amélioration de l'état des finances, ensuite de la solennité des circonstances.
Il ne s'agissait de rien moins, en effet, pour Marie que du retour de son père et de sa mère.
Une voix éloquente avait intercédé, et l'empereur, — qui a parfois de bons moments, — avait fait grâce pleine et entière au comte de Kouchloff ; de plus, il lui avait rendu tous ses biens confisqués, son grade dans l'armée et son amitié.
L'empereur déteste les demi-mesures; il ne fait pas les choses ou bien les fait grandement.
C'étaient donc grande joie, grandes embrassades, grands serrements de mains et, surtout, grandes louanges du bienfaiteur, dans l'humble chambrette si triste quelques semaines auparavant.
Mais quel était-il, ce bienfaiteur?...
— Un ami t répétait toujours Marie, et, cependant, vers le soir, quand elle put, un instant, se soustraire aux baisers de sa mère, elle sortit furtivement, pensant : Il faut, aujourd'hui, que chacun ait sa part de bonheur?...
Pour Elim, lui, il avait déjà celle part dans cette allégresse dont il n'était pas; il en ressentait le contrecoup; il en était l'auteur... C'était lui qui avait tenu tous ces cœurs en suspens agités, qui leur avait rendu
d'un prince russe 161
la vie, qui les avait faits ce qu/ils étaient... et il en était fier, aussi fier que Dieu, le jour ou il fit le premier homme I
C'est pourquoi Elim voulut respirer le grand air, so promener sous ces allées ombrées où souvent il s'était promené avec Marie, reculer sa vie de quelques mois en arrière, afin d'oublier ce qu'il avait souffert et d'être tout entier au bonheur de sa protégée. Et, à ce moment, il
* faut le dire, nulle pensée égoïste ne trouvait à se faire jour dans cette belle âme d'Elim; il ne songeait pas que, peut-être, ce rang, ce titre et cette fortune qu'il avait rendus, d'une façon si généreuse et si désintéressée à Marie, lui serviraient à épouser l'homme qu'elle aimait, cet amoureux encore inconnu, encore mystérieux, dont elle avait esquissé les traits au crayon, et qu'elle semblait entourer d'un culte pieux et fervent. NonI Elim se disait simplement : Elle est heureuse... et, une fois dans sa vie, c'est à moi qu'elle aura dû ce bonheur!... Cela lui suffisait.
Pendant qu'il rêvait ainsi et s'imprégnait du charme
.de ses souvenirs, plaçant toute sa vie dans son passé, la nuit descendait par degrés, et la nature s'endormait doucement sous les derniers baisers de la brise qui s'éteignait aussi... Il était l'heure d'aimer!.. . cette heure que nous nous rappelons tous et qui, lorsque nous nous la rappelons, fait tressaillir notre âme et la rafraîchit, comme un
'souffle venu du pays oii l'on aime; cette heure, où la lune languit sous un nuage diaphane, comme une jeune fiancée sous son voile de gaze ; où les grands arbres semblent, à l'horizon, autant de fantômes gigantesques, ou
^; le fleuve roule une nappe d'argent; où Dieu dessine dans le ciel ses plus belles arabesques; où la fontaine ga-
■J-'Ss.-
zouille doucement, et où il faut avoir vingt ansl...
Elim s'arrêta... et il lui sembla entendre sur l'herbe du sentier, un frôlement pareil à celui d'un oiseau qui, de son aile, raserait la terre.
Involontairement, il tressaillit... Puis, tout à coup, il aperçut Marie à trois pas de lui. Lequel des deux tremblait le plus en ce moment?... Je ne sais, mais du moins Marie avait pour excuse la rapidité de sa course...
Elim, ne sachant trop que faire ou que dire, voulut rebrousser chemin comme la première fois, mais Marie ne lui en laissa pas le temps.
— Pourquoi me fuir encore? lui demanda-t-elle d'une voix si douce qu'on aurait dit un baume céleste...
— Mais... je ne vous fuis pas ! balbutia Elim...
— Voulez-vous me donner votre main? reprit-elle après un instant de silence, en tendant la sienne.
Elim fit ce que demandait Marie... machinalement... et comme sous le poids d'une émotion trop forte... Elle, tout en tremblant beaucoup, prit cette main, la serra dans les siennes... un peu sur son cœur... et murmura ensuite :
— La paix est faite, n'est-ce pas?...
— Vous me pardonnez? fit Elim en la regardant avec attendrissement.
— Vous pardonner? répéta Marie, en gardant la main qu'elle tenait. Eliml... Eliml... n'était-ce pas à vous de pardonner?... N'est-ce pas moi qui étais coupable?... Noble cœur à qui je dois tout... vous pardonner?... mais je devrais être à vos genoux... Voulez-vous que je m'y mette?...
— Moil... j'aimerais mieux vous voir sur mon cœur I répondit Elim simplement.
d'un prince russe 163
Marie se rapprocha de lui, se hissa sur la pointe de ses petits pieds, lui fit une chaîne de ses deux bras, et l'embrassant au front, elle murmura :
— Nous avons bien souffert.
— Ohl oui, bien souffert!...
— Mais enfin, voici le bonheur...
— Tout à fait le bonheur...
Et ils restèrent quelques minutes ainsi, de ces minutes
qui ne sont pas même des secondes, mais qui valent des siècles I
Après cela, ils se remirent en marche tous les deux... Marie, appuyée sur le bras d'Elim ; Elim la regardant,elle regardant Elim.
Et ils trouvaient cela si bon de marcher, en se regardant, l'un près de l'autre, leur souffle se confondant, leurs mains se cherchant, leurs cheveux se frôlant parfois... qu'ils ne songeaient pas qu'aucune parole pût valoir cela.
Et ils avaient raison de le penser.
Quand ils eurent atteint le haut du sentier d'où l'on distinguait les fenêtres de Marie, ils s'arrêtèrent.
%- Déjà! firent-ils ensemble; et, à leur embarras, à *^eur air indécis, on voyait aisément qu'ils avaient encore à se dire bien des choses, qu'ils ne s'étaient pas dites, et que ni l'un ni l'autre n'osait cependant dire le premier... Ce fut Marie qui fut la plus hardie :
— Tenez, dit-elle, si je vous quitte avec tristesse, du moins, aujourd'hui, je rentre avec joie.
— Vous avez là tous ceux que vous aimez! répondit Elim en étendant la main vers l'heureuse petite maisonnette.
— Non, pas tous I murmura Marie avec un soupir, mais.
autrefois Elim.. . j'avais la tristesse de ne pas vous voir... et je n'avais pas la consolation de retrouver un père et une mère dont la tendresse pût sécher mes larmes... A présent, je n'ai presque plus de vœux à former...
— Vous êtes heureuse, Marie? demanda Elim en souriant d'une façon mélancolique.
— Oui... et heureuse surtout de vous devoir mon bonheur...
— Vous ne me devez rien...
— Libre à vous de le penser, reprit Marie plus gaiement, mais aussi, libre à moi de garder la reconnaissance...
— Pourquoi de la reconnaissance et toujours de la reconnaissance?...
— Pourquoi?... mais vous me rendez mon père et vous rendez l'honneur à mon père!... Vous me rendez ma mère, et vous rendez la fortune à ma mère! et vous ne voulez pas que je sois reconnaissante?... Vous n'êtes pas juste, Elim...
— Qui vous a dit que vous me deviez tout cela?...
— Si je ne l'avais pas su, répondit Marie en posant sa main sur son cœur, ii me l'aurait dit, lai!,.,
— Bahl... le cœur ne trompe-t-il jamais?
— Jamais!...
Après un instant d'un silence assez paisible, Elim reprit :
— Marie... qui aimez-vous?...
La pauvre jeune fille s'attendait si peu à cette question que, pendant deux ou trois secondes, elle en fut plus tremblante que les feuilles qui se balançaient aux rameaux suspendus sur leurs têtes.
— Ne le savez-vous pas, Elim? répondit-elle enfin avec
d'un prince russe 165
un son de voix tel que Dieu n'en entend pas de plus suave dans le ciel.
— Si je le savais... je ne vous le demanderais pas...
— Cela est-il bien vrai?...
— Dame... je ne crois pas avoir l'habitude de mentir...
— Eh bien! fit Marie en souriant finement, si je vous répondais que je n'aime personne.
— Je ne vous croirais pas.
— Vraiment?
— Vraiment... et, déplus, je vous dirais : Marie puisque nous avons oublié le passé...
— Oh! pas tout le passé!... se récria la jeune fille.
— Eh bien... une partie triste et mauvaise du passé; puisque vous m'avez accepté pour ami,., puisque déjà je vous ai faite heureuse à demi, laissez-moi compléter mon œuvre...
— Mais que pouvez- vous faire de plus, mon Dieu?...
— Je ne sais... mais, peut-être... si je connaissais son nom... pourrais-je aider à vous faire épouser celui que vous aimez...
Marie ouvrit de grands yeux et regarda Elim avec étonnement.
— Mais, fit-elle d'une voix émue, d'où savez-vous que j'aime... quelqu'un?...
— Je suis un peu sorcier... Marie... ne prétendiezvous pas aussi jadis que vous deviniez tout?...
— Elim, je vous en prie, parlons raison...
— C'est ce que je vous demande...
— Qui vous a dit que j'aimais?...
— Celui qui m'a dit... votre histoire, Marie celui
qui a soufflé à mon oreille l'exil de votre père et
— Ma dette à Samuel Brakam?...
— Hélas! oui...
— Et celui-là, c'est votre cœur!...
— C'est possible...
— C'est sûr!... Mais comment votre cœur a-t-il pu vous confier... que j'aimais, sans vous confier le nom de celui que j'aimais?...
— Ah! reprit Elim douloureusement, c'est que mon cœur n'est pas le vôtre... il n'a pas vu ce portrait que vous lui confiez avec tant d'amour...
Un éclair de joie brilla sur le front de Marie: elle tira lentement de sa gorgerette un petit rouleau de papier fin qu'Elim reconnut... le lui tendit; mais, avant de le lui abandonner tout à fait :
— Dites-moi, Elim, fit-elle en tremblant, est-il vrai... comme on le disait autrefois... que vous m'ayez... aimée?...
— Je vous ai aimée î répondit Elim avec effort, mais d'une voix brève et douloureuse.
— Et... à présent! ajouta Marie encore plus tremblante...
— A présent? .. répéta Elim amèrement, à présent?... Tenez... ne parlons jamais... plus jamais de moi... mais devons seulement, Marie!... Votre bonheur suffit à mon bonheur...
Cette fois, Marie ne répondit pas, mais elle regarda Elim de ses beaux yeux attendris, lui prit encore la main, lui laissa enfin ce petit rouleau porté si amoureusement sur son cœur... et puis disparut, comme elle était venue, avec la merveillosité d'une fée.
Rentré chez lui, et la porte bien close, Elim déroula lentement la feuille blanche que Marie lui avait confiée et qui contenait...
d'un prince russe 167
Ma foi t que contenait-elle cette innocente feuille blanche? Vous l'avez deviné, ma belle demoiselle?
D'un côté, rieni de Tautre,... le portrait d'Eliml...
Oui, vraiment, le portrait d'Elim!... et très-ressemblant, qui plus est, pour un portrait fait de souvenir. Et au-dessous, on lisait, copiés de la main de Marie, les seize vers suivants qu'Elim avait un jour improvisés, depuis écrits sur Talbum de la jeune fille :
« Dis-moi, mon cœur, mon cœur de flammes,
Qu'est-ce qu'amour, ce mot charmant?
— C'est le doux penser de deux âmes, Deux cœurs qui n'ont qu'un battement.
« Dis, d'où vient qu'amour nous visite ?
— L'amour est là, car il est là.
u Dis, d'où vient donc qu'amour nous quitte?
— Ce n'est pas Tamour, s'il s'en va.
« Dis quel est l'amour véritable ?
— Celui qui respire en autrui.
« Et l'amour le plus indomptable ?
— Celui qui fait le moins de bruit.
« Comment accroît-il sa richesse ?
— C'est en donnant à chaque pas.
« Et comment parle son ivresse ?
— L'amour aime et ne parle pas ! »
Vous voyez bien que j'avais raison, en commençant ce chapitre, de chanter :
— Àlleluiâ-â... AUe-lu-iâ !... Alle-lu-u-iâ !