HOSANNA
De plus fort en plus fort, comme chez Nicolet.
— Après alléluia, hosannal
Après l'espérance, le bonheur; après le bonheur, l'ivresse, et quelle ivresse ! Ceux-là seuls qui ont aimé peuvent la comprendre \
— Béni soit Dieu I s'écria Elim avec ferveur, il a laissé ; tomber sur moi un regard de miséricorde, et ce legard : en passant par les yeux de Marie, a inondé mon ame d'une joie divine et lumineuse ; je rena-is, je vis, et c'est si bon de vivre I '
De son côté, Marie entonnait aussi son petit hosanna in excelsis; et Dieu, j'en suis sûr, se réjouissait dans son cœur de ce concert pieux qui lui arrivait sur l'aile de l'amour.
Dieu a toujours eu un faible pour les amoureux, et vraiment je le comprends, car les amoureux savent seuls aimer Dieu.
Croyez-vous, par hasard, monsieur le curé, que Dieu se soucie beaucoup de ce vieux cœur en chaussons de lisières, en houppelande à double collet, en bonnet de soie noire et en gants de peluche, qui se tient là-bas dans un
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coin de votre église, accroupi contre une chaufferette à demi rouge? Certes il ne s'en soucie guère, et s'il est assez indulgent pour pardonner à ces vieux pécheurs, qui ne se font ermites que par impossibilité d'être autre chose, il n'en préfère pas moins les prières et les Aosanna des âmes fortes et jeunes. Soyez-en convaincu, monsieur le curé, en ceci Dieu ne diffère pas de la pauvre humanité mortelle : il veut quelque peu être aimé pour lui, et franchement n'en a-t-il pas le droit?
Toujours est-il que le lendemain, sans se l'être demandé ni promis, Elim et Marie furent exacts à leur rendez-vous de la veille.
— Marie, vous m'aimez?
— Et vous, Elim?
— L'ignoriez-vous donc?
— Ne l'aviez-vous pas deviné?
Telles furent à peu près leurs premières paroles ; car en amour, on procède presque toujours par questions ; on a tant de choses à se demander, et on s'en refuse si peu !
— Moi, Elim, je savais votre amour, et c'est ce qui faisait ma force et ma joie.
— Moi, je n'osais l'espérer, Marie, et c'est ce qui faisait ma faiblesse et ma douleur.
— Mais à présent nous nous aimons ! dirent-ils ensemble.
— Et qui plus est, nous le savons.
— Notre bonheur est vrai.
— Tout à fait vrai I
Et puis il y eut un moment de silence, un de ces moments comme il y en a toujours entre amoureux, où le cœur bat si fort qu'on l'entend frapper ses parois, où
l'âme se donne si bien qu'on la sent dans un regard, où ce silence dit de si délicieuses choses, qu'aucune langue ne les pourrait répéter, et que toutes les fibres de notre être vibrent, comme autant de cordes sonores, et font un concert mystérieux et suave qui appartient au ciel bien plus qu'à la terre, à Dieu bien plus qu'à l'homme.
— Dites-moi, Elim, reprit enfin Marie, comment se fait-il que rien ne vous ait jamais dit que je vous aimais?
— C'est que vous ne faisiez rien pour me le laisser deviner, Marie.
— Mais votre cœur?
— Mon cœur? il vous aimait et il n'était occupé qu'à cela.
— C'est comme moi.
— Oui, Marie, comme vous, moins la certitude de se savoir aimé.
— Et pourtant, si vous aviez un peu lu dans vos souvenirs, Elim, un peu lu dans mes yeux attristés, vous eussiez compris mon secret.
— Que voulez- vous? il est des bonheur si immenses qu'on a déjà peine à y croire quand ils vous arrivent; comment oserait-on les espérer ?
— Ainsi vous ne pensiez jamais que je devais vous aimer ?
— Jamais I
— Vous ne le désiriez plus peut-être?
— Je n'en avais pas le courage !
— Vraiment ?
— C'était parfois un éclair qui traversait ma pensée, l'illuminait tout d'un coup, et puis laissait dans mon âme une trace douloureuse... mais rien de plus I
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— C'est impossible I semblait me dire une fausse évidence de sa voix glacée. Et la réalité me trouvait d'autant plus triste que le rêve avait été plus beau... Si bien, qu'afin de ne pas succomber au malheur, j'étais forcé d'éviter même jusqu'à l'idée du bonheur : je n'osais pas l'affronter, j'avais peur I
— Pauvre ami ! je vous comprends et je vous admire!...
— Oh I il n'y a rien d'admirable là dedans et peut-être aussi, rien de bien compréhensible, car je ne sais pas encore si je me comprends bien moi-même.
— Comment cela?
— Il me semble par moment que tout cela est un songe, que tout cet échafaudage d'ivresse et de joie va crouler au premier petit bruit qui, d'aventure, se fera alentour de moi. Tenez, Marie, êtes-vous bien sûre que je sois éveillé?
— Dame, je le crois.
— Donnez-moi votre main, voulez-vous?
— La voilà.
— Ainsi, je vous sens plus près de moi, je vous entends vivre, c'est bien votre haleine que je respire, ce sont bien vos cheveux que je vois... Oh! répétez-moi encore que vous m'aimez !...
— En doutez-vous ?
— Je n'en doute pas, mais répétez-le toujours, je le croirai mieux encore I
— Eh bien ! je vous aimel...
— C'est une douce parole à entendre, Marie?
— Et aussi une douce parole à dire, Elim ?
— Cependant j'ai encore peur de rêver.
— Toujours ?
— Toujours I...
— Mais que vous faut-il donc pour vous ramener de l'île des chimères au pays des réalités?
— Il me faudrait votre front à poser sur mes lèvres, comme hier soir; on se parle mieux ainsi d'âme à âme, et on dit que dans un songe un faux baiser réveille...
— Hier c'était fêle, monsieur!
— Et aujourd'hui n'est-ce donc pas fête aussi ?
— Mais qu'est-ce qu'un baiser, Elim?
— C'est un baiser, rien de plus.
— Gela est-il donc si important que vous y puissiez tenir?
— Cela est-il donc si difficile à accorder que vous puissiez le refuser?
— Tenez, j'ai un meilleur caractère que vous, fit en souriant Marie, prenez-le ce baiser, et puis après que ce ne soit plus fête que dans nos cœurs, dans nos cœurs seulement.
— Et plus jamais sur nos lèvres?
— Plus jamais.
Elim prit le baiser qu'on lui accordait, et i! se fit un nouveau silence.
— Vous voilà redevenu triste, reprit Marie gaiement; à quel propos, moîisiear... est-ce pour me remercier? Si c'est là le cas que vous faites de mes baisers, vous voyez bien que je fais bien de ne vouloir plus en donner.
— Pourquoi dites- vous que c'est le dernier ?
— Pourquoi, monsieur? parce que je ne veux pas que vous voliez à mon mari ce qui n'appartient qu'à lui, à lui seul.
— Et ce mari ?
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— Dame! il s'appellera quelque peu de votre nom, si cela peut vous plaire... ou bien jamais d'aucun autre nom.
— Marie, vous êtes ufi ange !
— Non, monsieur ; je suis une petite femme très-volontaire, très-raisonneuse, très-logique, mais qui vous aime. Tant que j'ai été pauvre, Elim, tant que mon père a été dans l'exil et que je n'ai pas eu de nom intact à vous offrir, j'ai feint d'ignorer votre amour, et, ne pouvant vous ordonner de vous éloigner de moi, c'est moi qui me suis éloignée de vous.
— Pauvre Marie !
— Oui, pauvre Marie! vous avez raison, mon ami, car c'a été une cruelle épreuve pour elle, un douloureux dévouement. Elle se sacrifiait par amour pour vous, et votre amour peut-être la calomniait.
— Mon amour la défendait contre moi-même... contre tous!...
— Vous êtes généreux et grand, je le sais, mais il ne m'en fallait pas moins de courage; et si vous Taviez vue, votre Marie, autrefois si folle, si rieuse, — malgré son secret qui la rongeait, malgré ses larmes de désespoir dévorées en silence, — si vous l'aviez vue, loin de vous, privée de cette chère présence qui lui donnait la force de tout accepter et de tout cacher... elle vous eût fait bien pitié, car elle était bien malheureuse.
— Pauvre Marie! répéta Elim.
— Oui, pauvre Marie! bien pauvre Marie alors! reprit aussi la jeune fille, mais aujourd'hui bien heureuse Marie, car c'est à celui qu'elle aime qu'elle doit tout et qu'elle peut tout offrir, amour, fortune, honneur!
— Marie, je ne veux que votre amour.
— Vous, mon ami, c'est fort bien... mais le monde veut davantage. Vous êtes prince, vous êtes riche... Je suis riche aussi, je suis comtesse... Il ne faut pas qu'on puisse voir dans notre union autre chose qu'un mariage d'amour ou un mariage de convenance 1
— Que nous importe le monde!...
— Il nous importe beaucoup... nous ne sommes que les premiers esclaves de son caprice, dans ce pays où tout le monde est esclave de quelqu'un ou de quelque chose...
— Eh bieni Marie, soyons surtout les esclaves heureux de notre amour. Si vous saviez combien je vous ai aimée, combien je vous aime... je crois que vous m'aimeriez un peu plus encore...
— Ohl cela c'est impossible!...
— C'est que vous ne vous faites pas d'idée d'un amour comme le mien!... Vous êtes la première page heureuse de ce livre appelé la vie, où j'ai lu l'espérance, et tout ce qui en moi respire, chante, désire et se rappelle, est uni au souvenir de cette première espérance. Je ne puis pas regarder dans ma vie sans vous y retrouver à chaque pas; c'est vous, qui avez guidé toutes mes pensées, fait vibrer toutes les cordes de mon âme, remué toutes les émotions de mon cœur! Si je regarde une fleur, aujourd'hui conservée, flétrie, autrefois cueillie au hasard sur quelque bouquet d'aubépine, elle dit : Marie! Si j'essaie au piano une romance aimée, elle dit : Marie!... Si j'ouvre mon album et y vois quelque tête à demi effacée, quelque paysage à peine crayonné, ils disent : Marie!... Si je lis une page de Lamartine... Lamartine lui-même dit : Marie !... C'est une conspiration constante de mon amour contre ma raison! je vous retrouve partout.
— Et vous n'étiez avec moi nulle part?
— Nulle part, ni jamais I... Mon amour est un farfadet, une chimère, un feu follet... que je suivais au hasard, haletant, éperdu, épuisé comme dans une ronde de willis... et qui jamais ne me conduisait à vousl...
— Si bien! fit Marie gentiment, qu'il a fallu que ce fût moi qui vinsse à vous...
— Mais, cette fois! observa Elim, pour ne plus vous en retourner, n'est-ce pas?...
— Rassurez-vous! reprit Marie, je ne suis ni du pays [es songes, ni du royaume des willis...
— Vous êtes du pays de Dieu, Marie! vous êtes un angel...
— Un gage, monsieur t vous l'avez déjà dit.
Elim se pencha vers Marie et l'embrassa doucement au front.
— Voilà le gage! fit-il, mais, quant au mot, je le maintiens : vous êtes un ange !
— Je m'y résigne I soupira Marie en souriant à la façon d'un charmant petit démon. Mettons que je sois un ange. . . Vous m'avez coupé les ailes, monsieur, et je ne puis plus regagner le ciel sans vous. Me voilà condamnée à l'amour à perpétuité...
— Mais cet amour-là... n'est-il pas le bonheur?...
— Il est le bonheur!...
Et puis ce furent aussi bien d'autres paroles... de ces paroles que la nuit emporte à demi, et dont l'harmonie se confond avec celle de la brise qui caresse de jeunes rameaux tremblants, de l'insecte qui bourdonne sous 'l'herbe, de la feuille qui tombe, de l'oiseau qui, en s'endormant, chante encore, et de toute cette nature si amoureuse toujours, toujours si poétique!...
Et cela dura plus d'un jour, et chaque fois les mêmes
serments , les mêmes tendresses étaient échangés .
Elim et Marie étaient deux natures de poëte; ils aimaient avec leur nature... ils voguaient un peu vers les sphères éthérées... ils se promenaient dans le ciei, se donnant la main, et croyant du doigt toucher les étoiles. Le faitestqu'ilsétaientdansce monde inconnu de l'amour, où tout ce qui n'aime pas semhie si misérable et si vide; dans cet espace mystérieux, sorte de chaos animé où rien n'est arrêté, défini... mais où tout étincelle et miroite vaporeus ment comme sur une toile de Diaz.
Ils recommençaient chastement chaque jour un nouveau Songe d'une nuit d'été... ils nageaient en plein mysticisme, ils voguaient sur les flots purs de Tidéal... Un doux platonisme enflait leur voile... si bien qu'ils se réveillèrent sur la terre!...