‹ Le roman d'un Prince RusseChapitre 20 sur 30 · LES ADIEUX A L ERMITAGE · texte numérisé non relu

LES ADIEUX A L ERMITAGE

Et, ma foi, ils se réveillèrent pour Le bonheur. Heureux réveil que celui-là... et bien rare, vraiment!...

Elim, sûr de l'amour de Marie, sûr du sien surtout, était une fois entré chez sa mère, il s'était agenouillé à ses pieds, il lui avait pris les mains, et il lui avait dit :

— Ma mère!... ma bonne mère!... il faut m'accorder

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la première grande grâce que je vous demande...

— Voyons, avait répondu la princesse en contemplant son fils avec amour, de quoi s'agit-il?...

— Il s'agit du bonheur ou du malheur de toute ma

vie...

— Et il dépend de moi, pauvre enfant, de te donner

Tun ou l'autre?...

— Il dépend de vous, ma mère...

— Mais alors, mon Elim, tu n'as pas à demander des grâces, tu n'as qu'à parler...

p — C'est que parler est difficile... prier est meilleur...

— Eh bien! prie, si tu le veux... je suis prête à accorder...

— Ne promettez rien, ma bonne mère, car, avec quelques-unes de vos idées d'ambitjon pour moi, vous ne

'voudriez peut-être pas tenir vos promesses... et il vaut mieux ne pas s'engager d'avance...

— Bon Dieu! fit la princesse Catherine, de quelle chose si grave s'agit-il donc?...

— Je vous l'ai dit, répéta Elim simplement; il ne s'agit que du bonheur ou du malheur de ma vie... mais je m'en remets à votre cœur, à votre haute sagesse, à votre raison saine et droite, et, quoi que vous décidiez, ma bonne mère, j'accepterai sans murmurer vos volontés... j'en souffrirai, si elles sont contraires à mes désirs, mais je ne vous en aimerai pas moins.

Et sur ce, Elim avait pris cet air câlin et persuasif que nous savons tous si bien prendre avec nos mères, et auquel elles savent si peu résister, les pauvres femmes!

Il avait commencé sa confession, en l'entremêlant de douces pressions de main, de baisers bien tendres, de sourires bien affectueux...

Il avait parlé de son amour pour Marie comme d'une affection ardente et inébranlable, mais qu'il faisait converger autour d'un amour plus ancien, plus vrai peut-être, meilleur dans son essence divine... son amour pour sa mèrel...

S'il voulait être heureux, ce n'était pas par égoïsme, c'était pour augmenter le bonheur de la princesse Catherine, pour le rendre sans nuages.

— Où est votre joie ? lui avait-il dit, elle est en moi I . . . Eh bien I au nom même de votre repos, de votre tendresse, je vous le demande, faites-moi heureux, afin que je revienne tout à vous, et qn enfant prodigue des trésors que vous avez mis en mon cœur, je vous rapporte au moins, bonne mère, ce cœur qui me reste encore!... Je ne vous en aimerai que mieux quand j'aurai mes deux âmes réunies... quand Marie et moi nous ne ferons qu'uni... Ce que je dépense de force et de vitalité à souffrir, je le dépenserai à aimer. . . Et qui sait?. .. si un jour se réalise cet espoir que Dieu envoie aux jeunes époux, vous tiendrez encore le sommet de cette trinité sainte qu'on appelle la famille: la mère, la femme,

l'enfant!...

Et l'excellente princesse s'était attendrie à ce tableau riant des joies qui l'attendaient encore.

Elle s'était déjà vue grand'mère, entourée de gais marmots qui déchiraient ses rideaux, renversaient son encrier sur le tapis, attachaient des queues de cerfsvolants aux franges de son châle, s'asseyaient sur ses chapeaux neufs, sur les plates-bandes de son jardin, et faisaient dans son salon toutes ces charmantes gentillesses qu'on commet de trois à cinq ans... voir même, quelquefois, un peu plus tard encore...

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Cela lui rappellerait ses dix-sept ans, — avait-elle pensé, — et toutes ses premières joies maternelles auprès du berceau de son filsl...

Et, dans son ivresse de retrouver son printemps, orné de ses mille fleurs, de ses rêves et de ses espérances, elle prenait gaiement les ciseaux et coupait sans pitié ses belles nattes noires de jais pour se poser sur le front une couronne patriarcale de cheveux blancs...

Admirables femmes que les mères!

A tout prendre, d'ailleurs, Elim avait peut-être raison -dans sa logique de contrebande, et la princesse avait eu plus raison encore de consentir atout, de tout pardonner à Marie, de croire à tout.

C'est pourquoi nos deux amoureux, en se réveillant sur terre, y retrouvèrent le bonheur tidèle quand tant d'autres, à leur place, l'auraient laissé dans le ciel.

La princesse était une femme de tête et de résolution, et quand une fois elle avait décidé une chose, c'était chose faite. Elle alla donc d'abord trouver le prince Jean, son mari, et le décida au mariage qu'elle avait promis à son fils; puis elle rendit sa parole à la famille de Louba Meinhoft, obtint l'agrément de l'empereur, s'enquit si l'honneur du comte de Kouchloff était sans tache, et n'en demanda pas davantage... Après quoi, elle arrêta le iour des fiançailles.

Il faut dire que, pendant ce temps-là, Ménars n'avait pas chômé non plus. C'était à lui que la princesse avait confié la mission délicate de renouer des relations amicales entre elle et la baronne Ostroff, et, par là, d'entamer des négociations entre les deux familles.

Jamais ambassadeur chargéde maintenir le bon accord entre la France et TAngleterre, ou de demander une

fille de roi pour l'héritier de son souverain, ne déploya un lel zèle, ne fît une telle profusion d'habits noirs, de cravates blanches, de souliers à boucles et de courses en

voiture...

Bien certainement, M. de Chateaubriand, qui écrivait alors paisiblement ses Mémoires d'Oulre-Tomhe^ M. de Chateaubriand lui-même, j'ose l'affirmer, n'eût pas fait plus ou mieux.

D'un autre côté, une circonstance étrange et bien inattendue, en changeant la mission de Ménars quant à la forme, vint la simplifîer considérablement quant au

fond.

Mais ceci demande un petit paragraphe à part.

Vous vous rappelez, madame, qu'aux jours heureux et déjà loin où la nourrice d'Elim raconta, à propos de Marie, certaines singularités érigées en diableries par la superstition des braves moujiks de l'ermitage, on disait que la femme du comte de Kouchloff était une étrangère, que le noble exilé l'avait ramenée de France après la coalition de 1815... et qu'en défînitive on ne connaissait d'elle que son dévouement à son mari... ce qui était bien quelque chose cependant...

Eh bien ! cela était vrai! la mère de Marie était Française et une Française peut-être oubliée, mais jadis entrevue parla lectrice... Aussi, quels furent l'émotion, le tremblement nerveux et la joie de Ménars, quand, présenté à la comtesse de Kouchloff, il leva les yeux sur elle, et quand elle, à son tour, leva les yeux sur lui I...

— Marie I Marie! s'écria-t-il à moitié fou de surprisa

et de bonheur.

— Vous! fit la comtesse de même, en se jetant dans les bras de son vieux père adoptif.

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El il y eut ici une de ces scènes vulgaires, mais vraies, comme vous en avez vu clans tous les mélodrames de la Gaîté, el comme j'en ai vu en Chine, moi qui vous parle :

— Toi I

— Moi!

— Quoi I

Avec Taccompagnement obligé de larmes d'attendrissement, de rires bruyants, de regards heureux et d'explications sans fin.

Ce qui était arrivé à la pauvre fille adoptive de Ménars était facile à deviner, mais diflicile à dire. Séduite, ainsi que sa mère, par le brillant uniforme d'un jeune officier, elle avait déserté le toit de son vieil et fidèle ami pour s'enfuir avec son amant. Le reste, on le sait encore. Le comte de Kouchloff avait été condamné à l'exil pour complot politique, et envoyé en Sibérie. Marie l'avait rejoint, confiant sa fille à la baronne Ostroff, sœur du comte, et là, elle avait été femme dévouée [autant que jadis maîtresse passionnée.

C'était tout.

Ménars ne perdit pas son temps à sermonner; il pensa qu'il était beaucoup trop tard, que la mère avait purifié la jeune fille coupable, et comme il avait le cœur plein de tendresse, d'indulgence et de pardon, il ne songea qu'à jouir de son bonheur d'avoir retrouvé sa petite IVfarie; mais, enfin, son amour toujours! Il rajeunit de quarante ans, le pauvre vieux cœur, et il comprit alors pourquoi il s'était d'abord laissé si fort entraîner vers la fille du comte Kouchloff, pourquoi il. l'avait tant aimée, pourquoi elle lui rappelait tant de souvenirs, pourquoi il croyait voir en elle quelque chose de sa Marie de Chiiteauleu, et i! se réjouit aussi en pensant que ces deux

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dernières affections de sa vie, Elim et Marie, allaient se fondre en un seul et heureux amour, et que tout ce qu'il aimait allait s'aimer enfin I

Telle fut, dis-je, la circonstance que vint faciliter la mission de Ménars, non toutefois, sans donner lieu à certains tiraillements.

— Mon ami ! dit la comtese au vieux notaire, ce que vous nous offrez au nom de la princesse, est un grand honneur... mais un honneur qu'il nous est impossible d'accepter...

— Pourquoi donc, mon enfant ?

— Mon Dieu, en me donnant le baiser du pardon, ne l'avez-vous pas compris?..

— Ma pauvre Marie I fit le comte en intervenant, vous voilà encore avec vos fausses idées de délicatesse et de point d'honneur... Qui sait notre passé, je vous prie? et pour celui qui le sait, n'y a-t-il pas un profond sujet d'admiration dans le dévouement et l'amour dont vous m'avez entouré, moi, pauvre et exilé?..

— Mais, mon ami, vous savez bien...

— Je sais... que tout est oublié, que je dois tout au prince Jean, et que si ces deux enfants s'aiment, il faut les marier. Le jeune prince est riche, mais je suis riche aussi, de bonne noblesse, et il n'y a pas là d'autre mtéretqu'un intérêt... de cœur. D'ailleurs, faites venir votre fille, interrogez-la comme je l'ai interrogée moi-même... et cela lèvera tous vos scrupules.

Marie fut mandée, et la comtesse, la baisant au front:

— Mon enfant, lui dit-elle, voici un vieil et bien bon ami qui vient me demander ta main pour le prince Elim, que faut-il répondre?

— Dame! il faut répondre que je l'aime.

— Et puis, après?

— Que le reste dépend de vous ?

— Seras-tu donc bien heureuse si je réponds oui?

— Oh I bien heureuse!... murmura Marie en levant sur sa mère un regard humide et reconnaissant.

— Et si je refuse?

— Si vous refusez, ma mère?

— Si je refuse ?

— Je crois que je serai bientôt morte! fit Marie en devenant livide.

La comtesse pâlit à son tour, enleva sa fille dans ses bras et lui dit dans un baiser :

— Tu épouseras le prince Elim ! tu seras heureuse !... Et, à part elle ajouta :

— Mon Dieu ! il adviendra de moi ce que vous voudrez !

Toutes ces choses allant si bien, plus rien n'arracha les deux jeunes gens à leur amojr, à leur bonheur, à leurs promenades favorites, et l'heure du départ pour Pétersbourg sonna, sans qu'ils eussent eu le temps de s'apercevoir qu'elle s'était fait quelque peu désirer.

C'était à Pétersbourg que le mariage devait se célébrer. Elim venait alors d'entrer dans sa vingt-cinquième année.

Eh bien ! ce jour, si patiemment attendu, mais désiré cependant, se leva moins radieux que les autres. Il y a toujours un peu de tristesse à l'approche de tout départ. Il se trouve toujours, par-ci par-là, un visage qu'on s'était habitué à voir et dont on se sépare h regret ; un sentier par où l'on avait l'habitude de passer; une allée déserte où l'on allait rêver; une haie fleurie où l'on coupait un bouton de rose; un tertre d'où l'on regardait le soleil

se lever; une petite fenêtre d'où Ton apercevait un paysage heureux ; un banc sur lequel on s'asseyait ; un vieil air de cloche, auquel on était accoutumé ; une flaque d'eau, où venaient se vautrer des canards; un coin de potrero où broutaient les vaches et les chèvres, un abreuvoir où allaient les chevaux; une cheminée sous laquelle on veillait, et, que sais-je encore? ces mille et un riens de la vie qui nous emportent pourtant un souvenir et avec le souvenir un peu de notre vie elle-même, hélas I...

Elim et Marie retournèrent, une main dans la main, voir une dernière fois les lieux où ils avaient aimé, souffert, pleuré et espéré...

— Ici, disaient-ils, nous avons été bien malheureux!... mais aussi bien heureux !...

— C'est là, Marie, que je vous vis le premier jour où ; je commençai à vivre...

— C'est là, Elim, que je vous ai avoué mon amour...

— Je venais rêver le soir au murmure de ce ruisseau...

— Je soupirais à l'ombre de ce pauvre arbre.

— Il y a de notre cœur un peu partout, ici...

— Toute cette nature est imprégnée de nos âmes...

— Les jeunes rameaux, en s'entrechoquant sous la brise, achèvent encore un de nos chants d'amour... hier commencé et hier recueilli...

— Ces lianes tremblantes ont bien souvent caressé nos fronts...

— Marie, que de choses nous laissons ici !...

— Pourvu, Elim, que vous n'y laissiez pas votre amour...

Elim prit la jeune fille dons ses bras, et, pour la première fois, posa ses lèvres sur ses lèvres brûlantes.

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— Oh I c'est pour toujours ! dit-il pour toujours que je t'aime...

— Mon Dieu! murmura Marie, en se pressant contre la poitrine haletante d'EIim, moi aussi, c'est pour toujours ! ! !...

— Marie, tu es bien à moi, n'est-ce pas?...

— Toute à toi, Elim?...

— Et rien, aujourd'hui, ne pourrait nous séparer?...

— Rien... rien que la mort!

— Ohl pas même cela, Marie, car la mort trouverait nos deux corps dans le même linceul, et nos âmes sur les ailes du même ange!...

— Nous irons ensemble à Dieu...

— Oui, ensemble... comme ensemble nous aurons vécu...

ti — Et maintenant. . . disons adieu à ce pauvre passé que nous abandonnons...

— Mais que nous n'oublierons jamais...

— Jamais!...

— Joies ou souffrances !

— Pleurs ou sourires!...

— A ce passé que nous aimerons toujours...

— Comme nous aimons notre amour...

— Adieu... amis d'enfance, plaisirs heureux et insouciants. Adieu, gaîté folle et pure!... adieu... courses rapides et cris bruyants! adieu, travaux doux et faciles!... adieu... foyer de famille, calme et paisible... adieu, petite fenêtre et léger rideau par lesquels l'amour nous est venu!... Adieu, orrands arbres aux feuilles dorées à travers lesquelles le soleil nous souriait matin et soir! adieu, notre belle Neva! adieu, sentiers mystérieux et sombres, horizon sans fin... montagnes accroupies au

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loin dans les steppes comme autant de sphinx gigantesques dans les sables de l'Egypte. Adieu, pauvre vieux cheval que nous laissons à l'écurie du meunier, et toi, pauvre chien aveugle de la cuisine... Mais, surtout, adieu, vous nos émotions, vous nos heureuses espérances, aujourd'hui réalisées!... vous, discrète petite chapelle où Dieu a célébré nos premières fiançailles 1... vous, bonne petite cloche, qui, sonnant l'heure du rendez-vous, nous avez dit si souvent de votre voix douce et amie:

— « Le voilà! »

— a G'estelle!...

Adieu!... adieu I... vous tous I... notre ermitage d'amour... adieu!... adieu!...

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