UNE TANTE D AUXERRE
— Dites-moi, ma belle enfant, ou vous, mon beau monsieur, n'auriez-vous pas par hasard une tante à Auxerre?
Et d'abord, connaissez- vous Auxerre?...
Je vois que vous n'avez jamais quitté Paris, et que votre famille habite de Pantin à Montrouge.
Je puis donc, hardiment, vous parler de madame Grossebecet de sa ville natale.
Auxerre est, chacun le sait, située sur le bord paisible de l'Yonne, au centre d'une vallée profonde, émaillée d'arbres touffus quand vient Tété, et de rameaux transis quand vient l'hiver.
Du haut delà colline, cela ressemble aune ville dans un bouquet de fleurs, ou bien à quelque puissante cité manufacturière bâtie sur un terrain sans culture, tant les bras sont occupés à forger les métaux...
Car des boulevards sont une barrière qui étouffe ou qui agrandit une ville, selon que les feuilles sont vertes et fortes, ou que, jaunes et brûlées, elles suivent, en tourbillonnant sur la route, les caprices du vent.
Faites-moi le plaisir d'aller voir Auxerre par une belle
soirée de juillet ou par une froide matinée de janvier, et vous ne la reconnaîtrez pas.
Le caractère de nos pères se trahit jusque dans la façon dont ils bâtissaient leurs villes: ce n'étaient partout que hauts clochers, longues flèches, toits pointus, tours robustes et gigantesques. On dirait que, nouveaux Titans d'un autre siècle, ils cherchaient à escalader le ciel.
Nous, fils de la terre, c'est terre à terre que nous vivons, et notre logique, prosaïque peut-être, nous a valu moins de dômes, mais plus de rues larges et aérées.
Lequel vaut mieux?... Je laisse le champ libre au lecteur, de peur de contrarier ses goûts, et j'arrive à Auxerre avec mon patachon.
— Quelle belle et grande cité! se dirent Ménars et Marie, en voyant se dessiner dans l'aube la cathédrale et tous les clochers et clochetons dont la bonne ville est émaillée. — Quelle vie, quel mouvement doivent régner là I...
Et voilà qu'une fois arrivés, ils furent très-surpris de trouver les rues désertes et les portes fermées; mais, comme il était encore de bonne heure...
— Boni pensèrent-ils, la ville n'est pas réveillée... Hélas I elle ne se réveilla pas, et tout le bruit dont
jouissait dès lors Auxerre consistait en vieilles cloches tintant lentement l'heure et en trois ou quatre marchandes, aux dents ébréchées, criant de leur voix la plus lamentable : du poisson frais, des œufs, des pommes.
Puis, comme ils parcoururent les rues, nos deux jeunes voyageurs furent tout surpris de voir que ces églises, ces monuments élevés si précieusement, avec tant d'art et d'amour, étaient entourés de masures bâtardes et rabougries, absolument comme une belle plante, dans un
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jardin mal entretenu, par des herbes parasites et des ronces.
Il est vrai que l'œil de Dieu sait bien aller chercher la plante qu'il aime et Téglise qu'il bénit, parmi les masures et les ronces. Mais les églises sont-elles vraiment bien élevées pour Dieu?
C'est là une autre question délicate que la bonne foi du lecteur résoudra.
J'entre chez madame Grossebec.
La maison, flanquée de force poutres et solives, était bâtie en pain de sucre, de telle sorte que le rez-dechaussée comptait quatre croisées, de vraies croisées romaines, aux vitraux plombés; le second en avait trois; le troisième, par opposition, deux, et le quatrième ne possédait qu'un œil-de-bœuf, un œil unique, en vrai Cyclope qu'il était, le vieux sybarite!...
Quant à la porte, elle était cachée quelque part derrière un pan de muraille avancé; c'était du reste une petite porte basse, étroite, en bois vermoulu, à laquelle on parvenait par deux gradins de pierre que le temps avait usés;
Le tout, donnant sur une rue haute et sombre, un peu sale, un peu puante et tellement resserrée que, d'une maison à l'autre, les habitants auraient presque pu se toucher la main. Aussi régnait-il dans'^tout le voisinage la /plus grande intimité; on se racontait toutes ses petites infortunes, tous ses petits malheurs :
— Ma lessive est brûlée!...
— Mon lait a tourné!
— Mon beurre n'a pas pris !
Et autres choses aussi intéressantes, plus les gros scandales, les gros cancans de la ville.
Aimable habitude qui donnait à chacun, les plaisirs d'un salon ouvert, sans en entraîner les frais et les ennuis !
Quand arrivait l'heure de la soirée, toutes les fenêtres s'ouvraient comme par enchantement et les conversations commençaient aussitôt. S'il y avait des retardataires, on les interpellait d'un bout de la rue à l'autre et avec une telle insistance, qu'il n'y avait pas moyen de faire la sourde oreille.
Madame Grossebec, en sa qualité de maîtresse d'école, était naturellement le personnage le plus important de ce cercle en plein vent ; c'est elle que l'on consultait sur les événements politiques, sur l'heure du Jever et du coucher du soleil, sur la coqueluche et enfin sur la cuisson des marmelades de prunes... objet dans lequel elle excellait.
Lorsque par hasard il y avait un dîner chez Tune des voisines, car il va sans dire que la réunion ne se composait que de jupons et de trois ou quatre vieux bonnets de coton admis par faveur; lorsque par hasard, dis-je, il y avait un dîner chez l'une des voisines, tout le quartier y contribuait :
— Je vous ferai une crème, ma chérie. .
— Je vous enverrai des raisins, ma mignonne...
— Et moi des pêches, mon 'ange...
Et le tout était introduit par la fenêtre chez l'ange, la chérie et la mignonne en question, laquelle avait soixante ans, une perruque et un emplâtre sur l'œil.
En ces sortes de circonstances solennelles, madame Grossebec était celle qui envoyait le plus régulièrement, mais elle n'env^oyaitque des conseils ! Et Dieu sait qu'elle ne courait pas le risque de se ruiner, car elle était en fonds 1...
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Depuis les engelures jusqu'au sort de l'Europe, elle avait conseils pour tout, et si, quelques années plus tard, Napoléon Tavait écoulée... uiaisil ne l'écouta pas.
Madame Grossebec avait l'habitude d'assister à ces petites réunions, plus ou moins parlementaires, du faîte de son œil-de-bœuf, soit qu'elle y vît les choses de plus haut et présidât un peu ainsi l'assemblée, soit qu'elle éprouvât quelque plaisir à se rapprocher de son fruitier, situé là. Elle était, en effet, très-friande de pommes et avait coutume de gobichonner^ à elle seule, toutes celles qui commençaient à se gâter.
Après cela, le lecteur comprendra aisément qu'en raison de tous ces agréments madame Grossebec adorât Auxerre et qu'il n'y eût pour elle qu'un seul pays : Auxerre 1 . . .
Donc, quand lamaritornede l'endroit alla prévenir sa maîtresse qnxxnmonsieur^ conduisant une jeune personne, désirait lui parler, la physionomie de madame Grossebec s'épanouit d'aise, comme un coquelicot en temps de moisson.
Un nouvel ou une nouvelle élève!... Il faut avoir été maître ou maîtresse de pension pour savoir ce que ce mot recèle de bonheur infini! immense!...
J'ai connu d'honorables chefs d'institution, hommes graves du reste, qui, dans des circonstances analogues, se livraient à tous les écarts d'une danse échevelée; d'autres, d'une nature encore plus impressionnable, célébraient cet heureux événement par le sacrifice d'une mèche de cheveux, arrachée impitoyablement pendant le délire de la joie, ce qui était une véritable dépense, vu le prix des perruques!. ..
Si madame Grossebec n'imita pas de tels précédents,
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c'est que le soin de sa toilette s'y opposait impérieusement , mais elle descendit rayonnante dans le petit salon où l'attendaient Ménars et Marie.
Hélas 1 les joies de ce monde sont courtes, et à cette seule phrase foudroyante de Ménars :
— Eh bieni ma tante, vous ne me reconnaissez pas? madame Grossebec comprit, avec ce coup d'œil d'aigle qui la distinguait, qu'il s'agissait d'un et peut-être même de deux dîners à donner, et sa figure s'allongea à un tel point que Ménars craignit un instant de voir sa tante tomber à terre. Mais cette réaction fut de courte durée, car il reprit bien vite :
— J'étais chargé... par quelqu'un de très-riche... de chercher une pension pour mademoiselle de Chateauleu. . . J'avais le choix à Paris... mais je me suis souvenu de vous, ma tante.., de vos vertus...
Ici le visage de madame Grossebec se rasséréna comme par enchantement.
— De vos talents... continua Ménars.
Madame Grossebec feignit un embarras modeste et offrit une chaise à Marie.
— De votre rare probité, de votre haute instruction... ajouta encore Ménars... et je vous ai amené mademoiselle de Chateauleu... bien sur que vous ne refuseriez pas de la prendre pour deux cents écus par an, payables d'avance le 1^"^ de chaque mois. . .
Pour le coup, madame Grossebec n'y tint pas, et, serrant, à lui faire perdre haleine, son neveu dans ses bras : '
— Mon Dieu 1 quel aimable garçon tu faisi lui ditelle avec émotion, et comme les enfants sont méchants, de laisser si longtemps sans nouvelles, de bons parents qui / les aiment bien... Tu ne me croiras pas si je te dis que
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je ne passais pas un seul jour sans me demander : Qu'est donc devenu le fils de ce pauvre Henri?... Et pourtant, c'est comme ça, vrai !
Ménars avait, en effet, très-forte envie de ne la pas croire, mais il n'en fit rien voir, et se montra, au contraire, d'une candeur digne de l'âge d'or.
— Il faut être loup avec les loups! pensa-t-il sagement, et jésuite avec les jésuites.
Or, s'il est vrai que chaque homme a son côté faible, par lequel il se laisserait guider comme un enfant, il est surtout vrai que le moyen de mener un jésuite est de feindre d'être sa dupe, tout en ne l'étant pas.
C'est pourquoi Ménars, au risque de passer pour un imbécile, parut prendre pour bel et bon argent comptant, les paroles creuses de sa tante et lespromesses fabuleuses qu'elle lui fit, relativement aux soins dont elle allait entourer sa nouvelle et charmante recrue.
— Bonne et excellente tante ! se dit tout bas le maître clerc, je gagerais que vous prenez votre neveu pour un grand sot. Et cependant, sa sottise vous fera tenir vos promesses, même les plus extravagantes, car rien n'est terrible pour un menteur comme d'être pris en flagrant délit de mensonge. C'est presque aussi sérieux que pour un voleur.
— Va, va! fit madame Grossebec à Ménars, dans un an, tu ne reconnaîtras plus mademoiselle de Chateauleu... Nous allons lui faire une éducation... quelle éducation, bon Dieu !... et une santé donc... Tu verras mes élèves, ce soir, de vraies petites grives...
— Vraiment! ma tante ? exclama Ménars d'un air surpris et convaincu à la fois.
— Certes ! reprit madame Grossebec avec une volubilité de procureur, c'est que je les nourris comme des
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filles de roi, ces chères petites : de l'oie rôtie deux fois par semaine, et des marmelades de prunes tous les jours... sans compter que je leur fais des lits si douillets, qu'elles dorment là comme dans du coton... Et le sommeil, mon cher enfant, c'est l'ami de l'homme.
Ménars ne put s'empêcher de sourire un peu.
— Le mensonge ci-dessus étant donné, se dit-il, ma respectable tante sera forcée de me faire souper avec de l'oie froide... et je vois que je dormirai dans son propre lit... car, à coup sûr, il n'y a que celui-là de tendre dans toute la maison.
Et, en vérité, ce que Ménars avait prévu arriva, et madame Grossebec fut punie par où elle avait péché.
Le lendemain matin, les conditions de la pension furent réglées, et Ménars donna magnifiquement d'avance cinquante écus, après quoi il songea à repartir, car son patron ne lui avait accordé que dix jours de congé, et à la façon dont marchaient les patachons, c'était juste le temps d'aller et de venir.
Quand le moment décisif vint à sonner, Ménars sentit le cœur lui manquer un peu, et, pour la pauvre Marie, elle était si pâle, ses yeux étaient si prêts à s'emplir de larmes et ses lèvres si tremblantes, tout son maintien si troublé et si triste, que, pour toute autre un peu moins occupée à compter ses écus que madame Grossebec, il eût été évident que les jeunes gens s'aimaient.
Mais madame Grossebec ne vit rien.
— Allons, mon enfant ! fit Ménars en affectant un ton paternel, embrassant Marie au front, vous vous ferez ici de nouveaux amis... et ceux de Paris ne vous oublieront pas... Adieu... au revoir.
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— Adieu , monsieur Ménars I répondit tristement
Marie.
Et comme elle prit une dernière fois les mains du maître clerc, elle y glissa un petit médaillon contenant de ses cheveux.
Cela ne valait- il pas mieux qu'un serment?