LK PLUS BEAU JOUR DE LA VIE
Dès sept heures du matin, Ménars était descendu au salon, rasé de fais, poudré; culotte de soie noire, bas idem, souliers à boucles d'argent, jabot brodé, cravate blanche, gilet de satin à fleurs, habit noir, claque sous le bras, breloques à la montre, parfum au mouchoir et gants de Paris dans la poche...
De plus, Tair radieux, cet air aimable qu'avaient les vieillards d'il y a dix ans... et qu'ont même encore cer-
tains vieillards d'aujourd'hai... mais que nous n'aurons pas, à coup sûr, nous autres petits vieux anticipés de ce siècle vieillot, dans lequel nous avons l'insigne honneur de vivre.
Cette fois, la scène se passait à Pétersbourg dans l'hôtel du prince Jean, et on était au bienheureux jour des noces!...
Inutile de dire que c'était, dans toute l'étendue de la demeure princière, un vacarme épouvantable, un va-etvient de chaque instant, un brouhaha de paroles, d'ordres donnés et exécutés, à ne pas s'entendre...
Ici, c'était le tapissier, entouré de son état-major qui donnait la dernière main à la salle du bal; là, le pâtissier qui mettait également la main à la pâte en ce jour où chacun l'y mettait un peu, plus ou moins... Puis, les palefreniers peignaient leurs chevaux qui hennissaient d'impatience; les carrosses étaient amenés, avec grand fracas, de la remise dans la cour... sans compter les valets et les femmes de chambre, les modistes, les fleuristes, et les ^tailleurs et les bottiers, qui allaient, montaient, descendaient, se croisant en tous sens.
Ce devait être une noce splendide, une vraie noce princière! ! !...
Dès sept heures du matin, Ménars descendit donc au salon... où le contrat devait être signé vers midi. C'était s'y prendre de bonne heure, mais notre ami remplissait les fonctions de grand parent ; il devait avoir l'œil à tout, s'occuper de tout, surveiller tout... et vraiment il y avait là de quoi dérouter sa vieille expérience.
Ménars inspecta les tapisseries, les meubles, les vases de Heurs, les tableaux, les fauteuils; par-ci par-là il fit changer un tabouret de i)lace5 reculer une glace, avancer
une console chargée de chinoiseries; il indiqua où devait être dressée la table du contrai, où il fallait mettre des cousins brodés pour les grands personnages, où se tiendraient les huissiers; il s'occupa, en un mot, de tous ces minutieux détails qui concernent généralement les maîtresses de maison, ou les majordomes.
Après quoi, satisfait sans doute de tant d'exploits^ lui qui en avait si souvent porté au temps où il était encore saute-ruisseau, il se croisa les mains derrière le dos à la façon de l'empereur pendant une grande action ou après une victoire, et il promena un regard heureux et fier autour de lui, un de ces regards comme Napoléon devait en avoir le soir de Marengo ou de Wagram.
Sur ces entrefaites, la princesse entra au salon. Elle aussi était déjà en grande toilette.
— Ah! fit-elle, vous êtes superbe, Ménars.
Et de la main retournant deux ou trois fois le vieux notaire comme une poupée de mode, elle ajouta en souriant :
— C'est au point que je ne vous aurais pas reconnu, si je n'avais pas su que c'était vous !
— Bon 1 c'est flatteur.
— Mais pourquoi pas?
— De mieux en mieux, ne vous gênez pas, allez toujours!...
— N'allez-vous pas devenir coquet par hasard?
— Vous voyez que j'y ai pensé.
— Il était temps, en vérité!
— Il était temps! il était temps! grommela Ménars d'un air comique; ne dirait-on pas à vous entendre, princesse, que je suis un vieux podagre? Je n'ai que soixante-six ans, savez-vous bien? Mais vous autres.
jeunes gens, vous êtes tous les mêmes, dès qu'on a dépassé la soixantaine, on est censé, à vos yeux...
— N'avoir plus vingt ans! ajouta la princesse.
— Comme vous le dites très-élégamment, fit Ménars en s'inclinant à demi.
^ La princesse regarda fixement le vieux notaire dans le ^ blanc des yeux.
— Savez-vous, dit-elle en lui montrant du doigt une boucle de ses cheveux, que nous diUlre^^ jeunes gens nous avons déjà des cheveux blancs... et que nous n'en sommes pas plus fiers?
— Pardieu !... je le sais bien... et je m'en réjouis.
— Voyez-vous le mauvais cœur?...
— Oui, madame la princesse, ces cheveux-là me disent qu'il y a déjà longtemps que nous nous aimons. Et c'est une bonne chose qu'un long passé d'une belle amitié.
— C'est vrai, Ménars, mais ces petites mèches grises ou blanches disent aussi qu'il ne nous reste peut-être plus longtemps à nous aimer.
— Bah I... voilà une mauvaise pensée pour un aussi beau jour... Est-ce qu'on meurt quand on laisse ses enfants heureux?
— Vous avez raison, ami, on ne fait que dormir auprès de ceux qu'on aime... dans un coin du jardin, sous un arbre isolé... On revit avec eux, on reçoit leurs prières, leurs confidences, leurs pensées... on les protège encore, et on ne les importune pas; on ne fait nul bruit, on ne gêne personne.
— Oh! oh! madame la princesse, je vois que vous êtes occupée à broyer du noir.
— Caprice de femme!... C'est pour changer de cou-
iOO LE UOAIAN
leur; depuis huit grands jours je nage dans le blanc... sans compter la fleur d'oranger.
— Et c'est pourquoi vous êtes triste?
— Je ne suis pas triste, Ménars, je suis heureuse... ; mais, vous savez que le bonheur fait réfléchir...
— Et la réflexion est généralement peu gaie, ce qui revient au même...
— Vous êtes insupportable, avec votre logique.
— Mettons que ce soit vraiment la faute de ma logique, princesse, et occupons-nous un peu de l'ordre de la journée... Le voulez-vous?
— Je me fie à vous, Ménars, en tout et pour tout.
— iMais, princesse...
— Mais, mon cher Ménars, ne sont-ce pas un peu vos enfants que vous mariez aussi?
— Un peu, ce n'est guère.
— C'est tout à fait que je voulais dire.
— Cette fois, princesse, vous attaquez la corde sensible, et je suis prêt à me mettre en quatre.
— Restez-nous toujours et tout entier, c'est ce que je vous demande d'abqrd... Ensuite, secondez-moi un peu pour tâcher qu'Elim soit prêt à l'heure voulue, et que le prince Jean ne se fasse pas trop attendre.
— Je vous réponds de tous deux... Quant au comte de Kouchloff, il est d'une exactitude militaire.
— Et... c'est toujours seul qu'il doit venir...
— Seul... avec la baronne Ostrofl*.
— Savez-vous, Ménars, que c'est une chose étrange que cette indisposition subite de la comtesse? ^
— r Une chose ennuyeuse surtout.
— Et étrange, je le répète; car, depuis le premier jour où la comtesse a donné à Marie son consentement offi-
d'un prince russe 191
ciel, j'aurais prédit cette indisposition, arrivée si fort à point et si tard qu'il était impossible de reculer la cérémonie.
— Et pourquoi, princesse?
— Mon Dieu!... je ne sais... ; mais il m'a toujours paru que la comtesse voyait ce mariage avec peine. Elle a beaucoup changé depuis deux mois.
— Trouvez-vous?
— Et vous..., ne trouvez-vous pas?
— Ma foi,je vois toujours les gens que j'aime avec les mêmes yeux;jechange avec eux sans les apercevoir changer...Maisje croisquec'estàtortquevous vous préoccupez d'un événement bien simple. La comtesse est indisposée, rien de plus ; vous n'avez pas pu reculer la cérémonie à cause de la présentation à l'empereur...; le comte Kouchloff vient avec la baronne d'Ostroff, sa sœur, laquelle doit remplacer la mère de Marie... Tout cela ressemble fort peu à quelque chose d'étrange.
— Dieu le veuille, Ménars!... Il est possible que vous ayez raison. v
Tout en arpentant le salon, le vieux notaire avait soulevé un lourd rideau frangé d'or, et avait négligemment regardé par la fenêtre entr'ouverte.
— Pardieut s'écria-t-il en. joignant les mains avec contrition, en voici bien d'une autre à présent!
— Qu'est-ce donc, Ménars?
— Nos amoureux...
— Eh bien! oùles croyez- vous?... bien tranquillement chacun chez eux?
— Pas le moins du monde.
— A s'habiller?
— Encore moins.
rJ2 LE ROMAN
— A essayer leur toilette?
— Nullement.
— Quoi donc, alors?
— Hélas! Ménars, je les crois... sous la charmille du jardin, à rêver encore... On veut rêver jusqu'au dernier moment.
Et la princesse avait deviné juste.
C'était vraiment bien sous une charmille qu'Elim et Marie devisaient d'amour.
Une charmille ! me direz-vous, c'est bien vieux, mon cher auteur. N'auriez-vous pu, par hasard, rien trouver de mieux?
Mon Dieu, belle dame, vous avez une voix si charmante et un regard si doux, que je ne me sens pas le courage de vous le contester. Mettons que c'était un berceau de fleurs ou bien simplement une allée de jardin, et laissons parler un peu nos amoureux.
— C'est donc aujourd'hui? disait Elim.
— Oui, bien aujourd'hui I répondait Marie.
— Regardez, Marie, ne vous semble-t-il pas que le ciel soit en fête?
— Si vraiment, car je l'ai dans mon cœur.
— Y avez-vous aussi un soleil?
— Quel soleil pourrait valoir mon amour ?
— Vous parlez en poëte, Marie.
— Et je pense en femme, Elim.
— Pour moi, je ne sais trop comment je pense ou je parle, depuis ce matin; mais tout me sourit aujourd'hui.
— A commencer par moi, je crois?
— A commencer par vous et à finir par Dieu, c'est-àdireDieu toujours; car c'est lui qui me sourit par vos yeux par vos lèvres; c'est lui qui me sourit par ces mille et une
d'cJxN prince russe l'J3
voix de la nature qui tintent joyeusement à mon oreille depuis que je suis heureux. Le soleil qui furtivement se glisse dans mon alcôve; Toiseau qui chante sur la branche voisine de ma fenêtre; l'arbre qui projette son ombre sur le perron, le vers heureux qui descend sous ma plume et le mot d'amour que vous me dites en tremblant... tout cela, sourire de Dieu I
— Et vous m'appelez poëte? C'est vous qui êtes poëte,
Elim.
— Poëte, parce que je suis amoureux.
— Ou amoureux, parce que vous êtes poëte?
— Qu'importe, pourvu que je sois toujours l'un ou
l'autre?
— Toujours, c'est beaucoup!
— Et pas assez!
— Qui sait?... Vous m'appelez votre Dieu à présent; et si j'allais devenir votre démon familier?
— Cela m'est égal, pourvu que vous ne me quittiez pas.
— Sans qu'il y paraisse, je suis peut-être très-méchante.
— Il y paraît si peu, en effet, que c'est absolument comme si vous ne l'étiez pas.
— Jalouse?
— C'est une preuve d'amour.
— Tyrannique?
— Je le sais... pour mon bonheur.
— Décidément, c'est déplorable; vous êtes déjà un mari dans toute l'acception du mot, un mari blasé. Il n'y a plus moyen de vous tourmenter un peu.
— Me tourmenter ? Mais il me semble que c'est assez
là, une action de femme également dans l'acception ordinaira du mot.
— N'ayez pas peur, vous ne perdrez rien pour attendre.
— Mais je n'attendrai pas longtemps; ce soir vous serez à moi, Marie.
— Ne le suis-je pas déjà, Elim?
— Vous le serez mieux.
— Ce sera diflîcile. je crois.
— Ce sera plus vrai, voilà tout. Notre bonheur n'aura plus besoin de se cacher et de trembler; rien ne pourra plus nous désunir jamais.
— Et pensez-vous, Elim, qu'aucune volonté humaine eût à présent cette puissance?
— J'aime mieux ne pas avoir à le penser.
— Pour moi, je vous jure qu'aucune fatalité n'aurait le pouvoir de séparer mon âme de la vôtre.., que là où vous vivrez, votre femme ou non, je vivrai... que là où vous mourrez, je mourrai... Notre contrat n'y fera rien de plus.
Elim serra Marie dans ses bras avec un certain sourire plein d'ivresse, qui signifiait que le mariage y ajouterait cependant bien quelque chose.
Sur ces entrefaites, Ménars accourut du plus vite de ses soixante-six ans, tout en prenant les précautions de prudence qu'exigeait la rigueur de sa toilette.
— Elim!... Marie! s'écria-t-il avec un accent plaisamment désespéré, que faites-vous là?.,.
Les deux jeunes gens se précipitèrent en même temps dans les bras du vieillard.
— Nous ne faisons rien ! répondirent-ils en riant d'un air cajoleur.
d'un prince russe 195
— Je le vois parbleu bien ! reprit Ménars; mais, pour ramour de Dieu, faites-moi le plaisir d'aller vous habiller...
— Déjà I
— Gomment, déjà?... vous avez juste le temps... les invités commencent à arriver...
— Oh I Ménars, cela est impossible...
— Pourquoi impossible?..
— Regardez donc votre montre, mon ami.. .
— Eh bien! ma montre?...
— Elle dit neuf heures... et à neuf heures du matin les invités ne sont jamais arrivés...
— Ils pourraient Têtre...
— Ahl.. ceci est différent... je m'incline. Puis, ils se dirent encore une fois :
— Nous nous aimons!..
lisse pressèrent la main... Je crois même que Ménars feignit de prendre une prise pour ne pas voir un baiser donné et rendu... puis ils se séparèrent et gagnèrent chacun en courant l'escalier conduisant à leur chambre.
— Enfin! dit Ménars en respirant plus librement et en se frottant les mains, enfin, enfin, ce n'est pas sans peine!..
rJ6 LE ROMAN
POURQUOI t
Environ une heure avant la signature du contrat et comme les invités commençaient à affluer déjà dans les salons, un petit attelage aux armes du prince Jean entra bruyamment autant que précipitamment dans la cour de l'hôtel; il s'arrêta au bas du perron, où il déposa le prince Jean lui-même, en grand uniforme et toutes croix dehors, mais pâle et défait.
— Mon Dieu, prince, qu'est-il arrivé! fit la princesse, qui le reçut la première.
— Un grand malheur, madame, un grand malheur I se contenta de répondre le prince.
Et, tout en souriant gracieusement aux personnes qu'il rencontrait sur son passage, il entraîna rapidement la princesse vers son cabinet de travail, qui était une petite pièce retirée, tranquille et dont nui n'approchait jamais.
Ménars fut appelé, et le pauvre notaire ressortit bientôt de chez le prince plus pâle et plus défait encore que le prince lui-même.
Il monta rapidement chez Marie, et, d'une main tremblante, frappant à sa porte :
d'un pkince russe 1-97
— Mon enfant! dil-il avec émotion, ouvrez-moi... j'ai quelque chose de très-important à vous dire.
La porte s'ouvrit et une femme introduisit Ménars auprès de Marie, resplendissante de beauté et de parure.
— Comment me trouvez- vous? fit celle-ci; suis-je à votre goût ainsi... et pensez-vous que je sois à celui d^lim?...
11 y avait dans toute la physionomie de la jeune fille quelque chose de virginal et de radieux qui allait au cœur. Soii âme illuminait son front, et, cependant, en y regardant de près, je ne sais quelle vague teinte de tristesse planait sur tout cela, comme un nuage sombre sur un chaud coucher de soleil.
— Hélas!., ma pauvre enfant, ce n'est pas de cela qu'il s'agit...
— Ménars, demanda Marie d'une voix brève mais ferme, en remarquant les traits décomposés du vieil lard, il est arrivé quelque malheur affreux ?
— Oui, affreux... affreux et irréparable!...
— Qu'est-ce donc, Ménars ?
— Plus tard, ma pauvre Marie, plus tard, vous saurez tout... mais à présent, il faut arrêter ce mariage.
Marie ne poussa pas un cri^ ne versa pas une larme, mais elle fit un pas en arrière pour s'appuyer de la main contre un meuble, et elle devint d'un blanc livide.
Ménars était plus bouleversé qu'elle; après beaucoup d'efforts, il parvint à retrouver un peu de calme et à pouvoir lui dire :
— Au nom de votre mère, mon enfant, et de notre honneur à tous, trouvez un prétexte pour ajourner la cérémonie sans qu'Elim puisse rien supposer du malheur qui nous frappe... Ce soir, demain, nous aviserons ; mai
ce qu'il faut éviter à présent, devant le monde, c'est un éclat, un scandale!...
— Un éclat, un scandale! se répéta Marie quand Ménars fut sorti. Mon Dieu! qu'y a-t-il donc?... Et ce mariage retardé... rompu... peut-être, pourquoi?...
Cependant elle obéit à Ménars, la pauvre fille; elle prit un escalier dérobé et elle s'enfuit de l'hôtel dans un triste drowski qui stationnait à Tune des portes de derrière. Elle s'enfuit, parce que, dans son trouble et son saisissement, c'est le seul moyen qu'elle trouva d'empêcher la cérémonie, et, à vrai dire, pour un moyen pris à l'improviste, c'était un assez bon moyen.
Qu'en pensez-vous, madame?
Seulement, avant de quitter l'hôteK Marie écrivit sur un pli adressé à Elim:
« Ma mère est plus malade ! »
Gela disait tout... et rien!
Mais, en réalité, c'est bien chez sa mère que Marie alla.
Déjà elle avait franchi le vestibule et le salon, déjà elle avait la main posée sur le bouton de la chambre à coucher de la comtesse, lorsqu'elle entendit un bruit de paroles et de sanglots qui fit refluer vers son cœur tout le sang de son être.
Elle reconnut bientôt la voix de Ménars, et, pressentant quelque triste mystère, elle se blottit dans un cabinet vitré d'où elle pouvait tout voir et tout écouter sans être vue.
Vous souriez, monsieur,; vous trouvez que c'est de la curiosité... mais, franchement, n'était-elle pas un peu pardonnable et n'en au riez-vous pas fait autant à la
d'un prince russe 109
place de Marie, malgré votre gravité d'auditeur au conseil d'Etal?
La chambre à coueher de la comtesse était tendue de bleu, et comme les rideaux étaient hermétiquement fermés, il n'y régnait qu'un jour fauve et triste.
La comtesse, en peignoir blanc, occupait, près du poêle, une chaise longue, et Ménars, assis à ses côtés, lui tenait lesmains.
— Ma pauvre Marie! lui disait-il de cette voix paternelle qu'il avait toujours eue sans être jamais père, les larmes sont une bonne chose ; mais, comme de toute chose pas trop n'en faut, ce dont vous avez besoin aujourd'hui, c'est de courage bien plus que de repentir ; ce qui est fait... est fait c'est l'avenir qu'il faut sauver; c'est au plus pressé qu'il faut courir. . .comme dans les incendies.
— Mon bon Ménars, vous avez un cœur d'ange, répondait la comtesse; mais la douleur est ainsi qu'un torrent, rien ne peut l'arrêter... il faut la regarder passer et attendre.
— J'attendrai tant qu'il vous plaira, d'autant plus que c'est la seule chose que nous ayons à faire en ce qui vous touche; mais en ce qui concerne Marie, il faut trouver un remède.
— Eh I Ménars, croyez-vous donc que mes larmes soient égoïstes?., c'est sur ma fille qu'elles tombent.
— Hélas! je le sais, mon amie, c'est par leurs enfants que Dieu tient le cœur des mères... Cependant il faut s'arrêter à une idée quelconque.
— 11 est donc bien impitoyable, cet homme?..
— Ce Samuel Brakam ?
— Oui, ce juif.
— Eh! eh!., vous venez de le dire : il Citjuif?
— Il n'y a rien à espérer de lui?
— Moins que d'un verrou de prison...
— Rien à faire vibrer dans son cœur?
— Moins que dans un bloc de granit.
— Mais c'est affreux cela, d'être à la merci d'un tel homme !
— Affreux, vraiment.
— Et quand une langue humaine peut faire autant de mal, le feu du ciel ne descend pas pour la sécher!
— Le feu du ciel ne peut pas brûler toutes les mauvaises herbes de la terre... il aurait trop à faire.
— Gela est-il juste pourtant?
— Que voulez-vous? Ce juif dit une parole qui a une espèce de raison...
— Que dit-il donc?
— Il dit que s'il n'y avait pas de méchantes gens pour faire le mal, il n'y aurait pas de méchantes gens pour le répéter.
— C'est vrai, fit la comtesse en courbant la tête, et elle demeura pensive. Après un instant de douleur muette, elle reprit cependant.
— Voyons, Ménars, contez-moi comment tout cela est arrivé.
— C'était il y a deux heures, répondit le vieux notaire; le prince Jean avait déjà son grand uniforme et les chevaux piaffaient d'impatience en bas, lorsqu'un homme s'est présenté à la porte du petit hôtel particulier. On a refusé d'abord de le recevoir, mais il avait une carte d'audience en règle et il a été introduit.
— Monseigneur, a dit cet homme dès qu'il a été en présence du prince, je m'appelle Samuel Brakam, je suis
juif et je fais le commerce de la banque à Pétersbourg... voilà mes qualités.
— Hum I pensa tout bas le prince, il appelle cela des qualités...
Puis, répondant au juif :
— Eh bien! monsieur Samuel Brakam, que puis-je pour vous?
— Monseigneur, a repris le juif, vous êtes prince haut en cœur, et vous n'en êtes pas arrivé à votre soixantième année sans savoir que Vargent est une clef d'or qui ouvre autant de portes que de coeurs.
— Vous vous trompez ; vous voulez dire : qui ouvre autant de portes qu'elle ferme de cœurs...
— J'accepte votre version, monseigneur. Donc, c'est avec de l'argent que je me suis procuré la carte d'audience à l'aide de laquelle j'ai pu arriver jusqu'à vous ; et si j'ai tout fait pour vous voir, ce n'est pas que vous puissiez faire quelque chose pour moi, car si cela était, vous ne le feriez pas, mais c'est que je puis faire quelque chose pour vous...
— Est-ce une plaisanterie, monsieur?
— Rien n'est plus sérieux, et si vo;is voulez me faire l'honneur de m'écouter quelques instants, vous en jugerez par vous-même. Seulement, comme il vous paraîtrait trop invraisemblable qu'un homme, un juif surtout, fît une bonne action pour le simple plaisir de la faire, je vous avouerai que je suis poussé par le désir d'une petite vengeance...
— Je n'ai pas à vous écouter, monsieur.
— Néanmoins je crois que vous m' écouterez, monseigneur...
Pour toute réponse, le prince se couvrit, et du doigt, il indiqua la porte à Samuel.
— Votre famille est une des plus anciennes de l'empire, reprit le juif sans se déconcerter, et votre blason un des plus purs... il serait grand dommage, vraiment, d'allier l'une et de ternir l'autre indignement.
— Que signifie ceci, monsieur?
— M'écoutez-vous, monseigneur?
— Parlez d'abord, je verrai ensuite.
— On a quelquefois dit qu'un juif c'était l'âme du diable en chair et en os; mais si le diable voulait bien vous confier qui vous trompe et vous joue, si le diable voulait se faire diplomate de moitié avec vous, le trouveriez-vous déjà si noir?
— Je ne vous fais pas de question, monsieur I
— Aussi, monseigneur, je prends la liberté devons en adresser sans en être prié.
— Je crois, monsieur, que vous devenez insolent ?
— Non, monseigneur, mais seulement vrai... et vous autres grands seigneurs et demi-dieux de cours, vous êtes tellement habitués à n'entendre que mensonge et llatterie, que la plus petite, la plus humble vérité vous semble de suite une insolence...
Le prince, en homme de sens, pensa que le juif avait peut-être raison, et il écouta.
— Monseigneur, reprit Samuel, vous allez marier votre fils, la fleur de notre jeune et belle noblesse, avec la fille du comte de Kouchloff?
— Oui.
— Et savez-vous bien toute la vérité sur le comte de Kouchloiï?
d'un prince russe '10:\
— Je sais qu'il fut compromis dans un complot politique, exilé, puis gracié.
— Ceci est une peccadille : malheur n'est pas crime...
— Eh bien I après ?
— Après? c'est là que commence mon récit...
— Faites donc comme lui alors... commencez!
— Si je ne me trompe, vers le mois de décembre de l'année 1815, le comte de Kouchloff, alors jeune et brillant officier, se fit aimer en France d'une petite fille de rien, quelque chose comme une bourgeoise élevée en serre chaude par un vieux notaire imbécile. Ensorceler la belle, obtenir un rendez-vous et couronner l'entreprise par un enlèvement hardi, ce fut l'affaire de trois jours, je crois. Mais c'était là jeu d'enfant, et cela ne vaudrait pas la peine qu'on en parlât, si la fin de l'aventure n'était pas plus sérieuse que le commencement.
— Prenez garde, monsieur, de ne pas me faire un conte...
— Je sais trop bien, monseigneur, que vous avez toujours un doigt sur la clef de la prison, pour jouer avec vous; mais ce que je vous dis est si peu un conte que c'est la fille, de la belle à l'escapade, que vous allez donner à votre fils pour femme...
— Jour de Dieu! qu'avancez-vous là, maître Samuel Brakam?
— La vérité, monseigneur... l'humble vérité!
— Et voulez-vous savoir l'humble vérité? c'est qu'à l'heure qu'il est, je ne prêterais pas un copeck sur votre signature!
— Je vois, monseigneur, qu'il vous faut des preuves.
— Absolument comme vous le dites...
— Aussi, en ai-je apporté...
204 LE ROMAX
— Et de quelle nature, je vous prie?...
— Des meilleures... j'ai payé comptant.
Samuel Brakam tira de sa poche un portefeuille crasseux où il prit succesivement plusieurs papiers jaunis et maculés.
— D'abord, fit-il, ceci est un double de l'extrait de naissance de madame la comtesse de Koucbloff: — « Paris, 3 ventôse an IV. — Fille naturelle de Marie de ChdteauleUy père inconnu!... Le tout parfaitement visé, légalisé, certifié et prouvant quelque peu, que la comtesse ne descend pas en droite ligne de la famille de Jeanne d'Arc.
On peut oublier le passé, me direz-vous? Soit! et bien qu'il me semble engager souvent l'avenir, je ne serais pas venu vous importuner du récit de ces vieux péchés de jeunesse, monseigneur... car enfin chacun est maître chez soi, et si Ton était toujours forcé de s'inquiéter d'où vient l'eau qu'on boit, on serait fort exposé à mourir de soif... Mais il s'agit ici d'un fait purement matériel... et très-actuel...
— Achèverez-vous, enfin?
— J'achèverai, monseigneur. Ce second papier est un double également, parfaitement en règle, de l'acte de mariage du comte de Koucbloff avec la baronne Barbe de Kiew...
— Eh bien?...
— Eh bien!... le comte a aujourd'hui une maîtresse qu'il appelle sa femme ; le comte a une fille qu'il appelle sa fille I... rien de mieux. Ce sont ses affaires et non les nôtres; mais le comte a aussi une vraie femme qu'il espérait bien ne jamais revoir et qui vient de surgir tout à
d'un prince russe 10b
coup de Toubli commp. la statue du Commandeur surgit de l'enfer dans Don Juan...
— Une femme qui n'est pas celle que nous connaissons?...
— Une femme qui est la baronne de Kiew, qui me doit de l'argent, qui a une tête de serpent et qui fera un procès, aussi vrai que ce procès servira à défrayer pendant tout un an les conversations de vos salons... Le comte de Kouchloff sera perdu, il est vrai, et sa concubine sera empoisonnée... mais qu'en pensera le mari de mademoiselle de Kouchloff?
— Le mari... lemari I...mon fils'n'épousera pas l'enfant bâtard d'un adultère infamant!...
— Ceci, monseigneur, vous regarde et ne me regarde plus... Je vous ai prévenu d'un malheur qui menaçait votre postérité et d'une souillure qui menaçait votre blason... C'était là le service que j'avais à vous rendre. Je, l'ai fait; voici les pièces authentiques, lettres, mémoires à l'appui de mes paroles... vous pouvez les parcourir... et il ne me reste plus qu'à me retirer. Seulement, vous comprendrez à présent pourquoi la comtesse était si mal et si bien tombée malade, la veille de la signature du contrat; pourquoi, par un stratagème ingénieux qui ne compromettait personne, la baronne Ostroff, sœur du comte et tante de la fiancée, devait remplacer la mère absente, et pourquoi enfin, on avait négligé de vous présenter l'acte de naissance de mademoiselle Marie, lequel acte la reconnaîtrait bien pour la fille du comte de Kouchloff, mais, par une de ces légèretés auxquelles ne sont pas habitués pourtant les registres de l'état civil, ne lui donne pas de mère...
20 (i LE ROMAN
— Salut de mon âme!... fit le prince, voici une infamie dont je tirerai vengeance...
— Si monseigneur voulait bien considérer que je lui ai parlé tout à l'heure de quelque petite chose de ce genre que j'avais à régler moi-même avec le comte de Kouchloffet les siens, il me laisserait la vengeance à moi tout seul, juif maudit, de la part duquel rien n'étonne, et il prendrait pour lui le beau rôle: le mépris!... puis l'oubli!...
Le prince ne répondit pas, mais il sonna ses gens, monta en voiture et se fit conduire à triple galop jusqu'à son hôtel... où il vient d'arriver tout à l'heure, et où, en présence de la princesse Catherine, il m'a raconté ce que je viens devons dire.
Et, Ménars s'étant arrêté, j'en profite pour passer au chapitre suivant.
MADAME SAMUEL BRAKAM
Trois jours après, Elim apprit que Marie allait épouser Samuel BrakamI...
Jamais foudre tombant dans une poudrière ne produisit plus furieux ébranlement!... jamais le vent de Bourbon ne souleva plus alîreuse tempête.
d'un prince russe 207
Dans la lête et dans le cœur d'Elim, tout craqua comme dans un navire qui s'abîme sous la lame, comme dans un temple dont un nouveau Samson renverserait les colonnes.
Si bien qu'en un seul instant, cette âme et ce cœur furent dévastés, et qu'il ne resta plus d'eux que des ruines fumantes et douloureuses...
Quelque chose d'aussi triste que les rameaux brûlés et flétris d'un chêne le matin, plein dévie et de force, le soir frappé de la foudre !...
En vain Ménars tenta-t-il d'interposer sa parole douce et bonne, en vain la princesse pleura-t-elle aux genoux de son fils; Elim ne voulut rien entendre, rien répondre. Il se sentait déjà transformé en une urne froide, dépositaire de son âme; déjà son cœur était cerclé de fer dans son tombeau d'ironie, et tout ce qu'on parvint à obtenir de lui, ce fut un sourire fatal et glacial comme celui qui doit errer sur les lèvres de la mort.
Pour le premier jour, ce fut tout.
— Mon Dieu! disait Ménars en examinant avec crainte la fixité vitreuse du regard d'Elim, serions-nous donc ainsi faits que nous devions devenir fous le jour où nous retrouvons notre raison ! . . .
Mais Elim ne devint pas fou; Elim ne pleura pas, Elim ne chercha querelle à personne...
— Mon pauvre ami, hasarda alors Ménars, voire douleur m'effraie beaucoup, parce qu'elle ne ressemble à aucune des autres douleurs que j'ai connues...
— Douleur? répéta Elim. Qu'est-ce que vous entendez par cela?...
— J'entends ce poison lent, mais corrosif, qui brûle le cœur battement par battement, larme par larme !
— Et quand le cœur est brûlé, que reste-t-il?...
— La mort!...
— Et alors il n'y a plus de douleur?...
— Ce qui est plus triste encore...
— Plus triste, je ne sais pas... mais plus inexorable!... Eh bien! Ménars, je suis mort, bien mort, parfaitement mort!... Je vous vois pleurer, je vois pleurer mes espérances et mes souvenirs autour de mon lit mortuaire... mais je ne vois, je ne sens rien de plus!... Ah! vous parlez de douleur... belle affaire, vraiment, que souffrir!... Moi aussi j'ai souffert et j'étais un grand fou de ne pas vouloir souffrir toujours! La douleur? mais c'est la vie, le germe fécond d'où sortent le génie et l'amour!... Souffrir dit regret, et regret dit bonheur perdu ! ... Il n'y a pas un seul homme sur la terre auquel Dieu ne donne, au moins une fois, une petite joie pour éclairer toute sa vie !... C'est un coin riant dans un tableau sombre; c'est l'étoile qui, entre deux barreaux, brille pour le prisonnier... C'est le bout du ciel que le malade aperçoit de son lit de souffrance, c'est quelque chose enfin qui parle du passé ou de l'avenir, un vieux souvenir dans lequel on peut toujours lire, comme dans un livre écrit d'hier, espérance qui brille au loin, bien loin, mais qui brille... une boussole, en un mot, qui sert à se reconnaître au milieu de l'océan de passions et de doutes dans lequel flotte le cœur... Voilà ce que c'est que souffrir! me comprenez-vous, Ménars?. moi j'appelle cela être heureux !...
— Vous n'avez pas toujours pensé ainsi?
— Parce que j'étais fou, je vous Tai dit!
— Et à présent, mon ami?
— A présent, je suis un pauvre cadavre qui n'a plus
d'un prince russe 201)
môme la faculté de souffrir; je ne vis plus et je ne sens plus qu'une chose: c'est que je ne vis plus. Que ma mère ne pleure pas! Ménars, ne dépensez pas inutilement votre éloquence, ce seraient des larmes stériles et des paroles perdues... Tenez, mon vieil ami, vous me regardez d'un air étonné, ne sachant trop si je rêve ou si je veille. Il faut que je vous explique, une fois pour - toutes, ce qui m'est arrivé, afin qu'ensuite nous rescellions la pierre mortuaire sur le passé et nous ne reparlions jamais de lui; c'est un fait purement psychologique, mais dont il ne m'appartient plus de régler l'avènement. Ecoutez-moi bien, je vous prie...
— Me voici une main dans votre main.
— Une jeune fille me dit qu'elle m'aime, je la crois, elle est sincère, sans doute. Nous allons rêver de longues heures sous les allées couvertes, lézardées seulement de ci de là par quelque rayon de lune; nous disons toutes ces belles choses qu'on trouve stupides, quand on n'est pas celui auquel elles s'adressent. . . Nous faisons une idyl le au grand complet; puis, pour couronner le tout, nous appelons à nous le mariage, et le mariage a la généreuse inspiration de se montrer bon prince et de s'en retourner au moment d'entrer dans la maison. C'est à peu près tout, n'est-ce pas?
— C'est tout?..
— Et ce n'est rien...
— Rien?..
— Entendons-nous, c'est un enfantillage I Quel est le
collégien en vacance qui n'a pas une de ces aventures
inscrites sur le premier feuillet de sa vie?... Quelle est la
jeune pensionnaire, un peu, tant soit peu, timide, yeux
bleus et habillée de blanc, qui n'ait écrit cette humble
introduction au roman de Tamour?... J\Iarie m'aimait il y a trois jours, du moins elle le disait... et il lui plaît aujourd'hui d'épouser un monsieur Samuel Brakam?.. Quoi de plus simple 1.. Mon Dieu! on rit de cela : le temps d'allumer un cigare; on monte à cheval un instant, et quand on rentre, on n'y pense plus I... C'est je crois même un mariage d'amour... Oui vraiment, Marie en convient dans son petit billet à ma mère!.. Un mariage d'amour avec monsieur Samuel Brakam ! c'est bien plus amusant I Voyez-vous d'ici cette jeune fille brillante et belle, cette pauvre fleur que j'osais à peine touche'r de ma main tremblante, ce poëte qui savait si bien dire ce que je pensais si mal?., la voyez-vous s'accroupir aux pieds de ce rustre stupide, baiser ces lèvres découpées en vieux parchemin, toucher ces cheveux achetés à l'encan, regarder ces yeux flétris et dire : — Vous êtes beau, mon ange... on vous aime?... Voyez-vous notre élégante mariée se mirer dans la manche luisante de la houppelande de son cher époux, et trouver ce miroir de son goût?.. Certes I voilà un bonheur à faire envie ; et convenez que j'aurais bien tort de n'être pas un peu jaloux !..
— Voici, Elim, que vous persiflez, que vous vous moquez, que vous mordez!.. Tant mieux, tant mieux ! mon pauvre ami... il y a amélioration ; je me reconnais... je suis dans l'histoire commune. Mais tout à l'heure, je l'avoue, vous me déroutiez avec vos théories de l'autre monde, je ne savais pas trop où vous vouliez en venir.
Elim sourit tristement.
— Je voulais en venir, répondit-il avec amertume, à vous dire que mon malheur est encore plus grand que vous ne supposez... que je ne puis plus souffrir... que je n'ai plus de cœur!..
d'un prince russe 211
— Bah! bah!., plus de cœur!., on s'imagine ça!.. Viennent deux beaux yeux éclairer la chambre obscure dans laquelle il dort...
— Et les deux beaux yeux en seront pour leur peine, les deux beaux yeux verront un vieux tas de cendres noires, pareilles à celles que laissent sur les chemins, les feux de joie de la Saint- Jean...
— Vous le croyez?..
— Malheureusement, j'en suis trop sûr... Je sens le vide en moi, voyez-vous, comme une pauvre cabane le sent en elle lorsque le corps de son vieux propriétaire a été enlevé par le curé et lesclergeons de l'endroit... Plus une main amie pour tenir la porte bien close, pour ranimer, entre deux pierres usées, les tisons qui fument... plus rien, plus rien I Le vent souffle de tous les côtés, et disperse les dernières cendres chaudes qui restent, les enfants y viennent trépigner, les oiseaux de nuit y font leur nid...
— Jusqu'au jour où, d'aventure, un héritier se présente, prend la cabane, la remet à neuf et l'habite.
— .Mon pauvre Ménars, je vois que vous vous obstinez à vouloir espérer... Eh! ami, que ne puis-je espérer aussi !
— Franchement, croyez-vous qu'il dépende de l'homme de tuer l'âme qu'il tient de Dieu?
— Sans doute, tout comme il dépend de mon voisin de m'attendre le soir, au détour de la rue et de me coucher mort par terre.
— Si votre voisin est un voleur?..
— Mais les femmes n'en font pas d'autres. Ce sont les plus dangereux détrousseurs de grands chemins que je connaisse; les plus rudes écumeurs ou forbans qui se
puisseQt imaginer... le tout non prévu par les lois ! — Ce qui est une galanterie de la part des législateurs! — Marie a passé par chez moi, et, en s'en allant, elle a simplement commis un petit abus de confiance : elle a pris mon cœur!..
Ne croyez pas que je la maudisse pour cela, que j'écrive un gros livre contre les femmes et que je remette tout en question ? Non, Dieu merci I . . je suis parfaitement calme. Je signale seulement un fait ; rien de plus!.. C'est volontairement que Marie renonce à moi, qu'elle me préfère M. Samuel Brakam , qu'elle donnera le jour à toute une lignée de petits juivetaux... Je ne lui en veux pas et je le trouve naturel : le bonheur est un vêtement qui va à toutes les tailles et qu'on fait bien de prendre chez le premier fripier où on le voit accroché.
— Allons, je vous accorde que votre cœur est mort... Comment allez-vous vivre à présent ?
— Comme tout le monde, et c'est justement ce qui m'attriste. Je me promènerai à cheval comme un jeune colonel ; je fumerai... comme un vieux débitant de tabac ; j'aurai ma loge au théâtre... ne l'ai-je pas déjà? Si je l'ai, j'en profiterai, c'est convenu !.. Sur les chemins, je prendrai le menton aux petites filles que je rencontrerai, je lorgnerai les maillots de nos danseuses et les cheveux de nos duchesses, je lirai les journaux, j'aurai une opinion politique, je ferai la cour à nos grandes dames, je me moquerai un peu des maris, j'aurai deux ou trois duels, et puis après cela il ne me manquera plus que d'être « r heureux époux » de Louba Meinoff pour faire un cavalier accompli... n'est-ce pas cela?
— C'est cela même...
— Oui, reprit Elim en soupirant, mais je ne serai plus amoureux !
— Qui sait l'avenir, mon ami ?
k — Encore une fois, croyez-moi, mon vieux Ménars, je me sens bien. Tout est détruit en moi ; il me reste ce que je vous dois, ce que je dois à ma mère : ma fortune,
. mon rang, mon titre, un peu de savoir-vivre et d'éducation ; car je n'ai pas profité de toutes vos leçons, mon ami; mais ce que je devais à Dieu : mon amour, cela ne me reste plus... L'homme qui sentait, qui pensait, qui vivait par le cœur et qui vous comprenait si bien, Ménars, vous, belle et nobleintelligence, celui-làestmort; maisl'homme auquel on a appris l'équitation, la danse, la natation, l'escrime ; l'homme qui s'habille à Paris, qui sait saluer, dire une impertinence à une femme et sourire à propos sous sa moustache luisante, oh ! celui-là se porte aussi bien que vous, maître Samuel Brakam, et c'est, je crois, ^tout ce que le monde a le droit de réclamer de moi.
— Je le crois bien, il y a tant de gens qui vivent à moins...
— Sans doute, mais des gens qui n'ont jamais été que cela, des mannequins, et qui posent avec toute la gravité d'une gravure de mode ; de vrais bijoux travaillés avec un art infini, comme une montre de vingt-cinq louis, à laquelle il ne manquerait qu'une chose pour être parfaite et marcher, uu mouvement; ils ont l'enveloppe de l'homme et ils n'ont pas ce qui est vraiment l'homme : l'âme !
Allons*, allons, Ménars! quittez ce visage assombri et ce cœur triste... enterrons cet Elim mort, et buvons à la santé de celui qui renaît! Je suis prince, eh bien ? le roi est mort, vive le roi !...
La gaîté d'Elim était douloureuse ; on voyait les larmes percer sous son sourire, et cela rassura Ménars.
— Il souffre, pensa-t-il, donc il guérira ! Et à vrai dire, ce ne fut pas sur Elim qu'il pleura le plus, ce vieux cœur, ce fut sur Marie.
Marie, on Ta compris, s'était dévouée ;, elle avait accepté, la pauvre et admirable fille, d'être méprisée par celui-là qui était son dieu, d'être bannie de ce monde dans lequel elle allait entrer radieuse, appuyée sur le bras d'Elim ; de vendre sa chair et son sang à un juif maudit... tout, elle avait tout accepté, afin de sauver sa mère du déshonneur et son père de l'infamie.
Moyennant la main et la dot de Marie, car les juifs n'aiment jamais que d'un bout du cœur, s'ils aiment encore, SamuelBrakam avait juré de se taire et défaire taire la première femme du comte de Kouchloff.
Pour cela, il avait trouvé un moyen ingénieux autant que peu nouveau : il avait vendu à un vieux Turc de ses amis, pour je nesais plus quel sérail appauvri, la baronne Barbe de Kiew, moyennant quoi le Turc en question devait se charger de renlèvement de sa marchandise.
Ce point réglé, le comte, parfaitement veuf, pouvait aller épouser secrètement quelque part sa femme prétendue, et relever ensuite la tête plus haut que jamais.
A vrai dire, je ne sais point si, dans la pensée du juif, il ne devait pas arriver quelque chose de pire à Barbe de Kiew que d'être jetée dans un sérail où elle eût sans doute fait tapisserie. Mais ceci ne nous regarde pas, et je crois que le comte de Kouchloff pensa aussi que cela le regardait peu, car il consentit à tout.
Quanta Marie, elle ne sut qu'une chose : c'est que Samuel avait entre les mains certains papiers fâcheux
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qui pouvaient ruiner l'honneur de son père, et que, pour prix de son sacrifice à elle, il les anéantirait.
Vous trouverez peut-être, madame, car que ne trouve pas une jolie femme comme vous h redire à un pauvre livre comme moi? vous trouverez donc peut-être que Marie aurait pu épouser Samuel sans laisser croire àElim qu'elle le trompait. Et vous avez raison; mais si on prévoyait tout dans la vie, il n'y aurait plus de roman possible et à peine des histoires. D'ailleurs Marie était une vraie femme de courage et d'énergie: elle ne se sacrifiait pas pour se rendre intéressante et attirer de douces lar- .mes; elle se sacrifiait simplement parce que cela était yHécessaireet qu'elle ne pouvait pas faire autrement.
Prévenir Elim c'eût été faire tout échouer, car Elim, aimé de Marie, n'eût pas renoncé à elle pour un empire, ce qui est assurément très-beau quand on est prince et qu'on habite sur une terre couronnée d'un aigle impérial.
Marie, qui voulait la fin, voulait aussi les moyens, et elle écrivit :
<r Elim, oubliez-moi ; je vous ai trompé jusqu'au der-
» nier jour.,, je me suis trompée moi-même! Méprisez-
-» moi... Mais je n'ai pas le courage d'aller plus loin...
» Je serais une épouse coupable... Ce n'est pas vous que
';» j'aime !.,. »
Et le lendemain, en effet, Elim avait appris le mariage de Marie avec Samuel Brakam !
Elim aurait dû douter, dites-vous, monsieur? Non, monsieur, Elim ne pouvait pas douter ; car s'il est permis, avec un peu de raison saine et de juste appréciation de soi, de ne pas toujours croire une femme quand elle vous dit :
— Je vous aime !
En revanche, il n'est jamais possible de ne la pas croire quand elle vous dit :
— Je ne vous aime pas !
Elim crut Marie. . . Il la crut à la lettre I. . . sans aucune espèce de calembour.
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