‹ Le roman d'un Prince RusseChapitre 22 sur 30 · LA FEMME D ELIM · texte numérisé non relu

LA FEMME D ELIM

Le mariage a cela de commun avec les manchons et les gants à dix-neuf sous, qu'il va à toutes les mains et à toutes les femmes, aussi bien à celles-ci qu'à celles-là, à mademoiselle la marquise de *** comme à mademoiselle la comtesse de ***. Le nom de la personne ne change rien à l'affaire... qu'un nom;

C'est-à-dire moins que rien.

Qu'est-ce que le mariage de nos jours, en effet ?

— Règle générale : — Une grande maison où chacun entre et d'où chacun sort comme de chez soi, quelquefois sans frapper, quelquefois sans dire merci. Il y a un monsieur qui paie les contributions, les domestiques, le portier, et qui a des maîtresses. Il y a une dame qui ne paie rien du tout, pas même ses billets doux, et qui a des amants. Ce monsieur et cette dame ont un jour de réception une fois par semaine, le mercredi ou le vendredi,

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ou tel autre jour à votre convenance, et ils endossent respectivement les peccadilles communes, moyennant quoi ils sont très-heureux, parfaitement unis, et ont, pour finir comme les bons vieux contes de fées, beaucoup d'enfants.

Exception: Il n'y a qu'une seule règle générale sans exception, et la voici: // n'y a pas de règle sans exception.

Ceci étant donné, il doit être parfaitement indifférent h tout homme d*un peu d'esprit d'épouser telle ou telle femme.

Mettez quelques noms dans un chapeau, remuez et tirez au hasard, celui que vous amènerez sera le bon.

C'est donc là ce que fit Elim. Il se promena trois fois dans le salon de sa mère, puis il décida qu'il épouserait Louba Meinoff.

Précisément les tapisseries étaient encore tendues, les lustres toujours en place, le contrat dressé, et il n'y eut qu'à remplacer Marie par Louba.

Cette fois la cérémonie eut lieu, et tous les beaux discours, qui avaient été préparés d'avance, furent lus au milieu du recueillement et de l'attendrissement général.

Les oiseaux, sur leurs branches, n'eurent pas un chant de moins ; la nature envoya ses mille parfums printaniers... et la'nuit eut des milliers d'étoiles.

Quant aux violons, ils jouèrent pour Louba,comme ils eussent fait pour Marie. Tous ces jeunes tibias sautèren de même, tous ces gros ventres eurent le même appétit^ C'étaient les mêmes habits noirs, les mêmes plaques d'argent de tous ordres, les mêmes cordons rouges au salon, les mêmes cordons bleus à la cuisine, les mêmes équipages à la porte, les mêmes valets dans l'antichambre,

la même huile qui brûlait dans les lampes, la même chambre nuptiale qui attendait; en un mot, c'était la même fête... Qu'y avait-il donc de changé?...

Le cœur d'Elim, rien de plus!

— Ah! je le vois, soupira tristement le jeune marié, je n'étais qu'un poëte... je galvanisais tout moi-même, jusqu'à Marie!... Ce n'est que dans mon âme qu'il y avait une plus grande fête qu'aujourd'hui... Ni la nature, ni le monde n'ont changé. Dieu aime tout autant Louba que Marie... mais moi, je ne l'aime pas!...

Précisément, ce jour-là, à la même heure, on avait célébré la noce de Samuel Brakam et celle d'Elim, et, quand vintle soir, deux scènes d'un genre bien différent se passèrent.

Dans une chambre splendidement tendue de blanc et de bleu tendre, éclairée faiblement par une lampe d'argent suspendue au plafond, se tenait Louba Meinoff, en peignoir de mousseline blanche brodée, les pieds coquettement chaussés dans des mules d'Orient et appuyés sur le bord des chenets, les manches un peu flottantes et laissant voir,jusqu'au coude, un beau bras rond et lisse comme de l'ivoire.

Louba était une jeune et délicieuse femme; le seul reproche sérieux qu'on pût lui adresser, était peut-être de ressembler un peu trop au lendemain matin de ses noces, et pas assez à la veille. Elle était pâle, elle avait le regard langoureux, la lèvre tristement passionnée, les cheveux tombant en larges bandeaux ondulés et noirs sur son front décoloré, et je ne sais quoi dans toute sa personne, dans son ensemble, dans sa pose, dans sa manière, qui sentait trop la femme et pas assez la jeune lille.

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A un certain moment, la porte tourna docement sur elle-même, et Elim entra. C'était là, vous le savez, madame, un de ces instants de la vie qui décident pour toujours du bonheur,

Si la femme aime son mari, il ne faut pas que ce premier baiser donné soit moins ardent qu'elle ne Ta rêvé, il ne faut pas qu'elle se sente dépouiller de sa robe virginale, il ne faut pas que leciel lui rappelle la terre I... Les poètes ont nommé les heures d'amour les heures A'oubli. Il faut, en effet, que la femme oublie qw^ils sont deux dans cetenivremennt qui unit les bras et les lèvres, il faut qu'elle se sente vivre en son mari, dans son âme comme dans sa chair, et que leurs deux cœurs n'aient qu'un seul battement!...

Sans quoi il y a désenchantement, et le désenchantement,en amour, est la pire des choses.

Ce point est donc toujours très-délicat à régler, mais il l'est toujours beaucoup plus entre époux, qu'entre amants.

Qui peut dire, en effet, en voyant deux jeunes gens qui l s'aiment, qu'ils seront l'un à l'autre, ce soir ou demain?... 1 La brise, qui caresse leurs cheveux, n'en sait rien ellemême ; le gazon, sur lequel ils s'asseyent, l'ignore encore. . . Ils vont à l'aventure. Tout à l'heure, une étincelle jaillira, et l'amour se fera comme se fit la lumière!... mais sans que la pudeur de la jeune fille ait eu rien à prévoir, rien à calculer, rien à souffrir!

Dans le mariage, au contraire, la fiancée vierge se donne en vertu d'un traité, d'une lettre à échéance. Tout est stipulé, le lieu, Theure, la minute. Et, tenez, c'est une chose qui m'a toujours paru triste que de sonder sous son regard, la pensée d'une mariée. lime semble voir

une victime couronnée de fleurs que Ton conduit àTautel, un pauvre agnelet, couvert de rubans, que l'on mène à la boucherie. Et puis, le mystère, le doux mystère, qu'en fait-on?... Comment s'arrange la pudeur de tout cela?... Que devient la chaste Suzanne, à demi nue, devant ces vieillards en cravates blanches, qui ricanent en lorgnant les épaules et la fleur d'oranger attachée à son sein?... Que devient l'amour, en un mot, l'amour qui aime si peu les violons, les longs discours, les gros soupers et l'éclat des bougies?...

Ma foi, je n'en sais rien; mais j'ai toujours pensé qu'il fallait qu'il fût de bonne trempe, pour résister à Tépreuve difficile et scabreuse du mariage; j'ai toujours pensé que l'amant devait avoir beaucoup à débattre, pour faire oublier le mari.

En revanche, le rôle du mari est encore plus compliqué, s'il n'a jamais été l'amant, s'il voit sa femme à peu près pour la secoride ou la troisième fois, et s'il a été marié par l'entremise d'une vieille tante ou d'un notaire de Quimper ou de Gaen.

Prendre la jeune fille à l'improviste, la surprendre, l'étonner de la nouveauté de son amour, et profiter de ce premier moment d'ivresse et d'enivrement, — toujours attaché au premier fruit cueilli à l'arbre de la science, — pour éveiller en elle tout ce qu'il y a de forces et de facultés aimantes, tel est, ce me semble, le plus sage et le plus habile.

Qu'en pensez-vous, messieurs?...

Pour moi, bien que n'ayant pas l'insigne honneur de faire partie de l'illustre confrérie, je trouve qu'Elim, ayant épousé Louba Meinoff par dépit ou autrement, eut

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grand tort de se conduire en enfant avec elle. Voici donc ce qu'il fit:

Il entra froidement dans cette chambre déjà un peu froide, il salua dans toutes les règles de Tétiquette, posa avec soin son chapeau et ses gants sur une table, puis vint s'asseoir en face de Louba, assez loin d'elle et à la façon d'un huissier qui aurait à exécuter une saisie ou à remettre un commandement.

— Louba, dit-il, j'ai à causer un instant avec vous... pouvez-vous m'écouter?..,

La jeune femme frissonna de tout son corps à cette phrase inattendue. Son sang avait la fièvre, et ce fut comme je ne sais quoi de glacé, qui s'infiltra dans ses veines et les calma douloureusement. Quant à Elim, il sourit intérieurement de ce résultat, il trouva origina' de passer en railleries cette première nuit de noce, que l'on consacre habituellement à l'amour, et, pour satisfaire cette misérable fantaisie, il ne craignit pas déjouer le bonheur de toute sa vie.,, mais il est vrai qu'il ne croyait plus au bonheur.

Louba ramena sous la frange de son peignoir,son petit pied et sa petite mule, si coquettement allongés tous deux, elle croisa ses mains devant elle, pencha la tête à gauche d'un certain air de chatte amoureuse, et ne répondit pas.

— Puis-je parler? demanda Elim.

— Il me semble, fit Louba doucement, que je vous l'ai toujours permis... et maintenant, comme mon mari, vous avez tous les droits possibles.

— Des droits?

— Mais oui...

— Oh ! je le sais bien, et c'est justement ce que je ne

veux pas... Qui donc, ici-bas^ a des droits réels sur la beauté et la vie d'une femme?...

— L'amour!...

— Dites-moi, Louba, est-ce que vous y croyez?...

— Si j'y crois?... A quoi?...

— A l'amour...

— Voilà une question qui n'est pas complètement galante, car me l'adresser, c'est me dire que vous n'y croyez guère, vous... et cependant j'y répondrai...

— Eh bien?...

— Eh bienl... je crois à ramour,comme je crois à la vie...

— Tant que vous vivez I

— Mais, Elim, on ne peut pas aimer plus longtemps qu'on ne vit! Ecoutez-moi, mon ami. Tout à l'heure, vous m'avez demandé la permission de me confier quelque chose... de très-important;,., à mon tour, je prends celle de vous faire un petit aveu... La parole est d'abord aux femmes, ainsi le veut la galanterie, vous parlerez un peu plus lard...

Elim s'inclina en signe d'adhésion.

— Ce que j'ai avons dire, c'est simplement ceci: — , on m'a élevée dans cette pensée que je serais votre femme, et moi aussi, dans celte pensée-là, je me suis occupée à vous aimer»

— Sans y réussir?

— Peut-être m'attendais-je à ce que cette question me fût adressée d'une autre façon, puisque vous m'avez épousée, puisque je suis à vous? Mais enlin, je dois y répondre telle qu'elle est posée, et dans la simplicité de mon âme, je vous dirai

— Vous me direz?...

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— Que... vous devriez le lire dans mes yeux.

Il y eut un silence pénible, car Elim eut envie de lire, et cependant il ne lut pas Louba reprit tristement :

— Je savais bien que vous aviez eu un amour dans le cœur, un amour profond pour... une autre... Maison m'avait dit que tous les hommes, ainsi que vous, avaient aimé avant le mariage, que pas un n'apportait un cœur vierge à la femme qu'il épousait,et qu'il fallait s'y résigner.

— Ce que vous avez fait.

— Assurément, et un peu par affection pour vous, car je pensais : — Quand, revenu d'erreurs ou d'illusions trompeuses, il sera là, seul avec moi, la porte close, close aussi la fenêtre, et qu'il saura que cette femme qu'il a, est toujours heureuse de le voir, qu'elle l'aime à toute heure, de loin, de près; que sa pensée l'accompagne quand, ses yeux ne le peuvent plus suivre ; qu'elle n'est pas rêveuse, sans doute, brillante, poétique, qu'elle ne parle ni des arbres, ni des nuages, mais qu'elle est sincère et dévouée, tendre et fidèle, je pensais, dis-je, j'espérais...

— Achevez, Louba, achevez...

— Eh bien ! vous êtes entré, vous m'avezsaluée comme une étrangère, vous êtes allé vous asseoir là-bas, bien loin, bien froid, bien sévère, et j'ai oublié tout ce que j'avais à espérer ; voilà ce que je voulais vous dire.

— Et moi, enfant, sais -tu ce que je voulais te dire? je voulais te dire que je t'aime!

— Vous m'aimez !

— Oui, je t'aime ! Peut-êlre en entrant, avais-je, comme tu le dis, d'autres idées, mais elles étaient fausses, mais elles étaient mensongères... Tiens, me voilà à

tes pieds. . . tiens, je baise tes genouK, je baise tes mains. . . me crois-tu à présent ?

Et il entoura Louba de ses bras et il la pressa contre son cœur, et il était ému, tremblant à son tour, si bien que leurs lèvres s'unirent et qu'il y eut un éclair... mais il était trop tard, la foudre avait déjà grondé souterrainement, déjà elle avait creusé son abîme entre les deux époux.

— Pourquoi? me direz-vous, madame.

— Mon Dieu I parce qu'Elim n'aimait pas Louba, parce qu'il ne fit que cédera un caprice d'une heure et que Louba, tout en y consentant, n'en fut pas dupe.

Elioi était entré chez sa femme avec la pensée froide, arrêtée, ferme, de lui dire qu'il ne l'aimait pas et ne pourrait jamais l'aimer: qu'il l'avait fait princesse qu'il lui avait donné un tabouret chez l'impératrice... que c'était tout ce qu'elle avait souhaité, sans doute, et que c'était aussi tout ce qu'il pouvait lui donner; que de son côté, il ne lui demandait que de conserver intact, le nom que sa mère avait toujours porté pur.

Par malheur, il avait compté sans ses yeux et sans sa jeunesse. Il avait vu près de lui une femme jeune, belle et pâle, lui appartenant, et murmurant de la prunelle et des yeux quelques paroles d'amour; que voulez- vous :

Ce n'est pas moi qui l'ai dit.

— « L'esprit est prompt^ la chair est faible l... » Donc, pendant que chez le prince Elim on devisait

d'amour, sous des rideaux de soie blanche, une autre nuit nuptiale commençait chez maître Samuel Brakam. La noce avait été triste comme un enterrement, plus triste même que beaucoup d'enterrements. Le contrat avait été réglé, commenté, discuté, avec cette minutie qui

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distingue les juifs, en sorte que cette matinée avait beaucoupressembléàcelled un jour d'échéanceetde paiement. Le dîner avait été silencieux, plus arrosé de larmes que de Champagne, et la seule amabilité que commit maître Samuel, au dessert, fut d'annoncer tout bas au comte Kouchloff qu'il était délivré à tout jamais de sa première femme; puis aussi, il remit à la comtesse tous les litres et papiers dont il s'était servi contre elle, après quoi il crut, le digne Samuel Brakam, avoir suffisamment payé Marie.

Et, l'ayant payée, il fut pressé de jouir de cette chose qui lui appartenait. Aussi, dès huit heures, Marie se trouva-t-elle seule avec son aimable époux, en présence d'un petit lit en bois blanc,dont les rideaux l'étaient fort peu (blancs), et d'une lampe verte à filet, pareille à celles qu'on emploie dans les bureaux de poste allemands. Il y avait bien encore une ou deux chaises de paille... mais cela n'était pas fait puur rassurer Marie.

— Mon Dieu! monsieur Samuel, fit-elle, je suis à vous.., bien à vous... je ne le nie pas... mais je vous demande encore la grâce de rester seule un instant, pour faire mes prières, pour me recueillir, pour penser...

— Pour penser?...

— Aux nouveaux devoirs que j'ai à remplir. . .

— C'est bien! répondit le juif, dont les yeux étaient injectés de sang et les muscles contractés, vous êtes maîtresse ici, je ne vous accorde rien... j'obéis...

Et, comme il s'imagina avoir dit une jolie chose, il voulut sourire, ce qui le fit ressembler à un gros singe d'Amériqne.

Quand elle fut seule, Marie s'agenouilla et porta à ses lèvres un anneau d'or,qu'elle tenait d'Elim.

— Seigneur, mon Dieu! marmura-t-elle, vous aviez écrit là-haut, que c'était toujours de lui que je recevrais la vie, il me donne aujourd'hui la vie éternelle... Faites qu*il m'obtienne aussi votre pardon, et, avec votre pardon, le ciel I...

Une heure après, en entrant dans la chambre, Samuel Brakam trouva Marie empoisonnée! !

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