LE BRICK LE CAPRICE
Il y avait quarante-huit heures que le brick le Caprice avait quitté Ragusâ-Vecchiâ, et, depuis quaranle-huit heures, il n'avait rien changé à sa vroilure, tant la brise était régulière et bonne, tant la mer était paisible et endormie.
C'était vers les dix heures du soir, par une de ces nuits comme en a encore l'Italie ; nuit bleue et parsemée d'étoiles, avec une mer flamboyante de phosphore, et une brise amoureuse, qui chante dans les cordages des navires.
Elimse tenait sur la dunette, couché à demi sur un vieux caisson, caché dans son manteau et regardant la voile s'enfler et le brick tracer son sillon d'argent, dans cette plaine liquide que dardait la lune.
Le Caprice^ du port de Marseille, était un joli brick de
d'un prince russe 227
deux cents tonneaux ; carène élancée, quille firie, comme Tarêle d'un poisson, mâture penchée sur l'arrière, larges envergures sans être lourdes, beaupré à la fois solide et léger; il avait dans ses formes et son ensemble tout ce qui constitue le corsaire ou le bon contrebandier : peut-être aussi était-il bien un peu l'un et l'autre, et sa batterie et ses bastingages noirs, avec leur étroit liston vert, n'annonçaient rien de trop honnête. Ce n'étaient pas là les allures d'un bon gros navire marchand de Marseille ; ces innocents magasins flottants de blé ou de sucre, qui ont presque autant de ventre que leurs braves armateurs, qui se dandinent à la mer à la façon dont leurs capitaines se dandinent à la Cannebière, qui rou lent toujours sous eux-mêmes, ni plus ni moins que des roues de moulin, et qui n'avancent jamais que posément, gravement, avec la dignité d'un sous-préfet après dîner, parce qu'il y a un proverbe qui dii :
— Che va piano vasano^ chevasano va lontano,
A tout prendre, cependant, l'équipage était composé d'assez bonnes figures, et le capitaine, beau jeune homme de vingt-huit ans, semblait plutôt disposé à faire de la contrebande amoureuse que de la contrebande de pacotille.
— Bon quart devant 1 cria une voix enrouée qui semblait sortir des flancs mêmes du bossoir.
— Bon quart derrière! répondit une autre voix en faux-bourdon.
Le maître d'équipage se pencha sur la rampe de l'escalier de la dunette et ajouta :
— Au loch 1
Un mousse et un matelot montèrent, et le loch fut jeté.
— Combien liions-nous? demanda le maître d'équipage.
— Sept nœuds, maître.
Le mousse et le matelot redescendirent, et tout redevint silencieux sur la dunette.
— Hum! fit tout à coup Thomme qui était à la barre, nous ne portons plus plein.
— C'est bon, c'est bon I le vent veut tourner, mais ne laisse pas arriver.
— Si la brise fraîchit et saute au sud-est, je parie qu'avant uneheure la vigiesignale lagoëlette,/a reine Mab.
— Elle-même... c'est la plus fine marcheuse de la Méditerranée, elle va dans le vent comme un oiseau, et je gagerais volontiers qu'elle n'est pas loin de nous, tout en étant partie douze heures plus tard deRagusâ.
— Bah! bah I garçon, laisse la brise fraîchir un peu et la mer moutonner, et lu verras que ton maudit bateau algérienne nous gagnera pas une épaisseur de filin; nous aurons encore les perroquets dessus qu'il sera forcé de carguer misaine et de prendre deux riz à sa grande voile.
— Voyez- vous, maître, il ne faudrait pas en jurer.
— Et pourquoi, garçon ?
— Dame, parce qu'on dit comme ça que la Reine Mab est montée parle diable en personne.
— Elle Caprice donc? Crois-tu qu'il y ait beaucoup de gaillards bâtis comme le capitaine?
— C'est un bon marin, j'en conviens.
— Dis un vrai démon, un enchanteur, quoi ! S'il a un équipage, c'est par pure bonté et pour se conformer aux lois du port, car le brick lui obéit comme un chien; le brick et lui iraient au bout du monde les yeux fermés.
— Croyez-vous, maître ?
— Si je le crois, pardieu ! je le crois, aussi sûr que je crois qu*à l'heure qu'il est,le capitaine navigue de concert, avec la femme de ce passager que nous avons pris à Ragusâ.
— Une belle femme, ma foi !
— Pas si belle femme que le capitaine est bel homme.
— Ça dépend des goûts; moi, je trouve que c'est un morceau friand.
— Tu es sur ta bouche, Chapizot.
Là-dessus, le maître d'équipage se prit à rire, de ce gros rire qui est particulier aux gens très-contents d'euxmêmes, si bien que la vigie eut à répéter deux fois :
— Navire au vent!
Elim, qui avait écouté, ou du moins entendu la conversation des deux matelots, se glissa furtivement le long des bastingages et rentra dans la chambre, le cœur un peu agité. — Etait-il jaloux? C'est ce qu'il serait difficile de dire. Quand un homme est trompé, au rebours de la femme, c'est chez lui l'amour-propre qui souffre bien plus que l'amour, et franchement, cçci ne peut guère s'appeler jalousie.
Elim, vis-à-vis de sa femme, était à peu près dans ces mêmes conditions; il ne l'aimait pas, il ne se souciait pas de son amour, et cependant la pensée que Louba pouvait sedonner àun autrCjlui semblait une chose monstrueuse. Être trompé pour un homme banal, pour un capitaine de navire, qui n'avait d'autre mérite, que celui d'être frais, d'avoir de robustes épaules et de beaux cheveux noirs; être enrégimenté dans cette catégorie bête et ridiculisée des maris... malheureux; faire partie de cette congrégation aux bonnets de coton, nez rouges, gants de soie jaune et fronts bourgeonnes, que Paul deKock a si joyeu-
sèment chantée, cela avait quelque chose de si révoltant pour l'orgueil d'Elioi, qu'il en fut d'abord plus blessé, plus humilié, que douloureusement attristé. Cependant je l'ai dit,, ce n'est pas sans quelque inquiétude, sans quelque émotion, que le prince mit le pied sur le seuil de la chambre.
Cette chambre était petite, boisée et assez mal éclairée par une lampe sur pivot.
Lorsque Elim y entra, Louba était assise sur l'un des coussins du fond et, la tête gracieusement inclinée dans l'une de ses jolies mains, regardait la mer de l'air le plus tranquille et le plus innocent du monde.
Le capitaine tournait à peu près le dos à la jeune femme et semblait fort occupé à étudier sa route sur une vieille carte, toute surchargée de points et de lignes au crayon.
Rien n'était moins fait pour inquiéter un jaloux que ces deux physionomies calmes et indifférentes.
— Bon! se dit Elim, il me prend vraiment des vertiges de folie, à quoi allais-je penser là?
— Ah ciel! vous, mon ami ! fit la jeune princesse en tendant amicalement une main à son mari. Où étiez-vous donc? on ne vous voit jamais!
— J'étais sur la dunette, et je rêvais.
— Vous êtes toujours pensif, Elim.
— Si je suis pensif, c'est que je songe à vous.
— Permettez-moi de ne pas vous croire.
— Et pourquoi donc?
— Mais parce que si vous songiez vraiment à moi, vous auriez un excellent moyen de me le prouver.
— Ce serait?
— D'y songer... près de moi.
d'un" prince russe 231
— Près de vous je suis heureux, ce qui vaut mieux.
— Et surtout vous êtes galant, ce qui est plus mal, vous me traitez comme toutes les femmes possibles que vous rencontrez dans le monde, et même moins bien, car il en est que vous aimez.
Ceci avait été échangé à mi-voix, et comme Elim n'aimait pas à jouer la comédie et à dire ce qu'il ne pensait pas, il imagina que la meilleure réponse à faire était de n'en faire aucune.
— Capitaine, demanda-t-il, avons-nous bien marché depuis hier.
— Hum ! répondit celui-ci légèrement, nous avons atteint nos cinquante lieues...
— Mais c'est une belle journée, ce me semble?
— Oui, pour la Méditerranée, mais dans les mers du Sud,/^ Caprice a souvent fait ses quatre-vingt-dix lieues... Ah! dame, c'est qu'il y vente dur, on marche toujours de tempête en tempête... c'est une fêle continuelle !
— Vous appelez cela une fête, capitaine?
— Que voulez-vous, monsieur, ce sont nos jours de bataille, à nous autres pauvres capitaines de marine marchande...
— Et aussi vos jours de gloire I fit doucement Louba.
— Oh ! gloire bien innocente, répondit le jeune marin, avec une certaine amertume, gloire sans récompense!... gloire bien cachée!... comme tout ce qui compose, fait ou défait notre vie...
— Le fait est, observa Elim, que la vie du marin est comme un livre de commerce... cela est clos pour tous.
— C'est vrai, monsieur, mais cela n'est pas tenu en partie double.
— Navire au vent! répéta l'homme de vigie.
Elim sortit pour apercevoir la voile signalée, et quand il fut loin :
— Eh bien! capitaine, fit Louba, je donnerais tm jour de ma vie pour voir une tempête.
Un éclair de joie brilla dans Toeil noir du jeune marin.
— Cela est-il bien vrai? demanda-t-il,en fixant Louba avec ardeur.
— Tenez, répondit la princesse en tendant sa main," y croyez-vous à présent?
— J'y crois, fit-il.
— Je veux, si vous avez avec moi un de vos jours de gloire... que ce ne soit pas une gloire sans récompense...
— Ce n'est pas cela que je voudrais, madame, c'est de Tamour...
— Eh bien ! qui vous dit qu'on ne vous en donnera pas, monsieur?
Le capitaine tomba aux genoux de la princesse, et quatre lèvres ardentes s'unirent dans un brûlant mais silencieux baiser...
— Et... quand aurai-je ma tempête? demanda Louba en relevant le capitaine.
— Peut-être cette nuit, répondit celui-ci en regardant le ciel.
— Comment, avec cette nuit étoilée et cette mer tranquille?
— Pourquoi pas, si tel est votre bon plaisir et si mon bon plaisir à moi est d'accéder au vôtre?
— Ah çà! vous êtes donc un peu sorcier, un peu ami du diable ? comme disent vos braves matelots.
d'un PKINGE KUSSE 233
— Vous aurez votre tempête cette nuit, se contenta d'ajouter négligemment le capitaine, ou tout au moins je vous la promets pour le cap Spartivento, que nous verrons demain soir avant le coucher du soleil.
— Et nous arriverons sains et saufs à Mondragone?
— Sains et saufs.
— C'est bien...
— Et... quand aurai-je votre amour?...
— Tenez, fit la princesse, en sortant de son sein un petit ruban rouge, où et quand vous me présenterez ceci... c'est une signature à laquelle je ferai honneur.
En ce moment un mousse parut sur le seuil de la porte.
— Capitaine, fit-il, la vigie a signalé un navire au vent; il nous gagnait main sur main, mais à présent il laisse arriver; l'homme de barre prétend que c'est la Reine M ah.
— La goélette algérienne? Ah pardieu ! j'en suis bien aise, voici longtemps que j'avais envie de me rencontrer avec elle.
Et là-dessus le capitaine prit son chapeau et monta sur le pont.
— Après tout, pensa Louba, en découvrant avec co- ((uetterie le bout de son pied finement chaussé, c'est le Caprice qui nous emporte... abandonnons-nous au caprice...
La brise venait de fraîchir, et la goélette, signalée au vent, s'amusait à courir des bordées.
— Hisse les cacatois! cria le capitaine du Caprice.
Et au moment où cette manœuvre s'exécutait à bord du brick, la goélette serrait son perroquet.
— Hum! grommela le maître d'équipage, je crois que
ce sahot-là.di rintention de mécaniser la Ville-de-Marseille, Cependant, les deux navires se trouvèrenl bientôt tellement rapprochés, que, du pont du Caprice^ le clair de lune aidant, on put distinguer parfaitement tout ce qui se passait à bord de la goélette.
— D'où venez-vous? demanda le pilote du Caprice au pilote de la Reine Mab.
— Vous le savez bien, puisque vous nous avez laissés avant hier matin à Civilâ-Ragusâ. Et vous?
— Vous le saurez quand vous entrerez à Mondragone.
— Est-ce tout ce que vous avez à nous dire?
— C'est tout.
— Alors, bonsoir!
— Oh! pas encore; nous vous attendrons cette nuit...
— Mais c'est nous, ma mignonne, qui ne pouvons pas vous attendre...
Cette fois, du bord de la goélette, personne ne répondit; mais la Reine Mab continuait à côtoyer le brick.
La lune était resplendissante toujours; toujours aussi était calme la mer, de telle façon que pas un des mouvements de la Reine Mab, ou de ce qui se passait à son bord, n'échappait à l'cquipage et aux passagers du Caprice.
Un seul homme était à la barre de la goélette; un autre fumait, accroupi sur le mât de beaupré, et c'était tout.
— Singulier bateau! grommela le maître d'équipage du Caprice.
d'un prince russe 235
— Je vous Tavais bien dit, reprit le timonier, c'est le diable en personne qui conduit la goélette.
— Ah çà! Chapizot, mon garçon, qu'entends-tu par ce mot : diable?
— Mais, damel... le diable!...
— Celui dont parlent les curés?
— En connaissez-vous un autre, vous?
— Moi?... pardieu! je ne connais que des diables en jupons, à commencer par ma femme.
— Ahl ahl ahl êles-vous farceur, maître!
— Ça te fait rire, toi?... t'es pas gêné!... Tiens, regarde là-bas.
— Où ça^
— Sur la goélette, à Tarrière du grand mât.
— Eh ben...
— Vois-tu pas le diable?
— Non, ma foi.
— Regarde mieux, et tu en verras deux !
— Des femmes I fit le matelot?
— Ecoute, Chapizot, reprit gravement le maître d'équipage, toute femme qui, sur un navire, prend le frais à cette heure est une vieille femme; toute vieille femme est une sorcière, et qui dit sorcière est bien près de parler du diable... Retiens ça pour ton enseignement personnel I
— Mais, maître, il y en a une qui est jeune et diablement jolie même!
— Alors ce sont deux vieilles femme, dont une jeune! Mais ne t'y laisse pas tromper : pour être des sorcières, ce sont des sorcières!
En ce moment, une voix pure, mélodieuse et doucement timbrée, s'éleva dans la nuit avec une harmonie
mystérieuse et touchante, et entonna une vieille ballade bretonne.
Cette ballade disait :
« Aux champs de la riche Bretagne, Où les sylphes dansent sans bruit, Conduits dans la verte campagne, Par Mabj à l'heure de minuit,
La triste Yvonne, en sa chaumine.
Pleure son jeune fiancé; Pour lui seul elle se chagrine, Gar,près de Mab, il a passé.
Maby vous savez, c'est la sorcière
Qui va toujours ; C'est l'intrépide avant-courrière
Des tristes jours!
« Quand elle entend gronder l'orage, Yvonne soupire d'ennui, Laissant, sur l'aile d'un nuage, Ses soupirs voler jusqu'à lui.
La nuit, à travers la prairie.
Lorsque la ronde des willis Suit de Phœbé la rêverie Et la lumière au blanc de lis,
Yvonne implore la sorcière
Qui va toujours, Et la conjure en sa prière
Pour ses amours.
« Tandis que la triste Bretonne Tout haut fait parler sa douleur, Mab apparaît; la pauvre Yvonne La frappe, alors, par sa pâleur.
Ne crains rien, enfant, lui dit-elle, La pitié vers toi me conduit, Ton amant te revient fidèle.
Mes trésors ne Tont point séduit.
d'un prince russe 237
Je ne suis plus cette sorcière
Dont les amours Avaient fait une avant-courrière
Des tristes jours! »
Sur le pont du Caprice, pâle, immobile, muet, les mains étendues, Elim écoutait, Elim qui avait reconnu Marie !... A côté de lui, droite et froide, se tenait Louba.
— Toujours ! fit-elle avec amertume, toujours cette femme entre nous... oh! je me vengerai!
Marie, de loin, la regarda avec douceur, et Élim répondit vaguement :
— Non, non, ce n'est pas Marie, c'est l'ombre de JMarie... Tout cela est un songe, tout cela est un rêve... Je suis fou !
— Vous aimez !... vous aimez! répéta Louba douloureusement.
Et vraiment la douleur de Louba était-elle bien de la douleur? Hélas! il en était d'elle commue de la jalousie d'Elim... l'amour n'y était pour rien; l'orgueil vêtait pour tout.
Tristes, bien tristes sont les douleurs et les jalousies qui n'ont pas pour excuse une grande passion.
Pauvre Elim! Pauvre Louba I...
— Serrez le vent! s'écria le capitaine du Caprice avec humeur.
Le timonier obéit, mais la goélette opéra la même manœuvre, en sorte que cela ne changea rien à la position des deux navires.
— Pardieu! elle y met de l'obstination, dit le capitaine. Eh bien ! nous allons voir... Et il s'avança vers le banc de quart.
— Tout le monde en haut! fit-il. Paré à virer de bord!
— Bon! pensa le maître d'équipage, le vent avait radonné Ql il fait virer de bord... Ea voilà un caprice I
La goélette fit comme le Caprice.
— Ceci est plus fort! Laisse arriver, Chapizot!... Chapizot, laisse arriver. -
La Reine Mab laissa arriver aussi.
Le capitaine mordit sa moustache, et, regardant à l'horizon :
— Voilà justement, reprit-il entre ses dents, un grain qui se foruie dans le nord-ouest... Je vais aller à sa rencontre... nous verrons bien si elle suivra.
Le brick revira doue encore de bord et, cette fois, sous ses huniers et ses basses voiles, courut dans le vent.
Un instant il sembla reprendre l'avantage et être enfin débarrassé ^de son ennuyeuse concurrente; mais la goélette courut, sous toutes voiles, une bordée dans le vent et revint bientôt passer sous le couronnement du brick.
Marie était toujours accoudée à la même place, toujours belle, quoique plus sévère, et toujours les 3^eux fixés sur Elim. Lui, la regardait aussi, mais avec des yeux éteints et comme on regarde dans un songe, sans y voir 1
Cependant le grain s'avançait rapidement, et les deux navires faisaient toujours face à la brise qui commençait à se changer en ouragan, et à la lame qui, déjà tourmentée, grossissait et bouillonnait à vue d'œil...
— Capitaine! fit le maître, le baromètre vient de baisser de cinq lignes... je crois qu'il ventera dur cette nuit...
— C'est bon ! c'estbon!...nous allons avoir du tabac...
— Da tabac mouillé, capitaine... de celui qui fait fumer, mais qui ne se fume pas...
d'un princk pjjsse 239
— Est-ce que ça vous contrarie, vous, vieux loup de mer?
— Moi, capitaine?... avec ma vareuse et mon sudouest je YOwAvàh qn il ventât à décorner des bœufs et ^qu'il grêlât à fondre le pic de Ténériffe ou Gibraltar I... Être contrarié?... Dès que ça vous est égal... ça m'est inférieur!... Ils peuvent s'amuser là-haut tant qu'il leur plaira, je les attends...
Et maître Simon indiquait, du doigt, le gros nuage sombre qui planait au-dessus du navire et qui couvrait déjà les deux tiers de l'horizon.
Le capitaine fit prendre le bas à toutes les voiles et continua à courir dans le vent; la goélette en fit autant.
Environ une demi-heure après, et la mer étant déjà très-grosse, un immense coup de tonnerre retentit et la tempête commença.
Mais qui n'a vu au moins une fois dans sa vie une petite tempête... soit en mer, soit dans les romans maritimes, soit au Cirque, soit dans les dioramas de province?... Personne, n'est-il pas vrai, madame?... c'est pourquoi je ne vous raconterai pas celle-ci.
KN ITALIE.
Cependant l'ouragan souffla avec une furie et une persévérance, que pouvaient seuls combattre le calme et le sang-froid du capitaine du Caprice. La pluie aussi tombait par trombe et avec un bruit sourd, qui servait comme d'accompagnement sinistre aux sifflements aigus du vent. La mer, trop resserrée, en cet endroit pour pouvoir s'élever beaucoup, bouillonnait comme de la lave en combustion et couvrait, de bout en bout, le pauvre navire de son écume furieuse...
Le Caprice se tordait dans la lame, comme un patient sur un gril ardent... Mais il tenait bon, il obéissait à la voix de son maître, et le timonier le relevait avec la barre, ainsi qu'un cavalier habile relève, avec le frein, un cheval fringant dont la bouche est tendre.
Et à ce moment, pour qui pouvait le considérer à son ai?e, et surtout d'un œil amoureux, le capitaine du Caprice était vraiment très-beau... Son manteau et son chapeau goudronné ruisselaient l'eau de toutes part; ses cheveux mouillés entouraient, comme dans un cadre d'ébène, sa figure pâle mais énergique et régulière ; son regard brillait d'un éclat extraordinaire, etil y a vait,dans
DVN PRINCE RUSSE 241
toute sa physionomie, dans toute sa personne, dans toute son altitude, quelque chose de grand et de fort qui semblait défier le ciel lui-même.
Tant que dura la tempête, le goélette tint la cape sèche à côté du brick et se comporta à la mer aussi vaillamment que lui ; mais dès qu'elle put porter un peu de toile, elle prit le large et, le matin, elle n'apparut plus à l'horizon que comme un point blanc. Parfois même on put la prendre pour un oiseau, effleurant la lame, du bout de son aile blanche.
— Eh bien I madame, fit le capitaine à la princesse, j'ai tenu ma promesse...
— Et moi, je tiendrai la mienne répondit Louba.
— Vous avez eu votre tempête... avez- vous été contente?...
— J'ai été enthousiasmée... cela était magnifique... mais vous étiez encore plus beau que l'ouragan I...
Et, comme Elim entra très-maladroitement, les amoureux en restèrent là.
Le lendemain, la Reine Mab reparut instantanément à l'horizon et courut sur le brick; quand elle ne /ut plus qu'à quelques brasses de lui, le pilote prit le porte-voix et cria :
— Nous allons vous faire préparer un mouillage à Mondragone... Bonsoir, capitaine!
— Le diable vous emporte I grommela le maître d'équipage du Caprice.
Et les deux navires continuèrent leur course ; le brick mit dehors toutes ses bonnettes, mais la goélette, sous sa voilure ordinaire, le gagna encore et disparut au bout d'une heure par son bossoir de tribord.
Au moment où la goélette avait passé, pour la dernièra
fois, auprès du brick, Elim se tenait sur le pont du Caprice, et Marie, enveloppée dans une mante noire, se tenait sur celui de la Reine Mab. Elle était immobile, mais elle avait un doux sourire sur les lèvres, un sourire qui semblait dire :
— Bonsoir, Élim I
Dans l'enfoncement d'une morne et vieille église de Mondragone était cachée à demi, la boutique roulante de messer Piperno.
Je dis roulante, ^diVQ^Q que c'était une sorte de petit bazar forain, avec portes et fenêtres, placé sur quatre roues, et qu'une maigre rosse, achetée au marché de Terracina, amenait chaque matin et emmenait chaque soir.
Piperno était écrivain public de son état, mais, de sa nature, un peu poëte, un peu musicien ; composant plus d'un sonnet amoureux, plus d'une sérénade, et, en fin de compte, vendant des chapelets et des reliques pour ne pas mourir tout à fait de faim.
Car, même en Italie, ce pays du bon Dieu, et des pauvres gens, on ne vit pas de l'air du temps, si on n'a soin de le saupoudrer d'un peu de poisson frit ou de pâte de macaroni.
Que voulez-vous?... on n'est pas parfait 1...
Or, un certain soir, vers la tombée de la nuit, Piperno eut la visite du batelier Viturno, et la conversation suivante s'engagea :
— Illustrissime Piperno...
— Sérénissime Viturno...
— Je baise humblement les pieds de votre Altesse.
— Je m'incline devant votre Seigneurie.
d'un prince russe 243
— Et je vous supplie, Excellenza...
— Non...
— De me permettre...
— Non...
— De vous demander...
— Non...
— La permission...
— Non, non, mille fois non, bavard!...
— De vous offrir...
— Des souhaits et des salutations, maudit lazzarone !
— Non... mais ces trois doppie d'or, en compagnie de cette piastre et de ces deux ducatons de Venise!...
Piperno ouvrit ses grands yeux, élargis encore par la surprise, et étendit la main vers Viturno, qui relira la sienne.
— Là ! là ! mon maître, prenez garde, ça brûle !
— Tu m'offres, caro mio, j'accepte.
— J'offre, carissimo, mais je ne donne pas.
— Alors, que me voulais-tu, Viturno ?
— Voir si tu étais toujours aussi vieux chien, Piperno I
— Eh bien! tu as vu, maintenant, passe ton chemin.
— Ainsi, tu n'as pas changé?
— Non, je suis fidèle à moi-même.
— Povero ! Avec un ferlino de macaroni, tu remplirais pour un demi-siècle cette maigre panse, et tu aurais le cœur de me prendre trois doppie d'or, une piastre et deux ducatons de Venise, pour m'écrire sur du mauvais papier, avec une mauvaise plume et de mauvaise encre, un mauvais billet ! Tu n'es qu'un juif !
— Et toi, que feras-tu avec cet argent?
— Je dormirai tout un mois le ventre au soleil.
— Mauvais citoyen !... Et la aurais la cruauté de me laisser sans un ferlino dans la poche, moi qui suis la gloire et l'ornement, la lumière et la richesse de ton pays ?
— Puisque lu es la richesse, tâche d'être moins pauvre.
— Sais-tu le français, homme dur?
— Non. Pourquoi ?
— C'est que si tu l'avais su, je l'aurais dit un proverbe profond comme le puits du cardinal Romagno.
— Dis quand même.
— « Les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés. ^
— Le fait est que tu es assez gueux. •
— Songe donc, mon enfant du bon Dieu, que je paie ici une redevance à l'Eglise pour mon étalage, que j'ai une maison montée.
— Oui..., montée sur des roues.
— Mauvais plaisant ! Tu m'avais dit que tu ne savais pas le français...
— Ne fais pas attention... Va toujours, je l'écoute.
— J'ai une fille à marier.
— Est-elle jolie?
— Gomme un ange.
— Alors, elle se mariera seule. Après?
— J'ai un cheval.
— C'est du luxe.
— Et une femme.
— A loi?
— A moi.
— C'est comme objet de curiosité que tu la gardes?
— Malepeste I Carmosine n'a que trente-cinq ans.
— Mais tu en as soixante !
— Eh ! eh ! je suis encore vert. Viturno,
d'un prince russe 245
— Moi, je te trouve blanc toute la semaine, et gris quelquefois le dimanche, quand tu sors de chez la Gribalda. Où diable trouverais-tu le temps d'être vert ?^
— Voyons, Viturno, trêve de plaisanteries, mon enfant... écoute-moi, le papier est très-cher cette année, tu le sais?
— Comment le saurais-je ?
— Cela tient aux événements politiques et à la qualité du macaroni de la Gribalda. La Gribalda donne du bon vin de France, mais son macaroni est indigeste parce qu'il est mal cuit...
— Ensuite?
— Cela tient à son four, qui est fait trop mince...
— Revenons au papier...
— Le macaroni mal cuit, est indigeste ; le macaroni indigeste, fatigue l'estomac ; un estomac fatigué, alourdit l'esprit; un esprit alourdi, rend le cœur insensible; un cœur insensible, n'aime pas... et un cœur qui n'aime pas, n'écrit pas de lettres; d'où, Piperno fait de mauvaises affaires et le papetier augmente son prix parce qu'il vend peu... voilà comme tout s'enchaîne !...
— Vieux fou !...
— Et puis nous avons l'encre et les plumes... la politique a tout absorbé, les magasins sont vides et les prix triplés...
— Et vous concluez?...
— Je conclus que Viturno me doit un écu et trois ferlini pour lettres écrites, vers, sonnets et ballades, qu'il a un cœur d'or et qu'il profitera de ce qu'il a un peu d'argent, pour me commander quelque nouvelle épîire amoureuse, que je tracerai de ma plus belle main,..
— Je ne vous demande pas Timpossible... Vous récrirez avec cette vieille palte d'oie que voilà !
— Tu es peu respectueux, mon fils...
— Bah I . . . vous êtes vert 1 . . .
Piperno prit un élégant billet à filet d'or, ouvrit son encrier, tailla sa plume, et se disposa à mettre la date.
— Vous n'y voyez pas avec ces lunettes-là, fit Vilurno en plaçant deux écus sous les yeux de l'écrivain public, vous y verrez mieux avec celle-ci I...
— Viturno, tu fais les choses comme un prince... mais (( un bienfait n est jamais perdu, » et tu seras récompensé de ta noble et généreuse action par un bon conseil de moi...
— Un bon conseil... et sur quoi?..
— Je ne sais... mais il est impossible qu'un homme de mon âge, n'ait pas quelque bon conseil à donner à un homme du tien...
— Etes-vous prêt?...
— Je t'attends. . . mon enfant I . . .
— C'est bien!... il s'agit d'une puissante étrangère arrivée d'hier à Mondragone, qui m'a avisé, m'a trouvé l'air discret, et m'a, incontinent, chargé de mener à bonne fin une aventure amoureuse...
— La dame n'écrit pas, dans la crainte de se compromettre?...
— C'est de rigueur... et elle a recours à la main obligeante d'une amie...
— Et tu es Vamiel,,.
— Comme vous dites, intelligent et lumineux Piperno I . . .
— Seulement, ayant oublié d'écrire...
— Tout comme vous avez oublié d'avoir de l'esprit...
d'un prince russe 247
— Tu t'es souvenu de moi ?
— Absolument!
— Je l'aurais deviné.
— Or, la dame veut informer son galant que, pour certaines raisons d'étiquette et de santé, qui ne le regardent pas, et qui ne nous regardent pas non plus, elle dort sous un ciel de lit totalement étranger à celui qui couvre son noble époux.
— Je saisis...
— Ge ciel de lit repose dans une chambre isolée, cette chambre donne sur un balcon, le balcon donne sur lamer. . . et le galant est marin.
— A merveille!.. L'heure?..
— On recevra de minuit à six heures du matin...
— Le lieu?
— On le connaît... vous mettrez seulement: « Un balcon^ une fenêtre ouverte et un mouchoir qui flotte,,, » Rien de plus.
— Le jour?
— Mon pauvre Piperno, l'amour étant une affaire de douze heures qui commencent le soir et finissent le matin, il ne peut être question que du jour d'aujourd'hui!...
Piperno écrivit :
a Ce soir,, dans votre yole, sur le flot endormi, rêvant d'amour et de mystère, si, par hasard, vers minuit, vous voyez en songe un balcon, une fenêtre ouverte et un mouchoir qui flotte. , . venez t. .
« Amour, discrétion et bonheur! »
— C'est parfait! s'écria Viturno.
— Maintenant, reprit Piperno, voici le conseil que j'ai à te donner...
— Voyons...
— Il y a une femme qui a un amant, et qui veut le recevoir sous le toit marital... C'est un péché!...
— Toutes les femmes pèchent... Ce ne sont pas là nos affaires!...
— Tu as raison... mais la dame t'a donné un coin de sa bourse pour porter un billet à l'amant... et je crois que le mari te donnerait sa bourse tout entière si tu ne le portais pas... Ce qui, de plus, serait œuvre charitable et t'aiderait à gagner ta place au paradis.
— C'est une idée, Piperno, c'est une idée, ça!...
— Eh bien ! fais-en ton profit, Viturno, je ne te la fais pas payer, je te la donne!
Et là-dessus ils se séparèrent. .......
A deux heures de là. Elim reçut le billet suivant :
^( Il y a ce soir révmon chez la Gribalda, . . si vous voulez en être,,, vous y trouverez quelqu'un qui peut vous instruire sur bs^auconp de choses intéressantes,,. On vous attend I,,.
« P. S. — On sera masqué,,. Ayez un domino noir avec un nœud vert,,, on vous reconnaîtra, »
Elim crut d'abord que le billet était de Marie, mais le style et l'écrilure le déroulèrent; cependant il se laissa aller à cette pensée qu'elle était au fond de cette petite intrigue, et, sur la pointe d'aiguille de cette supposition . bien gratuite, il bâtit un de ces miraculeux châteaux en Espagne, comme les imaginations poétiques sont seules
d'un prince russe 249
assez riches pour en élever par le temps qui court.
La vérité est que le billet était de Piperno. Viturno en avait toujours une collection de semblables dans sa poche. C'était une sorte (ï en-tout-cas qu*il lançait à l'occasion, une espèce de circulaire qui convenait indistinctement à l'amour, à la politique et aux simples affaires de contrebande.
Mais Elim, qui savait beaucoup de choses, n'en savait pas si long, et, après s'être fait indiquer la demeure de la Gribalda, quand la nuit fut venue, il se dirigea vers le lieu du rendez-vous qui lui était donné.
Il y avait en effet réunion chez la Gribalda, et réunion masquée; mais il en était ainsi tous les jours de carnaval... ce qu'Elim ne savait pas non plus.
Il faut tout dire, si la réunion était nombreuse, elle ne paraissait ni trop choisie ni trop brillante.
Elim s'égara dans une espèce de galerie éclairée par la lune, songeant à part lui que Marie n'avait pas eu la main heureuse en donnant la préférence à la Gribalda.
Mais comme il songeait, Viturno, sans autre travestissement que son costume de pêcheur un peu débraillé, apparut à l'autre bout de la galerie et vint à lui, en chantant d'une voix robuste, la chanson âeBoutsoff, le casseur de bouteilles.
Boutsoff, casseur de bouteilles, r . Noble confrère en bon vin !
Au nom du rhum et des treilles Viens voir mon palais divin.
Point de pauvres à ma porte, Point d'images, de miroir.
Point de bronze; mais qu'importe!
♦^aîment je m'endors le soir.
J'ai pour mirer ma moustache, L'acier d'un sabre loyal; Pour tableau, ma sabre tache Faite au chiffre impérial.
Mes superbes cassolettes Sont des pipes de tabac Qui parfument nos fillettes, Sur la paille du bivouac.
Au lieu de riens aux cent formes, De vases en marbre blanc, Chez moi, se dressent, énormes.
Cinq bols pleins d'un punch brûlant.
— Par saint Nicolas! fit Elim, vous chantez là du Davidoff, l'ami.
— Par saint Nicolas ! répéta Viturno, je chante mieux que du Davidoff, je chante votre poésie, Excellence.
— Il y a donc des flatteurs partout?
— Je ne vous flatte pas, Excellence ; je préfère vos poésies françaises aux poésies russes de Davidoff; mais je préfère les poésies italiennes du Dante à vos poésies.
— Malepeste! le Dante! tu n'y vas pas de main morte.
— Voilà un poète, Excellence, je donnerais dix mille l ciels pour un petit coin de son enfer.
— Çà, par hasard, es-tu poète aussi, un poète déguisé?
— D'abord, si j'étais un poète, je ne serais pas déguisé, car j'ai l'air le plus gueux que puisse désirer; le poète le plus chevelu.
— Mais il n'y a plus de poètes chevelus et barbus l qu'en Allemagne.
— Oh! pour ceux-là, je n'aurais pas le costume de
rigueur, je le sais, j'ea ai vu dans le Nord, après lesquels nos enfants eussent couru dans les rues; ils avaient des cheveux blonds en désordre, une barbe mal peignée, une chemise sale, sans col ; un habit de velours râpé, chamarré de franges usées et tombant en loques sur un pantalon de peau, un bonnet à paillettes de cuivre doré, comme nos banquistes, et des bottes de gendarmes ornées d'éperons fabuleux; les bottes étaient surtout, d'une naïveté charmante et faisaient mon bonheur. Hélas! les pauvres hères n'avaient jamais enfourché la plus maigre rosse, à commencer par le vieux Pégase. Non, Excellence, je ne suis pas poëte, mais comme tout bon Italien, je connais mes poètes surle bout du doigt,et c'est pourquoi je vous connais. Tenez, on nous accuse d'être ignorants, c'est vrai; cela tient à notre soleil qui prend tout notre temps pour l'admirer; mais nous avons encore conservé Tamour des arts comme une vieille relique. Un opéra inédit, un poëme nouveau, un tableau exposé, sont toujours pour nous des événements, à peu près les seuls événements de notre vie ; cela nous intéresse bien plus que les bulles du pape.
— N'importe! tu ne ressembles pas à tous les Italiens.
— Bah! plus que vous ne croyez; je ne saurais pas écrire sans faute mon Pater et mon Ave; mais j'ai pour ami un vieux savant, auquel j'apporte, chaque matin, sa ration de poisson frais, que j'échange contre un des bouquins de sa bibliothèque. Le bouquin lu, je le rapporte, c'est un marché d'or que j'ai fait là. Excellence ; la bibliothèque est aussi inépuisable que la mare Tirreno^]\ puis jeter chaque jour mes filets, je ne les retire jamais vides.
— C'est du libre-échange.
— Oui, c'est nourriture pour nourriture; et maintenant, Altesse, vous savez comment j'ai appris votre chanson de Boiitsoff, casseur de bouteilles t
Et Viturno se remit à fredonner :
Boutsoff, casseur de bouteilles, Noble confrère en bon vin !
Au nom du rhum et des...
— Mais, interrompit Elim en souriant, cela ne me dit pas comment tu me connais personnellement.
— Si je vous connais, c'est que probablement j'avais intérêt à vous connaître, et si, en m'approchant de vous, j'ai chanté un motif qui vous est familier, c'est que je A^oulais être reconnu aussi.
— Et qui es-tu?
— E\cellence, vous avez un nœud vert qui flotte sur voire domino noir.
— C'est vrai, après?
— Moi, j'ai dit Boutsoff, qui est de vos amis...
— Eh bien?
— C'est que vraisemblablement nous sommes les deux hommes qui devions nous rencontrer.
— Nous rencontrer, pourquoi?
— N'avez-vous point reçu, tantôt, un petit billet glacé, parfumé et plié en quatre?
— Sans doute, et c'est pour cela que je suis ici; le billet est-il de toi?
— Entendons-nous, Altesse... et surtout ne précipitons rien. Je vois à votre air que vous pensiez que le billet était de quelque jeune, brune et piquante marquise?...'Pourquoi non? Ma foi, vous êtes assez beau cavalier pour que cela puisse vous arriver.... et peut-
être même plus souvent que vous ne voudriez... Mais ce n'est pas de rendez-vous galant qu'il s'agit aujourd'hui... du moins pour vous...
— Voyons... qu'est-ce?...
— Patienza, signor!... Ainsi va la vie, on rêve de boudoir parfumé, de brise tiède, d'yeux languissants, d*épaules nues et de cheveux en désordre, puis il arrive qu'on se réveille...
— Achève, pardieul...
— Eh bien!... on se réveille mari... des pieds jusqu'à la i6ie. . .
— Un instant ! fitElim en fronçant le sourcil, qu'estce que ceci veut dire?...
— Seigneur Jésus ! cela veut dire que vous avez des amis et que votre femme a des amants?...
Elim pâlit jusqu'au milieu des lèvres, et sa main trembla de colère; cependant il répondit avec mépris :
— Voilà un misérable mensonge...
— A la vérité, reprit Viturno, madame la princesse Louba n'a, à ma connaissance, qu'un seul amant... mais qui en a un peut en avoir deux... sauf le respect des opinions.
— Si tu n'as pas autre chose à me dire, je n'ai plus à t'écouterl ajouta Elim..
— Oh! Excellence, soyez raisonnable... Si je suis si bien instruit, si je sais qui vous êtes, si je chante les chansons que vous avez faites, et si je connais l'amant de votre femme, c'est que probablement je suis envoyé par quelqu'un qui s'intéresse beaucoup à vous...
La pensée de Marie traversa l'esprit d'Elim comme un éclair.
— Qui t'envoie donc alors? demanda-t-il.
— Vous en demandez beaucoup, Altesse... et vous êtes impérieux!... Est-ce qu'en Russie, quand un homme veut savoir un secret de la bouche d'un autre homme, il n'a pas d'autre moyen de le faire parler que de lui dire : Je veux?...
— Je te comprends... Tu es un confident intéressé!... Pourquoi ne commençais-tu pas par dire cela?...
— C'est que je pensais que vous finiriez par songer, qu'en bonne morale, un parfait grand seigneur comme vous, ne doit rien accepter pour rien, d'un parfait manant comme moi.
— Tiens... voilà ma bourse!... Tu peux parler à présent.
— Ce que j'ai à dire est fort court. On attend l'amant cette nuit... Je suis chargé de remettre le message...
— Et ce message, tu l'as?...
— Le voici, Excellence.
— Maladroit! reprit Elim en souriant, après avoir parcouru le billet de Piperno, tu n'as pas même songé à imiter l'écriture...
— Ah! vous doutez? répondit Viturno d'un air malicieux.
— Je fais plus que douter, je ne crois pas.
— Cependant, Excellence, si vous êtes mari... vous êtes un peu poëte?...
— Qu'a de commun l'état de mari avec la poésie?
— Rien, Altesse, rien absolument, j'en conviens... mais, cependant, si, comme mari, vous tenez absolument à avoir sur les yeux le bandeau que l'on prête si mal et si bien à propos à l'amour. ... il n'est pas que vous n'ayez, comme poëte, commis quelque comédie plus ou moins piquante?...
d'un prince russe 255
— D'où tu conclus?...
— D'où je conclus, j'ai lu cela dans un proverbe de vous, qu'il y a des femmes assez...
— Assez?...
— Assez... rouées^ le mot vous appartient, pour emprunter à une plume vénale et facile, le doux aveu ou le tendre appel qu'elles veulent faire à l'amant heureux.
Elim redevint pensif et sombre; Viturno continua malicieusement :
— On écrit un billet vague, on ne signe pas, on ne prononce aucun nom, on donne un rendez-vous banal... et, si cela tombe entre les mains du mari, on prend son plus grand air, et l'on dit : « Qu est-ce que cela ^monsieur?,,. »
Mais il y a des maris qui prennent leurs revanches — cela pourrait s'appeler, si vous voulez, les revanches d'un poète, — des maris, qui font parvenir à leur adresse le billet surpris par hasard, qui laissent le galant arriver tout bouillant d'amour, et puis qui... Mais, au fait, Altesse, vous savez cela beaucoup mieux que moi, et je m'étonne d'oser vous donner un conseil indigne dans un art où vous êtes passé maître. Le galant vous a conduit de Ragusa à Mondragone sur le brick le Caprice ! J'ai la bourse et vous avez le billet... Le reste vous regarde : Aleajacta est!.,. Bonne nuit, Altesse!...