LE MARI
Elim était poëte; mais Elim était mari, et mari jaloux.
J'ai expliqué que ce n'était pas par amour.
Les dernières paroles de Viturno furent pour lui comme un trait de lumière vive, dans un chaos de lueurs douteuses. Du moment qu'il avait reconnu ou cru reconnaître Marie à bord de la Reine Mab, et qu'il avait pensé pouvoir expliquer, par cette présence, l'obstination de la goélette à suivre le brick, de ce moment, dis-je, Èlim avait absorbé son être dans une sorte de rêverie mystérieuse, et il avait oublié le Caprice et tout ce qui était à son bord, à commencer par sa femme, je crois. Mais, en faisant un retour sur lui-même, en évoquant le monde indécis de ses souvenirs, il se rappela une foule de circonstances au moins bizarres, qu'il avait remarquées sans en être frappé d'abord, et qui, groupées, commentées, analysées, prirent des proportions effrayantes, ainsi que dans le réquisitoire d'un procureur habile les demipreuves, réunies avec art en faisceau, se changent en accusations terribles.
— J'étais trompé 1 se dit-il.
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Et là-dessus, il envoya au capitaine, le billet que lui avait remis Viturno.
11 ne se dit pas que ce qui arrivait était un peu de sa faute; qu'il avait abandonné le monde de la réalité pour courir après celui des chimères; qu'il avait épousé, sans amour, une femme jeune, belle et passionnée, ce qui était très-coupable, et que, cela consommé, il n'avait rien fait ni rien tenté pour combler le vide qui existait entre cette femme et lui; qu'il n'avait pas seulement pris la peine de cacher les regrets et les larmes qu'il donnait à un autre amour, et qu'après tout la princesse n'avait fait qu'user de représailles, représailles cruelles, soiti mais qu'il avait follement provoquées par sa froideur, son indifférence, son dédain même.
Qui sait encore si ce n'était pas un simple caprice? un de ces mille feux follets de l'amour que les femmes suivent un instant quand on leur en laisse le loisir?
Un caprice n'est souvent pas de l'infidélité; cela effleure le cœur, cela frappe à la porte ; mais cela n'entre pas. C'est un mendiai^t auquel on donne sans lui ouvrir.
L'essentiel, pour les maris, est donc d'empêcher les caprices de se réaliser, et avec un peu d'esprit, c'est plus facile qu'avec beaucoup de jalousie.
Quoi qu'il en soil, Elim envoya le poulet au capitaine, puis il fit l'inspection des localités.
11 habitait le premier étage d'une longue et silencieuse hôtellerie.
D'un côté était sa chambre à coucher, et de l'autre, tout à l'extrémité d'un corridor humide, celle de la princesse. Un salon, une salle à manger et une antichambre séparaient les deux pièces. Elim trouva, pour la pre-
mière fois, qu'il ne vivait pas tout à fait comme un amoureux avec sa femme. Mais le moment était mal choisi pour s'en apercevoir.
La chambre à coucher de la princesse ouvrait, par une porte, sur une espèce de galerie vitrée dont les fenêtres et le balcon donnaient sur la mer; mais elle communiquait aussi avec le salon et par le salon avec l'appartement d'Elim.
Au surplus, tout le devant de ce premier étage était isolé, et Elim en possédait seul la partie importante. Il y avait bien une autre personne qui habitait, au fond du corridor et parallèlement avec la princesse, un petit appartement de deux pièces, mais c'était une femme, et d'ailleurs la galerie vitrée la reléguait dans l'isolement le plus complet.
On était étranger l'un à l'autre; on n'avait pas le même mur mitoyen.
Lorsque le billet fut parti, Elim se rendit chez Louba.
11 était environ onze heures du soir.
Il y avait du feu dans les cheminées,et la princesse était à demi-couchée sur une ottomane, feuilletant négligemment un volume de poésie.
— Je vous dérange? demanda Elim.
— Quelle question? répondit Louba en tendant la main à son mari de l'air le plus calme, mais aussi le plus indifférent du monde.
— C'est que je ne suis plus tout à fait un mari... et je ne suis pas encore votre amant.
Louba feignit de n'avoir pas entendu.
— Avez-vous lu ca? demanda-t-elle.
— Quoi donc?
— Un volume d'Emile Deschamps.
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— Sans doute; mais vous ne me répondez pas...
— Ah !.. . Que m'aviez-vous demandé ?
— Je ne me souviens plus maintenant...
— Voyez un peu!... et vous voulez que je me souvienne, moi?
— C'est qu'en vérité vous êtes pour moi d'une distraction...
— Qui vous irrite?
— Non... mais qui m'attriste...
— Quel malheur que je ne puisse plus vous croire I
— Vous ne pouvez plus croire, parce que vous ne voulez pas.
— Je vous assure que j'y mets la meilleure volonté du monde... Qu'y faire 1... c'est impossible, vraiment impossible.
— On peut tout ce qu'on veut.
— C'est la chanson qui le dit, mais
« Pour moi la chose n'est pas olaire, » Trop d'exemples me disent non » Et me prouvent tout le contraire ; » Car très-souvent, cela s'est vu,
» On a voulu,
» On n'a pas pu ! »
Suite de la même chanson; réponse de la bergère au berger.
— Tenez, Louba, cela est désolant...
— La chanson?
— Non ; mais votre manière d'être et de faire : on ne peut jamais parler sérieusement avec vous.
— Je vous conseille de vous plaindre, monsieur... Je crois vous prouver par là que j'ai le caractère bien fait.
— Mon Dieu 1... si vous vouliez m'écouter un instant...
— Oh 1 je vous écouterai tant que vous voudrez.
— Vraiment?
— Sans doute... pourquoi pas?
— C'est que je pensais... je croyais...
— Achevez donc...
— Non... je ne pensais rien.
— Voilà qui est aimable; mais, franchement, ceci je le crois un peu...
— Vous ne croyez qu'au mal...
— Non... mais je vous connais.
— Eh bien?...
— Eh bien 1 de loin en loin, il vous prend des accès de mélancolie et de désœuvrement, entre une digestion laborieuse et un cigare trop sec... Alors vous vous retournez en tous sens dans votre chambre, vous prenez un livre, puis deux, et vous les laissez; vous commencez un sonnet... que vous n'achevez pas... même en bâillant; vous regardez en l'air, puis en bas; si c'est en hiver, vous tisonnez le feu ; si c'est en été, vous effeuillez quelque pauvre fleur oubliée sur votre bureau... puis, quand vous avez bien épuisé les sources de ces gracieuses distractions, vous daignez vous souvenir (jue vous avez quelque part, dans un coin, une femme qui chiffonne, lit ou sommeille, et alors vous la mettez à contribution, C'est une demi-heure ou une heure d'ennui, selon les circonstances, que vous lui accordez. Elle doit partager avec vous... et comme, en somme, il faut bien parler de quelque chose quand on baille, vous entreprenez de la convaincre que vous l'aimez... et vous êles si éloquent, elle est si attentive; vous prenez un tel intérêt, vous.
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à ce que vous dites! elle, à ce qu'elle entend! qu'avant les derniers mots de l'exorde, vous dormez tous les deux à la façon dont on prétend que dorment les justes dans le ciel... Cela n'est-il pas exact?...
— Vous plaisantez fort agréablement... voilà ce qu'il y a d'exact.
— Et d'essentiel... croyez-moi^ Elim, nous sommes de bons... et fidèles amis ; mais ne cherchons pas à nous persuader, réciproquement, que nous sommes plus que cela, ce serait un mensonge; et entre gens qui s'estiment, on se doit la vérité... Maintenant, si vous tenez absolument à me faire votre petit discours... prévenez-moi, je m'arrangerai pour... vous écouter...
— C'est-à-dire que vous ferez votre toilette de nuit?... Louba répondit par un sourire.
— Allons, soupira Elim, il faut en prendre son parti... je ne vous ferai jamais entendre raison...
— Me croyez-vous, par hasard, faite au rebours des autres femmes, pour vouloir me faire entendre ce que, généralement, on cherche à nous faire oublier?...
— La raison?
— Mais sans doute, Ha raison.
— Bah !... vous me congédiez... avecoM sans raison... voilà ce que je vois de plus clair...
- — Et cela ne parait guère vous attrister, quoi qu'il en soit; car vous faites de l'esprit, môme en quittant à minuit la chambre d'une femme qui n'a pas vingt-cinq ans, que l'on dit... assez jolie et qui ne vous a rien donné.
— Si j'ai fait de l'esprit... c'est de l'esprit d'à-propos, et, sans m'en douter, je vous le jure. Quant à ce que vous avez ajouté, cela n'est point complètement exact. Il est
bien vrai que vous êtes jeune et belle et que vous ne m'avez rien donné, hélas!... mais il n'est pas vrai que je m'éloigne sans tristesse. Car, enfin, ne pourriez-vous pas bien un jour, vous souvenant que vous nj'avez plus de mari... chercher...
— Quoi donc?...
— Mieux qu'un mari...
— Prenez garde, Elim, le mot que vous allez prononcer est de ceux qu'on ne dit pas devant une femme qu'on respecte... Si vous êtes jaloux, faites le guet. J'ai précisément là un excellent fauteuil non rembourré, et je vous préviens que vous ne me dérangerez nullement; mais défendez-vous d'être jaloux, cela serait trop ridicule, trop invraisemblable ou trop odieux !...
— Cependant... si jamais vous me trompiez?...
— Encore une fois, je vous le répète, ce sont de ces choses qu'on ne dit pas à demi. Si vous doutez, taisezvous; si vous êtes sûr, vengez-vous !
— C'est votre avis?...
— Tout à fait.
— Vous avez raison... et je vais me coucher...
— Bonne nuit, monsieur...
— Dormez bien, madame...
— Allons... venez ici, monsieur... qu'au moins on vous donne quelque chose. . .
Et Louba, attirant à elle la tête de son mari, posa ses lèvres sur les siennes.
— Oh! pensa Elim, en rentrant chez lui, avec de pareils baisers elle aurait des amants?... Cela est impossible!... J'ai négligé ma femme... j'ai été coupable vis-àvis d'elle... je l'ai rendue responsable du malheur de ma vie... que je devais à une autre... Mais elle a le sen-
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timent des devoirs qu'impose un grand et beau nom; elle ne songe pas même qu'il soit possible de faillir 1... Et ce lazzarone n'est qu'un effronté coquin, un adroit voleur qui a fait ma bourse le plus honnêtement possible.
Elim pensa donc qu'il devait se mettre au lit et ne plus songer ni au billet de Viturno, ni au brick le Caprice, ni à son capitaine... Et, tout en pensant sagement cela, il attendit minuit avec impatience.
Enfin, la cloche s'ébranla lourdement et jeta dans l'espace ses douze cris sonores.
Elim tressaillit des pieds à la tête; il ouvrit sa fenêtre et il se pencha en dehors, pâle et tremblant, comme si la dernière vibration de l'airain eût jeté dans son cœur un nouveau et funeste pressentiment.
A ce moment, une ombre disparaissait derrière le rideau droit de serge verte de la galerie vitrée, et un mouchoir blanc flottait au balcon.
A ce moment aussi, une embarcation se détachait comme un point noir du brick le Caprice et glissait sur le flot paisible de la rade, semblable à un oiseau de nuit.
— Infamie ! s'écria Elim d'une voix étouffée, ils m'ont joué comme un enfant... mais je les tuerai comme des chiens!...
Et, dans le premier mouvement fébrile de sa rage et de son désespoir, il s'empara d'une épée nue, qu'il fit ployer sur une dalle, pour s'assurer que la lame en était de bonne trempe, et il se précipita vers l'appartement de Louba, décidé à deux meurtres et à un suicide.
L'embarcation venait justement d'atteindre la ber-
ge, et déjà un homme, enveloppé dans un manteau sombre, escaladait le balcon sur lequel raitendait une femme, lorsque Elim, brandissant son épée, apparut comme un sombre spectre, criant d'une voix sèche et brève :
— Attendez!... attendez!... heureux et tranquilles amants I je veux vous creuser une couche d'où vous ne vous relèverez jamais I... jamais I... où vous dormirez ensemble, toujours 1... toujours!
Mais, à ce moment, la lune vint éclairer de ses rayons pâles le jeune couple amoureux, et Eiim recula avec épouvante !
— Marie! fit-il d'une voix strangulée, Marie ici!... ressuscitée !... et j'allais la tuer!
— Prenez garde! monsieur, murmura Marie en passant devant lui appuyée sur le bras du capitaine, Marie est ressuscitée; mais pour vous, elle est bien morte.
— Morte !
— Oui, morte pour toujours *à présent... Et si, par hasard, vous la rencontriez jamais de nouveau, ici ou ailleurs, veuillez bien ne pas l'oublier!
Une porte s'ouvrit sans bruit, et le couple amoureux disparut dans l'ombre.
Elim se sentit soulagé... et plus malheureux. Il n'était pas déshonoré, mais Marie l'était. Que lui importait le reste, après cela?
— 0 Marie! Marie! pourquoi êtes-vous sortie de votre cercueil où vous étiez descendue vierge... pourquoi étesvous redevenue femme ?
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Puis il entra chez Louba. Elle était agenouillée devant un Christ d'ivoire, et semblait tellement recueillie qu'elle ne s'aperçut de la présence d'Élim que lorsque celui-ci lui dit d'une voix douce :
— Je suis revenu, Louba...
— Ah 1 c'est vous I fit-elle.
— Oui... Je vous trouble dans de pieuses occupations?
— Je priais... cela est vrai, monsieur... Je priais... pour vous !
— Je suis revenu, Louba, pour vous dire que vous êtes la meilleure et la plus pure d'entre toutes les femmes, que j'ai été indigne de vous, et que je vous demande la permission d'essayer de regagner votre amour.
Louba tendit, d'une façon charmante et naïve, les mains à son mari, et celui-ci en les couvrant de baisers, songea :
— Insensé I... J'avais le bonheur sous la main et je donnais ma vie à une morte, à un mensonge... Ah I j'étais plus qu'un insensé, j'étais un grand coupable.