‹ Le roman d'un Prince RusseChapitre 25 sur 30 · LA DAME DE TREFLE · texte numérisé non relu

LA DAME DE TREFLE

En ce temps-là, il y avait, au théâtre San-Garlo, une certaine Julietta***. dont la beauté était fort à la mode.

Aussi, la ville et la cour se pressaient-elles à Tenvi chez la jeune prima donna, et était-ce un grand honneur que d'être reçu chez elle.

On ne lui donnait pas d'amant en titre, bien qu'elle eût villa, équipages et laquais ; mais, tout bas, on accusait le cœur de la fière beauté d'avoir passé à l'étranger.

Et à quel étranger?... au plus barbare d'entre tous, à un Russe !

Il paraît cependant que Julietta n'était pas de ce dernier avis, et que son Russe lui avait paru des plus civilisés et des plus adorables, puisqu'elle l'adorait.

Quoi qu'il en soit, Julietta avait eu la fantaisie de donner une soirée masquée dans les jardins de sa villa, et comme tout le théâtre — chanteurs, chanteuses et corps de ballet — devait y assister, pas un des invités n'eut garde de manquer au charmant rendez-vous.

Et je dis charmant, madame, parce qu'un rendez-vous avec cent femmes jeunes et jolies, à la chaussure coquette, à la main bien gantée, au costume frais et piquant, dans un jardin embaumé, sous des charmilles éclairées à la vénitienne, avec un reflet de lune pâle, et au son adouci d'un orchestre harmonieux, est, en vérité, toujours une chose charmante.

— Gomment !... même pour celui qui n'épie secrètement nul regard, qui n'attend nul cœur ?

— Sans doute, madame, même pour celui-là Que

voulez-vous, dans le monde, il ne faut être ni trop personnel ni trop envieux. C'est le seul moyen d'y avoir quelque plaisir. Et puis, com'me disait la philosophie galante de l'Empire : — (^n peut encore respirer le parfum des fleurs que l'on ne petit plus cueillir.

Donc, il y avait soirée masquée et brillante chez la Julietta.

Dix heures venaient de sonner, lorsque le marquis de Marsana passa familièrement son bras au bras d'Elim qu'il rencontra descendant le perron.

— Mon cher, dit-il, votre domino violet à filets écarlates,comme la robe d'un évêque, ne vous déguise pas trop, et je vous jure que la Julietta vous reconnaîtra au premier coup d'œil.

— Je crois, marquis, répondit négligemment Elim, que vous supposez à la diva beaucoup de bienveillance pour moi.

— Et vous, prince, ne lui soupçonnez-vous pas un peu d'amour ?

— Ma foi, c'est une question...

— Indiscrète ?...

— Non, le bal masqué les autorise... Mais c'est une question délicate à résoudre.

— J'imagine, pourtant, qu'elle est résolue pour vous...

— Vous pourriez vous tromper.

— Bon ! vous êtes modeste dans le triomphe... ^

— Je voudrais en avoir le droit...

— Ah çà ! cher prince^ ne plaisantons plus... que diable ! pensez-vous qu'on puisse rien apprendre ou rien cacher à un vieux roué de ma sorte?

— Mais... ici, en plein pays de chrétienté, on se permet bien de douter de l'infaillibilité du pape...

— Et je ne suis pas le pape, c'est juste I... Doutez donc de moi tant qu'il vous plaira... seulement, comme il ne vous est pas permis de douter de la vérité, ne doutez pas que vous êtes l'amant de la Julietta.

— Peste, marquis!... puis-je vous demander, sans ; indiscrétion, de qui vous tenez cette vérité-là?...

— Je la tiens, ma foi, d'une vérité fort belle en effet... de la î;m^^' elle-même.

— Ceci devient inquiétant... Auriez-vous, par hasard, des accointances avec cette déesse... peu vêtue?...

— Non, mais j'en ai eu ce soir, avec une demoiselle de sa compagnie!

— Une vérité en robe montante et souliers de satin i blanc?...

— A peu près.

■ — En un mot, une vraie vérité de contrebande !...

— Riez... riez... incrédule!., j'ai ri comme vous, moi qui vous parle; les dames aussi ont ri... il y a même des maris qui ont ri... au commencement... mais i qui ne riaient plus à la fin. I

— Voyons, marquis, vous m'intriguez, savez-vous?..

— Eh bien!... entrez dans le petit salon vert, celui réservé encore à la conversation. Adressez-vous au domino que vous verrez le plus entouré, le plus écouté... un domino qui porte une dame de trèfle brodée sur la poitrine... Et je vous jure que vous serez intrigué bien davantage.

— Le connaissez-vous, ce domino ?

— Nullement... je suis comme tout le monde... je sais seulement que c'est une femme, qu'elle a une petite main, un petit pied, qu'elle sait les secrets du diable lui-même, et qu'elle a de l'esprit comme un ange!...

— Vous confondez, marquis : les anges sont beaux, mais ils sont bêtes!...

— Soit! ce sera ce que vous voudrez... mais allez

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toujours, monsieur le saint Thomas, allez, videte et crédite!,,,

— Ohl si vous parlez latin, j'aime mieux vous obéir que vous tenir tête... je monte au petit salon vert!...

Le marquis de Marsana s'éloigna, et Elim regagna lentement les salons. Il aperçut, en effet, un groupe plus nombreux et plus pressé que les autres, et avant qu'il eût eu le temps de s'en approcher, il entendit une petite voix crier :

— Place, messieurs, faites place au favori de votre reine I...

— C'était une voix de femme, incisive et mordante, mais qu'il ne connaissait pas.

— Approchez, Altesse, approchez! reprit la petite voix d'un ton câlin, qu'on vous dise un peu si votre belle est fidèle!...

Et, sans trop savoir comment, Elim se trouva tout à coup au centre du cercle des curieux, en face d'une petite table sur laquelle était posé un jeu de cartes, et d'une femme en domino, portant une dame de trèfle brodée sur la poitrine.

— Hum I fit le domino avec un petit hochement de tête, en prenant la main d'Elim, notre reine... de théâtre n'a pas trop dérogé en vous prenant pour favori, cher prince?

— Comment lisez-vous dans ma main que je suis prince?...

— Parce que j'y vois couler du sang princier. . .

— Est-ce tout?

— Attendez donc... vous ne me laissez seulement pas le temps devons dévisager sous votre masque... Là, maintenant, c'est fait.

— Eh bien?

— Eh bienl... je n'ai rien à vous dire, sinon que vous venez de quitter le marquis de Marsana, que vous attendez une petite duchesse bleue, et que vous trouverez cette nuit...

— Le plaisir?...

Pour toute réponse, le domino devinateur étala les cartes sur la table, et, du bout du doigt les comptant, s'arrêta à la dame de trèfle,

— Qu'est-ce que cela signifie? demanda Elim.

— Gela signifie que vous avez la dame de trèfle dans votre jeu, qu'elle veille sur vous, et que, quoi que vous fassiez ou qu'il vous arrive, heureux ou malheureux, malheureux surtout, vous la retrouverez fidèle à sa mission...

— Mais quelle est cette dame de trèflel

— Cherchez dans vos souvenirs!...

— Je n'ai plus de souvenirs ! . .

— x\llons, cher prince, vous voulez vous faire ou plus mauvais, ou plus à plaindre que vous n'êtes...

— Je jure...

— Ne jurez pas... je ne crois pas aux serments; mais ce à quoi je crois, au contraire, c'est qu'avant cinq minutes,je vous aurai prouvé que vous n'avez rien oublié du passé...

— Parlez donc, beau masque.

— Devant tout le monde?

— Sans doute... les folies de bal masqué sont du domaine public...

— Ohl ce que j'ai à dire est d'une folie plus discrète... d'ailleurs, je ne voudrais pas forcer le duc de Campo- Formio à nous écouter, tandis que sa femme se promène

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sous les charmilles avec le jeune colonel Carlo-Leone; il en est de même de ces messieurs, dont on prend les maîtresses, pendant que nous sommes ici à deviser, et de ^ces dames, dont on enlève les amants, grâce à Tattention qu'elles nous prêtent... ce ne serait pas charitable. Je me tairai donc...

Mais le domino à la dame de trèfle ne se tut pas, car le salon vert .fut bientôt déserté comme par enchantement,

et Elim seul y resta.

— Maintenant que nous sommes seuls, beau domino, parlerez-vous ?

— Maintenant que nous sommes seuls, cher prince, m'écouterez-vous ?

— Cela dépend... as- tu de Tesprit?

— Voilà une question qui n'est pas polie !..

— Ce n'est pas répondre...

-^ M'est avis, au contraire, que ne pas répondre est la meilleure réponse à faire...

— Tu as raison, car c'est montrer de l'esprit...

— Au surplus, cher prince, je ne vise pas à ce que tu appelles l'esprit...

— Quand on veut atteindre, il faut viser...

- — Oui, mais en matière d'esprit, viser n'est jamais atteindre: on a de l'esprit comme on est jolie femme... ni plus ni moins ! Et on ne se fait ni jolie femme, ni spirituelle!

— Quelquefois... demande plutôt à nos actrices!...

— Allons donc ! elles n'ont rien à elles. . . choisis mieux tes exemples.

— Tu es sévère, sais-tu?...

— Je suis vrai, c'est ià mon genre d'esprit...

Ils s'étaient assis sur un tête-à-tête caché dans l'emsure d'une fenêtre; Elim reprit:

— Voyons, tu voulais me parler de mon passé... je t'écoute.

— Ton passé?... il est tout entier dans ton présent...

— Ceci est énigraatique. ..

— Peut-être ne te connais-tu plus bien toi-même ?

— Ma foi, c'est possible...

— Te plaît-il de savoir ce que tu es... de te voir dans ce miroir-là... tiens... dans le miroir de la re'riteJ, . .

— Jusqu'à présent, je n'y vois qu'un homme fort mal déguisé sous un domino violet et un loup de velours...

— Et ne vois-tu rien de plus sous ce domino?...

— Je vois un homme que tu connais peut-être et que tu veux intriguer, ou bien un homme que tu ne connais pas et que tu cherches à intriguer...

— Eh bien! moi, cher prince, je suis plus clairvoyante... j'y vois un homme qui s'en va, de par le monde, comme s'en va de par la mer, un vaisseau sans ■ pilote. L'un et l'autre sont le jouet des flots qui passent j et du vent qui souffle; ils sont sans volonté, pour résister au caprice qui les pousse; sans force, pour lutter avec le hasard qui les emmène... et ils s'en vont, ainsi ballottés, aveugles et impuissants, jusqu'au jour oii ils rencontrent un dernier écueil qui les brise!...

— Ohl oh! ceci est d'un style élevé!...

— Ne plaisante pas... Diogène aurait beau te prêter sa lanterne que tu ne retrouverais plus ton âme en toi...

— Où donc est-elle, cette âme?...

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— Elle est ensevelie à côté de ton cœur... dans un cimetière qui ne rend jamais ses cadavres... dans le passé! I !

— Tu vois donc bien que j'avais raison de te dire que je ne me souvenais pas...

— Pas tout à fait... car si tu ne vis plus, tu te souviens d'avoir vécu...

— En es4u bien sûre?...

— Réponds plutôt : te souvient-il de Mondragone?...

— Mondragone! répéta Elim, d'une voix altérée.

— Oui, Mondragone... où ton bon génie... la dame de trèfle^ t'évita un crime... et un crime bien inutile, puisque huit jours plus tard, tu surprenais ta femme adultère

^ une seconde fois.

— Assez ! assez ! fit Elim, qui es-tu, toi qui connais si bien mon malheur et ma honte?

— Qui je suis?... tu le sauras peut-être tout à l'heure si tu consens à me suivre... Quant à la honte, entre un mari trompé et une femme adultère, il n'y en a jamais que du côté de la femme... et tu as été un grand fou de punir en toi le crime d'un autre !...

— Je ne punis personne... je m'étourdis.

— Pauvre insensé!... tu as tué ton âme et tu ne punis personne!... Ah! sans doute, depuis le jour où tu as abandonné ta femme, tu as mené ce que vous appelez, vous autres, joyeuse vie!... tu as gaspillé ton talent, ta fortune et ta santé ! Toutes les nobles qualités de ton être, tu les as concentrées vers une seule pensée, vers un seul but : tromper!... Voilà une belle vengeance!... Tromper de pauvres femmes innocentes delà faute d'une autre; jeter le déshonneur, la honte et le remords dans des familles qui vous accueillent avec confiance; briser de jeunes âmes ardentes qui se sont données sans arrière-

pensée; torturer des cœurs simples qui ne savent qu'aimer... et tout cela, pourquoi?...

— Pourquoi? demanda Elim d'une voix sourde.

— Oui, pourquoi? reprit le domino en s'animant par degré, parce que, par hasard, on a épousé sans amour, une femme qui vous trompe sans pudeur... voilà tout!...

— Non, ce n'est pas tout!...

— Maintenant, qu'est-elle devenue cette Louba... vous n'en savez rien?...

— Et je n'en veux rien savoir...

— Cependant, n'avez-vous pas été le premier coupable?... Et la comtesse Baibi, qu'en avez-vousfaitde cellelà? Elle est morte de douleur!... Et la Violetta? et madame de RonqueroUes? et Micaëlina? et qui sais-je encore?

Elim demeura pensif.

— Or, dites-moi, reprit le domino, n'avez-vous jamais pensé que ceci pourrait bien avoir une fin, et qu'une fois il se trouverait une femme plus jalouse et plus implacable que les autres? une femme qui ne courberait pas la tête pour pleurer, mais qui la relèverait, au contraire, pour accepter le défi au nom de toutes les autres? Et n'avez-vous jamais songé que la .Tulietta pourrait bien être cette femme ?

— Parbleu 1 ricana Elim, vous êtes Julietta !

— Oh! oh! mon cher prince, ceci n'est pas fort!... Comment! je serais Julietta, et si j'étais jalouse, ma jalousie ne se serait pas trahie plus tôt? Savez-vous que pour un homme à bonnes fortunes, vous me feriez croire que vous ne connaissez guère les femmes?... Non, je ne suis pas Julietta, mais je suis...

— Vous êtes?...

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— Eh bien ! je suis votre dame de trèfle .. ne riez pas... votre génie protecteur!... Je suis une femme qui en a entendu une autre, ce soir, vous donner un rendez-vous pour minuit...

— La Cerrita?...

— Oui, monteur, la Cerrita, l'amie de Julietta... Je l'ai entendue vous dire avec so-n plus doux sourire et sa plus caressante voix : « A minuit^ caro^ je serai toute à vous. »

— Vraiment 1 vous êtes comme les murs de nos palais en Russie, vous avez des oreilles ..

— Discrètes, cher prince... voilà la différence!... Mais vous, confiant dans votre étoile, entreprenant et infidèle toujours, vous répondez que vous irez au rendezvous donné, et vous ne vous imaginez seulement pas que c'est un piège grossier, dans lequel vous êtes grossièrement tombé.

— Qu'est-ce à dire?...

— Mon Dieu ! c'est-à-dire que la Julietta est trop bonne Italienne pour n'être pas jalouse... c'est-à-dire qu'il lui revenait de tous côtés que vous la trompiez, et qu'elle a voulu s'en assurer...

— Ainsi les coquetteries de la Cerrita?...

— N'étaient que des coquetteries de comédie... — ^^Le rendez-vous donné?...

— N'était encore que comédie... Mais, prenez-y garde, Elim, une comédie qui pourrait bien tourner au drame 1

Pour la première fois depuis qu'ils causaient ensemble, le domino à la dame de trèfle avait prononcé le nom d'Elim, et cela d'une voix si incisive que le prince tressaillit,ainsi que tressaille don Juan au cinquième acte, quand il voit apparaître la statue du Commandeur.

Le domino se leva, fit le tour du petit salon vert, s'assura que nulle oreille n'écoutait et reprit rapidement :

— Quand une femme fait tant que de se venger, elle est implacable!... Vous souvient-il de l'aventure de ce libelliste anglais, du siècle dernier, qui avait osé déchirer le rideau derrière lequel se jouaient les vraies comédies, des vraies comédiennes de la Cité... qui n'avait pas craint d'enfoncer son scalpel dans ces cœurs de boue glacée et de montrer à nu ces âmes sans âmes?

— Oui, on lui assigna un rendez-vous d'amour, dans je ne sais plus quelle maison isolée, de quelle rue déserte... La chambre était obscure et les rideaux de l'alcôve bien fermés. L'aventure promettait d'être des plus galantes. Le pauvre diable ouvrit ces rideaux d'une main tremblante et fiévreuse... il attira sur son cœur ce corps jeune et frêle de femme aimée... Et le lendemain quand il se réveilla, au jour, il se réveilla tenant dans ses bras un cadavre glacé et sanglant!... Il avait passé la nuit avec une femme assassinée qu'on avait apportée dans son lit!...

— De telle sorte qu'il fut traîné devant les juges, jeté dans un cachot infect avec des meurtriers abominables... et que, s'il eut l'insigne honneur de ne pas être pendu et d'être reconnu la victime d'un odieux guet-apens, il n'en perdit pas moins la raison... Que cet exemple vous instruise.

Elim se recueillit un instant, puis enfin, souriant d'un certain air moqueur, il répondit :

— Ma foi, beau masque, ta manière d'intriguer n'est pas gaie, mais, au moins, elle a le mérite de ne pas ressembler à celle de tout le monde... Cela est nouveau, partant original.

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— Ainsi tu ne me crois pas ?

— Seulement, tu ressembles à un conte d'Anne Radcliffe, égaré au bal masqué.

— Encore une fois, tu ne me crois pas?...

— Si tu me disais que tu m'aimes, que tu es quelque vieille maîtresse inconsolable et inconsolée, je te croirais peut-être.

— Voyez-vous le fat I

— Mais, au reste, je crois en toi, comme je crois au pape.

— El si tu voyais, douterais-tu de tes yeux?

— Il est problable que non.

— Eh bieni viens et tu verras I...

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