‹ Le roman d'un Prince RusseChapitre 26 sur 30 · ELLE · texte numérisé non relu

ELLE

Le domino à la dame de trèfle entraîna rapidement Elim à travers les jardins, en ayant bien soin de lui faire prendre les allées les plus sombres et les plus cachées.

— Voyons, mon bel ange! fit Elim, où me conduis-tu ?

— Ghutl... parle plus bas.

— Par l'âme de Vénus I j'imagine que tu es la Cerrila

elle-môns. et qui? lu me mènes au rendez-vous que lu m'as donné, charmant Iulin !

— Tu n'es pis heureux: dans tes suppositions, ce soir... Tout à l'heure tu me prenais pour Julieila ; à présent, pour la Gerrita... tu me prendras pour tout le monde, si cela continue, excepté pour ce que je suis...

— Mais qui es-tu ?

— Si rien ne te le dit, j'avais raison d'affirmer que ton âme est morte I

Elim allait répondre et peut-être même détacher adroitement le masque de son guide mystérieux pour voir sa figure, lorsqu'ils arrivèrent tous deux à un massif d'arbres derrière lequel s'élevait un petit pavillon de forme élégante.

La nuit était claire et le kiosque dessinait sa silhouette blanche, parmi les bouleaux qui cernaient le jardin, ainsi que dans les cimetières, certains mausolées montrent leur tête funèbre au-dessus des cyprès qui les gardent.

— Maintenant, fit le domino de sa voix la plus éteinte, cachons-nous et attendons!... C'est bien là, n'est-ce pas, que devait t'attendre la Cerrita?

— C'est là, en effet.

— A minuit?

— A minuit ! i

— C'est bien !

Il y avait environ dix minutes qu'ils étaient accroupis derrière les massifs d'arbres, protégés de tous côtés contre un regard scrutateur; un coup de sifflet trèsfaible, mais assez prolongé, se fit entendre en dehors des murs d'enceinte du jardin.

d'un prince russe 279

Un coup de sifflet semblable, parti du pavillon, répondit à celui-ci.

— C'est le signal! reprit le domino... plus un mot!

La porte du pavillon s'ouvrit el deux hommes masqués descendirent les degrés qui conduisaient au jardin. Une femme, également masquée, les suivait, et Elim la reconnut : c'était Julietta.

Les deux hommes masqués s'avancèrent seuls vers le mur d'enceinte du jardin; Julietta attendit, debout, près du massif où Elim était caché.

Une porte secrète, pratiquée dans le mur d'enceinte, cria un instant sur ses gonds rouilles et donna passage à deux autres hommes, porteurs d'un fardeau qu'ils déposèrent avec précaution aux pieds du perron.

En ce moment, la lune vint éclairer de reflets blafards et verdâtres ce convoi nocturne, et Elim réprima un cri d'horreur, car il reconnut, dans le fardeau qu'avaient apporté les deux hommes masqués, un cadavre plié dans son suaire!... A l'endroit du cœur, il y avait même une large tache d'un sang acre et coagulé qui indiquait que le mort, ou la morte, avait été assassiné !

Julietta ne dit pas un mot, mais elle fit un signe, et ses deux serviteurs prirent le cadavre des mains des autres hommes et l'entrèrent dans le pavillon; puis, l'un d'eux reparut bientôt, et, s'adressant à voix basse aux premiers porteurs :

— Voici ce qui vous a été promis ! fit-il en remettant à chacun d'eux une bourse assez ronde.

— Merci! répondirent les deux hommes; maintenant, jusqu'à quelle heure faut-il faire le guet?

— Jusqu'à ce que les deux chevaux que vous avez

amenés à la poterne vous aient été demandés et soient repartis.

— Bon!... A qui devons-nous les donner?

— Aux deux premiers cavaliers qui se présenteront.

— A quoi les reconnaîtrons-nous ?

— A ce qu'ils seront les seuls avec lesquels vous puissiez avoir affaire ici et à cette heure! D'ailleurs, n'avezvous pas préparé une selle d'amazone, et cela ne vous enseigne-t-il pas que sur les deux écuyers il y aura une écuyère?... Enfin! ils seront masqués et ils vous diront deux mots : Pan et Mors ! . . .

— Pan et Mors ! . . . C'est bien I

Quand la Julietta, qui pendant cet entretien ne s'était pas démasquée et n'avait pas ouvert la bouche, vit que tous ses ordres avaient été fidèlement exécutés, elle rentra dans le pavillon, dont la porte se referma aussitôt sur elle, et tout redevint muet.

— A présent, croyez-vous? demanda à Elim le domino mystérieux.

— C'est affreux!... affreux! fit Elim pour toute réponse.

— Et voulez-vous toujours aller à votre galant rendezvous?

— Je veux fuir, fuir pour toujours cette épouvantable femme.

— Hum! si nous avions le temps de discuter, je vous dirais bien que vous ne l'avez pas toujours trouvée aussi épouvantable ; et que si elle est devenue criminelle d'intention, c'est que vous aviez été coupable, vous aussi, et coupable de fait; mais il s'agit de vous sauver et non de récriminer.

— Me sauver?

d'un prince russe 281

— Sans doute, et je suis venue pour cela.

— Alors, vous voulez... ?

— Partir et vous emmener.

— Pas encore...

— Non, laissons sonner minuit!

Elim attendit, et quand minuit sonna, il suivit nonchalamment son domino protecteur.

Celui-ci avait une clef ouvrant la petite porte du mur d'enceinte; ils avaient entendu le mot d'ordre donné pour avoir les chevaux qui attendaient à la poterne, et, en aussi peu de temps qu'il en faut à la pensée pour concevoir un projet, ils avaient exécuté celui que nous aurions tous formé en pareille occurrence... si de pareilles occurrences se rencontraient ailleurs que dans des romans.

• D'abord les chevaux partirent au galop, ainsi qu'il convient à des bêtes de race, aux jambes fines et nerveuses, à l'encolure ardente et aux naseaux frémissants.

La nuit était splendide, le chemin uni, et les deux cavaliers lâchèrent la bride sur le cou de leurs montures, un peu impatients du galop eux-mêmes, et pressés de fuir devant un danger qui ne les poursuivait pas, ainsi que parfois, dans un rêve, il arrive d'entreprendre une course folle, haletante et sans but, pour échapper à on ne sait quel fantôme invisible qui vous harcèle et vous presse.

Mais, petit à petit, le fantôme disparut et l'ardeur des chevaux se ralentit; si bien que, lorsque les toits de la ville commencèrent à étinceler à l'horizon, sous le dernier regard de la lune mourante, Elim et sa compagne de route n'allaient plus qu'au pas et au plus petit pas

possible.

Deux amoureux n'eussent pas mieux fait.

— Ma foi! dit tout à coup Elim, je dois convenir, madame, que vous venez de me rendre service ; je ne puis guère apprécier au juste ce que cette aventure eût pu me causer d'ennuis et d'embarras, si elle eût été conduite à bonne fin ; mais ce que je sais, c'est que je suis votre obligé mille fois, et que je ne saurais trop vous rendre grâces.

— Vous ne me devez rien... Souvenez-vous de la dame de trèfle et de ce qu'elle vous a dit ce soir : sa mission est de veiller sur vous.

— Gela est fort bien; mais, au moins, convenez que je vous dois aimer, pour cette mission que vous accomplissez si bien.

— Je ne vous demande pas de m'aimer.

— Non, mais moi je le veux, et pour vous aimer, il faut cependant bien que je sache qui vous êtes... Voyons, ne soyez pas bonne à demi, laissez tomber ce masque. Vous m'avez dit : « Vous saurez qui je suis^si vous consentez à me suivre. » Je vous ai suivie... et je ne sais rien!

— Huml... vous m'avez suivie!... je ne m'en dois pasjrop attribuer la gloire, j'imagine.

— Allons, ne soyez pas sans pitié après avoir été si pleine de compassion !

— Eh bien ! tâchez de me reconnaître... Tenez, voici ma main... ne vous dit-elle rien cette main-là ?

Elim prit la main qui lui était tendue. C'était une jolie petite main, bien gantée, bien faite, bien délicatement dessinée,^ aux contours harmonieux et aux doigts souples.

— Vous ne devinez pas encore^

d'un prince russe 283

— Non, pas encore.

La main fut retirée, et Elim entendit réprimer un soupir.

— Vous m'en voulez ? demanda-t-il.

— Je ne vous en veux pas ; mais je suis triste.

— Pourquoi triste ?

— Mon Dieu I... c'est que c'est un spectacle affligeant que celui de notre pauvre humanité.

— Affligeant? répéta Elim, avec une pointe d'ironie, cela dépend.

— Comment Tentendez-vous?

— Sans doute, si vous vous ob.stinez à toujours regarder lavie, à travers le prisme des toiles illusions de la vingtième année, vous trouverez la vie amère et décevante; mais si, au contraire, spectateur désintéressé, à l'œil

'^. froid, au cœur sec, vous la contemplez avec impartialité, elle vous amusera.

— Elim, en êtes-vous donc arrivé là, et quel mot avez-vous prononcé : un cœur sec ?

— J'ai prononcé un mot... vrai.

— Soit, je veux vous croire... mais votre mot vrai exprime une pensée encore plus affligeante que mon soupir de tout à l'heure.

Il se fit un moment de silence...

Les chevaux respiraient librement, ouvrant leurs naseaux à l'air frais de la nuit, et frappant du pied le sol durci. Au loin, il y avait un ruisseau qui bruissait doucement. Çà et là, quelque oiseau matinal essayait ses ailes. Mais la nature reposait encore, à demi endormie, et rien ne fût venu troubler la rêverie des voyageurs, car ils rêvaient, si le domino à la dame de trèfle

n'eût repris, avec une certaine amertume mêlée de mélancolie et de verve :

— Décidément, vous avez bien regardé ma main ?... ,;^

— Comme on regarde une jolie main ! répondit Elim.

— Et, décidément aussi, vous ne la reconnaissez pas? continua le domino.

— Je la reconnais... pour une main charmante !..,

— Hélast... et c'est tout!... une petite galanterie ; bien vieillole... On n'a rien de mieux à te donner, ma pauvre main, c'est la seule charité qu'on puisse te faire, entends-tu, folle que tu es?... On se soucie bien de toi, vraiment!... Qu'importe qu'il y ait eu de belles fleurs rouges, suspendues au bord des sentiers que tu aimais, et de brillantes étoiles scintillant dans le ciel I... Q'importent le chant des prêtres, écouté le soir, et la cloche du village se perdant en échos dans la plaine ! Qu'im- ' portent les douces rêveries, les tendres aveux timidement commencés et timidement achevés I Qu'importent les serments solennels et les pressions furtivement échangées parles doigts qui tremblent! Qu'importent les prières où les mains s'unissent et confondent les âmes ! Qu'importe l'anneau d'or reçu et fidèlement gardé ! Pauvre innocente !.. on ne te reconnaît seulement pas!...

Tout ceci fut dit avec un accent fiévreusement amer^ ^ mais un peu bas, en sorte qu'Elim, pensif, n'en suivit qu'à demi le sens.

— Vous avez raison, reprit-il à son tour, c'est une triste chose que je suis devenu... car je ne suis qu'une chose, une machine vivante, laissant tomber des paroles, donnant par-ci, un regard étudié; par-là, une main glaciale... Mais, si mon âme s'est envolée, si mon cœur s'est éteint... à qui le dois-je ? Ce n'est pas à moi, ce

d'un prince russe 285

n'est pas à toutes les femmes qui m'ont trompé et que j'ai trompées de mon côté, non, c'est à une seule femme I

— ALoubaMeinoff?

— Pas à elle. Que me faisait, après tout, son indifférence? je ne l'aimais pas ! Non, c'est à une femme que j'ai aimée, à laquelle j'avais donné âme, cœur et pensée... et qui a tout gardé pour elle, tout emporté avec elle I... Ah I ah! vous me connaissez mal, beau masque, je n'ai pas gaspillé ma vie avec des amours faciles, j'ai dévoré ma vie dans un seul amour I... Maintenant, vaut-illa peine de parler de ce qui reste de moi, suis-je le même homme, suis-je un homme encore?.. Voyons, mon mystérieux domino, vous qui savez si bien toutes choses, vous devez savoir aussi que je ne suis plus que le fantôme d'Elim, et que j'assiste à ces saturnales de plaisirs, à ces folles nuits d'oubli, comme un spectre condamné à errer sur les bords du fleuve de la vie, sans le jamais descendre I... Je ne sens rien, je n'éprouve rien... je suis de glace !..

— Hum!... vous avez beau dire, Elim, vous êtes poëte, et vous vous exagérez toutes choses, le bien comme le mal !.. Votre véritable malheur, le connaissezvous ? C'a été de douter !

— Douter?.. Mais il n'y avait pas à douter !..

— Dites qu'il n'aurait pas dû y avoir à douter, et que, si vous aviez véritablement aimé, vous auriez cru... cette femme innocente!

— Marie innocente !

— Oui, Marie innocente, Marie malheureuse, Marie se dévouant peut-être, mais Marie toujours fidèle à son amour!...

• — Quand elle en épousait un autre?...

— Eh ! monsieur, vous qui doutez de tout, doutezvous à ce point de la fatalité, que vous la croyez incapable de creuser des abîmes? N'avez-vous jamais pensé que ce... banquier Brakam... qui avait acheté l'honneur de Marie, pouvait bien être le possesseur de quelque secret terrible, qui lui permît d'imposer lâchement ce honteux traité d'argent et de chair?... N'avez-vous jamais songé que Marie, en épousant ce juif impitoyable, pouvait bien, elle aussi, ne céder qu'à la voix d'un devoir cruel, mais impérieux ?... Ne vous êtes-vous jamais dit que cet empoisonnement dont elle fut victime, le soir de ses noces, pouvait bien être un empoisonnement volontaire?...

— Je n'ai pensé qu'une chose, je ne mie suis dit qu'une chose, c'est qu elle m'avait trompé !

— Voilà bien l'homme tout entier! Il ne veut pas voir la femme se sacrifiant sans pitié pour accomplir un devoir, la femme étouffant son amour, sa vie, son cœur, sous l'étreinte de sa volonté ; car, lui, il est sans énergie, sans courage pour de tels sacrifices... et il lui faudrait toujours aimer cette femme-là ! et il ne peut pas vouloir aimer sans espoir 1 Egoïsme, rien qu'égoïsme ! Qu'est-ce que nous espérons, nous autres femmes, quand nous aimons ? la lutte, le désespoir, les larmes, l'abandon et souventla honte... Est-ce que cela nous empêche d'aimer, par hasard ? Mais, vous autres hommes, vous préférez vous poser en victimes, détruire d'un seul coup quelquesunes de vos illusions et vous dire — de bonne foi — : fai été trompé!.,, puis arranger votre vie sur cette idée-là et oublier I... Cela est commode, cela est facile, j'en conviens ; mais cela est-il juste, cela est-il noble, cela est-il courageux?

Jti

d'un prince russe 287

— Oh ! pour le coup 1 fit Elim en s'approchant du domino de façon à pouvoir lui arracher son masque, il faut que je sache qui vous êtes, madame.

Et, comme le domino sentit le bras d'Elim lui entourer la taille, il se dégagea lentement, et, donnant de la cravache à son cheval :

— Prince, vous voici chez vous, cria-t-il, au revoir... et n'oubliez pas la darne de trèfle.

Elim allait voler à sa poursuite, lorsqu'il s'aperçut, qu'en se dégageant, le domino avait sans doute dérangé son corsage ou sa ceinture et laissé tomber ses tablettes sur le sable.

Il descendit de cheval, ramassa les tablettes, et quand il voulut reprendre le galop, il ne distingua plus personne devant lui.

Quatre heures sonnèrent, et il remarqua, à la lueur de l'aurore naissante, qu'il touchait aux premières maisons de la ville, et qu'habitant un petit hôtel placé en sentinelle avancée, il était en effet arrivé chez lui.

Page 1