‹ Le roman d'un Prince RusseChapitre 27 sur 30 · LES TABLETTES · texte numérisé non relu

LES TABLETTES

Ainsi que vous Tavez parfaitement deviné, madame, le domino à la dame de trèfle n'était autre queMarie, et les tablettes trouvées par Elim, élaient tout naturellement les tablettes de Marie.

Vous souriez de la naïveté du moyen, n'est-il pas vrai?... Mais, dites-moi un peu, ma belle enfant, si de telles choses n'arrivaient pas, pensez-vous que chaque jour pût encore voir éclore son petit roman?... Et ne vous êtes-vous jamais dit, d'ailleurs, que ce qui se lisait de plus excentrique on de plus berquin, dans ces mêmes romans, pouvait bien n'être qu'une très-pâle imitation, une imitation très-affaiblie de ce qui se passe, à chaque heure, dans la vie?...

Tenez, si les amoureux de vingt ans, les lorettes ou les vieux roués, pouvaient nous initier aux secrets intimes de leur existence d'un jour, cela serait plus étourdissant, plus instructif, plus aimable et plus machiavélisé à la fois que tous les romans possibles, faits ou à faire.

Quoi qu'il en soit, Elim ouvrit les tablettes de Marie ei lut avec avidité leur contenu. C'était peut-être indis-

cret, mais Tindiscrétion est encore une de ces nécessités fâcheuses sans lesquelles le roman n'existerait pas.

Sans indiscrétion, pas de maris jaloux 1 pas d'amants surpris I pas de femmes malheureuses, innocentes et persécutées I pas de gais duels ! en un mot, plus rien de ce qui fait le plus grand charme de la vie !

Elim fut donc indiscret parce qu'il devait Têtre, et moi je le suis parce qu'il le fut.

C'est pourquoi je transcris ici, sans plus de façon, le contenu des susdites tablettes.

« *^ Mercredi.., 18... Dieu merci! ce ne sont pas » mes mémoires que je veux écrire sur ce pauvre petit » livre; ses feuillets sont d'une blancheur virginale, et » je me reprocherais comme un crime, de les maculer » d'une grosse prose noire et triste... d'ailleurs, à quoi » bon des mémoires, quand on n'a vécu qu'avec son » cœur?... Est-ce que le cœur ne se souvient pas tout » seul ?... Est-ce qu'il peut rien apprendre à personne?.. » Non, j'écrirai ici simplement quelques pensées, au » jour le jour, au fureta mesure qu'elles viendront... » et si elles ne viennent pas, je n'écrirai rien. »

Jeudi... 18... Bien certainement, je crois en » Dieu... il faut que cela soit, à mon insu et malgré ma » philosophie, ou plutôt à cause même de ma philoso- » phie, car du sein de ma douleur, du plus profond de » ma misère, j'ose espérer et sourire à l'avenir, moi dont » toute la vie est dans le passé !... Mais quelle est cette » espérance suprême, née dans les larmes, ainsi qu'un » beau jour naît parfois, d'un ciel chargé d'orage... et » que puis-je espérer encore?.. Je l'ignore. Mon père est

» mort, morte est ma mère f... mort est mon amour !.., » Et cependant, je le sens,j 'espère je ne sais quel dernier » bonheur tardif, mais éternel I... Est«ce le ciel ?... cela » serait possible ; car, enfin, croyant en Dieu, il faut » bien que je croie aussi quelque peu au ciell... mais » est-ce bien cela seulement que j'espère?... Non, c'est » encore autre chose... c'est quelque part, dans un petit » cimetière, une tombe isolée et étroite où je dormirai » à côté de lai. Voilà mon rêve, voilà la couche nuptiale » que je souhaite à mes amours... »

« ^\ Vendredi... 18... Hélas! vivrai-je jusque-là?... ma

» pauvre santé est bien délabrée... bien délabrée aussi est

» mon âme... Cependant, après avoir voulu mourir,

» je prie Dieu de me laisser vivre tant qu'iL vivra !...

> LUI I Serai-je exaucée ?... J'ai été bien coupable,

» sans doute, mais assez punie, je pense... Si la mort

» n'a pas voulu de moi, elle m'a pris ceux ijue' j'aimais

» le mieux après lui, et la justice divine doit être satis-

» faite I... »

« *^ Samedi... 18.... La justice divine!... quel mot » ai-je prononcé là et quel anathème lui ai-je jeté?... A Est-ce que la justice se venge?... Non! j'ai voulu mou- » rir, je me suis empoisonnée... et si c'est un crime, » c'est moi seule que Dieu en rendra responsable. Mon j> bon Ménars m'a rassurée à cet égard. — Pauvre en- 9 faut ! m'a-t-il dit en prenant mes mains dans les 9 siennes, et enlesapprochantdesoncœurtoujourschaud, » parce qu'il est toujours jeune, Dieu a rappelé à lui » deux de ses enfants parce que leur heure était venue... » c'est un malheur, un grand malheur pour vous, mais

» pas un châtiment!... Et quel Dieu oserait vous punir » d'avoir manqué de courage après le sacrifice, quand » pas un homme ne vous condamnerait?... Vous vouliez, » par le bonheur de votre vie, acheter celui de votre » mère ; au prix de votre sang, payer l'honneur et le » repos de votre père !... Pour cela, il fallait renoncer à » votre amour, passer pour parjure, vous faire mépri- » sable, aux yeux d'Elim, en épousant le juif Samuel » Brakam... vous avez tout accepté !

» — Oui, Ménars, mais quand a sonné Theure fatale » du dernier holocauste...

» — Le cœur vous a manqué?.. Parbleu ! cela est tout » simple, et, votre père sauvé, votre bonheur perdu, » vous avez préféré la tombe à la couche d'un époux qui » vous faisait horreur!., vous vous êtes bravement em- » poisonnée!.. Il n'y a pas grand mal à cela... puisque » vous en êtes réchappée et que le juif a palpé la dot...

» — Mais il m'aimait, ce juif !..

» — Mais vous ne l'aimiez pas, vous, et c'est Tessen- » tiel, car, dans l'œuvre du mariage, mon enfant, quand » il n'y a pas d'amour du côté de la femme, il y a pro- » stitution, et c'est un bien autre crime!. . D'ailleurs, » je crois très-modérément à l'amour de maître Brakam, » pour autre chose que pour l'argent... Vous lui en avez » donné, et beaucoup, cela l'aidera à se consoler de » votre perte. Ça n'est pas llatteur, j'en conviens, mais » qu'est-ce qui pourrait vous flatter de la part de ce » marchand de chair humaine?.. Aujourd'hui, la mé- » moire de votre père est intacte... le juif est payé... et » vous êtes libre... en face de Dieu!

» Voilà ce que m*a dit mon vieux Ménars. »

« *^ Dimanche,,. 18... Il m'est revenu une idée roma-

i) nesque et déjà ancienne chez moi, l'idée de veiller in-

y> cognito sur Elim, de lui servir d'égide, de protecteur

jo mystérieux, de le suivre toujours et partout, d'aller

» au-devant de ses moindres désirs, de le préserver de

» tout malheur et de toute faute, en un mot, d'être son

» bon génie... Pourquoi pas? C'est un rôle difficile, mais

» attrayant à jouer... Ménars me l'a dit, je suis libre...

» aucun lien du cœur ne m'attache plus en Russie...

» J'appartiens à Elim ; où il ira, j'irai. »

« /^ Mercredi... 18... Ce matin, Ménars m'a quittée; » il retourne en France, dans une petite ville nommée » Corbeil, si je ne me trompe. Pauvre Ménars! il laisse d loin, bien loin de son pays,ceux qu'il a aimés ou qu'il » aime!

» — Pourquoi partez-vous? lui ai-je dit : la patrie » n'est-elle pas où est le cœur?

i> — Bon! bon! m'a-t-il répliqué, en me frappant » doucement sur la joue avec la main, la patrie est aussi » quelque peu, là où l'on a commencé la vie. D'ailleurs, y> j'ai une autre Marie qui dort toute seule, là-bas, en » attendant que j'aille prendre ma place à côté d'elle... » au cimetière !

» — Ménars, quel mot venez- vous de prononcer là?

» — Le cimetière? Eh! la tombe est un autre ber- » ceau, le dernier où dorme l'homme avant de se réveil^ » 1er pour la vie éternelle !

» — Oui, mais c'est un berceau dans lequel il faut s( » coucher le plus tard possible.

> — A ce compte-là, je ne puis pas me plaindre, e^

d'un prince russe . 293

» il serait presque temps, j'imagine, de tirer les ri- » deaux... En tous cas, j'attends sans impatience, mais » sans crainte, et j'emporte d'ici assez de souvenirs pour » pouvoir vivre seul avec moi jusque-là...

» — Et notre pauvre Russie, ne la regretterez-vous t> pas un peu, Ménars?

» — Si je n'y avais des amis, ce que je regretterais » en elle, ce serait... de l'avoir habitée.

» — Vous êtes sévère pour mon pays, savez-vous?

» — D'abord, mon enfant, vous êtes Française... » ensuite je vous dirai qu'avec le cœur on peut vivre en » Russie comme on peut vivre au Kamtchatka, comme » on peut vivre à l'île Sainte-Hélène et partout... Mais la » France est encore mieux partagée : heureux, on y » trouve le bonheur meilleur; malheureux, on y souffre » moins qu'ailleurs. C'est pour cela que j'y retourne.

» Et là-dessus il m'a embrassée deux fois — rien de )) plus. — Il m'a brusquement tourné le dos et il s'est » précipité dans le droschky qui l'attendait à la porte.

» Pauvre Ménars ! il voulait me cacher ses larmes, à » moi qui lui cachais si peu les miennes!... Ne savait-il » donc pas que mon cœur verrait pleurer le sien? ». .

€ ^\ Vendredi.., 18... J'ai revu Elim aujourd'hui, » pour la première fois depuis mon mariage. C'était sur » le Cours; j'ai passé à côté de lui, mon bras a presque » frôlé le sien... Cependant il ne m'a pas reconnue I Cela » m'a rendue toute tremblante d'abord et toute triste » ensuite. Est-il possible qnil m'ait oubliée à ce point » que plus rien ne tressaille en lui quand je suis là?... » Allons I je suis folle I... Il faudra bien que j'accepte

» d'autres déceptions, si je veux remplir jusqu'au bout,

» le rôle que je me suis imposé... Si je l'aime^ ce n'est

» pas parce qu'il m'aime ou ne m'aime pas, c'est parce

» que je l'aime! »

« ^\Lu7idi,,, 18... Hier, î7 était au théâtre. Sa femme

» y était aussi. Sont-ils heureux? s'aiment-ils?... Je ne

» le crois pas. Elim semble consolé, mais froid, mais in-

» sensible à tout. Il regarde sans voir, il écoute sans

» entendre. De son côté, Louba paraît tranquille, calme,

» indilTérente... Est-elle résignée?... C'est là une ques-

» tion délicate, que j'abandonne à l'avenir le soin de

» résoudre.

» C'est un double et irréparable malheur qu'une

» femme trompant son mari et qu'un mari trompé par

» sa femme... Mais, si ce malheur-là leur arrivait, à

» elle el à lui, ne l'auraient-ils pas un peu voulu?...

» Qu'ils l'aient voulu ou non, les en préserve le ciel! »

« ^\ Mercredi., 18... Elim part samedi pour Stettin,

» d'où il s'acheminera vers Berlin, Dresde, Munich,

» Vienne et Tllalie. Je pars aussi. Adieu! mes pauvres

» arbres aimés, ma pauvre Neva, et vous, triste terre

» où reposent mon père, ma mère... Voici notre pre-

» miôre et peut-être aussi notre dernière séparation...

» Adieu !... adieu! »

« */ Vendredi,.. 18... 11 y a des mois déjà, un » an, je crois, que je n'ai rouvert mes tablettes... Et

d'un prince russe 295

» sais-je bien pourquoi je les rouvre à cette heure?

» Qu*aUje à penser, à me dire tout bas, que je n'aie

j» pensé et que je ne me sois dit le premier jour de cette

» folle et romanesque entreprise?... Il m'est arrivé ce

» que j'aurais dû prévoir, ce qui était naturel, rien de

)> plus, rien de moins. Je suis jalouse !... hélas! et seule

» à porter ce douloureux secret, il me semble que Té-

» crire me soulage un peu I C'est un grand malheur

» ajouté à tant d'autres, mais plus grand que les autres;

» car il m'enlève jusqu'au refuge de ma conscience elle-

j» même, il me rend méprisable à mes propres yeux!

» Oui, je suis jalouse, et jalouse de ces femmes qui se

ï» rendent presque sans combattre, de ces femmes qu'iL

» trompe, qu'iL ne croit pas, mais qu'iL serre dans ses

ï bras et qu'iL presse sur sa poitrine comme s'il croyait

» en elles, comme s'il les aimait. Ce n'est pas l'amour,

» je le sais; mais ça y ressemble et on peut s'y tromper.

» Tous ces serments prodigués faussement à d'autres, tout

» cela me revenait avec sincérité; tout cela eût fait mon

)> bonheur et ma joie; tout cela était mon bien, j'en eusse

i été avare, et c'est mon bien qu'iL gaspille!... Misérable

» femme que je suis !.. Je suis descendue à ce degré de mal-

» heur, d'envier parfois l'infamie de ces prostituées, aux-

» quelles IL se donne à ces heures brûlantes du carnaval où

> la folie couvre, de son masquecomplaisant, toute chose

» mauvaise!... Certes! ce n'est pas là ce que j'avais

» rêvé dans l'amour; mais ces baisers qu'on /wi rend,

» je sens que je les donnerais avec ivresse! Et puis, ce

» n'est pas tout : je deviens cruelle, impitoyable. Elim

» n'a pas aimé que des marquises perdues et des cour-

» tisanes titrées ; il a aimé aussi de belles et naïves

p jeunes filles dont il a été aimé, de pauvres femmes au

» cœur simple qui l'ont cru... et qu'il a trompées!... Il » a semé une ample moisson de douleurs et de larmes » amères; il a préparé plus d'un vêtement de deuil, » creusé plus d'une tombe... Eh bien! tant mieux !... Il y> est juste qu'elles souffrent un peu aussi ces femmes! » qu'elles aient l'âme torturée, qu'on leur tue leurs » frères et leurs époux... elles sauront au moins ce que » c'est qu'aimer!... »

Ce dernier feuillet était tracé d'une écriture rapide, mais inégale, et il avait été bâtonné et biffé après coup, mais ce n'était pas de façon à en rendre la lecture impossible. On devinait aisément que Marie n'avait écrit que pour elle, et qu'en maculant cette page, elle avait plutôt obéi à un sentiment de juste dépit envers ellemême, qu'à une crainte d'être mal interprétée , mal jugée. Au surplus, le même crayon qui avait dessiné ^ tant et de si belles arabesques sur cette malheureuse page , avait ajouté en marge la petite note cijointe :

« */ Hier, j'étais une grande sotte... tout uniment... » et il ne m'a pas fallu longtemps, ce matin, pour m'en » apercevoir. — Ne dirait-on pas que je ne rêve que 1» duels sanglants, jeunes filles perdues et torches fu- » nèbres?... Nous sommes toutes les mêmes, nous autres » femmes, et la moins exagérée d'entre nous l'est sept » fois plus que l'héroïne du roman le plus allemand. » — Elim est tout simplement ce que sont tous les » hommes qui n'ont plus d'amour ni de croyance au

d'un prince russe 297

» cœur, et qui joignent à une tournure distinguée une

» jolie figure, un esprit charmant, tin grand nom

» et une immense fortune, c'est-à-dire un aimable mau-

» vais sujet !.,. Et si je suis jalouse, ça ne regarde pas

» les autres, ce n'est pas leur faute.

» Signé : Une femme raisonnable. »

Ce qui restait- des tablettes était également tracé au crayon. Par-ci, par-là, c'étaient quelques pensées venues à un moment de désœuvrement ou de rêverie, et écrites de même qu'elles étaient venues ; puis, une demi-douzaine de petites notes, jetées à la hâte, dans le but sans doute, de servir plus tard de jalons à une œuvre de souvenir, et rren de plus.

Je transcris simplement :

« /^ — Un grand malheur de la vie, c'est d'aimer... » un plus grand malheur, c'est de ne pas aimer. Par ï comparaison, je me trouve moins à plaindre que bien » des femmes I ... »

« ^\ — L'amour qui raisonne est un amour qui se f> vend; il n'est permis qu'aux riches de donner... »

« /^ — Une souffrance qui nous est chère devient un » bonheur. »

« /^ — Il est certains hommes qui n'ont jamais aimé, » parce qu'ils n'en ont pas eu le temps, et qui en sont ï arrivés à nier l'amour, comme les aveugles, à nier » la lumière. »

298 LE KOMAN

« /, — L'amour est une maladie dont on peut guérir, » mais dont on meurt quelquefois... N'est pas malade » qui veut... »

« ^\ — Il n'y a qu'un seul remède à l'amour, disais- » je follement à Natache, c'est la mort!...

» Elle m'a répondu : — Votre remède est pire que le j> mal !... »

« ^\ — Je me console de ce que je souffre en son- » géant à ce que je ne souffre pas. »

« ^\ — J'ai remarqué une chose, c'est que les Italiennes » aiment beaucoup^ mais n'aiment pas bienl... »

« ^\ — Un homme qui aime est un esclave; un » homme qu'on aime est un dieu !... »

« ^\ — Le pire de tout, c'est d'oublier. Il n'y a que » les souvenirs heureux qui fassent espérer... »

« /^ — Je crois que le bonheur dans le ciel, c'est ce » qu'on a rêvé de meilleur sur la terre... »

« /^ — Il y a des milliers de ciels!... *

« ^\ — Dimanche soir. — A bord de la Reine Mab. » — Notre capitaine est un homme charmant; il s'est » rendu à tous mes caprices, à tous mes enfantillages : » il a navigué de concert avec le brick tant que je l'ai » voulu... et ne m'a pas demandé trop cher pour cela * — à peine quelques œillades doucereuses et deux ou

d'un prince russe 299

» trois mots gracieux... que j*ai autorisé Natache à lui » octroyer. Impossible d'être plus accommodant !... » (Les tablettes ne disaient pas, mais le lecteur aura compris que Natache n'était que la femme de chambre de Marie.)

« /^ — Toutes ces petites manœuvres m'ont beaucoup » amusée, en ce sens qu'elles contrariaient infiniment » celles du capitaine du Caprice auprès de Louba. Forcé » de veiller sans cesse à orienter ses voiles, il était fort • désorienté àdius ses plans d'attaque amoureuse. — Ahf » voilà une méchante plaisanterie, et du plus mauvais » goût encore! — Que Louba oublie tous devoirs, je ne » dois pas oublier, moi, que toucher à son honneur, » c'est toucher aussi à celui d'Elim, et, pour cela, je » veux la sauver !»

« ^\ — ' Mondragone. — C'était vrai !... Mon pauvre

» Elim ! ils le trompaient tous les deux ! Amour ou ca-

» price, entraînement ou légèreté, vertige ou repré-

» sailles, elle se donnera à cet homme... Aujourd'hui,

» ce ne sont plus des doutes, des pressentiments que

» j'ai, ce sont de tristes certitudes. — Tout est arrêté,

» convenu, décidé, réglé ! Elle recevra le capitaine

» chez elle, à minuit, après avoir congédié son mari...

» Cela a été combiné tranquillement, froidement, comme

» s'il s'agissait d'une partie d'écarté !... Cela est affreux

y> à penser ! Mon Dieu ! on conçoit la passion s'allumant

» tout d'un coup et embrasant deux êtres, on conçoit

» même le caprice, on conçoit enfin tout ce qui est

» spontané, soudain, irréfléchi; mais la préméditation,

» c'est la chute aggravée par la réflexion, c'est le raison-

B nement dans l'amour, quand Tamour a besoin d'ou-

» blier la raison, pour se légitimer à ses propres yeux;

)) ce qui se conçoit moins encore, c'est qu'on puisse dé-

» penser à se perdre le zèle, l'habileté et la persévérance

)) qu'on emploie ordinairement à se défendre I... Elle

» n'a pas tout prévu, pourtant. Elle a compté sans les

» Italiens, sans la trahison, — elle qui trahit, — sans

» les bourses pleines, qui font tomber entre les mains

» du mari le billet adressé à l'amant, sans le clair de

» lune qui éclaire l'échelle qu'on a tendue dans l'om-

» bre, sans les chiens qui aboient, sans les parquets qui

» crient sous le pas le plus léger !... »

« ^\ — Dix heures du soir. — Elim est prévenu ; il

» se cachera, les surprendra et se vengera avec du sang.

» — Cela aussi c'est de la préméditation : le crime de

» sa femme le rendrait criminel ! Il n'y a qu'un seul

» moyen de les sauver : c'est de me perdre... je me

» perdrai !... »

« /^ — Minuit et demi. — Dieu soit loué !... Tépée

» est rentrée pure dans le fourreau : j'ai dit que le ca-

» pitaine était mon amant, je l'ai reçu dans mes bras...

» Elim me méprise, mais il n'a tué personne ! »

« ^\ — Encore à Mondragone. — Qu'importent mon

» honneur et le mépris dont on peut m'entourer ?...

» n'ai-je pas tout sacrifié à la mission de dévouement

» que je me suis volontairement imposée ? Mon but de

» douleur et d'abnégation est atteint ... je dois être heu-

» reuse. »...

Puis, enfin, on lisait sur l'un des derniers feuillets, à demi effacés déjà ces quelques mots :

« /^ La Julietta doit donner une fête masquée dans les

» jardins de sa villa; un piège infernal sera tendu à

» Elim, à la faveur de cette fête, qui n'est qu'un pré-

» texte. — Je me suis procuré une invitation... je serai

» là... je m'appellerai la dame de trèfle,.. îe tirerai les

» cartes... je mentirai à tous... et il faudra que j'aie

» bien du malheur, si je ne peux pas lui dire la vérité,

d à lui, et la lui dire de façon à la lui faire croire!...

» Il y aura deux chevaux qui attendront à la poterne...

9 et il y a une petite porte qui ouvre sur la poterne !...

» Jusqu'à présent, c'est tout ce que j'ai pu savoir et

» résoudre. »

Page 1