‹ Le roman d'un Prince RusseChapitre 28 sur 30 · LE DERNIER SACRIFICE · texte numérisé non relu

LE DERNIER SACRIFICE

Le lendemain, dès la pointe du jour, Elim se mit en campagne de par la ville, et, comme il payait grassement tous les renseignements qu'il demandait, il n'eut pas grand'peine à découvrir l'hôtellerie où était descendue Marie.

C'était une hôtellerie fort retirée, un peu sombre et d'aspect nionumentalement triste.

Dans la cour, il y avait une vieille berline verte et, sous le hangar, un corricolo rouge, plus trois ou quatre grands paniers d'osier remplis d'herbe fraîche.

Le long du mur pendait, d'un air piteux, la chaîne d'une cloche fêlée accrochée à la hauteur du premier étage.

Sur le seuil de la porte de la cuisine, les pieds au soleil levant et le dos aux fourneaux, un marmiton s'était endormi plumant une volaille étique. — Plus loin on apercevait une maritorne, montrant ce qui lui restait de son dernier œil, par l'ouverture d'une fenêtre borgne.

Et, ma foi, c'était à peu près tout ce qu'offrait de remarquable la silencieuse hôtellerie.

Elim, pensant qu'une conversation avec la maritorne du second étage pourrait bien ne pas être dépourvue d'inconvénients, jugea prudent de s'adresser à quelqu'un de moins élevé. — Il chercha tout autour de lui et, en désespoir de cause, finit par réveiller le marmiton.

— Hé! l'ami, dit-il en lui frappant sur l'épaule, voulez-vous prendre ceci?

Et il fit tourner dans ses doigts une pièce de monnaie. Le marmiton se frotta les yeux et tendit instinctivevement la main.

— Bon ! bon! reprit Elim, soyez assez gracieux pour vous réveiller avant, et me dire à quel étage habite une dame qui a dû rentrer fort tard cette nuit...

— Excellenza !... ici toutes les dames rentrent fort tard...

— Mon ange ! interrompit la maritorne en prenant part à la conversation, du haut de sa fenêtre borgne, dites

plutôt qu'ici toutes les dames rentrent de fort bonne heure... de très-2:rand matin !

Et, là-dessus, maritorne et marmiton se prirent à rire.

Sur ces entrefaites, un marchand de poissons qui était entré dans la cour dit à Elim :

— Ne prenez pas garde, Altesse, à ce que racontent ces deux méchantes langues... hélas! sainte Vierge! il n'y a ici ni dames rentrant tard ni dames rentrant matin!... cela ferait grand plaisir à Thôtelier et à moi aussi, qui peut-être alors pourrais lui vendre un peu de poisson frais, et obtenir le paiement de celui qu'il me doit. — Si vous cherchez une dame ici, et que vous soyez sûr qu'elle est dans la maison, vous pouvez hardiment monter chez elle : vous n'entrerez pas chez une autre...

Elim s'achemina donc vers le premier étage, pensant, d'après les renseignements du marchand de poissons, que Marie avait naturellement dû être installée dans le plus bel appartement de la maison, c'est-à-dire dans lenioins dévasté.

Il avait présumé juste, car, à la porte du numéro 1, il aperçut une paire de petits brodequins en peau de chamois, et le tressaillement qu'il éprouva à celte vue lui dit que ces brodequins appartenaient à Marie.

En toute autre circonstance, Elim eût peut-être, longtemps médité sur ce que le soulier d'une femme renferme de poésie et tout à la fois d'enseignements féconds : — il eût voulu trouver la trace de l'âme, de la pensée, sous cette frêle enveloppe cambrée, sous ce pli coquet fait par un pied mutin; il eût cherché à deviner toute une longue histoire dans l'empreinte du talon seul, et sans doute il eût écrit un livre, meilleur que le mien,

sur ce que l'étude de ce simple brodequin lui eût inspiré d'original, de fantasque et de philosophique. — Mais il était trop plein d'émotions de toutes sortes, trop surchargé d'électricité morale, pour pouvoir bien réfléchir, pour pouvoir même bien voir et bien sentir.

Il y avait en lui une pensée et un but : — arriver jusqu'à Marie ! — le reste disparaissait dans l'ombre des seconds plans, dans le vague des demi-teintes.

Cependant ses souvenirs se réveillaient un à un et ramenaient la vie dans son cœur, ainsi que le monde des fantômes se réveille et s'anime à l'heure de minuit dans toute honnête ballade, tant soit peu allemande ; mais il est écrit que les impressions les plus fortes sont toujours celles que l'on analyse le moins bien, et qu'il faut se souvenir de ce que l'on a senti, pour bien savoir comment on a senti et quelle sensation on a vraiment éprouvée.

A mesure que, pour Elim, approchait le moment de revoir Marie, et de la revoir telle qu'il l'avait aimée, pure, dévouée et toujours belle malgré sa pâleur, les impressions se succédaient rapides, fortes et presque douloureuses. Car c'est encore là une des bizarreries de notre être, que toutes les sensations que nous ressentons, heureuses ou tristes, agitent de même notre organisme, quand une fois elles atteignent le paroxysme de la fièvre.

C'est comme un coup de foudre qiii tombe sur notre âme et ne lui laisse pas le temps de se reconnaître.

On dirait, vraiment, que les joies et les douleurs de ce monde forment une double échelle au sommet de laquelle elles se confondent et se neutralisent, et qu'au rebours des autres choses de la vie, c'est surtout à la base, dans les infiniment petits, que régnent les contrastes les pluî saillants.

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Et ce que Dieu a fait est toujours bien fait : — les émotions fiévreuses ne sont que des orages qui traversent le ciel de la vie, mais ne sont pas plus la vie que la tempête n'est la nuit et que Téclair n'est la lumière.

Elim vit donc le brodequin de Marie, il se rappela que jadis il avait souvent suivi, sur le sable, l'empreinte d'un soulier semblable... Il songea au passé, mais tout cela glissa devant seà yeux comme un songe, et, je le répète, il demeura seul avec cette pensée : — voir Marie!...

Il lui restait juste l'énergie et la volonté nécessaires pour atteindre jusque-là.

Après quoi il fallait tirer l'échelle ou brûler ses vaisseaux : derrière ce but lumineux, tout était ténèbres.

Il y a ainsi des désirs immenses et uniques sur lesquels l'âme se concentre et au delà desquels elle ne voit plus rien, de même qu'autrefois le piéton attardé de la bonne ville de Paris mettait tout son espoir, toute sa sécurité, dans le triste réverbère qui fumait au coin d'une rue et ne s'occupait guère à songer si un escarpe, armé de toutes pièces, ne l'attendait pas blotti dans l'ombre que laissait après elle la piteuse lanterne.

Aléa jacta est! comme a dit M. de Lamartine, Elim frappa résolument à la porte du n^ 1. Une jeune fille assez fraîche, blonde, les dents blanches et le regard éveillé, vint ouvrir.

Cette porte donnait sur une antichambre très-étroite, très-obscure, laquelle antichambre, à son tour, donnait sur un petit salon parfaitement éclairé par le soleil dont les rayons empourprés dardaient,en ce moment, les deux fenêtres.

Elim tint fort peu compte des remontrances que lui

adressa la camériste, et pénétra, malgré elle, dans le petit salon.

Là, pensive, pâle et déjà bien inclinée vers la terre, se tenait une femme, blanche comme un lis sous ses vêtements, immobile comme la statue de la douleur, et, comme elle belle aussi.

Les regards d'Elini et de Marie se rencontrèrent, mais il n'y eut pas un cri; il n'y eut rien de ce qui est l'exagération de la passion, sans être la passion elle-même.

Elim ému, la lèvre un peu fiévreuse, la main un peu tremblante, s'avança vers Marie, lui tendant simplement ces quelques feuilles de tablettes qui lui avaient tout révélé; puis, quand il fut assez près d'elle pour frôler la robe.de cette femme, qu'il avait tant aimée, qu'il avait seule aimée, qu'il aimait toujours, il s'agenouilla sans dire une parole, et quand il fut agenouillé, il pleura.

Et elle aussi pleura, et sans doute leurs larmes furent douces, car ils pleurèrent longtemps.

Ce fut tout, vraiment tout, madame; il n'y eut pas d'autre péripétie. Elim se repentit, Marie pardonna, et tous deux oublièrent ce qu'ils avaient souffert, pour ne se souvenir que d'une chose : c'est qu'ils s'aimaient toujours.

Heureuses joies que ces joies pures de deux cœurs qui se retrouvent I Heureux retours que ces retours au doux pays de l'amour! On a bien souifert, bien pleuré, bien soupiré; mais on se revoit, on se sourit à travers un regard humide, on se serre la main, on se dit : Me voilà! et tout est oublié.

Et si le cœur était oiseau, il chanterait... et s'il avait des ailes, il volerait, de par le monde, pour remplir le monde de sa joie.

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Et s'il pouvait parler, il parlerait mieux qu'aucun poëte...

Et s'il était toute la nature, il dirait par les mille voix de la nature :

— Aimez-vous! aimez-vous! aimez-vous!...

— Savez-vous? murmurait doucement Elim, toujours aux pieds de Marie, mais les deux coudes appuyés sur les genoux de la jeune femme; savez-vous à quoi je pense en regardant vos beaux yeux fixés sur moi?

— Vous pensez ce que vous voyez... vous pensez que je vous aime!

— Je pense à notre amour, Marie, cela est vrai ; mais notre amour me fait penser à toutes choses... et parmi les choses auxquelles je song^, il en est une qu'il faut que je vous dise...

— Dites, mon ami...

— 11 y a deux vieilles gravures françaises que j'ai retrouvées partout, sous la hutte du paysan russe comme sous la cabane du pêcheur napolitain, et dont la pensée, simple et naïvement exprimée, m'a toujours louché : le Départ du Conscrit et le Retour du Soldat, Cela vous fait sourire, et vous avez raison, car il y a un singulier contraste entre vous, si divinement pure, si parfaitement belle, si adorablement poétique, et les deux gravures grossièrement dessinées et plus grossièrement peintes encore dont je vous parle; aussi n'est-ce pas du mérite de Yimage que je veux vous entretenir, mais seulement de l'impression qu'elle a toujours laissée en moi.

11 en est ainsi de bien des choses dans la vie : burlesques dans leur interprétation, elles sont quelquefois sublimes dans leur principe... Ainsi, tenez, voici, telles

que je les ai toujours vues, les deux images du Départ et du Retour du Soldat : une vallée riante, dominée par un plateau boisé; un ruisseau, encaissé dans un lit de bruyères, fait tourner la roue d'un moulin; un mulet, chargé de sacs, gravit péniblement un sentier étroit; le hameau est bâti sur le flanc de la colline, et l'église le domine de son clocheton en briques rouges. A côté de l'église s'élève le presbytère avec sa coquetterie de volets verts et de façade blanche; derrière, s'abrite humblement le petit cimetière où reposent les aïeux; dans un coin isolé, on aperçoit la maison du jeune soldat.

Pauvre maison! elle est triste et bien triste, car elle compte un hôte de moins. — On ôtera pendant six ans un couvert à la table du soir. — Pendant six ans, il y aura une place vide au foyer... Et lui, le pauvre conscrit, tandis qu'il chemine, — pour la dernière fois peutêtre, — le long de ce coteau où il est né et où il a vécu vingt ans, il sent son cœur se resserrer et ses yeux se mouiller... car le vieux grand-père est sur le seuil de l'humble maisonnette; de la main, il fait un adieu qui sera le dernier sans doute; la mère pleure, et tous ont un visage triste sur le passage du soldat. Ils disent : Au revoir, mais comme des gens qui n'espèrent rien... Les jeunes gars du hameau suspendent leurs travaux et s'appuient sur le manche de leur charrue pour voir passer leur camarade d'enfance, de jeux et de labour.

Hélas I c'est toute la vie résumée en un petit tableau resserré; ce sont toutes les joies du cœur et toutes les douces souvenances de l'âme embrassées dans un seul et dernier regard...

Adieu, pauvre coin de terre aimée ! adieu, grand-père I adieu, mère ! adieu, pays et payses f adieu, belle amou-

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reuse ! adieu, petite église où le bon Dieu est mieux prié que dans les riches cathédrales 1 adieu, grands arbres sous lesquels je m'abritais du soleil de midi ! adieu, joyeux ruisseau et gai tic-tac du moulin I adieu, vieux cheval de la famille! vieux chien du foyer! vieux meubles et vieilles images de la pauvre chambrette I il faut se quitter, il faut partir... Encore une fois, regardons-nous. . . et puis, adieu ! . . . plus rien 1 ... plus rien 1 .. .

Et, de Tautre côté du plateau, le jeune conscrit ne voit plus rien des lieux oix il a laissé son cœur. Et alors il s'assied sur une pierre de la route, et alors il pleure avec amertume, et s'il rencontre, par hasard, quelque fillette attardée ou quelque chevrier rentrant au hameau d'où il s'éloigne, il dit tristement :

— Ils sont heureux, ceux-là !...

Le lendemain, il rejoint ses nouveaux camarades au village voisin, il entre au cabaret, il s'y grise pour la première fois de sa vie, et, huit jours après, ce n'est plus le même homme!... Voici le départ du conscrit. — Entre le départ et le retour du soldat^ il s'écoule six années.

— Six années d'oubli, d'insouciance, de vie au jour le jour, et, sinon sans regrets, du moins sans espérances... peut-être même sans désirs?...

Cependant, l'heure du congé tinte un beau jour; on quitte le régiment et Ton regagne, sans être ni trop joyeux ni trop triste, le hameau des jeunes ans ; mais, à mesure qu'on approche, le cœur se réveille et recommence à battre. Tout à coup on voit apparaître le soldat au sommet du petit coteau d'où l'on domine la vallée.

— Il est jeune encore, avec le teint hâlé et les traits plus accentués. — 11 porte au bout d'un bâton, un mince paquet sur l'épaule; son pantalon de toile est sale, ses

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guêtres blanches sont poudreuses... et, sous sa paupière, on voit rouler une larme : c'est que le soldat est redevenu, en une minute, le conscrit d'il y a six ans ; il a retrouvé toutes ses impressions où il les avait laissées, avec son cœur.

Du reste, l'homme excepté, rien n'est changé dans je tableau. — Toujours le môme ruisseau, toujours le même moulin, toujours les mêmes arbres, toujours le même ciel bleu... si bien que le pauvre enfant du hameau croit n'avoir fait qu'un mauvais rêve... Mais il se regarde, il touche ses épaulettes de laine, il se dit :

— Non, je n'ai pas rêvé I... il y a bien six ans que j'ai quitté le hameau.

Et la tristesse commence à se glisser dans son cœur, et quand il passe devant le cimetière, il pense tout bas :

— N'ai-je pas là quelqu'un des miens?... Et, en passant devant le presbytère, il ajoute :

— Avons-nous toujours le même curé... toujours les mêmes amis... la maison oix je frapperai est-elle toujours la maison de mon père?...

Et le bravo soldat, qui n'a jamais tremblé devant l'ennemi, tremble de tout son cœur à ces seuls pensers.

Cependant sa douloureuse incertitude se dissipe bientôt : Dieu a été bon pour lui... il retrouve tous ceux qu'il a laissés, et à chaque heureuse nouvelle qu'il apprend, il voudrait pouvoir s'agenouiller et dire ce que je vous dis, Marie :

« — Yous qui m'apportez l'ivresse et la joie, vous » qui me rendez à mon âme... merci I c'est une seconde » vie que vous me faites; car retrouver le bonheur qu'on

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» n'espérait plus, est un plus grand bonheur que ne le » perdre jamais 1»

El, là-dessus, Elini et Marie se reprirent à s'aimer, les deux pauvres amoureux, comme si jamais l'ombre de Samuel Brakam ou de Louba Meinoff n'était venue se ghsser entre eux.

C'était aussi un mauvais rêve qu'ils avaient fait; ils venaient de se réveiller, et, cette fois, Marie avait bien compris qu'il ne fallait plus chercher à lutter avec son cœur, et que sa volonté ne serait pas la plus forte.

D'ailleurs, elle était tellement pure et chaste, la pauvre femme, qu'elle ne songeait pas qu'il |)ùt jamais entrer dans son amour autre chose que son âme.

Gela dura ainsi trois mois, pendant lesquels on vit toujours ensemble Elim et Marie; ils se regardaient comme époux devant Dieu, et c'est pourquoi ils ne quittaient pas les régions éthérées. Ils voguaient en plein océan céleste... ils avaient le bonheur des anges... ce bonheur extatique et pur que les poètes cherchent quelquefois sur la terre, mais qui s'envole si vite...

Hélas! cela dura trois mois! trois mois de la vie des âmes, trois mois du mariage des cœurs... après quoi la nalure reprit ses droits, notre misérable nature humaine, comme on dit, ou plutôt notre nature toujours logique, comme on devrait dire.

Un certain soir, — ceci était à Napîes, — Elim et Marie erraient en gondole sur le lac. La nuit était calme et tiède, et l'on voyait au port les navires se balancer mollement comme autant de fantômes-géants; les barques de pêcheurs, avec leurs fanaux allumés, glissaient sur le flot ainsi que des feux follets; de temps à autre une

roue paresseuse traçait un sillon d'argent dans l'onde phosphorescente; les deux lazzarone, repliés sur leur banc, dormaient comme s'ils avaient été payés pour ne faire que cela... et l'étoile de Vénus brillait au ciel I

Elim avait attiré Marie sur son cœur et chantait doucement :

« — Vous souvient-il, Marie,

» Du bois silencieux

» Où votre rêverie

» Errait des fleurs aux cieux?...

» Le bois était si sombre,

)) Vos rêves si brillants !

» Les rêves n'ont pas d'ombre

» Alors qu'on a seize ans !

)> — Vous souvient-il encore

» De ces prés émaillés

» Où^ baisés par l'aurore,

» Gouraient vos petits pieds?

» A peine la fougère

» Sentait vos pas glissants,

» La vie est si légère

» Alors qu'on a seize ans !

» — Vous souvient-il, sur l'herbe,

» Du grand bouleau tremblant

» Qui retombait en gerbe

» Sur votre beau front blanc ?

» Vous aimiez sa toiture,

» Ses rameaux caressants,

» Tout plaît dans la nature

» Alors qu'on a seize ans! »

Pour toute réponse, Marie laissa tomber ses bras autour du cou d'Elim et chercha,de ses lèvres, les lèvres du poëte.

Ce ne fut qu'un baiser rapide et involontaire ; mais, bien que rapide, Téclair n'en est pas moins de feu, et ce baiser-là enflamma le sang des deux amoureux.

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Lorsqu'ils rentrèrent, Elim était contraint et Marie était triste : ils n'avaient plus assez de leur bonheur, parce qu'ils avaient entrevu un bonheur plus grandi

De ce moment, Marie comprit vers quel abîme elle marchait. Elle comprit surtout que si Elim le voulait, elle était perdue!... Elim libre, elle libre de son côté, elle se fût donnée sans arrière-pensée, malgré la sévérité de ses principes d'honneur, car elle plaçait son amour plus haut que son honneur. Mais elle portait un nom qui n'était pas le sien, et l'honneur qu'elle avait à sauvegarder était celui d'un autre!... Interprétation malheureuse et funeste des lois du vrai devoir!... je vous le concède, madame... mais toutes les lois possibles ne sontelles pas faites pour être mal interprétées, et ne sont-ce pourtant pas ces lois, quelque mauvaises et absurdes qu'elles soient, qui régissent le monde et sauvent encore la société?

Marie se disposa donc à la lutte, mais elle s'y disposa en mauvais soldat qui ne prévoit que la fuite, et elle prépara ses batteries dans ce sens.

Elle écrivit à Ménars pour l'informer de tout ce qui lui était arrivé d'heureux depuis trois mois,et de triste, depuis les quelques heures qu'elle savait où elle allait...

Elle lui dit que si elle sentait le courage lui manquer un jour pour résister à l'amour d'Elim et à son propre amour, elle irait placer sa faiblesse à l'abri de sa raison sage et protectrice, et qu'elle lui demanderait alors de reprendre sur elle tous les droits d'un père, puisqu'il lui en avait si souvent prodigué l'affection.

Et, à ce sujet, elle fit, de sa plume de femme, un tableau séduisant des félicités que promettait à Ménars la présence d'un enfant dans sa maison déserte. Elle lui

détailla un à un tous les charmes de la vie de famille : les soins tendres et assidus; Tété, les longues promenades sous les tonnelles chargées de fruits; l'hiver, les douces conversations au coin du feu... et puis l'incessant bonheur de se voir, la pensée partagée à deux, le baiser au commencement et à la fin du jour... et que sais-je encore?.. II n'y a que les femmes pour bien penser et bien dire de telles choses I

Il y avait naturellement un post-scriptiim à la lettre de Jlarie, comme il y en a à toute honnête lettre possible, et ce post-scriptum disait :

a Dans vingt jours au plus je serai à Genève, et dans un » mois, si j'allais vous embrasser à Corbeit, il ne faudrait » pas trop vous en étonner, mon bon Ménars. »

Et vingt jours après, Marie était effectivement à Genève, mais Elimy était avec elle. Et, à ce moment, la scène du golfe de Naples — ce baiser brûlant donné et rendu avec tant d'ivresse — n'était encore rien de bien respectable comme ancienneté de date. C'est dire que la situation était la même, seulement avec une tension un peu plus grande.

Car c'est là le terrible de l'intervention des sens en amour: quand ils se mêlent de la partie, il n'y a plus d'issue possible pour eux ailleurs que dans la satisfaction de leurs désirs. C'est une loi de nature, et vouloir lui résister, vouloir se cabrer devant elle, c'est tout bonnement se briser.

Aussi Marie avait-elle grandement changé depuis le commencem.ent de cette lutte avec elle-même. Ses joues étaient devenues creuses, sesyeuxcaves, ses lèvres pâles, et le frisson de la fièvre ne la quittait plus.

Si bien qu'un soir, au retour d'une longue prome-

nade — pendant laquelle Elim avait été plus pressant, plus tendre et plus passionnément désolé que jamais, — elle fut prise d'une violente attaque de nerfs, et l'on dut avoir recours au médecin.

Celui-ci était un homme d'expérience, et il devina bientôt une cause morale sous cette souffrance physique.

— Madame, dit-il tranquillement à Marie, quand elle fut revenue à elle-même et qu'elle fut en état de l'entendre, vous n'êtes sans doute pas arrivée jusqu'à ce jour, sans savoir que vous êtes atteinte d'une affection contre laquelle tous les remèdes du monde seraient impuissants?...

— Une affection,., de cœur? demanda Marie en souriant.

— Non, madame, celles-là ne font pas partie du domaine de notre science... mais une affection grave.

— Une maladie de poitrine?

Le médecin regarda attentivement Marie : aucune émotion ne se trahit sur son visage.

— Je sais, répondit-elle, à la suite de quelles circonstances étranges cette maladie a été développée. Ma constitution y était-elle encline? C'est ce que j'ignore... mais ce qu'il ne m'est pas permis d'ignorer, c'est son exiiitence actuelle; ce qu'il ne.m'est pas permis de vous cacher, c'est que je sens que je n'ai plus longtemps à vivre.

Le docteur inclina la tête tristement.

Marie reprit :

— Il y a de cela peu d'années... je fus la victime d'un empoisonnement; on me sauva, mais le remède avait été pire que le mal: je demeurai plus de quinze mois malade... après quoi je me sentis la poitrine attaquée... Il

me reste maintenant un dernier service à vous demander.

— Parlez, madame.

— Vous avez, docteur, assez l'habitude d'étudier notre pauvre nature humaine, moralement et physiquement, pour vous être aperça déjà que je ne suis pas une femme comme toutes les femmes de mon âge, et que, pour des raisons qu'il est plus facile de deviner que de dire, je tiens peu à la vie. Eh bien! apprenez-moi ce que la science m'accorde encore de temps... J'ai besoin de le savoir...

— Huml madame, répondit le docteur en faisant claquer sa langue contre son palais, Dieu accorde quelquefois plus de temps que la science...

— Oui, mais Dieu est impénétrable... et la science ne l'est pas, ajouta finement Marie.

— Vous y tenez absolument, madame?...

— Oh ! absolument ! . . .

— Eh bien ! je vous dirai de vous placer à cette fenêtre et de regarder ces arbres...

— Je comprends... au premier vent un peu froid, ces feuilles tomberont... et moi avec elles?... C'est là une vieille et triste histoire, fit Marie en prenant la main du docteur... Je vous ai compris... je suis contente 1...

— Si vous me permettez de dire encore quelques paroles, j'ajouterai qu'il dépend de vous de hâter ou de retarder la fin de vos jours.

— Comment, docteur?

— Hélas! madame, vous avez parlé d'affection de cœur... et, bien que vous l'ayez fait en riant, c'est à coup sûr une vérité pour vous, et une vérité triste.

— Triste?

d'un prince russe . 317

— Ecoutez-moi ; il ne m'a pas fallu longtemps, quand vous m'avez fait appeler tout à l'heure, pour juger que chez vous l'âme use le corps, ainsi qu'une épée bien trempée use le fourreau qui l'en serre. Je n'ai pas à vous dire quelle est la lutte que vous soutenez... mieux que moi,encore,vous en connaissez les souffrances; mais peutêtreen ignorez-vous les périls. Eh bieni si vous ne partez pas, si vous n'allez pas demander à un ciel plus doux, à une brise moins âpre, le calme dont vous avez besoin, vos jours sont compromis.

— Bien vrai, docteur? s'écria Marie avec une sorte de joie.

— Cela peut ne pas aller jusque-là. Regardez ce nuage gris qui se forme à l'horizon; il porte un orage dans ses flancs, déjà les feuilles frissonnent sous le vent qui s'avance, et qui sait s'il n'en tombera pas quelquesunes? Croyez-moi, madame, partez, n'attendez pas cet orage-là !

Le docteur sortit, et Marie, allant à la rencontre d'Elim, lui dit, en se jetant dans ses bras :

— Demain, Eliml demain, mon Elim, l'amour nous aura doublement unis

Le lendemain, lorsque à la nuit, Elim entra dans la chambre de Marie, tremblant d'espoir et ivre d'amour, ce ne fut pas Marie qu'il rencontra, ce fut Ménars 1

— Vousl s'écria-t-il.

— Chut 1 répondit le notaire, plus bas I c'est moi, venu assez mal à propos, n'est-il pas vrai?

— Vous savez?

— Tout, reprit Ménars d'une voix austère, en se redressant avec la dignité d'un honnête homme indignée. J^e

3i8 LE ROMAN

sais qu'après un mariage contracté sans amour, une vie dépensée à de tristes plaisirs, vous avez encore voulu prendre l'honneur de la pauvre femme à laquelle vous n'aviez plus laissé que cela.

— Ah ! je vois, reprit Elim avec amertume, qu'hier ou m'a trompé une fois de plus!

— On ne vous a pas trompé, ajouta tristement Ménars ; Marie ne m'attendait pas, et elle se serait donnée à vous, si vous, l'eussiez exigé, car tous les dévouements sont possibles à cette nature d'ange; mais demain peut-être, ou dans huit jours, à coup sûr, vous n'auriez plus qu'un cadavre à presser dans vos bras.

— Que voulez-vous dire?

— Que Marie vous a résisté tant qu'elle a cru à la vie; mais hier elle a appris que sa mort était proche, le médecin lui a dit : Partir ou mourir! Maintenant, persistez-vous à la revoir?

— Oui, Ménars, oui, je persiste à la voir, pour lui dire qu'il faut qu'elle me pardonne; qu'elle parte, mais qu'elle vive!

— C'est bien ! fit le vieux notaire en prenant les mains de son ancien élève et en les serrant avec effusion, c'est très-bien... j'étais sûr de vous, Elim, et j'avais devancé votre volonté.

En ce moment, on entendit sur le pavé le roulement d'une voiture.

— Qu'est-ce que cela? demanda Elim en pâlissant.

— C'est Marie qui vous obéit.

— Elle part. . . sans me voir une dernière fois ?

— Si elle vous eût revu, elle ne fût pas partie.

— Et où va-t-elle, Ménars?

— A Nice! '

d'un prince russe 319

— Et part-elle seule, toute seule?

— A présent, oui; mais, au premier relais, un ami doit la rejoindre; un ami qui ne la quittera pas jusqu'à la dernière heure et qui ne lui demandera rien, un ami qui vous dit adieu, Elim, et qui vous souhaite le courage de la résignation, sans la faiblesse de l'oubli!

— Ménars, je vous accompagne!... Marie ne me reverra pas, mais je la reverrai. Si elle vit, nous serons deux à veiller sur elle; si elle meurt, nous serons deux à la pleurer!

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