UN BIENFAIT EST QUELQUEFOIS PERDU
L'appartement de la "rue Hyacinthe était certes un petit appartement, si petit même qu'on ne pouvait décemment pas l'appeler un appartement.
Une chambre a coucher, une salle à manger et un cabinet sombre (que Ménars s'était généreusement réservé), c'était touti !...
Et cependant, lorsque de retour à Paris le pauvre maître clerc se vit seul, dans ce petit logis, que Marie avait habité, il le trouva bien grand, bien vide...
Mais alors, afin de le laisser moins vide, il le peupla de souvenirs; il y mit tout un monde de joies passées dont le parfum était encore suave et pur... Dansla petite chambre de Marie, tout resta en place, bien ou mal, selon qu'elle l'avait laissé ; il n'y a pas même jusqu'à une petite pantoutle rouge, oubliée au pied du
lit, que Ménars ne respectât... chaque malin il venait la voir, s'informer de ses nouvelles, causer avec elle...
Vous en doutez, ma belle dame ? Savez-vous, pourtant, que c'est une charmante chose qu'une jolie pantoufle de femme... quand la femme est jolie aussi... et qu'avec un cœur amoureux, et vingt belles années, on peut lui faire dire bien des secrets 1!...
En dehors de ces sentimentalités et de ces pastorales, Ménars restait heureusement un esprit sérieux, grave, ne désertant guère les réalités de la vie ou ne les désertant que par délassement, et quand cela ne pouvait pas nuire h l'accomplissement de ses devoirs. Assurément, il aimait quelquefois à rêver qu'il était un grand artiste ou un grand capitaine, et qu'il apportait à Marie la gloire et la fortune; mais, en se réveillant, il se souvenait qu'il était clerc de notaire et pauvre... Alors il faisait bravement chauffer son café au lait; bravement aussi il se mettait à brosser son unique frac, puis, à huit heures sonnantes, il partait pour son étude...
Aucune des rares et précieuses qualités de Ménars n'avait échappé à maître Lardet, assez clairvoyant pour un notaire; aussi, un beau jour, le premier clerc fut-il appelé dans le cabinet de son patron, et le dialogue suivaut eut-il lieu
Je ne reproduis pas ce dialogue, parce que le lecteur m'objecterait qu'il connaît le Bouffe et le Tailleur^ et de fait, ce ne fut qu'une coatre-parlie de la fameuse scène :
— « Monsieur, vous avez une fiUe!...
— u Parbleu, monsieur, je le sais bien...
Maître Lardet débuta par ces mots :
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— « Monsieur, je possède une fille...
à quoi, Ménars répliqua naturellement :
— « Parbleu, monsieur, je le sais bien...
Malgré le ton un peu cavalier de cette réponse, le notaire ajouta :
— « Mais... c'est qu'elle est jeune et gentille...
Ménars aurait pu dire :
— c( Hélas ! monsieur, je n'en sais rien...
Et c'eût été à peu près la vérité; car je ne sache pas que, pour un amoureux sérieusement épris, il y ait une autre femme au monde que la femme aimée... mais il préféra garder le silence.
Ce que voyant, maître Lardet se hâta de jeter sa susdite fille et son étude à la tête de son premier clerc.
Hélas I celui-ci était honnête homme... il eut la faiblesse de dire qu'il ne se regardait plus comme libre, et qu'il ne pouvait pas donner sa main à qui n'aurait jamais son cœur...
Maître Lardet, qui ne comprenait que les contrats bien en règle, traita de sornettes le désintéressement, la loyauté et l'engagement tacite par lequel Ménars se croyait lié à Marie...
— Ce garçon-là est un fou et un imbécile ! se dit-il v.en aparté, — il ne fera jamais rien... il ne comprend pas un io^aaux affaires...
En conséquence de quoi il lui signifia son congé, pour lui apprendre que, s'il faut de l'honnêteté, pas trop n'en faut.
Une fois sur le pavé, Ménars songea à y rester le moins possible, et comme chez Lardetil s'était fait quelques relations,et qu'à toutprendre, les bons maîtresclercs étaient assez rares à cette époque où on ne voulait être que soldat, il eut bientôt retrouvé une étude et des appointements pareils à ceux qu'il venait de perdre.
Cette fois-ci, le notaire s'appelait Chipart. C'était un vieux garçon, et de ce côté-là, du moins, il n'y avait pas de fille (a jeune et gentille » à redouter; déplus, la goutte tourmentait assez régulièrement le brave homme, de telle sorte que la plupart des affaires passaient par les mains du maître clerc, dont l'importance grandissait d'autant.
Ceci dura trois ans, pendant lesquels Marie fit les plus beaux progrès et écrivit les plus belles lettres du monde...
Un certain soir, le vieux notaire mourut subitement... et quel fut l'étonnement de Ménars, quelques jours plus tard, en apprenant que le défunt lui cédait son étude et l'instituait son légataire universel! I...
Il y avait là de quoi faire vœu de célibat pour complaire au testateur... mais, bien au contraire, Ménars n'en songea que plus à se marier, et, après avoir employé quelques mois à remettre son étude en ordre, il partit, par une^douce matinée de juin, pour Auxerre.
Quatre jours après, il y arriva sans avoir prévenu Marie, ayant voulu ainsi se réserver la joie de lui apprendre de vive voix tous ses bonheurs, depuis son héritage jusqu'à la possibilité de leur prochain mariage...
Mon Dieu I je vous ai dit que c'était au mois de juin ; et vous savez, madame, que dans ce mois charmant le ciel est pur, le soleil chaud sans être brûlant, la brise encore fraîche sans être froide... Mais ce que je voudrais pou-
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voir vous dire surtout, c'est combien ce paysage d'Auxerre était vert et riant, avec quel gosier mélodieux chantaient : les oiseaux dans les branchages, avec quelle merveilleuse harmonie toute cette nature heureuse se mettait à Tunisson du bonheur de Ménars ! . . .
Je préfère vous renvoyer à vos souvenirs, belle dame ; cela vaudra mieux. Rappelez-vous un peu vos seize ans et les premiers battements de votre cœur, le premier jour où Ton vous parla d'amour et où, toute tremblante, mais " heureuse, vous allâtes vous perdre dans les allées de votre parc;... et vous conviendrez, avec moi, que ces jours-là sont toujours beaux, et que, ne fût-ce que pour trouver la nature grande et poétique, on ferait bien d'être amoureux au moins une fois en sa vie!...
Ainsi pensa Ménars ; et comme sa conscience était tran quille, comme sa fortune était honnête et méritée, son bonheur fut vraiment du bonheur, et, à ce titre, dura juste le temps de descendre de patache et de courir chez sa tante.
Pauvre Ménars! pendant qu'il s'amusait à tailler des plumes, à boire de l'eau claire pour vin d'ordinaire et à tâcher d'être honnête homme, voilà qu'un jeune et beau garçon, sabre au côté, épaulette au bras, était venu et lui avait enlevé sa future.
Oui , madame, Marie s'était laissé séduire par un histrion botté et chamarré, une sorte de fils de madame Grossebec, lequel était revenu de la guerre tout exprès pour faire ce beau coup... Il est vrai que c'était un adorable sacripant, un merveilleux mauvais sujet,... mais du cœur... comme dans le fond d'une assiette!...
0 amour! tu n'es pas aussi aveugle, mais tu es plus
implacable qu'on ne le diti Les notaires te font une guerre d'extermination, et tu t'étais souvenu que Ménars était notaire 1... tu t'étais vengé!...
Pour être juste, amour I il faut convenir cependant que tu en fus un peu pour tes peines, et que tu ne retiras pas de ta malignité le fruit que tu en attendais.
Ménars ne s'arracha pas la plus légère boucle de cheveux et se suicida encore moins. Sa douleur fut celle d'un homme fort de sa conscience, de sa vertu et de sa foi en
un Etre suprême; et si par hasard il pleura, ce fut si bas, ô amour! que tu n'entendis pas tomber ses larmes!...
A peu d'années de là, une femme se mourait dans un hospice, et près d'elle, le regard indulgent et doux, le front triste et courbé, se tenait un homme.
— Mon ami, disait la moribonde, j'ai été bien coupable, si coupable que je ne cherche pas même à me le dissimuler, et que je n'ai pas le courage d'en demander pardon à Dieu et à vous. Mais je suis mère, et c'est à ce titre, c'est au nom de cette enfant pure et innocente de mes fautes, que je vous réclame le droit de pleurer...
— Pleurez, Marie; les larmes soulagent, et c'est une rosée sainte qui vivifie la prière et la fait monter plus vite à Dieu.
— Vous êtes toujourssublime, ami ! Mais vous oubliez que c'est aujourd'hui pour une autre Marie que je vous invoque, pour une Marie qui sera plus digne de voire dévouement, et dont vous élèverez le cœur à l'image du vôtre, afin qu'elle soit meilleure que sa mère. Je vous prie, mon ami, comme autrefois mon père pria le vôlre quand il me laissa à lui, et comme plus tard votre père vous pria5quand il vous légua son dépôt.
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— Marie sera ma fille.
— Bien, c'est bien!... Maintenant, je puis mourir heureuse. Laissez seulement que j'embrasse ma petite Marie avant de vous la donner. Ce sera vraiment votre fille, n'est-ce pas?... Aussi bien, elle aurait dû l'être,... et elle l'est un peu, car je l'ai conçue avec nos deux âmes, amil... Lui, je l'avais aimé un instant; mais il ne possédait déjà plus que le corps, et je vous avais réservé le cœur... Tenez, donnez-moi votre main.., là.., dans les miennes,... et disons notre fille... Le voulezvous?... Nous prononcerons ce nom si basque les anges seuls pourront l'entendre et le redire à Dieu.
Et les anges, en effet, prosternés dans le ciel, allèrent dire à Dieu qu'une âme demandait à entrer, et Dieu répondit :
— Qu'elle entre.
Marie n'était plus de notre monde, Marie était ressuscitéel...
Voilà que, pour la seconde fois, Ménars recommença son apprentissage paternel , et certes celui-ci fut d'un genre tout différent du premier, car Marie n'avait plus quinze ans comme jadis, et il ne s'en manquait même que de douze printemps.
Ménars ne s'en mit pas moins courageusement en devoir de tenir ses promesses, et débuta par chercher une bonne... bonne A' enhnt.
Et je vous prie de croire, monsieur, que ce n'est pas une petite affaire.
Après quoi il s'occupa un peu des morts et acheta à Marie, sa Marie d'autrefois, un terrain à perpétuité. Sur ce terrain, il fit poser une simple pierre avec ces mots :
MARIE DE CHATEAULEU,