‹ Le roman d'un Prince RusseChapitre 5 sur 30 · MORTE A PARIS, LE 26 MARS · texte numérisé non relu

MORTE A PARIS, LE 26 MARS

Et si par hasard la fantaisie des inscriptions funèbres vous pousse jamais au Père-Lachaise, et que vous ayez le temps d'y chercher une petite tombe abandonnée, couverte aujourd'hui de hautes herbes et de ronces, vous y lirez ce nom et cette date.

Je ne dirai pas précisément que la présence subite de la petite Marie dans le chaste domicile de maître Ménars ne causa pas quelque émoi, car ce serait bien mal connaître la rue de la Huchette et les estimables commères qui l'habitent ; mais ce que je puis affirmer, c'est que Ménars ne s'en émut pas plus que du grand Turc, dont on ne parlait guère en l'an 1808. Ménars n'était pas, en effet, un de ces fanfarons affectés qui s'efforcent de braver l'opinion publique : sa position ne lui permettait pas cette espièglerie, et il savait d'ailleurs que ce serait lutter en vrai pot de terre contre le pot de fer, pour finir par le mépris ou le ridicule ; mais dans l'austérité de sa conscience, il trouvait la force de fermer l'oreille aux propos malins ou à la médisance. Je le répète, il ne bravait pas, il résistait.

Il se savait honnête homme, et, selon lui, la conduite d'un honnête homme n'a jamais besoin d'être expliquée...

Le lecteur sait maintenant que Marie de Chateauleu était morte, et que sa fille avait été adoptée par Ménars ; mais, ce qu'il ignore sans doute, et ce qui peut-être l'intéresse médiocrement, c'est de savoir ce qu'est devenu le

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beau lancier Edmond Grossebec (c'est ainsi que s'appeiait le 5^'^i^c^^î/r). Pour moi, j'avoue franchement que je ne m'en occuperais guère, s'il n'avait, plus d'une fois, donné »force fils à retordre à ce pauvre Ménars.

C'était décidément un mauvais sujet, un très-mauvais sujet!...

Je ne dis pas ça par rancune pour la bonne ville d'Auxerre, car je ne lui veux aucun mal ; ni par jalousie de madame Grossebec, car je n'ai jamais envié son talent de faire les compotes de prunes... Je ne dis pas ça non plus à titre d'ami de la paix, ennemi jura de tout uniforme, bleu, blanc, ou rouge quelconque... Je ne dis pas ça à cause de la séduction de Marie, car enfin, quel est celui d'entre nou^ qui n'a pas quelque péché de ce genre sur la conscience ?... De bonne foi, je vous le demande, messieurs, et je vous prends pour juges, mesdames... Mais je dis ça parce que cela est. parce que ce beau lancier était vraiment un vilain homme...

Après avoir laissé mourir sa victime de faim, et s'être marié quelque part en Autriche avec une Prussienne, ou quelque part en Prusse avec une Autrichienne, il rançonna tellement cet excellent Ménars, — toujours sous prétexte de lui réclamer sa fille, qu'il se serait bien gardé de reprendre, — que le malheureux notaire en aurait été infailliblement réduit à vendre ses vieilles culottes pour en acheter de neuves, si la Providence ne lui fût venue ostensiblement en aide sous la forme d'hypothèques, de contrats et de minutes de toutes sortes...

— « J'ai perdu cinquante louis, écrivait laconiquement le lancier, je veux ma fille... »

Ménars savait ce que cela voulait dire ; il soupirait, et il envoyait les cinquante louis.

Un beau jour enfin, Edmond se fit tuer, et tuer bravement à l'assaut d'une redoute.

Ce fut la première et la seule bonne chose qu'il fit de sa vie I

Ménars, qui frisait la quarantaine, rajeunit de dix ans en apprenant cette heureuse nouvelle.

Désormais ce lancier, suspendu sur sa tête comme une épée de Damoclès, ne le menacerait plus de lui ravir son second trésor, après lui avoir volé le premier ; désormais Marie était bien à lui, il en disposerait à son gré, et nul ne viendrait le contrarier, s'il avait envie de faire son bonheur, de la marier selon son cœur, de la doter, et d'être plus tard le parrain de ses filles ou de ses garçons.

Ce ne fut qu'un moment d'égoïsme, et d'égoïsme bien excusable; mais il porta malheur au pauvre notaire, et, encore une fois, Ménars apprit la fragilité des choses humaines ; encore une fois, ses rêves vinrent échouer au port; encore une fois, le bonheur lui échappa au moment où il croyait le tenir...

Sans doute la fatalité avait marqué au front la mère et la fille, car toutes deux eurent même destinée, toutes deux commirent même faute et eurent même châtiment!...

Ménars, abandonné, découragé, sans une affection réelle pour le soutenir, sans un souvenir heureux dans son passé, sans une espérance dans l'avenir et sans but dans la vie, exerça encore le notariat pendant quatre ou cinq ans, à son corps défendant, et seulement pour complaire à sa riche et confiante clientèle, puis se retira, après une carrière laborieuse et honorable de plus de vingt ans.

Il vendit son étude au commencement de l'hiver 1822, et quitta Paris.

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