LA LETTRE DE RUSSIE
Ménars s'était promis, ce que tout le monde se promet au moins une fois dans sa vie, de s'enfoncer dans une solitude profonde, d'y avoir une petite ferme, un bœuf et un âne, du beurre frais, des œufs, et de planter des ^choux. Ce dernier projet, surtout, semblait d'autant plus "facile à réaliser que, cette année-là, la graine de choux n'avait pas manqué et que l'ex-notaire possédait assez de gros sous pour en acheter de quoi ensemencer tous les jardins de France... Mais il avait compté sans son hôte, V habitude, ce tyran domestique plus impérieux qu'aucune passion, parce que peut-être toutes les passions ne sont qu habitudes ,
Ménars éprouva donc bientôt le besoin de donner un -.-aliment à son activité dévorante : planter des c/iow^ n'était 'qu'un passe-temps pour lui, et un passe-temps laisse trop de loisir à la pensée; d'une autre part, il ne se passait point de jour sans que le courrier ne lui apportât quelque lettre du genre de celle-ci :
« Mon cher Ménars, 5 Reprenez donc les affaires.,. Nous ne voulons avoir
» confiance qu'en voiis^ et vous êtes encore assez jeune pour » faire nos testaments à tous,..
» Votre ami.^
Si bien qu il finit par céder à la voix de l'amitié et de V habitude., et par acheter, à Corbeil, une petite étude, une vraie miniature, comparée à son cabinet de la rue de la Huchette, mais tout ce qu'il fallait pour reconquérir le droit de rendre encore quelques services à de pauvres diables, trop gueux pour pouvoir payer, et à quelques vieux clients, trop habitués à ses conseils pour pouvoir s'en passer.
C'est donc plus que jamais à Corbeil que nous retrouvons Ménars notaire, et notaire royal cette fois.
Son écusson, redoré en maints endroits, portait d'ailleurs encore les traces des différents régimes qu'il avait traversés.
Le cabinet de Ménars était une grande pièce carrée, mais un peu sombre néanmoins, grâce à la tapisserie, d'un vert très-foncé, et aux rideaux droits, en damas de même couleur, qui l'étouffaient. La cheminée, en marbre blanc, portait le cachet de l'empire, et le bureau, ainsi que le fauteuil du notaire, placés en face, au milieu du cabinet, avaient le même cachet. Sur la cheminée étaient une petite pendule et deux vases en porcelaine de Saxe; vis-à-vis se dressait une sévère et longue bibliothèque, surmontée des bustes de Cicéron, de Socrate et de Napoléon. A droite de la bibliothèque, était le portrait de Ménars, et à gauche, un autre portrait de même grandeur, mais voilé d'un crêpe noir et laissant seulement
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distinguer, sous les plis de la gaze, un costume de conventionnel... Un quinquet à trois becs pendait dans la rosace du plafond, des chaises en crin jouaient aux quatre coins dans les angles, et de nombreux dossiers étaient éparpillés un peu partout.
11 y avait là tout juste l'ordre auquel est obligé un notaire, combiné avec le désordre d'un vieux garçon.
J'ai dit, en commençant, que parmi les lettres rangées sur son bureau le jour où commence cette histoire, Ménars en reconnut une portant le timbre de Russie.
A voir de quelle façon ses yeux brillèrent en lisant l'adresse, et comme ses narines se dilatèrent en aspirant la large prise que la satisfaction lui fit puiser dans sa tabatière, il était évident que la lettre venait de quelqu'un de bien cher, et qu'à ce moment les sympathies du vieux républicain étaient acquises à l'union franco-russe.
Cependant cette lettre ne fut pas celle qu'il lut la première; il la retourna plusieurs fois dans ses doigts, en examina la devise, l'écriture, le poids, puis la posa sur sa cheminée en compagnie d'un presse-papier dont la vigilance et la fidélité lui étaient connues, et se mit à opérer le dépouillement de la correspondance qui l'accompagnait.
Cela fait et quelques ordres ayant été donnés au même sujet, Ménars ferma soigneusement sa porte, retourna son fauteuil, allongea complaisamment ses pieds sur les chenets, enfonça sa tête dans les coussins de son voltaire, se frotta les mains et décacheta enfin la bienheureuse lettre.
— Ahl ah I fit-il, on vous a gardée pour la bonne bouche, madame la princesse; soyez la bienvenue.
Et il lut :
— « Grondez-moi, sermonnez-moi. mon cher monsieur
» Ménars ; mais, quand vous aurez bien tonné, bien crié, » bien moralisé, el que votre mauvaise humeur com- » mencera à s'apaiser un peu, pardonnez-moi, et sur- » tout écoutez-moi. Oui, mon long silence est inexcusa- » ble, et je ne cherche pas à me le faire excuser. Je sais » bien que je pourrais vous objecter les migraines et les » vapeurs; mais vous me répondriez : Fêtes et soirées... » et vous finiriez peut-être par avoir raison. Aussi je ï préfère me livrer pieds et mains liés... Etes-vous con- )) tent? Sérieusement parlant, quand je pense aux six » mois que je viens de passer sans vous donner signe de )) vie, à vous, notre ami, si bon, si dévoué!... quand je » songe que je n'ai pas eu une seule fois le courage de )) prendre une plume pour vous lancer ces mots à tra- » vers l'espace : Ami^ on ne vous oublie pas ! et que si )) souvent j'ai gaspillé des journées à faire une toiletfe )) écrasante et à mettre des gants frais pour aller visiter D des gens que je souhaitais ne pas rencontrer... je me » dis que c'est vraiment mal, très-màl... — Est-on ou- » blieux ou ingrat pour cela? Mon Dieu! non; et, si » vous pouviez lire dans mon cœur... mais, au fait, je » crois que vous y lisez un peu, et me voilà absoute 1
» Savez-vous, mon vieil ami, assurément vous le savez » mieux que moi, ■ — que la vie est une chose bien )) étrange, bien bizarre, bien composée de projets et » d'actes contradictoires ? Connaissez-vous, par exemple, » rien de plus triste que les doux et réels épanchements » de l'amitié sacrifiés aux faux devoirs du monde^
» D'où vient donc qu'on fasse tant de frais pour cette » collection de cravates blanches, de jabots à dentelle, » de robes à volants, de visages badigeonnés et de sour- » cils peints qu'on appelle le beau monde?... D'où vient
d'un prince russe
» qu'on en fasse si peu pour l'ami sérieux et vrai dont
. j le cœur est tout à nous?...
)) — Peut-être parce que nous sommes trop sûrs de
» lui... Mais sommes-nous vraiment aussi insensés et
» aussi coupables que d'aimer uniquement les seuls biens
» qui ne nous appartiennent pas?... Vraiment ce ne
» serait guère flatteur pour l'humanité, car enfin, cela
» prouverait qu'il n'y a d'aimable que ce que nous
^s» ignorons... que Vinconnu seul a un prestige pour
» nous... et Tmconm^ devient si facilement le conm^/...
;'» Non, il n'en est rien; mais nous faisons deux paris de
"')) notre existence, absolument comme nous faisons une
» toilette de ville et une toilette de maison : la première
» est toute frivole, toute factice, toute conventionnelle;
» la seconde est sévère, réelle, positive. C'est ainsi que,
» pour une promenade d'un instant, nous nous conten-
^^» tons du plus frêle attelage ou du plus léger esquif,
» pourvu que l'attelage soit fringant et l'esquif coquet.
» Mais qu'il s'agisse d'un long voyage, et nous retourne-
, » rons à la grosse berline et au solide bateau. C'est ainsi
j> encore qu'en juillet nous nous couvrons de dentelles
' » et de gaze transparente; mais vienne l'hiver, et nous
» savons bien retourner à des vêtements chauds; nous
'.)) savons bien les retrouver à la place où nous les avons
» laissés... Pardon, ami, de comparer l'amitié à une
» bonne berline et à un chaud vêtement!... Mais n'est-ce
y> pas elle, en effet, qui nous berce si mollement, en
» évitant ou en nous cachant les aspérités de la route,
» qu'elle nous conduit sans fatigue au terme du voyage?
> N'est-ce pas elle qui enveloppe si précieusement notre
» cœur, qu'elle ne laisse arriver aucune impression mau-
» vaise jusqu'à lui, et qu'elle le préserve du doute, ce
» vent glacial qui souffle de par notre siècle et a dessé- » ché tant d'âmes jeunes et belles?... El puis on traite » quelquefois mieux ses amis que l'amitié, et on ne les » compare qu'à eux, parce qu'ils ne sont semblables qu'à » eux, et qu'on ne rencontre rien d'aussi bon et d'aussi » excellent de par le monde. Cependant faut-il vous » conter ma fantaisie? Eh bien ! la vie, — notre vie du » monde s'entend, — me semble quelque chose comme
» un rêve animé Tout y danse, tout y tourne dans
» un faux jour, avec un faux clinquant et un faux éclat... » C'est joli, c'est coquet, c'est gracieux, si on veut; mais » on sent que cela n'est qu'une vision et pas un corps, » une lueur et pas la lumière, un vague immense et » charmant où se confondent les dorures, les fleurs et la » gaze; mais rien de précis, de net, de bien dessiné... » quelque chose comme un spectacle à.' ombres chinoises. » dans lequel on se voit figurer acteur, sans trop savoir » pourquoi, et auquel on assiste, spectateur, sans en » avoir même le sentiment précis. Puis sonne l'heure du » réveil, comme dans ce gracieux conte de la Belle au » hois dormant,,, et l'on s'aperçoit alors qu'on a dormi » bien longtemps, et même un peu vieilli; mais on pose » la main sur son cœur, et le cœur se remet à battre » comme autrefois, et il n'a conservé qu'un seul souve- » nir, le souvenir du vieux passé ; il a toujours Tâge du » temps 011 il a aimé : semblable à une pendule qui ne î voudrait marquer que les heures utiles et bonnes de la » vie, il s'est arrêté pendant le rêve, et, le rêve achevé, » il se remet en marche pour l'avenir avec son précieux » patrimoine du passé!.. Alors, on se retrouve, on se » reconnaît, on se salue, on s'embrasse et on se dit : — <f Bonjour, ami, j'ai longtemps erré dans le pays brillant
» des songes; mais me voici de retour dans le pays heu- » reux où l'on aime, et je frappe à voire porte; refuse- » rez-vous de m'ouvrir?Je vous connais, mon cher Mé- » nars, vous m'ouvrirez I
» Et maintenant que la paix est faite, que j'ai bien » bavardé à tort et à travers pour ne pas perdre tout » à fait mes habitudes de femme, et que la porte est » bien close, le feu bien ardent et mon fauteuil tout près » du vôtre, laissez-moi redevenir mère et vous parler un » peu de mon fils... Aussi bien, ma lettre d'aujourd'hui » est très-fort intéressée (si elle n'est pas intéressante)^ » et je vous prie de la lire avec votre cœur, autant i) qu'avec votre raison saine et droite, votre excellent » jugement et vos meilleures lunettes.
» Vous voilà prévenu... Ainsi faites en sorte d'être » seul et de me consacrer une petite demi-heure; c'est » à mon vieil ami que je m'adresse. Je me recueille un » instant et je commence. »
Ici, Ménars s'arrêta pour se recueillir, de son côté, pendant quelques minutes; puis il essuya, du coin de son foulard, les verres de ses lunettes, jeta une bûche au feu, toussa une ou deux fois comme un président de chambre avant l'audience, et continua sa lecture.