ENCORE LA LETTRE DE RUSSIE
« Jusqu'à ce jour, je n'ai guère parlé de mon fils à
» âme qui vive; j'ai été une mère égoïste et j'ai voulu
» le garder pour moi seule le plus longtemps possible.
» D'ailleurs, voyez-vous, un fils est toujours un trésor
» pour sa mère, mais un trésor qui n'a quelquefois de
» prix qu'à ses propres yeux, et que, pour cela même, il
» n'est pas prudent d'exposer à l'examen des profanes.
» Je crois cependant que mon Elim n'aurait pas eu trop
» à redouter un semblable examen, car il me paraît fait
» pour le monde comme l'aigle pour la lumière. Peut-
» être m'abusé-je..., soit 1 C'est là le faible et le sublime
» des mères; mais, à coup sûr, je ne m'abusai pas, quand
» repliée sur mou cœur pour le mieux consulter, il me
» dit : Femme el mère, garde ton fils, cache-le sous- ton
» aile, abrite-le doucement contre les orages, apprends-
» lui à vivre avant de lui laisser voir la vie, et fais son
» âme avec le plus pur de la tienne, ainsi que tu as fait
» son corps avec le meilleur de tes entrailles ; développe-
» les ensemble, mélanges-les, harmonise-les, et, comme
» lu as donné à l'un le lait de ton sein, donne à l'autre
d'un prince russe 43
» le^uc de ton intelligence. Si la semence est bonne, la » moisson sera riche!
}> Et j'ai fait ainsi; j'ai suivi les conseils de mon cœui% » et mon Elim m'est resté.
» Et puis, faut-il tout vous avouer? je m'étais ha- » bituée à cette idée orgueilleuse que la plupart des » hommes distingués avaient été élevés par leur mère. Je » ne vous cite pas ceux que je me nommais tout bas, car » vous ririez ; mais convenez du moins qu'il y a quelque i> chose de vrai dans cette espérance de voir se déve- » lopper l'enfant plus à son aise, sous le regard de sa » mère, que sous celui d'un étranger ou quelquefois » même d'un père; il grandit sans secousses, il s'appri- » voise à l'existence sans étonnement; car l'autorité ma- » ternelle est une autorité si douce qu'il apprend à » l'aimer plutôt qu'à la craindre, à la bénir plutôt qu'à » s'y résigner tristement. Il sent en elle une égide, un » guide, un ami et non pas un maître. Or, l'enfance, » précisément parce qu'elle est faible, est un peu femme » par son côté délicat, frêle et sensitif; c'est l'âge qui se » révolte le plus contre la tyrannie et la force brutale, » deux fautes involontaires que commet presque toujours » l'autorité du père; car le père agit et raisonne en »/ homme grave, qui a quarante ans, une breloque à son » t^ilet et une place quelque part, dans une administra- » tion où il a l'habitude de commander; il parle à son » fils absolument comme si le pauvre petit être était venu » au monde avec des bottes à Técuyère et un chapeau » monté. Peu s'en faudrait, vraiment, qu'il ne soumît » son jeune cerveau aux épreuves de la politique euro- » péenne. La nature est plus sage, et les oiseaux n'ap- » prennent pas d'abord à leurs petits les longues courses
)) dans le ciel, mais bien, aa contraire, à voleter de » branche en branche, en évitant ainsi de leur laisser i> voir l'espace, qui les étourdirait! Quand les ailes se » sont déployées et les yeux ouverts, les soins sont inu- » tiles et l'oiseau prend de lui-même son vol
» Nous autres mères, nous sommes comme la nature, » nous avons toujours l'âge de nos enfants; et nous ne )) soumettons pas ces jeunes plantes, nées au printemps, » aux vents froids de l'automne.
» Pour commencer, vous, messieurs, vous les jetez en » plein hiver, et nous vous devons cette charmante géné- » ration d'êtres étiolés, de petits vieillards en herbe et de » roués en maillot qui fait actuellement l'admiration du » monde... et aussi son désespoir.
» De nos jours, à vingt ans, on ne doute plus, ,
» On ne rit plus,
» On n'aime plus,
» On ne chante plus,
» ]\tais on cause sucre et finance, bourse et bateaux » à vapeur. Si bien que si l'on veut former un quadrille » ou trouver un peu d'entrain, de gaieté et d'esprit, on )> est forcé de s'adresser à cette dernière moitié de l'autre » siècle qui nous reste encore... et qui s'en va, hélas! » mais qui, à soixante ans, sait encore valser et rire.
* Quant à l'enfance, on l'a supprimée totalement ; on » lui a enlevé des années heureuses de folies et d'insou- » ciance, sous prétexle d'expérience à acquérir. Je vous )) le demande un peu, d'expérience ! à un âge où l'on )^ n'a pas besoin d'elle. Mais au fait, on m'assure bien i^ qu'en 1834 tous les enfants au-dessus de quatre ans )> mettront des sous-pieds ; et j'en ai vu en Allemagne qui )^ n'avaient guère plus que cela et qui portaient faux-col,
» habit noir et canne à pommeau. Tout cela est peut-être » magnifique; mais, jusqu'à nouvel ordre, je le trouve » ridicule, et j'ai voulu sauver mon Elim de tant de pré- » cocité. Il est resté enfant, parfaitement enfant. 11 ne » met pas encore de bottes; mais, en revanche, une » question de jeu Tintéresse infiniment plus que la ques- » tion d'Autriche. C'est une rare insolence, n'est-il pas » vrai? mais je suis trop franche pour vous dire le con- » traire de ce qui est.
» Tenez, je plaisante, je ris, je me moque un peu, » mais la vérité est que maintenant j'aurais besoin de » n'être plus la mère de cet enfant et de devenir son père. )) J'ai beau me répéter : Elim n'a que seize ans... c'est » un enfant!... Ehl à seize ans, j'étais mariée, j'étais » femme... et Elim commence à se sentir vivre et pen- » ser... Elim a besoin à'nn instituteur !.,. Voilà le grand » mot.
» Oui, mon vieil ami, Tenfants'en va pour faire place » à l'homme... ma mission est finie. Et j'en suis bien » triste; mais enfin il faut en prendre son parti, il faut » léguer à d'autres mains ce précieux héritage. Il en est » ainsi du navire qui descend notre Neva : un pilote le » prends qui le conduit jusqu'à la frontière du sol natal ; i) là un autre, au bras plus robuste et à l'expérience plus » sûre, lui succède et s'élance, avec le navire, dans cet » océan sans fin... qui représente si bien la vie, ses luttes » et ses orages.
» Hélas! le premier pilote, debout sur la plage, re- » garde avec mélancolie blanchir à l'horizon la voile qu'il » a longtemps guidée, et la voile, ens'éloignant, est triste ) de se séparer de son vieux pilote ; puis, la nuit vient et
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» tout disparaît... Le lendemain, on se cherche et on ne » se trouve que par le souvenir.
» Je crois que je déraisonne un peu... Mettez cela sur » le compte des regrets, et passons.
» Elim a seize ans, et je lui ai appris tout le grec et » tout le latin que je savais, c'est-à-dire, je pense, beau- » coup plus qu'on ne fait dans les collèges et les univer- » sites; il parle français mieux qu'on n'a coutume de > l'entendre dans nombre de vos salons de province; il » dessine assez bien, et quant au piano, il en joue de » manière à rendre supportable ce funeste instrument (ce » qui est le point important) : enfin, il danse bien et sa- » lue avec toute la distinction d'un gentilhomme d'autrey> fois...
» Voilà ce que je lui ai appris, — sans parler du cœur ; » — c'est assez pour un homme, bien qu'il y en ait, et » beaucoup, qui vivent à moins...
» Il me faut donc un instituteur pour mon Elim, un » ami, quelqu'un d'intelligent, d'éclairé et de bon, un » homme, enfin, qui lui apprenne à devenir homme, » comme je lui ai appris à être un enfant charmant, » tant qu il n'était que cela. C'est chose fort difficile, » n'est-ce pas? et plus je regarde autour de moi, plus je » trouve qu'en pareille circonstance, chaque mère devrait » posséder une lanterne de Diogène.
» Voulez- vous m'en tenir un peu lieu? ce serait bien » aimable à vous.
» D'abord, je voudrais, dans l'instituteur de mon » fils... mais, puisque je m'adresse à vous pour cela, 9 il vaut mieux que je vous dise en deux mots ce qu'estj » mon Elim :
» — Un enfant de seize ans, grand pour son âge, j
d'un prinée russe 47
» élancé, bien pris, mais frais et rose comme une jeune * fille; un enfant appelé un jour à avoir une immense » fortune, à soutenir un grand nom, et, pour finir, B élevé par une femme... et une femme qui a mon » nom !...
» Maintenant, vous savez quel est l'homme qu'il me » faut, il ne reste plus qu'à le trouver!
)) Je vous confierai, mon vieil ami, que depuis que » cette idée me trotte par la tête, je ne lis plus que » Jean-Jacques.
» On me parle bal masqué ou concert? je réponds : » Emile !.,, Quel livre que ce livre aussi., et quel homme, » que l'homme qui a écrit ce livre 1
» Cependant, comme je n'aime pas trop à m'en- )) dormir sur VidéaU quand je dois trouver la réalité à » mon réveil, je me suis un peu mise en campagne, » et naturellement je n'ai rien trouvé. Nos Russes, » comme je vous l'ai dit bien souvent, sont de très-braves » gens, malgré leur nom de barbares, mais ils ne sont )) guère que cela. La jeune noblesse est Irès-ms^rMi/^... » par malheur, elle n instruit pas. Nous avons bien des » ^Allemands, de très-honnêtes fumeurs et de profonds » philosophes, de plus, je le parierais, d'excellents pro- » fesseurs; mais ça ne sait pas vivre, ça ne se doute » même pas de ce que c'est que vivre ; c'est bon, c'est » solide, mais c'est lourd, c'est épais! *
» Le docteur Nickelson, — le pasteur de notre église » réformée de Pétersbourg, — est l'honnête homme par » excellence, le véritable bon Anglais, un savantmodeste » et une vertu aimable, une de ces vertus qui font aimer » le bien, tant elles ont l'air de le faire aisément ; mais » c'est un visage un peu froid, un peu austère, il ferait
» un trop grand saint de mon Elim ! J'avais, un instant, » songé à un bachelier de Séville, arrivé récemment dans » nos murs, et que je crois fort instruit, mais ces Espa- » gnols, comme ces Italiens, sont tous plus ou moins » vieilles femmes, et ce qu'ils savent le mieux, c'est servir >^ d'entremetteurs à' 'amour,,.
» Ce bachelier eût fait un don Juan de mon Elim ! J'y )> ai renoncé.
» J'ai bien aussi songé à M. Martial, un brave prêtre » français, très-érudit malgré sa soutane ; mai5 un prêtre » sait toujours trop ou trop peu de choses, et, dans les » deux cas, il est dangereux pour un jeume homme.
» Enfin, je crois que j'ai interrogé toutes les lumières » de mon esprit et toutes les sympathies de mon cœur d maternel ; mais je n'ai éternellement rencontré qu'un » mais obstiné qui se dressait, terrible et moqueur, défi vaut moi, pour faire une objection à mes raisonnep ments comoie ^\ me', projets I..,
» Ah t mon vieil ami, c'est bien difficile à trouver, » un précepteur remplissant toutes les conditions que » voudrait lui imposer le cœur d'une mère... Jl fau- » drait une sorte d'homme universel, capable d'atta- » chement sans faiblesse, et d'empire sans tyrannie : un y> philosophe qui serait religieux et un savant qui croirait » à autre chose qu'à sa science ; une âme qui aurait beau- » coup souffert sans rien perdre de sa sérénité, un passé )> qui saurait dire: espérez ! une expérience qui ne serait y> pas sceptique, une foi qui ne serait pas aveugle, un x^ esprit réfléchi qui ne serait pas triste, une prévoyance » qui ne serait pas chagrine, une bonté qui serait digne » sans affectation et empressée sans servilité, avec une * conscience droite, sans puritanisme, et une indulgence
b'u^ PRINCE RUSSE 49
» profonde sans complaisamce... enfin, un cœur, — » sinon assez jeune et assez enthousiaste pour partager » l'ardeur et l'enthousiasme d'un jeune cœur, — du D moins assez intelligent pour les comprendre, et assez » juste pour se les rappeler...
» Si avec tout cela cet homme était quelque peu » homme du monde, s'il savait ce que c'est qu'un cheval » et un sonnet, une mazurka et une jolie femme. ., et si » je le connaissais, bien entendu, je me jetterais à ses » genoux, je baiserais ses mains et je lui dirais:
» — Venez... je vous donne mon fils!...
p Mais^ toujours ce mais, cet implacable mais qui m'ar- » rête...
)) That is the question ! — comme dirait Shakspeare.
» Mais... c est là le hic! — comme vous avez traduit, )> vous autres Français, dans votre pittoresque prép cision.
)> Eh bien! pourtant, il existe cet homme que je cher- » che, ce demi-dieu de la bonhomie, de la science, de la » raison et de l'expérience... Hélas! oui... et c'est vous! X — C'est pourquoi je soupire...
i) Je finis par une prière...
p Indiquez-moi, dans le cercle de vos intimités, celui » de vos amis qui s'éloigne le moins de vous, — moraï lement, — et faites en sorte de le décider à devenir i> le Jean-Jacques de mon Emile ou de mon Elim, ce qui » est tout un.
» Sur ce, bonne nuit, cher monsieur Ménars, car, )) après une aussi longue lettre, vous devez avoir besoin » de sommeiller un peu, si toutefois vous ne l'avez pas )f fait pendant la lecture.
i» Yelva, qui me quitte pour un grand bal diploma-
» tique, vous envoie ses plus gracieuses cajoleries, et moi, î je vous reste de cœur.
» A vieil ami, vieille amie!
» Princesse Catherine. »
— Hum!... hum!... voilà une longueleltre! lit Ménars, et il acompagna son hum hum, d'un demi-sifdotement et d'une petite moue qui lui étaient habituels dans les grandes circonstances.