‹ Le roman d'un Prince RusseChapitre 8 sur 30 · UN INSTITUTEUR · texte numérisé non relu

UN INSTITUTEUR

Le fait est que c'était une longue lettre; maître Ménars ne la relut pas, mais il l'avait lue de façon à la savoir par cœur et à pouvoir y réfléchir tout à son aise.

Aussi laissa-t-il doucement retomber sa tête en arrière sur les coussins du fauteuil, étendit-il ses jambes et croisa-t-il ses mains sur sa poitrine, dans l'attitude de la méditation et du recueillement, afin de se recueillir etde méditer en réalité... si bien qu'il s'endormit...

— La nuit porte conseil, — dit un proverbe français; mais est-ce bien la nuit et non pas le sommeil ?... J'avoue que j'ai toujours été dans le doute le plus complet à cet égard; car enfin, Idinuit étant généralement affectée au

sommeil, il est permis de croire que c'est le sommeil qui porte conseil, et, si c'est \e sommeil, pourquoi se servir de Texpressioa la nuit, quand il y a tant de gens, endormis tout le long du jour, et tant d'autres qui veillent tout le long de la nuit?...

Je demande humblement pardon à la sagesse des nations de la querelle d'Allemand que je lui fais, mais j'y ai été poussé par la force des choses: parce que Ménars trouva dans son sommeil du coin du feu l'inspiration dont il avait besoin... et parce que la pendule, à ce moment solennel, marquait irrévérencieusement midi!...

Ménars donc, une fois éveillé, se frotta les yeux, et sa première parole fut :

— C'est cela! c'est celai... Je la tiens !...

Que tenait-il, me demanderez-uous?... Vraisemblablement c'était une idée ; d'ailleurs, la suite nous le dira sans doute.

Ménars agita un cordon de sonnette, et, environ dix minutes après, un bruit de sabots résonna dans Tantichambre ; la porte s'ouvrit et \e maître Jacques du notaire parut.

C'était un gros garçon joufflu, un peu courtaud, un peu pataud, un peu lourdaud, mais du reste toujours endormi. Il laissa ses sabots dans l'antichambre et s'avança de son pied léger avec ses chaussons de lisières.

— C'est vous, Christophe? demanda le notaire.

— C'est moi, bourgeois.

— Voilà une grande demi-heure que je vous ai sonné.

— Vous êtes ben honnête, bourgeois.

— Plaît-il?

Christophe ne répondit pas ; Ménars se retourna et vit le paysan, appuyé contre le bureau, faisant le pied de grue et dormant.

oZ LE ROMAN

— Par exemple ! s'écria le notaire en se levant, c'est trop fort !

Et il secoua Christophe, ni plus ni moins que s'il eût été un prunier.

— Vous êtes bête, Françoise! grommela le gros garçon en bâillant. Vous ne pouvez pas tantseulement laisser dormir le pauvre monde tranquille... Mon Dieu! que vous avez l'âme mauvaise, Françoise!...

— Souvenez-vous que je vous chasserai ! répondit Ménars.

Christophe ayant subitement repris ses esprits, tomba d'un seul bloc, aux pieds du notaire.

— Pardon, bourgeois, pardon! fit-il, je vous avais pris pour Françoise.

— C'est bien... mais, arrangez- vous de façon à vivre avec douze heures de sommeil. C'est honteux pour un garçon de votre âge de n'avoir pas plus de sang dans les veines !

— Il y a le vétérinaire qui prétend comme ça que j'en ai trop.

— Tâchez d'en avoir moins alors... C'est votre affaire... Mais, pour Dieu! ne dormez pas quand je vous parle,.. Qu'est-ce qui vous endort à présent?

— C'est la froid, bourgeois.

— Et en été?

— C'est la chaud, bourgeois.

Ménars se détourna un peu pour rire de la grotesque mine que faisait Christophe, puis affectant une brusquerie qui n'était guère dans ses habitudes, il reprit:

— Allez à l'étude prier monsieur Serpolet de venir me parler.

— M'sieur Serpolet?

— Oui, monsieur Serpolet, le maître clerc.

— Ce grand jaune, qu'a des yeux de verre... vcrls?

— Vous dites?...

— Qu'a les yeux de verre... verts... A preuve que Françoise dit qu'y avait une fois, dans un couvent, un perroquet dont on joue une comédie à l'Opéra de Paris, et qui était toute sa peinture, dont auquel les sœurs en étaient affolées.

Pour le coup, Ménars réprima un éclat de fou rire.

— Eh bien! priez-/^ de venir! reprit-il, quand il se fut remis.

— Dame! bourgeois, c'est qu'y n'est pas à l'étude. — 11 est sorti?

— Un tant soit peu. . . jusqu'à la cuisine ; il aide Françoise à éplucher des légumes... y vient comme ça tous les jours, y prétend que c'est une élude.., sur quoi Françoise, qui est une bonne fille, ne le contrarie pas...

— C'est bon, c'est bon!... interrompit Ménars, je ne vous le demande pas.

Christophe sortit, et, comme le bonheur voulut qu'il ne s'endormît pas dans le court trajet qu'il avait à faire pour se rendre du cabinet de son maître à la cuisine, les ordres de Ménars furent exécutés.

Lorsque Serpolet entra dans le cabinet du notaire, celui-ci n'avait pas complètement repris son sérieux.

— Vous étiez occupé? fit- il.

— Oui, monsieur, oui, répondit le clerc un peu interdit, je préparais un acte...

' — De naissance! ajouta malicieusement Ménars.

— Non, non, monsieur! s'écria Serpolet avec vivacité, je préparais...

— Une macédoine de légumes^ peut-être! continua Ménars en riant.

— Une macédoine de légumes l répéta Serpolet stupéfait.

— Ah! ne vous en défendez pas, fit Ménars en persistant dans son innocente plaisanterie, car je vous préviens que je les adore...

Il s'écoula environ une seconde, — un siècle! — pendant lequel Ménars se donna le malin plaisir de jouir de l'embarras de son maître clerc. Puis, revenant bien vite à la bonhomie qui lui était familière :

— Allons! allons! reprit-il en frappant amicalement sur Tépaule de Serpolet, il n'y a pas là de quoi être bien penaud... Que diable! Françoise est une jolie fille, je le sais, et vous ne pensez pas que je vous aie jamais fait l'insulte de vous prendre pour un saint... Aussi, je ne vois pas le moindre mal à ce que vous épluchiez les légumes, si cela vous amuse, et, si vous les épluchez bien. . . car, entre nous, je compte beaucoup plus sur la vertu de Françoise que sur votre sagesse.

— Je vous jure, monsieur...

— Quoi donc?...

— Que je vous respecte trop... que je respecte trop Tétude pour...

— Séduire une cuisinière jeune et fraîche? Laissezmoi donc tranquille, nous ne valons pas mieux les uns que les autres à cet égard, et, si j'étais à votre place, si j'étais encore un jeune homme de trente-cinq ans comme vous, je...

Ménars s'aperçut que, dans un accès de gaieté, il allait donner un mauvais conseil à Serpolet, et, se reprenant, il ajouta :

— Je me dirais : voilà une honnête fille avec laquelle il n'y a rien à faire, cherchons ailleurs... Et je suis sûr, mon cher monsieur, que c'est déjà ce que vous avez fait... mais jurer ses grands dieux qu'on respectera ceci ou cela, et qu'on ne descendra pas au cotillon de laine d'une cuisinière, si la cuisinière est piquante et proprette, si son épaule est appétissante comme du blanc de poulet, si son bas est bien tiré, et si sa vertu est quelque peu bonne fille... allons donc, c'est faire serment d'ivrogne, et, croyez-moi, ce n'est pas aux vieux loups qu'on apprend à hurler... on vous connaît, beau masque I

En ce moment, Ménars se faisait certainement illusion, et s'imaginait qu'il avait été dans sa jeunesse un profond séducteur; il lui semblait même compter le nombre de ses victimes, et il s'étonnait de l'audace qu'il pensait avoir eue.

Cela de très-bonne foi, car il arrive un âge, au déclin de l'existence, où l'on regrette tout ce qui se rattache à elle, les plaisirs qu'on a laissé s'échapper, et les occasions galantes qu'on a perdues, alors qu'on était si riche de jeunesse qu'on gaspillait son bien ou qu'on n'en savait pas profiter, hélas! — Et, à cet âge-là, on prend ses regrets pour des souvenirs.

Dieu merci, Ménars avait beaucoup travaillé dans sa vie; il avait eu un amour sérieux au cœur, et cela l'avait sauvé de bon nombre de ces folies, — que nous faisons tous, n'est-il pas vrai, madame? — et que l'on traduit plus tard par ces trois mois indulgents : péchés de jeunesse! C'est même cette grande virginité d'âme, cette profonde naïveté sans niaiserie, et appuyée, au contraire, de cette expérience saine et vraie, acquise par l'étude des autres plus qu'à son propre détriment, qui autorisaient

parfois les petites pointes grivoises auxquelles Ménars se laissait aller à l'endroit de son maître clerc... Il avait été jeune, et il avait été sage, — bien qu'il ne voulût pas trop se rappeler cette dernière circonstance, — mais parce que cela lui avait convenu, et non par bêtise, tandis que mons Serpolet avait atteint ses trente-cinq ans, — sagement et forcément!...

Enfin, Ménars, — malgré ses prétentions tardives à avoir été un jeune homme qui a usé de ta vie, — n'en restait pas moins un cœur simple, un esprit charmant, et il gardait pour lui seul le secret de ses conquêtes imaginaires. C'était un trésor qu'il avait découvert dans le pays des songes et dont il enrichissait le monde, — presque désert, — de ses souvenirs...

Mais Serpolet, dont les malheurs en amour étaient bien et dûment constatés par tous les tendrons et par toutes les commères de Gorbeil, affectait, au contraire, d'afficher les succès qu'il n'avait jamais eus. 11 jouait au Richelieu, au Lauzun et au Faublas, voire même au don Juan... Or, vous figurez-vous, senorita, un don Juan dans la peau d'un clerc de notaire?

Pour toutes ces raisons et pour beaucoup d'autres qui tenaient aux maigres tibias du premier clerc, à son long nez, à son. échine rentrée, à sa poitrine de poulet rôti, à son teint jaune, et à ses yeux de verre,., verts, — comme avait dit naïvement Christophe, — Ménars se croyait quelque peu en droit de railler la fatuité du Serpolet, et en usait à l'occasion.

Et, si j'insiste autant sur une circonstance aussi secondaire, ce n'est pas qu'il soit réservé à Serpolet déjouer un rôle important dans la suite de cette histoire, mais c'est que rien de ce qui touche à Ménars ne peut m'êtrc

D UN PRINCE RUSSE o /

indifférent. C'est un caractère vrai, que je peins tel que je l'ai connu, tel que je l'ai étudié, et quand je laisse des jours ou des ombres là, ou là, dans mon portrait, je dois en expliquer la raison.

Soyez bien convaincu que si Ménars eût été borgne, je ne lui eusse pas rendu la lumière.

Donc, lorsque le maître clerc se fut remis de l'embarras, — semi-modeste et semi-vaniteux, — dans lequel l'avaient jeté les quelques paroles moqueuses et mal comprises de son patron, Ménars lui fit signe de s'asseoir en facedelui,de l'autre côté delacheminée, et de l'écouter.

Il se fit un moment de silence sérieux; le notaire appuya son front dans le creux de sa main, comme pour se recueillir, et le maître clerc se disposa à écouter.

Ecouter était le seul mérite réel de Serpolet, mais il le possédait bien.

— Autrefois, commença Ménars lentement, une carrière était une aiïaire de toute la vie.

Serpolet s'inclina en signe d'adhésion.

— Une fortune ne devait être terminée, continua le notaire, que le jour où l'on était trop vieux pour pouvoir l'accroître encore, et où les fils commençaient à pouvoir jouir des labeurs du père... Ces fortunes acquises graduellement, jour par jour, à force de travail, d'économie et de probité, ne s'élevaient jamais bien haut... mais, ne dominant pas les foules, elles n'excitaient ni leurs convoitises, ni leurs jalousies; et ce que chacun avait, chacun pouvait le garder sans crainte, en jouir sans remords.

— « Il l'a bien gagné! » disait-on.

Et ces fortunes, loin d'être appelées, comme aujour- *d'hui, une injustice du sort, se transformaient en haut enseignement.

C'était une sorte de Panthéon des honnêtes gens! Un homme riche, cela voulait dire un homme intelligent, un homme actif, un homme rangé... Sans doute, il y avait des exceptions, mais ces exceptions ne faisaient que confirmer la règle, et quand un père voulait citer un grand exemple à son fils, il lui disait : « Imite maître Berlinguot le carrossier, ou bien maître Lanternon le notaire 1 »

Absolument comme jadis les Grecs d'Athènes disaient à leurs enfants :

— « Voilà Sophocle! voilà Alcibiade!

— « Voilà le génie! voilà le courage! »

De nos jours on rirait; car de nos jours la fortune signifie bonheur, .coup de dés et de hasard, adresse ou audace, et vraiment on serait assez mal venu de glorifier de tels agents.

Serpolet crut devoir s'incliner ici une seconde fois, comme pour donner son approbation.

Ménars reprit : •

— Par malheur, il est arrivé une chose qui ne pouvait manquer d'arriver, c'est que le spectacle de ces hasards heureux, de ces entreprises audacieuses, a donné des ailes à l'ambition commune, et la route de la fortune, où l'on ne rencontrait jadis que quelques rares pionniers, est aujourd'hui encombrée de gens avides et pressés.

Ne pas savoir attendre! — c'est la maladie de notre siècle : à peine est-on parti qu'on veut atteindre le but et ne faire qu'un saut de la base au sommet de Téchelle sociale! Cela réussit à quelques équilibristes, mais bon nombre se cassent le cou et maudissent leur étoile, quand ils ne ne devraient accuser que leur folie et leur imprudence. Plus sages, ils fussent montés plus lentement à cette échelle du monde, mais ils y fussent montés, soute-

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nus, appuyés, poussés de toutes parts, et, arrivés au sommet, ils n'auraient plus pu en retomber, à moins d'entraîner dans leur chute tous ceux qu'ils avaient amenés à leur suite.

En 1700, mon cher monsieur, on restait pauvre parce qu'on ne se sentait pas le courage d'entreprendre ce pénible pèlerinage de la fortune, et on ne s'en prenait de sa misère qu'à sa propre lâcheté ; mais de nos jours, grand Dieu ! tout le monde veut être riche, parce que tout le monde croit à la possibilité de le devenir facilement, sur une carte, sur une fausse nouvelle de bourse, sur une calamité publique, sur tin bruit de guerre... Qu'importe! c'est là le malheur!... Quant à la cause, elle est dans cette limite, autrefois sévère et rigoureuse, de la conscience, que l'esprit de votre dixneuvième siècle a reculée le plus possible avant de finir par la tresser en caoutchouc; elle est dans ce besoin de bien-être et cette soif de jouissances qui débordent partout; prenez-y garde, c'est un flot qui monte : il pourra vous engloutir !... Ne cherchez plus à lui résister, cela serait inutile ; mais cherchez à l'utiliser et à diriger son cours. Il en est des peuples comme des fleuves, quand ils sortent de leurs lits, il ne faut pas songer à les y rejeter violemment; mais à leur faire faire le moins de ravage possible. Il n'y a pas de révolution et d'inondation qui 'ne laissent après elles, en se retirant, un limon réparateur et fécond en germes nouveaux.

Méditez le passé, et ^qu'il vous serve de leçon pour l'avenir 1

Serpolet, pensant que ceci était la péroraison et qu'elle s'adressait à lui, — bien qu'il n'en comprît pas trèsdistinctement l'application et les rapports, — se leva,

prit la physionomie la plus convaincue, Tair le plus contrit qu'il put, et se dirigea lentement vers la porte.

Ménars, qui le remarqua, sortit de la sorte de rêverie paradoxale dans laquelle il était involontairement tombé, et, souriant doucement :

— Pardon I dit-il, en retenant d'un signe le maître clerc, et en l'engageant à se rasseoir, je ne sais pourquoi je me suis laissé aller à vous dire toutes ces choses; il n'y a rien de commun entre elles et vous, mon cher monsieur. — Vous n'êtes pas ambitieux au point de désirer la fortune quand même, mais vous l'aimeriez assez, si elle vous venait, pour tout faire pour la conserver, n'est-il pas vrai?

— Oh! oui, murmura Serpolet avec onction.

— J'en suis convaincu, reprit le notaire, et c'est un mérite... Ne pas dilapider est presque aussi difficile qu'amasser. Il ne faut pas pour cela les mêmes vertus, mais il en faut également. J'ai eu le talent de gagner, vous auriez celui de conserver... et à nous deux, j'imagine, nous forions un tout complet.

Ici, Serpolet ouvrit toutes grandes ses oreilles, ce qui était les ouvrir très-grandes.

— Si je ne me trompe, continua Ménars, j'ai mis quelque chose comme vingt-cinq ans à amasser deux cent mille francs, et je touche à la cinquantaine. Il est temps que je m'arrête, pour jouir enfin un peu de ce que le ciel m'a laissé de verdeur et d'activité. J'ai environ dix bonnes années à vivre, je veux les bien vivre. Si j'avais un enfant, — et Ménars soupira profondément, — ce serait une autre affaire... mais je ne laisse personne après moi, et je n'ai de compte ;i rendre h personne. . Qu'en pensez-vous, mon cher monsieur?

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— Je le pense, répondit gravement Serpolet, en se contentant de retourner la question.

— Très-bien, fît Ménars. Alors, écoutez-moi maintenant. Depuis dix ans que vous êtes chez moi, mon cher monsieur, je vous ai étudié. Vous n'êtes pas encore tout à fait un fils du siècle : l'ambition ne vous manque pas, mais c'est la volonté; vous passez à soupirer après la fortune le temps que vous pourriez employer à la poursuivre, vous avez une certaine habitude des affaires; vous remplissez exactement vos devoirs, sans jamais aller au delà, et quant à être notaire, — n'est l'argent qui vous manque, — vous auriez tout l'esprit nécessaire pour cela... qu'en pensez-vous?

— Je le pense, répéta Serpolet, afin de stéréotyper une fois de plus sa réponse sur la demande.

— Eh bien I reprit Ménars, l'argent est trouvé. J'ai besoin d'un successeur, qui connaisse bien ma clientèle et avec lequel je puisse toujours compter... si cela était nécessaire. Je vous cède mon étude.

Serpolet, oubliant toute retenue, à la seule pensée de s'entendre appeler notaire royal, poussa une telle exclamation de joie que le silencieux cabinet en résonna pendant quelques secondes, comme sous un accord de grosse caisse ornée de ses cymbales. Ce premier moment d'ivresse passé, le maître clerc revint promptement à des réflexions plus sages, mais beaucoup moins couleur de rose, car il songea que son patron lui céderait son étude, absolument comme on donne à boire et à manger dans certaines auberges.

— Je vois que vous m'avez mal compris, fit Ménars, qui n'avait pu remarquer sans sourire un peu, les deux phases très-tranchées par lesquelles avait passé la phy-

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sionomie de Serpolet. A la vérité, mon intention n*est pas de vous faire mon héritier... Vous savez qu'il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué... mais je puis, par une combinaison qui m'est bonne, vous faire notaire royal sans bourse délier.

Serpolet redevint attentif.

— Voici comment, continua Ménars : vous me souscrivez simplement une rente viagère, — je vous préviens que ce sera fort peu de chose, — et je vous laisse une étude à laquelle vous pouvez facilement faire rapporter quinze mille francs par an; ceci, vous le savez; vous savez aussi que si je l'avais voulu et si mes clients avaient été moins mes amis, non-seulement j'eusse pu atteindre ce chiffre, mais je l'eusse doublé?

— Je le sais, répondit Serpolet.

— Donc, en admettant que je vive encore vingt ans, ce qui n'est guère probable, vous avez une très-bonne, une très-riche étude pour fort peu de chose... et si je meurs avant, ce qui est possible, vous l'avez pour rien ou pour à peu près rien... C'est un marché d'or, mon cher monsieur... Pensez-y et venez me donner votre réponse ce soir, car je vous annonce que, si vous avez la préférence à plusieurs titres, c'est aussi parce que je suis pressé...

Le lendemain matin, Ménars écrivit la lettre suivante:

« Madame la princesse,

» Je vous ai trouvé un instituteur. Il ne réunit pas les » qualités brillantes que vous souhaitez ; mais il mettra » tout son cœur à l'accomplissement du pieux devoir que » vous lui confiez, et le cœur, à défaut d'autre mérite,

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» a celui d'être honnête. Au premier jour, mon homme » vous arrivera comme une bombe ; si la bombe vous » déplaît, vous la renverrez en France, et tout sera dit. » Je me charge des frais du voyage, ï Votre dévoué et respectueux serviteur,

» Ménars. »

La lettre pliée et cachetée, Christophe fut mandé avec ordre de la porter immédiatement à la poste. — Mais il s'endormit en route, et trois jours après, par je ne sais quel hasard, Françoise trouva la malheureuse missive dans Tune des poches du dormeur.

— Christophe, vous n'êtes pas un homme I fit la jolie fille en étouffant un soupir.

Et elle courut à la poste.

Vin

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