‹ Le roman d'un spahiChapitre 3 sur 14 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Il y avait trois ans que Jean Peyral avait mis le pied sur cette terre d'Afrique, — et depuis qu'il était là, une grande transformation s'était faite en lui. Il avait passé par plusieurs phases morales;— les milieux, le climat, la nature, avaient exercé peu à peu sur sa tête jeune toutes leurs influences énervantes ; — lentement, il s'était senti glisser sur des pentes inconnues ; — et, aujourd'hui, il était l'amant de Fatou-gaye, jeune fille noire de race khassonkée, qui avait jeté sur lui je ne sais quelle séduction sensuelle et impure, je ne sais quel charme d'amulette.

L'histoire du passé de Jean n'était pas bien compliquée.

A vingt ans, le sort l'avait pris à sa vieille mère qui pleurait. Il était parti comme d'autres enfant? de son village, — en chantant très fort pour ne pas fondre en larmes.

Sa haute taille l'avait fait désigner pour la cavalerie. L'attrait mystérieux de l'inconnu lui avait fait choisir le corps des spahis.

Son enfance s'était passée dans les Cévennes, — dans un village ignoré, au milieu des bois.

Au grand air pur des montagnes, il avait poussé comme un jeune chêne.

Les premières images gravées dans sa tête d'enfant avaient été saines et simples ; son père et sa mère, deux figures chéries; — et puis le foyer, une petite maison à la mode de l'ancien temps, sous des châtaigniers.

Dans son souvenir, tout cela était inscrit ineffaçable, à une place profonde et sacrée. Et puis il y avait les grands bois, les courses à l'aventure dans les sentiers pleins de mousse, — la liberté.

Pendant les premières années de sa vie, en dehors de ce village perdu où il était né, il ne con-

naissait rien du reste du monde; pour lui, il n'y avait alentour que la campagne sauvage habitée par les pâtres, les jeteurs de sort de la montagne.

Dans ces bois où il allait vagabonder tout le jour, il avait des rêveries de petit solitaire, des contemplations de petit berger, — et puis tout à coup des envies folles de courir, de grimper, de casser des branches d'arbre, d'attraper des oiseaux.

Un mauvais souvenir, c'était l'école du village : un lieu noir où il fallait rester tranquille entre des murs. On avait renoncé à l'y envoyer : il s'échappait toujours.

Le dimanche, on lui donnait ses beaux habits de montagnard et il s'en allait à l'église avec sa mère, — en donnant la main à la petite Jeanne, qu'on prenait en passant chez l'oncle Méry. Après cela, il allait jouer aux boules dans un grand préau communal, sous des chênes.

Il savait qu'il était plus beau que les autres enfants et plus fort; dans les jeux, c'était à lui qu'on obéissait, et il était habitué à trouver partout celte soumission.

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Quand il était devenu plus grand, son indépendance et ce besoin continuel de mouvement qu'il avait s'étaient beaucoup accentués. Il n'en faisait plus qu'à sa tête; il était toujours en dommage, — détachait les chevaux pour aller galoper au loin, — braconnait en tout temps avec un vieux fusil qui ne partait pas, — et s'attirait des démêlés fréquents avec le garde champêtre, au grand désespoir de son oncle Méry, qui avait rêvé de lui apprendre un métier et de faire de lui un homme tranquille.

C'était vrai, il avait réellement été « ud peu mauvais sujet dans les temps », et, au pays, on s'en souvenait toujours.

On l'aimait pourtant, même ceux qui en avaient le plus pâti, — parce qu'il avait le cœur franc et ouvert. On. ne pouvait pas lui en vouloir bien sérieusement quand on voyait son bon sourire; et puis, d'ailleurs, en lui parlant doucement, quand 0:1 savait le prendre, on le menait comme un enfant docile. L'oncle Méry, avec ses sermons et ses menaces, n'avait sur lui aucune influence; mais quand sa mère le grondait et qu'il était sûr de lut

avoir fait de la peine, il avait le cœur très gros, — et on voyait ce grand garçon, qui avait déjà l'air d'un homme, baisser la lête avec Tenvie de pleurer.

Il était indompté, mais non libertin. Sa mine d'ado^es ent large et fort était fière et un peu sauvage. Dans son village, on était à l'abri des contagions malsaines, des dépravations précoces des étiolés de la ville. Si bien que, quand ses vingt ans vinrent à sonner et qu'il fallut entrer au service, Jean était aussi pur et presque aussi ignorant des choses de la vie qu'un tout petit enfant.

Mais, après, les éionnements de toute sorte avaient commencé pour lui.

11 avait suivi ses nouveaux camarades dans des lieux de débauche, où il avait appris à connaître l'amour au milieu de tout ce que la prostitution des grandes villes peut offrir de plus abject et de plus révoltant. La surprise, le dégoût, — et aussi l'attrait dévorant de cette nouveauté qui venait de lui être révélée, avaient beaucoup bouleversé sa jeune tête.

Et puis, après quelques jours d'une vie troublée, un navire l'avait emporté loin, bien loin sur la mer calme et bleue, — pour le déposer, étourdi et dépaysé, sur la côte du Sénégal.

Un jour de novembre, — à l'époque où les gi ands baobabs laissent tomber sur le sable leurs dernières feuilles, — Jean Peyral était venu là jeter son premier regard de curiosité sur ce coin de la terre où le hasard de sa destinée le condamnait à passer cinq ans de sa vie.

L'étrangeté de ce pays avait frappé d'abord son imagination toute neuve. Et puis il avait senti très vivement le bonheur d'avoir un cheval ; — de friser sa moustache, qui allongeait très vite; — de porter un bonnet d'Arabe, une veste rouge et un grand sabre.

Il s'était trouvé beau, et cela lui avait plu.

Novembre, — c'était la belle saîson, correspondant à notre hiver de France ; la chaleur était moins forte, et le vent sec du désert avait succédé aux grands orages de l'été.

Quand la belle saison commence au Sénégal, on peut, en toute sécurité, camper en plein air, sans toit à sa tente. Pendant six mois, pas une goutte d'eau ne tombera sur ce pays; chaque jour, sans trêve, sans merci, il sera brûlé par un soleil dévorant.

C'est la saison aimée des lézards; — mais l'eau manque dans les citernes, les marais se dessèchent, l'herbe meurt, — et les cactus même, (es nopals épineux n'ouvrent plus leurs tristes

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fleurs jaunes. Pourtant les soirées son* froides; au coucher du soleil, se lève régulièrerrent une grande brise de mer qui fait gronder les éternels brisants des plages d'Afrique et secoue sans pilié les dernières feuilles d'automne.

Triste automne, qui n'amène avec lui ni les longues veillées de France, ni le charme des premières gelées, ni les récolles, ni les fruits dorés. Jamais un fruit dans ce pays déshérité de Dieu; les dattes du désert même lui sont refusées; rien n'y mûrit, rien que les arachides et les pistaches amères.

Cette sensation de l'hiver qu'on éprouve là, par une chaleur encore torride, cause à l'imaginalion une impression étrange.

Grandes plaines chaudes, mornes, désolées, couvertes d'herbes mortes, où se dressent par-ci, par-là, à côté des maigres palmiers, les colossaux baobabs, qui sont comme les mastodontes du règne végétal et dont les branches nues sont habitées par des familles de vautours, de lézards et de chauves-souris.

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L'ennui était venu vite trouver le pauvre Jean. C'était une sorte de mélancolie qu'il n'avait jamais éprouvée, vague, indéfinissable, la nostalgie de ses montagnes qui commençait, la nostalgie de son village et de la chaumière de ses vieux parents tant aimés.

Les spahis, ses nouveaux compagnons, avaient déjà traîné leur grand sabre dans différentes garnisons de l'Inde et de l'Algérie. Dans les estaminets des villes maritimes où ils avaient promené leur J3unesse, ils avaient pris ce tour d'esprit gouailleur et libertin qu'on ramasse en courant le monde; ils possédaient, en argot, en sabir, en arabe, de cyniques plaisanteries toutes faites qu'ils jetaient à la face de toute chose. Braves

^;irçoDS dans le fond, et joyeux camarades, ils avaient des façons d'être que Jean ne comprenait yuère, et des plaisirs qui lui causaient une répugnance extrême.

Jean était rêveur, par nature de montagnard. La rêverie est inconnue à la populace abêtie et gangrenée des grandes villes. Mais, parmi les hommes élevés aux champs, parmi les marins, parmi les fils de pêcheurs qui ont grandi dans la barque paternelle au milieu des dangers de la mer, on rencontre des hommes qui rêvent, vrais poètes muets, qui peuvent tout comprendre. Seulement ils ne savent pas donner de forme à leurs impressions et restent incapables de les traduire.

Jean avait de grands loisirs à la caserne, et il les employait h observer et à songer.

Chaque soir, il suivait la plage immense, les sables bleuâtres illuminés par des couchers de soleil inimaginables.

Il se baignait dans les grands brisants de la côte d'Afrique, s'amusant, comme un enfant qu'il

était encore, à se faire rouler par ces lames énormes qui le couvraient de sable.

Ou bien il marchait longtemps, pour le seul plaisir de se remuer, d'aspirer à pleine poitrine l'air salé qui soufflait de la mer. El puis aussi, cette platitude sans fin le gênait; elle oppressait son imagination, habituée à contempler des montagnes ; il éprouvait comme un besoin d'avancer toujours, comme pour élargir son horizon, comme pour voir au delà.

La plage, au crépuscule, était couverte d'hommes noirs qui revenaient aux villages chargés de gerbes de mil. Les pêcheurs aussi ramenaient leurs filet? entourés de bandes bruyantes de femmes et d'enfants. C'étaient toujours des pêches miraculeuses que ces pêches du Sénégal : les filets se rompaient sous le poids de milliers de poissons de toutes les formes; les négresses en emportaient sur leur tête des corbeilles toutes pleines; les béû6s noirs rentraient au logis, tous coiffés d'une couronne de gros poissons grouillants, enhlés par les ouïes. 11 y avait là des figures extraordi-

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naires arrivant de l'intérieur, des caravanes pittoresques de Maures ou de Feuilles qui descendaient la langue de Barbarie; des tableaux impossibles à chaque pas, chauffés à blancpar une lumière invraisemblable.

Et puis les crêtes des dunes bleues devenaient roses ; de dernières lueurs horizontales couraient sur tout ce pays de sable; le soleil s'éteignait dans des vapeurs sanglantes, et alors tout ce peuple noir se jetait la face contre terre pour la prière du soir.

C'était l'heure sainte de l'islam; depuis la Mecque jusqu'à la côte saharienne, le nom de Mahomet, répété de bouche en bouche, passait comme un souffle mystérieux sur l'Afrique; il s'obscurcissait peu à peu à travers le Soudan et venait mourir là sur ces lèvres noires, au bord de la grande mer agitée.

Les vieux prêtres yolofs, en robe flottante, tournés vers la mer sombre, récitaient leurs prières, le front dans le sable, et toutes ces plages étaient couvertes d'hommes prosternés. Le silence se faisait alors, et la nuit descendait, avec la rapidité propre aux pays du soleil.

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A la tombée du jour, Jean rentrait au quartier des spahis, v>ans le sud de Saint-Louis.

Dans la grande salle blanche, ouverte au vent du soir, tout était silencieux et tranquille ; les lits numérotés des spaliis étaient alignés le long des murailles nues; la tiède brise de mer agitait leurs moustiquaires de mousseline. Les spahis étaient dehors ; Jean rentrait à l'heure où les autres se répandaient dans les rues désertes, courant à leurs plaisirs, à leurs amours.

C'est alors que le quartier isolé lui semblait triste, et qu'il songeait le plus à sa mère.

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Il y avait dans le sud de Saint-Louis de vieilles maisons de brique, d'un aspect arabe, qui s'éclairaient le soir et jetaient encore sur les sables des traînées de lumière rouge, aux heures où tout dormait dans la ville morte. Il sortait de làd'étrauges odeurs de nègre et d'alcool, le tout mélangé et développé parla chaleur lorride; il en sortait aussi la nuit des bruits d'enfer. Là, les spahis régnaient en maîtres; là, les pauvres guerriers en veste rouge allaient faire tapage et s'étourdir; absorber, par besoin ou par bravade, d'/nvraisemblables quantités d'alcool, user comme à plaisir la puissante sève de leur vie.

L'ignoble prostitution mulâtre les attendait dans ces bouges, et il se passait là d'extravagantes

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bacchanales, enfiévrées par l'absinthe et par le climat d'Afrique.

Mais Jean évitait avec horreur ces lieux de plaisir, li était très sage et mettait de côté ses petites épargnes de soldat, les réservant déjà pour l'instant bienheureux du retour.

Il était très sage, et cependant ses camarades ne le raillaient point.

Le beau Muller, grand garçon alsacien qui faisait école au quartier des spahis en raison de son passé de duels et d'aventures, le beau Muller l'avait pris en haute estime, et tout le monde était toujours du même avis que Fritz Muller. Mais le véritable ami de Jean, c'était Nyaor-falljle spahi noir, un géant africain de la magnifique race Fouta- Diallonké : singulière figure impassible, avec un fm profil arabe et un sourire mystique à demeure sur ses lèvres minces : une belle statue de marbre noir.

Celui-là était l'anii de Jean; il l'emmenait chez lui, dans son logis indigène de Guet-n'dar; il le faisait asseoir entre ses femmes sur une natte blanche et lui offrait l'hospitalité nègre : le kousskouss et les gourous.

Chaque soir, à Saint-Louis, c*était le train de vie monotone des petites villes coloniales. La bellesaison ramenait un peu d'animation dans ces rues de nécropole; après le coucher du soleil, quelques femmes que la fièvre avait épargnées promenaient des toilettes européennes sur la place du Gouvernement ou dans l'allée des palmiers jaunes de Guet-n'dar; cela jetait une impression d'Europe dans ce pays d'exil.

Sur celte grande place du Gouvernemeul, bordée de symétriques constructions blanches, on eût pu se croire dans quelque ville européenne du Midi, à part cet immense horizon de sable, cette platitude infinie, qui dessinait au loin sa ligne imiilacable.

Les rares promeneurs se connaissaient et se dévisageaient entre eux. Jean regardait ce monde, et ce monde aussi le regardait. Ce beau spahi qui se promenait seul, avec un air si grave et si sévère, intriguait les gens de Saint-Louis, qui supposaient dans sa vie quelque aventure de roman.

Une femme surtout regardait Jean, une femme qui était plus élégante que les autres et plus jolie.

C'était une mulâtresse, disait-on, mais si blanche, si blanche, qu'on eût dit une Parisienne.

Blanche et pâle, d'une pâleur espagnole, avec des cheveux d'un blond roux, — le blond des mulâtres, — et de grands yeux cerclés de bleu, qui se fermaient à demi, qui tournaient lentement, avec une langueur créole.

C'était la femme d'un riche traitant du fleuve. Mais, à Saint-Louis, on la désignait par son prénom, comme une fille de couleur, on l'appelait dédaigneusement Cora.

Elle revenait de Paris, les autres femmes pouvaient le voir à ses toilettes. Jean, lui, n'était pas encore capable de définir cela, mais il s'aperce-

vait bien que ses robes traînantes, même lorsqu'elles étaient simples, avaient quelque chose de particulier, une grâce que les autres n'avaient pas.

Il voyait surtout qu'elle était très belle, et, comme elle l'enveloppait toujours de son regard, il éprouvait une espèce de frisson quand il la rencontrait.

— Elle t'aime, Peyral, avait déclaré le beau Muller, avec son air entendu d'homme à bonnes fortunes et de coureur d'aventures.

Elle l'aimail en eîîet, â sa manière de mulâtresse; et, un jour, elle le manda dans sa maison pour le lui dire.

Pauvre Jean, les deux mois qui suivirent s'envolèrent pour lui au milieu de rêves enchantés. Ce luxe inconnu, cette femme élégante, parfumée, tout cela troublait étrangement sa tête ardente et son corps vierge. L'amour dont on ne lui avait montré jusque-là qu'une parodie cynique, maintenant l'enivrait...

Et tout cela lui avait été donné sans réserves, en une fois, comme les grandes fortunes des contes de fées. Cette pensée l'inquiétait pourtant;

cet aveu de cette femme, cette impudeur le révoltaient un peu quand il y songeait.

Mais il y songeait rarement, et, auprès d'elle, il était tout grisé d'amour.

Lui aussi, il s'essayait à des recherches de toilette; lui aussi se parfumait, soignait sa moustache et ses cheveux bruns. Il lui semblait, comme à tous les amants jeunes, que la vie venait de s'ouvrir pour lui du jour où il avait rencontré sa maîtresse, et que toute son exiscence passée n'était rien.

Cora aussi l'aimail; mais le cœur avait pou de part dans cet amour-là.

Mulâtresse de Bourbon, elle avait été élevée dans l'oisiveté sensuelle et le luxe des créoles riches, mais tenue à l'écart par les femmes blanches, avec un impitoyable dédain, repoussée partout comme fille de couleur. Le même préjugé de race l'avait suivie à Saint -Louis, bien qu'elle fûî. la femme d'un des plus considérables traitants du fleuve ; on la laissait de côté, comme une créature de rebut.

A Paris, elle avait eu nombre d'amants très raffinés; sa fortune lui avait permis de faire cû

France une figure convenable, de goûter au vice élégant et comme il faut.

A présent, elle avait assez des fines mains gantées, des airs étiolés des dandys, des mines romanesques et fatiguées. Elle avait pris Jean parce qu'il était large et fort; elle aimait à sa façon cette belle plante inculte ; elle aimait ses manières rudes et naïves, et jusqu'à la grosse toile de sa chemise de soldat.

L'hnbitation de Cora était une immense maison de briques, ayant cet aspect un peu égyptien des vieux quartiers de Saint-Louis, et blanche comme un caravansérail arabe.

En bas, de grandes cours, où venaient s'accroupir dans le sable les chameaux et les Maures du désert, où grouillait un bizarre mélange de bétail, de chiens, d'autruches et d'esclaves noirs.

En haut, d'interminables vérandahs, soutenues par de massives colonnes carrées, comme les terrasses de Bab/lone.

On montait aux appartements par des escaliers extérieurs en pierre blanche, d'un aspect monumental. Tout cela, délabré, triste comme toui ce

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qui est à Saint-Louis, ville qui a déjà son passé, colonie d'autrefois qui se meurt.

Le saloii avait un certain air de grandeur, avec ses dimensions seigneuriales et son ameublement du siècle dernier. Les lézards bleus le hantaient ; les chats, les perruches, les gazelles privées s'y poursuivaient sur les fines nattes de Guinée; les servantes négresses, qui le traversaient d'un pas dolent en traînant leurs sandales, y laissaient d'acres senteurs de soumaré et d'amulettes musquées. Tout cela respirait je ne sais quelle mélancolie d'exil et de solitude ; tout cela était triste, le soir surtout, quand les bruits de la vie se taisaient pour faire place à la plainte éternelle des brisants d'Afrique.

Dans la chambre de Cora, tout était plus riant et plus moderne. Les meubles et les tentures, récemment arrivés de Paris, y étalaient une élégance fraîche et confortable; on y sentait des odeurs d'essences très fashionables, achetées chez les parfumeurs duboulevard.

C'était là que Jean passait ses heures d'ivresse.

Cette chambre lui faisait l'effet d'un palais enchanté, dépassant tout ce que son imagination avait pu lôver de plus luxueux et de plus charmant.

Cette femme était devenue sa vie, tout son bonheur. Par un raffinement de créature blasée sur le plaisir, elle avait désiré posséder l'âme de Jean en même temps que son corps; avec une chatterie de créole, elle avait joué, pour cet amant plus jeune qu'elle, une irrésistiblecomédie d'ingénuité et d'amour. Elle avait réussi ; il lui appartenait bien tout entier.

LE ROMAN D'UN SFAIl! ^i

Une petite négresse très comique, à laquelle Jean ne prenait pas garde, habitait la maison de Cora en qualité de captive. Cette petite fille était Fatou-gaye.

Elle avait été tout dernièrement amenée à Saint-Louis et vendue comme esclave par des Maures Douaïch, qui l'avaient capturée, dans une de leurs razzias, au pays des Khassonkés.

Sa haute malice et son indépendance farouche lui avaient fait assigner un emploi très effacé dans la domesticité de la maison. On la considérait comme une petite peste, bouche inutile et acquisition déplorable.

N'ayant pas encore tout à fait l'âge nubile auquel les négresses de Saint-Louis jugent con-

venable de se vêtir, elle allait généralement toute nue, avec un chapelet de gris-gris au cou, et quelques grains de verroterie autour des reins. Sa tête était rasée avec le plus grand soin, sauf cinq toutes petites mèches, cordées et gommées, cinq petites queues raides, plantées à intervalles réguliers depuis le front jusqu'au bas de la nuque. Chacune de ces mèches se terminait par une perle de corail, à part celle du milieu, qui supportait un objet plus précieux : c'était un sequin d'or Tort ancien qui avait dû jadis arriver d'Algérie par caravane et dont les pérégrinations à travers le Soudan avaient été sans doute très longues et très compliquées.

Sans cette coiffure saugrenue, on eût été frappé (le la régularité des traits de Fatou-gaye. Le type khassonké dans toute sa pureté : une fine petite figure grecque, avec une peau lisse et noire comme de lonyx poli, des dents d'une blancheur éclatante, une extrême mobilité dans les yeux, deux larges prunelles de jais sans cesse en mouvement, roulant de droite et de gauche sur un fond d'une blancheur bleuâtre, entre deux paupières noires.

Quand Jean sortait de chez sa maîtresse, il rencontrait souvent cette petite créature.

Dès qu'elle l'apercevait, elle s'enroulait dans un pagne bleu, — son vêtement de luxe, — et s'avançait en souriant; avec cette petite voix grêle et flûtée des négresses, en prenant des intonations douces et câlines, en penchant la tête, en faisant des minauderies de ouistiti amoureux, elle disait :

— May man coper, soumatoubab (Donne-moi cuivre, mon blanc). Traduisez : « Donne-moi un sou, donne-moi cuivre, mon blanc. »

C'était le refrain de toutes les petites filles de Saint-Louis; Jean y était habitué. Quand il était de bonne humeur et qu'il avait un sou dans sa poche, il le donnait à Fatou-gaye.

Là n'était pas le singulier de l'aventure; ce qui n'était pas ordinaire, c'est que Fatou-gaye, au Heu de s'acheter un morceau de sucre, comme les autres eussent pu le faire, allait se cacher dans un coin, et se mettait à coudre très soigneusement, dans les sachets de ses amulettes, les sous qui lui venaient du spahi.

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Une nuit de février, Jean eut un soupçon.

Gora l'avait prié de se retirer à minuit, — et, au moment de partir, il avait cru entendre marcher dans une chambre voisine, — comme s'il y eût eu là quelqu'un qui attendait...

A minuit, il s'en alla, — et puis il revint à pas de loup, marchant sans bruit dans le sable. Il escalada un mur, un balcon, — et regarda dans la chambre de Cora, par la porte entre -baillée de !a terrasse.

Quelqu'un avait pris sa place auprès de sa maîtresse : un tout jeune homme, en costume d'officier de marine. Il était là comme chez lui, à

(ii.'ini couché dans un fauteuil, avec un air d'aisance et de dédain.

Elle était debout, et ils causaient...

D'abord, il semblait à Jean qu'ils parlaient une langue inconnue... C'étaient des mots français pourtant, mais il ne comprenait pas... Ces courtes phrases qu'ils s'envoyaient du bout des lèvres lui faisaient l'effet d'énigmes moqueuses, n'ayant pas de sens à sa portée... Cora aussi n'était plus la même, son expression avait changé; une espèce de sourire passait sur ses lèvres, — un sourire comme il se rappelait en avoir vu à une grande fille dans un mauvais lieu.

EtJean tremblait... Il lui semblait que tout son sang descendait et refluait au cœur; dans sa tête, il entendait un bourdonnement, comme le bruit le la mer; ses yeux devenaient troubles...

Il avait honte d'être là; il voulait rester pourtant, — et comprendre. ..

Il entendit son nom prononcé;-- on parlait de lui... Il se rapprocha, appuyé au mur, et saisit des mots plus distincts :

— Vous avez tort, Cora, disait le jeunehomme d'une voix très tranquille, avec un sourire à souffleter — D'abord il est très beau, ce garçon, — et puis il vous aime, lui...

— C'est vrai, mais j'en voulais deux. — Je vous ai choisi parce que vous vous appelez Jean comme lui; — sans cela, j'aurais été capable de me tromper de nom en lui parlant : je suis très distraite. . .

Et puis elle s'approcha du nouveau Jean.

Elle avait changé encore de ton et de visage ; avec toutes les câlineries traînantes, grasseyantes de l'accent créole, elle lui dit tout bas des mots d'enfant, et lui tendit ses lèvres, encore chaudes des baisers du spahi.

Mais lui avait vu la figure pâle de Jean Peyral, qui les regardait par la porte entr'ouverte, et, pour toute réponse, il le montra de la main à Cora...

Le spahi était là, immobile, pétrifié, fixant sur eux ses grands yeux hagards...

Et, quand il se vit regardé à son tour, il recula

simplement dans l'ombre... Brusquement, Gora s'était avancée vers lui, — avec une expression hideuse de bête qu'on a dérangée dans ses amours; — cette femme lui faisait peur... Elle était presque à le toucher... Elle ferma sa porte avec un geste de rage, poussa un verrou derrière, — et tout fut dit...

La mulâtresse, petite-fille d'esclave, venait de reparaître là avec son cynisme atroce, sous la femme élégante aux manières douces ; elle n'avait eu ni remords, ni peur, ni pitié...

La femme de couleur et son amant entendirent comme le bruit d'un corps s'affaissant lourdement sur la terre, un grand bruit sinistre dans ce silence de la nuit; — et puis, plus tard, vers le matin, un sanglot derrière cette porte, — et comme un frôlement de mains qui cherchent dans l'obscurité...

Le spahi s'était relevé, et s'en allait à tâtons dans la nuit. . .

Marchant devant lui sans but comme un homme ivre, enfonçant jusqu'à la cheville dans le sable des rues désertes, Jean s'en alla jusqu'à Guet-n'dar, la ville nègre aux milliers de huttes pointues. — Il heurtait du pied, dans l'obscurité, des hommes et des femmes endormis par terre, roulés dans des pagnes blancs, qui lui faisaient l'eiïet d'un peuple de fantômes... Il marchait toujours, sentant sa tête perdue...

Bientôt il se trouva au bord de la mer sombre. Les brisants faisaient grand bruit; — avec uu frisson d'horreur, il distinguait le grouillement des crabes, qui fuyaient en masses compactes devant ses pas. — Il se souvenait d'avoir vu un cadavre

roulé à la plage, déchiquelé et vidé par eux... Il ne voulait point de cette mort-là...

Pourtant ces brisants l'attiraient; il se sentait comme fasciné par ces grandes volutes brillantes, déjà argentées par la lueur indécise du matin, qui se déroulaient à perte de vue tout le long des grèves immenses... Il lui semblait que leur fraîcheur serait douce à sa tête qui brûlait, et que, dans cette humidité bienfaisante, la mort serait moins cruelle. . .

Et puis il se rappela sa mère, — et Jeanne, la petite amie et fiancée de son enfance. — Il ne voulait plus mourir.

Il se laissa tomber sur le sable et s'y endormit d'un lourd et étrangre sommeil. . .

Il était grand jour depuis deux heures, — et Jean continuait de dormir.

Il rêvait de son enfance et des bois des Ce vennes. Il faisait sombre dans ces bois, sombres de la mystérieuse obscurité des rêves; les images étaient confuses comme les lointains souvenirs... Il était là, enfant, avec sa mère, à l'ombre des chênes séculaires; — sur le sol couvert de lichens et de graminées fines, il ramassait des campanules bleues et des bruyères, . .

Et, quand il s'éveilla, il regarda autour de lui, égaré...

Les sables étincelaient sous le soleil torride

des femmes noires, ornées de colliers et d'amulettes, cheminaient sur le sol brûlant, en chantant des airs étranges; de grands vautours passaient et repassaient silencieusement dans l'air immobile, les sauterelles faisaient grand bruit

Il vit alors que sa tête était abritée sous un tendelet d'étoffe bleue, que maintenaient une série de petits bâtons piqués dans le sable, — le tout projetant sur lui, avec des contours bizarres, une ombre nette et cendrée...

Il lui sembla que les dessins de ce pagne bleu lui étaient déjà connus. — Il tourna la tête, et aperçut derrière lui Fatou-gaye assise, roulant ses prunelles mobiles.

C'était elle qui l'avait suivi, et qui avait tendu sur lui son pagne de luxe.

Sans cet abri, certainement, il eût pris une insolation mort-^.Ue, à dormir sur ce sable...

C'était elle qui, depuis plusieurs heures, était là accroupie, en extase, — baisant tout doucement les paupières de Jean quand personne ne passait, — craignant de l'éveiller, de le faire partir et de ne plus l'avoir pour elle toute seule; — tremblant aussi, par instant, que Jean ne fût mort,

— et heureuse, peut-être, s'il l'eût été; — car. alors, elle l'aurait traîné loin, bien loin, et serait restée là tout le temps, jusqu'à mourir près de lui, — en le tenant bien, pour qu'on ne les séparât plus...

— C'est moi, dit-elle, mon blanc, j'ai fait cela parce que je connais que le soleil d« Saint-Louis n'est pas bon pour les toubabs de France... — Je le savais bien, continua la petue créature, dans un jargon impayable, avec un sérieux tragique,

— qu'il y avait un autre toubab qui venait la voir... Je ne m'étais pas couchée cette nuit pour entendre. — J'étais cachée dans l'escalier sous les calebasses. Quand tu es tombé à la porte, je t'ai vu. — Tout le temps je t'ai gardé. — Eî puis, quand tu t'es levé, je t'ai suivi...

Jean leva sur elle ses grands yeux étonnés.

pleins de douceur et de reconnaissance. — Il était touché jusqu'au fond du cœur.

— Ne le dis pas, petite... Rentre vite à présent, 3t ne le dis pas, que je suis venu me coucher sur la plage. — Retourne chez ta maîtresse tout de suite, petite Fatou; moi aussi, je vais m'en retourner dans la maison des spahis...

Et il la caressait, la flattait tout doucement de la main, — absolument comme il s'y prenait pour gratter la nuque du gros matou câlin qui, à la caserne, venait la nuit se pelotonner sur son lit de soldat...

Elle, frissonnant sous la caresse innocente de Jean, la tête baissée, les yeux à demi fermés, la gorge pâmée, ramassa son pagne de luxe, le plia avec soin, et s'en alla toute tremblante de plaisir-

Pauvre Jean ! Souffrir était pour lui une chose nouvelle ; il se révoltait contre cette puissance inconnue qui venait étreindre son cœur dans d'écrasants anneaux de fer.

Rage concentrée, rage contre ce jeune homme qu'il eût voulu briser dans ses mains, rage contre cette femme qu'il eût aimé meurtrir à coups d'éperons et de cravache; il éprouvait tout cela en même temps que je ne sais quel besoin très matériel de mouvement et de course folle à se briser la tête.

Et puis tous ces spahis aussi le gênaient et l'irritaient; il sentait sur lui ces regards curieux,

6« LE r.OMAN D'UN SPAHI

interrogateurs déjà, et qui demain deviendraient ironiques peut-être.

Vers le soir, il demanda et obtint de partir avec Nyaor-fall, pour aller essayer des chevaux, dans le nord de la pointe de Barbarie.

Ce fut, par un temps sombre, une galopade vertigineuse dans le sable du désert. Un ciel d'hiver, il y a là-bas aussi des ciels d'hiver, plus rares que les nôtres, étonnants et sinistres sur ce pays désolé : des nuages tout d'une pièce, si noirs et si bas, que là-dessous la plaine était blanche, le désert semblait un steppe de neige sans fm.

Et, quand les deux spahis passaient, avec leurs burnous, emportés par la course de leurs bêles emballées, les vautours énormes qui se promenaient par terre en familles paresseuses prenaient un vol effaré et se mettaient à décrire dans l'air au-dessus d'eux des courbes fantastiques.

A la nuit, Jean et Nyaor rentrèrent au quartier, baignés de sueur, avec leurs chevaux exténués.

Mais, après cette surexcitation d'un jour, le lendemain vint la fièvre.

Le lendemain, on le coucha inerte dans un brancard, sur son pauvre petit matelas gris, pour le porter à l'hôpital.

XYIÏI

Midi!... L'hôpital est silencieux comme une grande maison de la mort.

Midi!... La sauterelle crie. La femme nubienne chante de sa voix grêle la chanson somnolente et vague. Sur toute l'étendue des plaines désertes du Sénégal le soleil darde d'aplomb la lumière torride, les grands horizons miroitent et tremblent.

Midi!... L'hôpital est silencieux comme une grande maison de la mort. Les longues galeries blanches, les longs couloirs sont vides. Au milieu de la haute muraille nue, teinte de chaux éblouissante, l'horloge marque midi de ses deux lentes

aiguilles de ffer; autour du cadran, pâlit au soleil la triste inscription grise : « Vitae fugaces exhibe i horas. » Les douze coups sonnent péniblement, de ce timbre affaibli, connu des mourants, de ce timbre que tous ceux qui sont venus là mourir entendaient dans leurs insomnies fébriles, comme un glas qui tinterait dans un air trop chaud pour conduire des sons.

Midi ! . . . L'heure morne, où les malades meurent. On respire dans cet hôpital des lourdeurs de fièvre, comme d'indéfinissables effluves de mort.

En haut, dans une salle ouverte, des voix qui chuchotent tout bas, des bruits légers à peine perceptibles, des pas discrets de bonne sœur, marchant avec précaution sur des nattes. Elle va et vient d'un air agité, la sœur Pacôme , pâle et jaunie sous sa grande cornette. Il y a là aussi un médecin et un prêtre assis auprès d'un lit qu'entoure une moustiquaire blanche.

Au dehors, par les fenêtres ouvertes, du soleil et du sable, du sable, dusable etdusoleil, delointaines Ugnes bleues et des étincellemenls de lumière.

Passera-t-il, le spahi?... Est-ce le moment où l'âme de Jean va s'envoler, là, dans l'air accablant de midi?... Si loin du foyer, où ira-t-elle se poser dans ces plaines désertes?... où ira-t-elle s'évanouir?. . .

Mais non. Le médecin, qui est resté là longtemps à attendre ce départ suprême, vient de se retirer doucement.

L'heure plus fraîche du soir est venue, et le vent du large apporte aux mourants son apaisement. Ce sera pour demain peut-être. Mais Jean est plus calme et sa tête est moins brûlante.

En bas, dans la rue, devant la porte, il y avait une petite négresse accroupie sur le sable, qui jouait aux osselets avec des cailloux blancs, pour se donner une contenance quand quelqu'un passait. Elle était là depuis le matin, cherchant à ne pas attirer l'atlention, se dissimulant. Je peur • l'être chassée. Elle n'osait rien demander à personne ; mais elle savait bien que, si le spahi mourail, il passerait par cette porte pour aller au cimetière de Sorr.

Lt llOMAN D'UiN S I> A 11 l 73

H eut encore la fièvre pcndanl une semaine, avec du délire chaque jour, à l'heure de midi. On avait peur encore, au redoublement de l'accès. Mais le danger était passé cependant, la maladie était vaincue.

Oh! ces heures chaudes du milieu du jour, les heures qui pèsent le plus aux malades! Ceux-là qui ont eu la fièvre au bord de ces fleuves d'Afrique les connaissent, ces heures mortelles d'engourdissement et de sommeil. Un peu avant midi, Jean s'endormait. C'était une sorte d'état de non-être, hanté par des visions confuses, avec une impression persistante de souffrance. Et puis, de temps à autre, il éprouvait la sensation de mourir

et perdait pour un instant toute conscience de luimême. C'étaient ses moments de calme.

Vers quatre heures, il s'éveillait et demandait de l'eau; les visions s'effaçaient, se reculaient dans les coins éloignés de la cliambre, derrière les rideaux blancs, s'évanouissaient. Il n'y avait plus que la tête qui lui faisait grand mal, comme si on y eût coulé du plomb brûlant; mais l'accès était passé.

Parmi ces figures, douces ou grimaçantes, réelles ou imaginaires quiflottaienl autour de lui, deux ou trois fois il avait cru reconnaître l'amant de Cora, qui, debout près de son lit, le regardait avec douceur, et disparaissait dès que lui, Jean, levait ses yeux sur les siens. C'était un rêve, sans doute, comme ces gens de son village qu'il avait cru voir là, avec des mines étranges, des airs vagues et déformés. Mais, chose singulière, depuis qu'il lui avait semblé le voir ainsi, il ne se sentait plus de haine contre lui.

Un soir, mais non, il ne rêvait pas, ce soir-là, il le voyait bien là devant lui, avec le même uniforme qu'il portait chez Cora, ses deux galons d'of-

ûcier brillant sur sa manche bleue. Il le regarda de ses grands yeux, en soulevant un peu la tête, et étendit son bras affaibli, comme pour toucher s'il y avait bien là quelqu'un.

Alors le jeune homme, voyant qu'il était reconnu, avant de disparaître comme de coutume, prit la main de Jean et la serra en disant simplement :

— Pardon 1

Des larmes, les premières, vinrent aux yeux du spahi, et cela lui fit du bien.

La convalescence ne fut pas longue. Une fois la fièvre passée, la jeunesse et la force eurent bientôt fait de reprendre le dessus. Mais c'est égal, il ne pouvait pas oublier, le pauvre Jean, et il souffrait bien. Il avait par instants dans sa tête des désespoirs fous, des idées de vengeance presque sauvages; et puis cela tombait vite, et il se disait ensuite qu'il serait capable de passer par toutes les humiliations qu'elle voudrait, pour la revoir et la posséder comme autrefois.

Son nouvel ami, l'officier de marine, revenait de temps en temps s'asseoir auprès de son lit. Il lui parlait un peu comme on parle à un enfant malade, bien qu'il fût à peine de son âge.

LE ROMAN D'UN SPAllI 77

— Jean, dit-il un jour, très doucement... Jenn, vous savez, cette femme... si cela peut vous calmer, que je vous le dise, je vous donne ma parole d'honneur que je ne l'ai pas revue... depuis cette nuit que vous vous rappelez. Il y a bien des choses, voyez-vous, que vou? ne savez pas encore, mon cher Jean; plus tard, vous comprendrez, vous aussi, qu'il ne faut pas se faire autant de chagrin pour si peu. — D'ailleurs, pour ce qui est de cette femme, je veux vous faire aussi le serment dû ne la revoir jamais...

Ce fut entre eux la seule allusion faite à Cora, et cette promesse, en effet, calma Jean.

Ohl oui, il comprenait bien maintenant, le pauvre spahi, qu'il devait y avoir heaucouj) de choses qu^il ne savait pas encore; qu'il deviit y avoir, — à l'usage sans doute des gens d'un monde plus avancé que le sien, — des perversités tranquilleset raffinées qui dépassaient son imagination. Peu à peu pourtant il se mettait à aimer cet ami qu'il ne pouvait comprendre, — qui était doux après avoir été cynique, — qui envisageait toute chose avec un calme, une aisance inexplicables, et qui venait

lui offrir sa protection d'officier comme compensation des angoisses qu'il lui avait causées.

Mais lui n'avait que faire des protections; ni l'avancement, ni rien ne le touchait plus; son cœur, encore bien jeune, était tout rempli de l'amertume de ce premier désespoir.

...C'était chez dame Yirginie-Scolastique (les missionnaires ont quelquefois pour leurs néophytes de ces noms qui sont des trouvailles). Une heure delà nuit; le cabaret était grand et sombre; il était, comme d'ordinaire les mauvais lieux, fermé par d'épaisses portes garnies de fer.

Une petite lampe fétide éclairait un amas confus de choses, qui grouillaient péniblement dans l'atmosphère épaissie; des vestes rouges et des nudités de chair noire, des enlacements étranges; sur les tables, par terre, des verres brisés avec des bouteilles brisées; des bonnets rouges et des boubous de nègre, tramant avec des sabres de spahi, dans des mares de bière et d'alcool. Dans le

iJO LE ROMAN D'UN SPAHI

bouge, il régnait une température d'étuve, une chaleur à rendre fou, avec des fumées noires ou laiteuses, des odeurs d'absinthe, de musc, d'épices, dfc. soumaré et de sueur nègre.

La fête avait dû être joyeuse, et bruyante surtout; à présent, c'était fini, — finis les chants et le tapage; — c'était la période d'affaissement, l'abrutissement après boire. Les spahis étaient là, les uns, l'œil morne, le front tombant sur la table, avec des sourires bêtes; d'autres, encore dignes, se raidissant contre l'ivresse, relevant la tête quand même; de belles figures aux traits énergiques dont l'œil éteint restait grave, avec je ne sais quelle expression de tristesse et d'écœurement.

Parmi eux, pêle-mêle, répartis au hasard, il y avait toute la séquelle de Virginie-Scolastique : des petites négresses de douze ans, et aussi des petits garçons !

Et, au dehors, en prêtant l'oreille, on eût pu entezidre dans le lointain le cri des chacals rôtlaui autour de ce cimetière de Sorr, où plusieurs de ceux qui étaient là avaient leur place déjà marquée sous le sable.

Dame Virginie, cuivrée et lippue, ses cheveux crépus dans un madras rouge, — ivre elle aussi — épongeait du sang sur une tête blonde. Un grand spahi, à la figure jeune et rose, aux cheveux dorés comme les blés mûrs, était là étendu sans connaissance, avec une fente à la tête, et dame Virginie, aidée d'une goton noire, plus ivre qu'elle, épongeait avec de l'eau fraîche et des compresses vinaigrées. Ce n'était pas par sensibilité, ohl non, mais par crainte de la police. Elle était vraiment inquiète, Virginie-Scolaslique : le sang coulait toujours, il avait rempli tout un plat, il ne s'arrêtait pas, et la peur la dégrisait, la vieille...

Jean était assis dans un coin, le plus ivre de tous, mais raide sur son banc, l'œil fixe et vitré. C'était lui qui avait fait cette blessure, avec un loquet de fer arraché à une porte, et il tenait encore ce loquet dans sa main crispée, inconsciente du coup

qu'elle avait porté

Depuis un mois qu'il était guéri, on le voyait ainsi chaque soir traîner dans les bouges, au premier rang des débraillés et des ivres, s'essayaut

à de grands airs cyniques et débauchés. Il y avait encore beaucoup d'enfantillage dans son cas; mais c'est égal, il avait parcouru un chemin terrible, depuis ce mois de souffrance. Il avait dévoré des romans où tout était nouveau pour son imagination, et il s'en était assimilé {es extravagances malsaines. Et puis il avait parcouru le cercle des conquêtes faciles de Saint-Louis, mulâtresses ou blanches, dont sa beauté lui avait assuré la possession sans résistance

Et puis surtout il s'était mis à boire!...

Oh! vous qui vivez de la vie régulière de la famille, assis paisiblement chaque jour au foyer, ne jugez jamais les marins, les spahis, ceux que leur destinée a jetés, avec des natures ardentes, dans des conditions d'existence anormales, sur la grande mer ou dans les lointains pays du soleil, au milieu de privations inouïes, de convoitises, d'influences que vous ignorez. Ne jugez pas ces exilés ou ces errants, dont les souffrances, les joies, les impressions tourmentées vous sont inconnues.

Donc, Jean s'était mis à boire, et il buvait plus que les autres, il buvait effroyablement.

LE ROMAN D'UN SPAlil 85

— Comment peut-il faire, disait-on autour de lui, lui qui n'en a pas l'habitude? C'était justemeni parce qu'il n'en avait pas Vhabihide, que sa tête était plus forte, et que, pour le moment, il pouv-ait absorber davantage. Et cela le posait bien aux yeux de ses camarades.

Par exemple, il était resté presque chaste, le pauvre Jean, malgré ses airs débraillés degr.ind enfant sauvage. Il n'avait pu se faire à l'ignoble prostitution noire, et, quand les pensionnaires de dame Virginie égaraient leurs mains sur lui, il les écartait du bout de sa cravache comme des animaux immondes, et les malheureuses petites créatures le considéraient comme une sorte d'homme-fétiche, dont elles n'approchaient plus.

iMais il élait méchant quand il avait bu, il était terrible, avec sa têie perdue, et sa grande force physique déchaînée. Il avait frappé tout à l'heure pour une phrase moqueuse, jetée au hasard sur ses amours, et puis il ne s'en souvenait plus, e. restait là immobile, le regard atone, tenant toujours en main son loquet de porte sanglant. . .

Tout à coup son œil jeta un éclair ; c'était à la vieille qu'il en voulait maintenant, sans molil connu, pris d'une rage insensée d'homme ivre, ef il se levait à demi, furieux et menaçant. Elle poussa un cri rauque, la vieille, elle eut une minute d'épouvante horrible :

— Tenez-]e! gémit-elle, aux êtres inertes qui dormaient déjà sous les tables...

Quelques têtes se soulevèrent, des mains molles, sans force, essayèrent de retenir Jean par sa veste. Le secours n'était pas efficace...

— A boire, vieillesorcière! disait-il; àboire, vieux diable de nuit !... Horreur de vieille, àboire!...

— Oui! oui! répondit-elle de sa voix étranglée par la peur. Oui ! c'est cela, à boire 1 — Sam ! vite de l'absinthe pour le /îmr, de l'absinthe coupée d'eau-de-vie I

Elle ne regardait pas à la dépense, dans ces cas-là, dame Virginie.

Jean but d'un trait, lança son verre au mur, et retomba comme foudroyé...

Il était fini, réussi, comme disait la vieille; il n'éîail plus dangereux.

Elle était forte, la vieille Scolastique, solidement charpentée, — et puis tout à fait dégrisée;

— avec l'aide de sa goton noire et de ses petites filles, elle enleva Jean comme une masse inerte ; et puis, après avoir fait une visite rapide de ses poches pour enlever les dernières pièces de monnaie qu'elles pouvaient contenir, elle ouvrit la porte et le jeta dehors. Jean tomba comme un cadavre, les bras étendus, la figure dans le sable,

— et la vieille, vomissant un torrent d'injures monstrueuses, d'ordures sauvages, tira sa porte, qui se referma lourdement avec un grand bruit de fer.

Le calme se fit. Le vent partait du cimetière, et, dans le grand silence du milieu de la nuit, on entendait distinctement la note aiguë des chacals le concert sinistre des délerreurs de morts.

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