CHAPITRE PREMIER
L’aube juvénile.
Sous les ombrages d’une promenade florentine. — Une apparition ravissante. — Son nom; le secret de son berceau. — Les années enfantines de Virginia Oldoïni, future comtesse de Castiglione. —- Des traits du
premier âge. — Les grâces naissantes d’une merveilleuse beauté. — ,
Aux environs de sa quinzième année. — Parmi tant d’admirateurs; les circonstances de son mariage; curieux récit d’une ambassadrice, de nos oreilles écouté, un demi-siècle plus tard. — Séduisant voyage de noces. — En revenant des îles Borromées. — Présentation à la cour de Sardaigne de la jeune comtesse. — Des succès prometteurs. — Ses ambitions plus hautes, — Mmede Castiglione et le ministre piémontais Cavour. — Une délicate mission. — Comment « la divine Nicchia », en sa dixseptième’année fut envoyée de Turin à Paris pour charmer politiquement l'Empereur des Français.
Par un matin enchanté, dans l’air bleuâtre et doux, Florence, la Ville des Fleurs, respirait, au réveil, toutes les grâces du printemps.
Déjà, sous les feuillages nouveaux des Cascine allaient et venaient paresseusement les promeneurs. De côté et d’autre, entre gens de connaissance, on échangeait des saluts et des sourires lorsque, tout à coup, les regards
D'or L LA COMTESSE DE CASTIGLIONE
se quittèrent, pour se tourner, en même temps, vers une charmante apparition.
Descendue d’un équipage qui la suivait au pas, une jeune fille merveilleuse à voir en sa fraiche toilette, dont l’étoffe simple épousait harmonieusement les lignes de son corps, avançait dans la clarté de ce jour radieux.
À sa démarche, à son air de tête, on la sentait déjà tout elle-même, heureuse d’être belle, d’être jeune, d’être riche, fière d’être Italienne et, par-dessus tout, Florentine (1).
D'un pas sûr et léger, elle côtoyait le bord des larges pelouses égayées de leurs bouquets d'arbres.
Un murmure flatteur suivait sa trace.
La grâce et la pureté de ses traits, l'éclat de ses longs yeux bleus, l’exquise délicatesse de son teint, la ravissante expression de son visage et la perfection idéale de sa personne entière faisaient dire : il n’en est pas, ailleurs, d’aussi belle que Nina Oldoïni.
Plus éclatante et non moins séduisante on la reverrait, le soir, en sa loge de la Pergola, avec son regard lumineux, les promesses de sa taille, les fleurs de pourpre semées en sa chevelure aux tons d’or sombre, attirant et forçant l'attention d’une salle emplie d’élégances.
Telle se montrait, à son aurore, celle qu’on appellera « la divine Castiglione », — l’amie des rois, la secrète ambassadrice, à la cour des Tuileries, des desseins ambitieux du graud ministre piémontais Cavour et, après la chute de l'empire, l’Égérie insuffisamment écoutée des princes de la maison d'Orléans.
(1) A la vérité, la marchezina Virginia n’étaitnée à Florence que par hasard sole per caso, comme nous l’écrivait M. Ubaldo Mazzini, sa famille habitant alors la Spezia.
Le mystère, avec cette femme célèbre et, pour ainsi dire, inconnue, commence dès la naissance. Des nuages environnèrent son berceau. Elle-même, lorsqu'elle aurait pu le faire, n’aida point à les dissiper; sans doute lui plaisait-il qu’il en fût ainsi; car, au delà desa jeunesse, en des conversations très intimes, dont l’écho nous est revenu et dans certaines de ses lettres à nous envoyées ou transmises, elle en épaississait les ombres, comme par jeu.
Ses versions de l'événement initial variaient, selon les dispositions de son esprit changeant.
Tantôt elle ne permettait pas qu’on insinuât des doutes susceptibles d’altérer le bon renom maternel. Et, alors, elle se raillait de l’excès des suppositions, dont ses origines étaient l’objet. Ne l’avait-on pas fait descendre, tour à tour, des Napoléons de Florence (1), des ducsde Toscane, de la maison de Savoie, voire même d’une Éminence romaine, le cardinal Antonelli? « Pourquoi pas du pape? » ajoutait-elle, sans plus de respect.
Tantôt, elle déclarait, avec un complet désouci des conséquences imaginables de ses allégations, qu’elle ne savait rien de très positif sur les lieux qui eurent l’honneur de lavoir produite et qu’elle eût été très embarrassée d'affirmer, sur la foi du serment, où et de qui.
Elle parlera souvent du marquis Oldoïni, son père; et, cependant, en des coins ignorés de son âme, elle réservera le meilleur de ses affections filiales à un cher prince d’origine polonaise et d'extraction royale. Elle aura, sur cet intéressant sujet, desrappels de mémoire, qui sembleront bien précis :
(1) C'est-à-dire des Napoléons habitant Florence, à cette époque.
« Mars! Enfin, c'est mon mois, celui de Joseph, dernier roi (1) de Pologne (mon père!), le seul qui m’aima bien et dont je n’ai jamais trahi le secret. Vous n’avez donc jamais remarqué que je devais avoir une partie de sang royal dans les veines, une goutte peut-être? »
Quant à la date, rien n’était moins assuré que son propre témoignage. Elle ouvrit les yeux en 1840, d’après d'Ideville, en 1843 suivant elle, et, le 22 mars 1835, suivant les actes de l’état civil (2). Elle était femme, et rien ne lui coûtait moins que de toujours se rajeunir ; elle avait adopté fermement cette date de 1843, inadmissible, si l’on pense qu’elle se maria à quatorze ans, que ses justes noces eurent lieu en 1855, et que si l’on acceptait ce chiffre, elle n'aurait eu, en épousant le comte de Castiglione que l’âge d’une communiante : onze à douze. Mais, quand elle tablait, comptait ou racontait, elle n’en était point à quelques inexactitudes près.
En l’ordre régulier des choses, elle appartenait effectivement à une famille de la Spezia, d’antique noblesse génoise; elle était la fille portant le nom du marquis Filippo Oldoini, le premier député de la Spezia, en 1848, au Parlement du royaume de Sardaigne, plus tard ambassadeur d'Italie à Lisbonne; et ses premiers
(4) Un roi qui ne régna point. Il s’agit évidemment de Joseph Po towski, attaché à la cour du grand-duc de Toscane, qui l'avait nommé prince de Monte-Rotundo.
(2) « La fatalité m'a fait naître, au momentoù une étoile filante passait sur mon berceau... On le vend aux enchères, ce berceau maudit et, en même temps, feu mon village, où je ne suis d’ailleurs pas née (non en 1840, mais 1843), mais autre part, en secret, je ne sais où ni trop de qui. Mon acte de naissance n’a jamais été produit, pas même pour mon mariage. » (Lettres privées, (CCLXVIT.
d’après une gouache de Giraud
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pas, elle les fit dans un palais très authentique. Sa mère, une Lamporecchi, avait vu le jour dans la - ville élégante et paienne surnommée la fille de Rome. Mollement inclinée au tempérament de la race, qui est de faire les choses avec langueur et sans règle, au demeurant d’une santé fragile, la marquise Oldoïni n’avait pas Je devoir très actif, quant à l’économie générale de sa maison et aux soins particuliers de l’éducation familiale.
Il fallait à ses goûts une existence unie sans responsabilités et sans charges. Possédant de nature le charme, la grâce, l'élégance, sous des aspects tranquilles, elle aimait, autour d’elle, les agréments du monde et de la bonne compagnie, qui furent, de tout temps, une des séductions de la vie florentine. En quel endroit de la terre, fûüt-ce à Venise ou à Paris, sut-on mieux se plaire qu’en la cité des Médicis, dans l’art d’aimablement vivre, au sein d’une société choisie, et de mettre à l’aise, de toutes façons délicates, des sens affinés et connaisseurs ?
Le marquis voyageait beaucoup pour ses affaires diplomatiques et pour ses personnelles distractions. La marquise se partageait entre les sollicitudes que réclamaient, au jour le jour, ses malaises physiques et les plaisirs du monde, comme elle les goûtait, sans agitation, sans fièvre.
D'une culture superficielle, somnolente aux réflexions suivies, peu capable d’attention sérieuse et soutenue, elle voyait avec quelque intérêt se produire, chez sa fille, dès la prime enfance, les signes d’yne intelligence rare, mais elle n’éprouvait que faiblement le besoin d’y aider par une stimulation personnelle ou d’en régler les capricieux mouvements.
Aussi bien, pourquoi se füt-elle mise en peine? Rien ne l’y forçait, ni ses propres dispositions ni les usages d’alentour, la coutume n’étant pas, à Florence, de s’inquiéter outre-mesure des enfants et de leur intime voisinage. Depuis si longtemps s’épanouissait, sur les bords de l’Arno, cette belle insouciance épicurienne, qui donne à la vie pour but essentiel, autant qu’on en possède les moyens ou les loisirs, la douce occupation d’orner et de délasser ses jours!
L'éducation de Virginicchia (1) Oldoïni se ressentit, naturellement, de l’insouciance avec laquelle on l’élevait dans la satisfaction prompte et complète de tous ses désirs. La direction n’en fut pas de beaucoup changée, quand on eut confié à son grand-père, le célèbre avocat et jurisconsulte Lamporecchi la mission peu commode d'en remplir les soins. Dans l’une comme dans l'autre maison, elle grandissait très adulée, malgré qu'elle ait dit, longtemps plus tard, n’avoir gardé qu’un souvenir mélancolique de ses premiers ans passés entre les murs sombres du palais Oldoïni (2).
Toute petite, elle eut des élans pieux, qui ne durèrent pas. Aux Jours de fêtes religieuses, ses délices étaient d'assister, des hautes fenêtres du palazzo, au déroulement des processions. Ces jours-là, on apportait dans les chambres des mannes remplies de fleurs des champs. Elle y plongeait les bras, ravie de bonheur, et avec des cris de Joie, elle en jetait des poignées à la foule. Elle se rappellera qu’un matin de Fête-Dieu, transportée
(1) Tout enfant on lappelait, par diminutif Nicchia, et elle en garda le petit nom, sa vie entière.
(2) « Dès mon enfance, je fus sans bonheur, en cesombre palais prédestiné. » (Comtesse de Castiglione, Leitres privées, XXXIY.)
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d'enthousiasme, elle avait lancé sur le dais respecté de la Madone une pluie si abondante de marguerites et de boutons d’or, qu’elle en avait compromis l’arrangement et répandu une sorte de panique dans les rangs du cortège. On feignit, autour d'elle, d’être séricusement fâché d’une aussi grave étourderie. Pour la forcer d’être immobile, quelques secondes au moins, on lui tint les bras attachés à sa petite chaise d’enfant. Elle ne pleura pas de cette gène imposée, pendant un court instant, à sa turbulence; mais, oubliant, à la minute, son menu chagrin, l'incident même etsa famille, elle se vit seule, riant au soleil, à l’azur du ciel, à la tombée des fleurs. Toutefois, revenue de son extase enfantine, elle fut moins heureuse d'apprendre qu’elle serait, le soir, condamnée au pain et à l'eau, pour la punir d’avoir dérangé la marche du bon Dieu!
Tels les premiers martyrs : elle souffrit un jour dans sa vie, pour la violence et la sincérité de sa foi.
Elle fut, de très bonne heure, en contact avec la société florentine et étrangère.
Son grand-père et les Oldoïni avaient de nombreuses connaissances, des mieux titrées, en ville et hors de la ville, en ces alentours urbains parsemés de villas coquettes et verdoyantes, dont l'aspect aura charmé les yeux de tous les visiteurs de Florence.
Une partie de la famille des Bonaparte en exil habitait le palais de son aieul Lamporecchi. Les plus âgés la faisaient sauter sur leurs genoux et l’appelaient de son plus petit nom : Nini. Dans les mêmes conditions d’enfantillage, elle avait vu, lors de ses rares et furtives apparitions, le prince Louis, depuis Napoléon II, et dont Lamporecchi avait été le tuteur. Avec une affec-
tueuse tendresse, il la levait dans ses bras «et la disait la plus ravissante petite fille du monde. Ce fut encore le prince de Joinville qui, plusieurs fois, honora de sa présence, la maison de ses parents, et qui prenait plaisir à caresser ses boucles dorées.
Lord Holland, pendant son séjour diplomatique à Florence, et lady Holland aussi la connurent bien jeune enfant, la chérissant à l’extrême et l'appelant leur « Dearling beauty ». Ils avaient été émerveillés de ses aptitudes, qui tenaient du miracle, à s’assimiler les langues étrangères, et ne devaient plus oublier le charme qu'ils avaient ressenti à l'entendre parler anglais, avecune pureté presque irréprochable, au bout de quelques semaines seulement d’études auprès d’eux, et prononcé d’une si jolie bouche!
Ce fut, en effet, l’instinct de son intelligence et le privilège de sa mémoire : grande voyageuse à travers le continent, pendant la période active de sa vie, elle saura traduire ses pensées, chaque fois et facilement, dans l’idiome du pays où elle arrêtera ses pas.
Elle étudiait sans méthode et dispersait ses lectures sans direction précise. Aux jeux des garçons et des filles de son âge elle préférait les calmes jouissances des lectures romanesques et les méditations précoces. Le hasard des impressions spontanées, telles qu’on les ressent, alors, si vives, si pénétrantes, voulut qu’un récit de légende, au simple titre : Zdegonsa, produisit sur sa jeunesse une émotion extraordinaire (1). C'était l’aventure tragique d’une religieuse, consumée d’une flamme terrestre plus puissante en elle que les élans de l’amour
(1) Correspondance privée inédite de la comtesse de Castiglione. Lettre
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divin. Cédant à l’irrésistible attrait, elle s’était enfuie du couvent. Mais le ciel implacable, où plutôt des adorateurs de Dieu trop inhumains veillaient sur la transfuge. Au moment où elle allait se jeter contre le sein de son amant, chercher auprès de lui secours et protection, une force mystérieuse la cloua sur place, comme aussitôt paralysée. Des mains cruelles se saisirent de la malheureuse et la livrèrent au bûcher, pour le bon exemple. Il y avait là de l'amour, de la foi, du surnaturel et de l'horreur, en un mot tout ce qui était capable d’éprendre et de surexciter une jeune imagination.
Cependant, la croissance de son être physique avait été aussi rapide que le développement précoce de sa nature morale. À douze ans, elle était grande et belle autant qu’elle le fut à vingt. Les grâces de son corsage fleurissaient déjà; et l'instinct de la coquetterie n'avait pas attendu. De très bonne heure, on s’occupa beaucoup d’elle. Une cour d’admirateurs passionnés lui faisait cortège; et la petite marquise, une adolescente, à peine, excitait déjà l’envie de ses compatriotes les plus fêtées.
Soit que les Oldoïni habitassent Florence ou résidassent en leur maison de la Spezia, les visiteurs affluaient chez eux, attirés par l'extraordinaire beauté de Nicchia. Des officiers de marine de différentes nationalités y fréquentaient, particulièrement, quand on était à la Spezia. Singulière en tous temps, Virginie Oldoïni se plaisait à orner ses charmes des colorations chaudes mais sévères du violet. Il y avait, de certains soirs, cercle pressé d’admirateurs autour de sa robe améthyste ou couleur de lavande. Plus heureux, chacun de ceux-
là, si l’occasion rare s’offrait de lui faire leur cour, isolément! Ces hommes de mer avaient le compliment expressif sur les séductions de la jeune fille et les attraits de sa toilette, harmonieusement composée. Ils paraissaient à l’un et à l’autre détails s'intéresser très fort. Ils ne se contentaient point de le dire; ils voulaient s'approcher, considérer, presque toucher (1). L’intervention maternelle suspendait leurs empressements. La marquise, dont les yeux s'étaient voilés bien avant l’âge, était avertie de leurs galants manèges par ce regard intérieur, que chacun porte en soi :
« Ne touchez pas à la comtesse, leur disait-elle, je n’y vois rien, mais je sens clair, quand elle est en violet. Vous y incendieriez vos galons, messieurs les aspirants, les soupirants et les hors-combats. »
Car, elle désignait de cette façon originale les jeunes lieutenants, les mûrs commandants et les vieux amiraux qui, tous se fondaient en doux propos, à l'intention de l’Unique. En réalité, la marquise Oldoïni croyait à l’action des couleurs sur les sentiments, comme elle croyait à l'influence heureuse ou néfaste de certains bijoux offerts avant les noces ou le lendemain du mariage. La Jettatura n'avait pas d’adepte plus fervente ni plus qu'elle frémissante; et elle eût mérité que le troublant maléfice ne füt pas une chimère, elle l’eût mérité pour le seul bénéfice de ses messes blanches, pour la justification des sacrifices propitiatoires, dont elle était si prodigue afin de conjurer le mauvais sort. Ses tendances
(1) « Tous rivalisaient auprès de cette couleur chaude, difficile àsupporter pour les teints jeunes, mais qui sied encore à mon vieux teint, qui réussit encore à passionner les fous et les sages de la maison ». (Correspondance privée de la comtesse de Castiglione, XCI.)
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superstitieuses ne s’affirmeront que trop clairement, pendant les fiançailles de sa fille, lorsque, attribuant à une croix de diamants (le premier des cadeaux reçus) et à un coilier de perles grosses comme des noisettes une influence fatale aux destinées de sa Nina, elle n’hésitera pas à jeter ces précieux objets à la mer et voudra faire suivre le même chemin à un superbe livre de messe relié d'ivoire, parce qu’il avait été donné, un mauvais jour.
Virginie Oldoïni n’était pas sortie de l'adolescence que, dès lors (nous venons d’en avoir l'impression), elle était très répandue, très admirée, très désirée. Elle avait conservé de son enfance l'habitude de tout regarder en face, sans croire qu’elle dût continuellement baisser les cils, à la mode des jeunes filles de son âge. De ses yeux limpides et grands ouverts elle suivait, parmi les groupes juvéniles, l'éveil des tendres sentiments et les préludes des mariages, qui se formaient, l’invitant à prendre la même direction vers le bonheur, avant qu’elle eüt quinze ans. Cette langue de l’amour’elle la sentait glisser à son oreille, elle l’entendait dans les chuchotements des promenades, dans la tiède atmosphère des réunions élégantes. Qui la lui parlerait, à elle, pour la première fois? Le comte de Castiglione s’offrit à la lui apprendre, muni de l’assentiment maternel.
’était un jeune homme aux formes dégagées, content des noms qu’il portait (1), heureux de son état et qui, jusqu'alors, n’avait eu guëre à se débattre contre les difficultés de la vie. Déjà veuf à vingt-six ans, il avait
(1) Francesco Verasis, conte di Castiglione di Castigliole d’Asti.
été distrait de ce deuil prématuré par les plaisirs des Cours, à Turin et à Londres, en attendant qu'il pût arrêter son cœur et ses goûts dans léS douceurs d’une seconde union toute d'amour. Porté d’un penchant assez vif vers les femmes, il pensait à prendre le bon parti, qui était d’en avoir une à soi, de nouveau, et qui lui plût.
À la suite de quelles circonstances lui fut accordée la main de Virginie Oldoïni, nous eùmes occasion de raconter la chose en notre précédente galerie des Femmes du Second Empire; et nous ne pouvons qu’en rappeler le détail, exactement comme nous le reçûmes de la bouche même de M"° Walewska, causant avec nous, ce soir-là, de l’autrefois, remuant les cendres d’un aimable passé, au hasard de ses souvenirs.
Cétait à Londres, pendant l’hiver de 1854. Il y avait réception chez la duchesse d’Inverness, parente de la reine. Le comte Walewski, ambassadeur de Napoléon II, s’y trouvait au premier plan, ainsi que le ministre italien Emmanuel d’Azeglio. Près d’eux on remarquait, entre les habits noirs, un étranger de bonne mine et d’agréable prestance, le comte de Castiglione. On venait de danser. Et parmi tant de femmes réunies, épaules et gorges nues, le regard du gentilhomme turinois errait complaisamment. Il se tourna vers le comte Walewski, ayant une confidence à lui faire :
€ — Vous ne savez pas, lui dit-il à mi-voix, le motif, le vrai motif qui m’amène ici. Je suis venu à Londres pour me marier. ;
» — En ce cas, mon cher Castiglione, lui répondit le diplomate français, vous n’auriez pas dû quitter la belle Italie. Croyez-moi, retournez à Florence ou bien allez