‹ Le roman d'une favoriteChapitre 11 sur 67 · MADAME DE CASTIGLIONE · texte numérisé non relu

MADAME DE CASTIGLIONE

(En costume de soir)

à la Spezia. Présentez-vous chez la marquise Oldoïni, sous les auspices de votre éminent ami Cavour, faitesvous agréer par sa fille, épousez-la et vous aurez la plus jolie femme de l’Europe. »

Cette alliance, au reste, présentait des avantages de situation — du moins en espérance — qui n'étaient pas dédaignables : elle pouvait amener au comte, qui jouissait déjà d’une situation assez favorisée auprès du roi, l'appui d’une belle parenté. Il se présenta donc.

Son frais visage, sa fine moustache et cet air ravi que portent avec eux, ordinairement, les Italiens heureux de se sentir vivre et d'aimer, ne produisirent pas l’impression qu’il en attendait. Si l’accord des noms et de l’apparentage allait à souhait, l'entente sentimentale laissait à désirer, comme il put s’en apercevoir, aussitôt, à la froideur de la jeune comtesse. François Verasis de Castiglione avait les qualités et les dehors d’un parfait galant homme. Il se montrait, envers elle, doux, prévenant et animé d’un grand élan d'affection. Seulement, il n’avait pas, au regard de celle dont il avait demandé la main, l'attrait supérieur que les femmes intelligentes aspirent à trouver chez un mari, pour l'aimer comme un amant. Il lui manquait l'énergie de caractère, l’esprit de volonté, l'initiative entreprenante, qu’elle aurait désirés chez l’homme de son choix, de manière à devenir elle-même la digne associée d’une existence ambitieuse et agissante; car, elle y pensait dès lors. Ce n’était pas lui qui aurait dù venir, c'était l’autre, l'inconnu. Elle l’en avait aussitôt prévenu,:dans un langage sans détour. Il avait égaré ses vues, en les portant de son côté. Leurs deux natures étaient trop différentes pour se fondre; il s’exposerait à des désabusements

profonds; elle n’avait pour lui aucun penchant, à peine une vague sympathie; elle le priait d’aimer ailleurs. Mais l’espérance d’éveiller un sentiment plus complet, avec l’aide du temps. en cetteâme rebelle qui, maintenant, par caprice ou coquetterie, peut-être, se refusait à lui, soutenait cet espoir, renforçait son désir et l’induisait à ne pas abandonner son rêve. Il ne se laissa pas décourager. Quelles qu’en fussent les suites il serait tou- Jours certain d’avoir, en l’épousant, la perle de l'Italie et de posséder la plus belle femme de son temps.

Il le fallait donc! On la mariait sans lui laisser le temps de chercher à connaître l’amour dans le mariage. Elle céda. Indolente, elle permit qu’on la trainât au sacrifice en équipage et costume de gala.

La cérémonie nuptiale fut magnifique. On n’en prononça que des louanges, sauf qu’on eut beaucoup d'’étonnement à n’y pas voir le marquis Oldoïni. Le père s'était abstenu de s’y rendre, comme si, trop instruit de certaines médisances, il n’eût pas eu la certitude assez complète qu’il mariait sa propre fille. Il n'avait pas quitté le Portugal.

Le comte installa sa jeune femme dans un château, près de Turin, dont il avait fait les frais, à grand luxe. Elle aurait eu lieu, certes, d’être heureuse et fière, lorsqu’elle franchit, pour la première fois, le seuil deses appartements spacieux, décorés avec le goût le plus raffiné.

Le palais qu’elle allait habiter, on ne l'avait pas construit avec des matériaux imaginaires. C'était, à l’intérieur, l'intimité luxueuse des longs tapis d’Ispahan aux dessins brodés dans les jardins du rêve, des rideaux à la soie brillante et déliée, des tentures en damas de Gênes, des meubles exquis. Un lit digne d’une favorite

était prêt à recevoir tant de jeune beauté. Des marbres florentins, des verreries de Venise transparentes et irisées, des modèles précieux de Part oriental, et, de toutes parts, pour charmer sa vue, des gerbes de fleurs, montant légères au-dessus des vases élégants : elle avait, autour d’elle, les plus belles choses, et quelqu'un était là, pour lui répéter, vingt fois à la journée, qu’elle les embellissait encore. Il y avait eu des moments difficiles en la maison de son père. Maintenant, elle nageait dans une atmosphère d’opulence éphémère peut-être, mais vraiment créée pour elle.

Il lui restera de ce luxe nuptial, après bien des ans écoulés, après la séparation, après la mort accidentelle de son mari, il lui en restera tout particulièrement un lit d’or et de pourpre conservé jusqu'à la fin comme une amoureuse relique, en son palais inhabité de la Spezia. Quarante années plus tard, elle en reparlera dans ses lettres, mais en quelles circonstances moins radieuses! Des hommes de justice la menaceront de vendre le cher objet (en

compagnie de maints autres) et ce sera, pendant une de ces phases critiques où nous la verrons se débattre, aux jours assombris de son déclin (1).

Mais on n’était encore qu’en 1855.

Après les noces, il y eut des projets de voyages à remplir et des visites à rendre. On commença par S’acquitter de celles-ci, dans leur ordre : les volontaires, les courtoises et les obligatoires. Au nombre de ces dernières lui fallut-il compter une certaine visite, qu'elle aurait dû faire, depuis des semaines, à sa belle-mère :

(1) « Des gens de loi, des huissiers, devaient vendre, aujourd’hui, .mes meubles de famille, mon berceau et jusqu’à mon lit nuptial d'or et de pourpre. » {Correspondance de M"° de Castiglione, lettre CCXXIL.)

la comtesse Verasis-Castiglione et qu’elle se serait arrangée à ne pas faire, au moyen d’un subterfuge inventé en cours de route? Une plaisante histoire fut contée là-dessus, dont une plume féminine française eut la primeur, qu'on accepta et répéta partout sans examen, et qui, par aventure, se trouvait être radicalement fausse, ayant été de tous points fabriquée. Hélas! la mère du comte n’eut pas lieu de forcer sa belle-fille à lui venir rendre des devoirs; car, elle était allée de vie à trépas, avant le second mariage de son fils. De sorte qu’il ne demeure rien d’entier, dans cette belle anecdote, ni les finesses du mari pour décider sa femme à le suivre, ni la muette obstination de Virginicchia à s’y soustraire, ni le piquant détail des fines chaussures jetées dans le fleuve, par la portière de la voiture, pendant (a traversée du pont, ni la raison de ce geste indocile commis, disait-on, afin qu’on ne l’obligeât point à monter les marches d’un logis, où 1l ne lui plaisait pas d'entrer. Des imaginations pures, tout cela, et dont M de Castiglione se plaindra, quelque jour, fort amèrement (1).

De l’amertume, de l’aigreur, elle n’en éprouvait pas, alors : le voyage de noce savait commencé son itinéraire et du mieux qu’il püt s’ouvrir, sur le sol même de l'Italie.

Le comte de Castiglione n°v ménageait rien, — pas assez même, puisqu'il y compromit sa fortune, — afin d’en rendre les impressions aussi diverses, aussi séduisantes que possible à la froide déité, dont il menait les pas en

(1) Méchamment aussi : « Où a t-elle vu, cette écrivaine, que je jetai mes souliers par la portière? Elle mériterait que je dise d’elle ce que vous n’avez pas dit : qu’elle jetait son bonnet de nuit par-dessus les toits

impériaux. Mais je ne veux pas en infliger la peine à J'impératrice éplorée, que je revois, chaque année, aux Tuileries.» (1d., XXVII.)

AR NT PA ET LR ES de UE

triomphant époux. On fut dans les cités d’art et les villes de délices. D’une allure languissante et d’un air distrait, elle parcourait ces longues galeries, où palpitent d’une éternelle beauté les merveilles de la forme et de la couleur. À Venise, elle eut son palazzo sur le Grand- Canal, assez de temps pour en jouir, pas assez pour y craindre de la monotonie. Sous l’abri de toile, qui couvrait le pont du bateau, glissant sur le silence des eaux sans ondes et comme endormies, elle eut aussi son rêve de Venise, — quand c'était encore la vraie Venise. Aux heures du crépuscule où sonne, dans l’air léger, le tintement des cloches se renvoyant les unes aux autres, comme en un concert lointain, leurs notes heureuses, elle écoutait l’écho de sa pensée l’entretenant d’un rêve, qui ne finirait pas. Plus tard, dans l’arrière-saison, lorsque l’automne prodigue aux lacs italiens toutes ses magnificences, le comte de Castiglione n’oublia pas de la conduire autour de cette anse incomparable du lae Majeur (1), où se mirent Pallanza, Streza, les Borromées, en ces climats de langueur, où baignent dans un ravissement continuel les impressions les plus subtiles des sens. La comtesse avait reçu deses parents, en dot, une villa pas très grande, mais des mieux exposées, parmi l’échelonnement radieux des terrasses d’Isola Bella (2). Verasis-Castiglione voulut gravir avec elle et l'ayant à son bras ces étages fleuris, disposés autour du lac par la main de la nature et la science des

(1) «Que Dieu est bon, écrivait de sa villa Canero, où il se reposait dans la joie tranquille de n'être plus ministre, le chevalier MäSsimo d’Azeglio, que Dieu est bon d’avoir fait le lac Majeur ! »

(2) Nous en avons trouvé le détail dans une de ses plus intéressantes lettres relatives à ses propriétés italiennes.

Fe VI VO

hommes avec un tel charme de volupté pittoresque.

Tout accoutumée qu’elle fût, denaissance, aux suavités du climat italien, elle se laissait captiver à la magie de ces paysages; tel, le flot changeant des visiteurs accourant de tous les points du monde, afin d’en goûter l’ardente ou molle séduction. Courts sommeils de l’âme, : qui ne la rendaient que plus séduisante et plus désirable aux yeux d’un époux trop occupé d’elle pour céder au charme des choses. A l’élan de sa passion elle répondait avec un air d'absence et de lassitude, qu’il ne voulait pas voir, parce qu'il l’aimait éperdument et du cœur let des sens. Il s’efforçait de lui créer, chaque jour, de nouveaux enchantements. À ces jeux de grand seigneur il se ruina plus qu'à demi. Le prix de ses joies était trop élevé. Mais ce gentilhomme ne se plaignait point d’avoir acheté, füt-ce de son dernier ducat, le contentement plus rare de posséder, promener, parer comme il aimait à le redire, « la perle des beautés italiennes ».

On revint à Turin, pour les réceptions d’hiver. Le comte avait sa place gardée dans la maison du roi. De plus, Victor-Emmanuel conservait une douce tendresse à la fille des Oldoini, qu’il traitait comme une de ses enfants. On l’accueillit en reine. Le duc de Gênes venait de se marier; la comtesse n’eut pas de peine à éclipser la belle-sœur du roi. Au Piémont, comme en sa ville natale, elle attirait à soi les hommages et l’admiration de tous. Les princesses royales la gracieusaient de leurs plus délicates attentions. Les dames de Turin s'étaient soumises à l'évidence de son éclatante supériorité. Enfin l’assentiment général des hommes l’avait mise hors de pair.

Malgré que les démonstrations des fêtes mondaines

fussent bien réduites autourde Victor-Emmanuel, qu’ilne les favorisât qu'avec tiédeur et que ce roi galant homme aux moustaches de brigand, peu raffiné dans sa conversaton, dissolu dans ses mœurs, excentriqueen ses manières, ressemblât plutôt, selon le mot de sir Gréville (1), à quelque chef des Hérules ou des anciens Lombards qu’à un prince italien moderne; malgré qu’il détestât létiquette au point de s’enfuir dans les montagnes, afin de s’y soustraire et qu’il préférât de beaucoup à

ces frivolités les manœuvres du militarisme ou les :

fortes émotions de la chasse; malgré que la cour de Turin offrit, en un mot, si peu de facilités à la révélation de son charme vainqueur, M"° de Castiglione y trouva des occasions encore fréquentes de justifier le bruit de sa rare perfection.

Toutefois, avec son intelligence très ouverte, très assimilatrice, elle tendait à conquérir des succès moins restreints, moins passagers. Des aspirations ardentes travaillaient l’âme italienne : si jeune qu’elle fût, elle en revendiquait sa part. De trop près voyait-elle Victor- Emmanuel et son ministre pour ignorer leshautes visées qu'ils poursuivaient, tous deux, d'un incessant effort. Elle avait la notion bien précise que d’organiser des bals ou des festicciole était le moindre de leurs soucis et que son cousin Camillo Cavour préparait un concert, dont la musique aurait de tout autres accords.

La Jeune-Italie faisait beaucoup parler d’elle, au dedans et au dehors. De généreux espoirs se levaient sous la plume de ses nouveaux apôtres. À leurs accents se réchauffaient les tirades refroidies de Gioberti, le pro-

(4) The Greville Memoirs, HI, p.308.

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