‹ Le roman d'une favoriteChapitre 12 sur 67 · PRET · texte numérisé non relu

PRET

phète de l’Idée. L’agitateur Mazzini, sur le ton inspiré, prédisait qu’à des orages violents, nécessaires et prochains succéderait une ère féconde d’apaisement, de force reconquise et de liberté. Toutes les formes de la pensée en traduisaient l’impatient désir.

L'Italie n’était encore que l’ombre fractionnée d’une nation. On distinguait plusieurs États dans la péninsule vivant de leur vie propre et séparée : le royaume de Sardaigne, les duchés de Modène et de Parme, le grandduché de Toscane, les États de l’Église et le royaume des Deux-Siciles ; mais on n’y voyait pas de vraie patrie italienne unie, compacte, puissante. La Lombardie et la Vénétie gémissaient sous le joug de la Maison d’Autriche. Le royaume de Sardaigne, composé de l’île de Sardaigne proprement dite, de l’ancienne république de Gênes, de Nice, de la Savoie, du Piémont n’était qu’une expression politique (1). Cependant, toutes ces divisions d’un seul peuple, arbitrairement tronçonnées, n’aspiraient qu’à se rejoindre. Qu’une aide spontanée, énergique, s’annonçât de l’extérieur et le rêve, jamais abandonné, de l’unité italienne, enfin s’accomplirait.

C’est ce concours efficace et agissant qu'il importait d'obtenir. Alors, Cavour eut l’idée d’un ingénieux dérivatif pour accroître les chances de ses négociations secrètes. Il s’avisa de mettre au jeu une carte inattendue : la beauté de la femme servant, à la fois, d’attrait et destimulant, la beauté d’une femme d’esprit pouvant plaider, à propos, dans l’intime, les arguments d’une grande cause, servant la politiqué de toutes les forces de l’amour inspiré par ses charmes, en un mot inter-

(1) Louis Teste.

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venant de toute sa personne auprès d’un monarque qu’on savait sensible et sensuel. Apparenté aux familles Oldoïni-Castiglione, il avait apprécié, chez la séduisante comtesse, une intelligence souple et dominatrice en même temps; ilentrevit qu’elle lui seraitune auxiliaire excellente pour les succès de sa diplomatie. Il la chargea d’aller en France, de briller à la cour de Napoléon, de s'y établir avec adresse, de s’y maintenir avec persévérance etde pousser l’empereur aux résolutions décisives, qu'on espérait de lui. Tel serait son rôle, elle aurait à en choisir les moyens (1).

C'était le point délicat sur lequel ni le ministre ni le roi n’avaient jugé bon de consulter M. de Castiglione. Elle-mème, avant de se décider au voyage en France, n'avait pas estimé qu’il fùt besoin d’assujettir à cette démarche conjugale sa naturelle indépendance. Simplement elle s’était dit qu’elle emmènerait celui dont elle avait accepté le nom, à la légère, s’il lui plaisait de la suivre. Depuis quelque temps, d’ailleurs, les rapports entre les époux s'étaient bien refroidis. La comtesse traitait son mari avec une désespérante hauteur. Il l’accompagnerait encore, pendant un hiver à Paris et une saison à Londres; puis, ce serait la fin. Des médisances à lui revenues, qui n'étaient pas toutes des calomnies, des soupçons, de sourdes querelles, achèveraient de rompre les liens d’une union mal assortie.

Des raisons qui n'étaient pas sans force, eussent été susceptibles de retenir à Turin l’élue de Cavour. De plus chers souvenirs ramenaient sa pensée vers la Ville des

(1) « Réussissez, ma cousine, par les moyens qu'il vous plaira, mais réussissez, » (Cavour, à Mw+ de Castiglione, Correspondance inédite, lettre de Mv: de Castiglione, CCXL.)

Fleurs. Pour les hasards d’une entreprise, aux déterminations trop incertaines, devrait-elle ne plus revoir de longtemps la noble et gracieuse cité, où s'étaient ouverts ses premiers regards, sous l’azur tendre du ciel, où la douceur de vivre a des moyens de se rendre si parfaite que les étrangers, en y renonçant, se demandent à euxmêmes comment y ayant passé les jours d’hiver au soleil, les jours d’été dans les jardins, à l’ombre, et le regard caressé de tout ce qu'offrent de meilleur les harmonies de l’art et de la nature, comment ils ont pu quitter Florence?

Mais ces hésitations n’avaient eu que la durée d’un rêve sentimental. Elle se sentait étrangement curieuse de voir et d’être vue. On avait annoncé son arrivée à Paris comme un événement. Des triomphes lui étaient promis, assurés, sur cette scène des Tuileries sans pareille entre les Cours européennes. Elle alla droit à son but avec une hardiesse et une confiance superbes.

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