LOIRE
soupers, musique, amour, c'était une succession enchantée, qui ne suspendait sa course que pour reprendre haleine.
De cette France mondaine et politique, où elle allait engager une si considérable part de sa destinée, la comtesse de Castiglione n'avait pas appris grand’chose, sinon que c'était un pays aimable ayant mission de fournir au reste de l’Europe des vaudevilles, des romans, des articles de modes, des objets de toilette et des idées.
L'une de ses premières démarches, afin de commencer à s’en instruire, aussitôt qu’elle eut touché le sol parisien, fut de se rendre, rue de Courcelles, où la princesse Mathilde tenait sa cour d’hommes d'esprit et de talent (1), Mathildé-Napoléon, presque une compatriote d’antan. Car elle aussi, la fille de Jérôme et de Catherine de Wurtemberg, avait habité Florence. C'était après les départs successifs de Rome et de Trieste, après les différentes vicissitudes, qui obligèrent ses « augusles » parents à délaisser, d’abord, leur villa merveilleuse de Montford, à Trieste, puis leurs appartenances beaucoup plus modestes, en la Ville éternelle, au temps où tous les Bonaparte rejetés de France s'étaient groupés autour de «Madame-Mère. » Pendant les riantes années de sa jeunesse, bien des fois, elle avait charmé les regards des Florentins, en chevauchant par les avenues et les promenades de la ville, avec toute la
(1) Elle s’y était installée, en l’hiver de 1852, comme nous en trouvons l'indication anticipée dans ce passage d’une lettre inédite de la princesse :
« J'ai été, hier, en ville. Je suis plus enchantée que jamais de l'hôtel du n° 24. C’est délicieux comme logis. Je ne vois pas encore le moment de m'y établir. Les peintures sont finies. » (Samedi, 7 août 1852.)
grâce qu’elle savait y apporter et qu'une naturelle envie de plaire rendait encore plus sensible. Malgré les orages, qui grondaient assez souvent sous le toit paternel, elle avait goûté, là, quelques-unes des meilleures impressions de sa vie de princesse; et même, elle s’était vue sur le point — n'ayant pas agréé son cousin Louis-Napoléon, lorsqu'il n’était que l'hôte obseur d’Arenenberg — de s’y fixer conjugalement.
Mais la tentation nous vient, ayant du neuf à en dire, de rappeler comment les choses s'étaient passées, en cette histoire de noces.
Le *k
ee HORS
Nicchia était une toute petite fille bouclée, lorsque Matilda Napoleone accepta la demande du comte russe Anatole Demidoff, prince toscan de San-Donato. La nièce du grand empereur eût pu viser plus haut. Le tzar Nicolas, le puissant autocrate du Nord, n’avait-il pas caressé la fantaisie de donner à son fils Alexandre la main d’une Napoléon ?
Mais la voix de la passion avait été la plus forte. Elle n’avait pas entendu le désir du tzar, elle n’avait pas écouté les raisons opposantes de l’ex-roi de Westphalie, Jérôme, son père. Elle n’imaginait point, avant qu’une expérience trop prompte leùt fait revenir de son illusion, qu’il pût y avoir, SOUS le firmament, aucun parti souhaitable à l’égal de son Demidoff si beau, si riche, et d’une mine si fière sous l'uniforme circassien. On essaya bien, par prudence, de l'en dissuader. Il lui était bien arrivé à l'oreille quelques vagues informations du goût très passionné qu’il avait pour le sexe faible. Mais elle
or
ne poussa pas l'enquête si à fond qu’elle en sortit pleinement instruite de ses appétits effrénés pour le jeu, pour les maîtresses faciles et chères, encore moins de ses instincts autoritaires et du reste de sauvagerie, qu’il tenait de sa race et qui lui était passé dans le sang.
Personne ne l'avait mise au courant de la manière expéditive dont, récemment, dans Florence, il avait rompu les tendres liens qui l’attachaient à son ancienne amie, M°° de Montaut. On n’avait pas jugé bon d’apprendre à l’innocente fiancée comment ce comte Demidoff, pour être plus certain que la maîtresse délaissée ne lui reviendrait plus, avait failli la tuer à grands coups d’étrivières, de canne, de poings, en la traînant par ses beaux cheveux du premier étage dans la cour (1) Elle ne savait rien de ces aimables détails, mais se berçait dans son rêve. Tout était couleur de rose et d’azur devant ses yeux charmés. Elle s’élancerait vaillamment sur les chemins de la vie, au bras de son prince russe. Elle en jetait la nouvelle à ses amies, comme un cri de victoire :
« Ma lettre, aujourd'hui, ne sera pas longue, mais elle vous apprendra que je suis au comble de mes vœux, que je suis heureuse au delà de toute expression. Mon mariage avec Anatole Demidoff est arrêté pour le 15 octobre prochain. Cet acte si important de ma destinée se fera ici même, à Quarto. Je ne saurais assez
(1) « D'un coup de cravache, il lui avait emporté la joue et la paupière.» (Voir Lettres de Fortunée Hamelin à M. de C*E*, Paris, 2 février 1840.) L'exmuscadine Fortunée Hamelin ne savait pas tout de cette affaire brutale. Il y avait eu d’autres motifs, d’autres prétextes, si l’on veut, qu’une envie de rompre dans le traitement sauvage infligé par Demidoff à Mwe de Montaut, mais une vengeance à la Cosaque d’une infidélité réelle ou prétendue.
vous dire combien je suis contente et parfaitement confiante dans l'avenir » (1).
La lune de miel fut courte, mais exquise. Le fortuné couple inspirait, partout, l'admiration et l’envie (2). Anatole avait avec Mathilde les façons les plus tendres et les plus respectueuses. Elle et lui ne parlaient que de leur félicité suprême à chacun. C'était trop beau pour durer.
Le comte Demidoff était en possession, commeil l'avait souhaité, d’une des plus belles princesses de l'Europe. Il reprit assez vite ses inclinations vagabondes, tout en voulant imposer à sa compagne une rectitude de maintien et une obéissance soumise, qui ressemblait à du servage russe. Elle, si commandante, de son côté, et si naturellement indépendante en ses gestes, en ses mots, si disposée, en outre, à récompenser d’un sourire où d’une réponse sans cruauté les tributs de galanterie qu’on portait à sa jeunesse, à ses attraits, à son esprit, ne s’y pliait pas sans résistance. Si Anatole Demidoff s’accordait, jour par jour, en sa qualité d’homme, tous les droits imaginables à la dissipation de son or et de ses sens, il n’en était pas moins, à titre deseigneur et maitre, promptement enclin à des accès de jalousie furieuse, irraisonnée. Des scènes regrettables éclatèrent. Demidoff avait la main violente comme l'était son caractère. Un outrage public, un soufflet en plein bal, infligé sur des joues de princesse encore animées des plaisirs
(1) Correspondance de la princesse Mathilde. Lettre inédite à la comtesse R***, 10 septembre 1840. #
(2) « Mwe Regnault me dit merveille dela beauté divine, de la grâce et de l'esprit de Me Demidoff.. » (Lettres de Fortunée Hamelin, La Madeleine,
8 septembre 1841.)
réunis de la danse et du flirt, rendirent toute réconciliation impossible. Ils s'étaient séparés à grand tapage. La princesse Mathilde n’était plus M"° Demidoff et n'en reprenait le nom que pour signer légalement les reçus des deux cent mille livres de rente que lui servait, par la volonté du tzar, l’époux disgracié.
Désormais Altesse Impériale, il ne lui plaisait guère de rappeler, dans l’intime, cette phase orageuse de son passé. On ne prononçait plus, autour d’elle, le nom du viveur princier, trop connu dans les restaurants de nuit et les alcôves à la mode. Parfois, seulement, si l’on causait de Florence et que ce fût avec des amies d’ancienne date ou des Italiennes telles que la comtesse de Castiglione, Mathilde daignait accorder à sa période conjugale un rappel de mémoire. Et ce n’était point pour la bénir. De la colère lui remontait, en particulier, au souvenir d’une scène, dont M de Castiglione eut la confidence, bien après, et qui s'était passée dans la cité florentine, vers les débuts de son mariage. Les rayons de la lune dorée pâlissaient déjà.
La princesse Mathilde avait manifesté le désir d’avoir de la main du statuaire Giovanni Duprè, célèbre au pays toscan, la figuration de sa belle personne en marbre et dans des proportions réduites. L'artiste répondit qu'une telle demande lui était flatteuse, à l’extrême : néanmoins, connaissant la nature ombrageuse du prince de San Donato, il ajouta qu’il n’oserait entreprendre cette aimable tâche, avant que Son Excellence fût prévenue et lui donnât son agrément. Mathilde insista, et d’une manière si engageante qu’il n’y résista point. On convint des jours. Elle se rendait à son atelier, régulièrement. Le modèle et lartiste se comprenaient au
mieux. L'œuvre avançait très heureusement. Elle serait achevée, dans un court délai. Mais, au plus beau de l'affaire, une après-midi que Duprè se trouvaitseul, voici qu’Anatole Demidoff survient, fait un tour ou deux dans la salle et, sans se perdre en compliments, s’arrête tout droit devant la selle, où posait, enveloppée de ses linges humides, la mystérieuse statuette.
« — Eh! qu’avez-vous là d’intéressant, signor Duprè?
»y — Oh! rien, rien du tout, Excellence!
» — Faites voir, tout de même, je vous prie, écartez les dessous du voile.
»y — Ma no, c'e nulla! 1 n’y a là vraiment qu'un peu de plâtre informe et qui n’est pas à voir.
» — Allons, mon cher, vous le savez, Je suis extrè-
mement curieux. »
Et, ce disant, il enleva l'enveloppe mouillée dont la maquette était recouverte, considéra la chose d’un air très sérieux, puis, sur un ton de voix sarcaslique :
« Très bien, cela. Charmante en vérité... Mais dites-le-moi, qui vous en fit la commande? »
Embarrassé, d’abord, dans sa réponse, Duprè prend enfin de l'assurance et s'explique. La princesse avait eu l’idée d’une galante surprise qu'elle voulait ménager à son époux, celle de se montrer à lui vêtue de marbre.
« Eh bien! répliqua le mari, — qui, du reste, n'était pas si mal fondé à voir d’un regard peu satisfait ce déshabillage artistique, — eh bien! la princesse a eu tort de vous demander son portrait sans mon ordre et vous avez eu tort, vous, de complaire à sa fantaisie. Je n'aime pas ce genre de surprise. Lorsqu'elle reviendra dans votre atelier vous la prierez, de ma part, de retourner à ses menues occupations. Quant à vous-même, je vous le demande expressément, vous allez détruire ce travail, et qu’il n'en soit plus parlé!»
Le sculpteur reste étourdi sous la brusquerie de l’in- Jonction. Un vif regret traverse son âme, le triste regret d'être contraint de briser la jolie figurine, qu’il avait modelée avec une sorte d’amour.
« Oui, mon cher Duprè, continua le prince, qui avait saisi dans Pexpression de son visage le combat de ses sentiments, oui, je comprends votre embarras et votre peine, mais je vous le répète, je n'aime pas un semblable travail et encore moins la manière. Sans doute, un portrait de ma femme, exécuté par un ciseau tel que le vôtre, ne medéplairait point ; il composerait un pendant fort appréciable, avec une très belle statue que je possède dans mes galeries, de Mme Letizia par Canova; cependant, je vous le redis en propres termes : anéantissez-moi cette ligure-là, et qu'il n'en soit plus jamais question. Je vous commanderai, en échange, d’autres et plus importants travaux. »
L'artiste, que ces derniers mots réconfortent, n’ajoute aucune observation, mais «sollicite un Jour de délai. On le lui accorde. Apaisé, maintenant, Demidoff lui serre la main, s’échauffe d’un retour d'amitié, l’embrasse et s’en va. Le lendemain arrive, à l’heure accoutumée, toute parée, toute contente, la belle Mathilde. Elle se dirige vers le miroir, arrange une boucle ou deux de sa chevelure, se retourne, prend sa place et dit :
« — Eccomi, me voilà! »
Alors, Duprè de lui raconter l'incident fâcheux de la veille, d'exprimer sa contrariété et d'annoncer qu’il s’y Soumettrait pourtant, parce que c'était la volonté du prince.
€ Mais, s'était-elle écriée, dans le Premier sursaut de son désappointement, il ne faut pas obéir à cet injurieux caprice; c’est. absurde et ridicule, au dernier point. Continuez votre œuvre, jy tiens, je l'exige. »
Elle avait dû, cependant, se calmer, abandonner la place et s’en aller comme elle était venue. Seulement elle en avait gardé autant de ressentiment à l'artiste, qui n’y pouvait rien, qu’à l'époux auteur de sa déception. Duprè eut à s’en rendre compte, quand il vint à Paris, un soir qu'étant l’un des invités de l'Empereur aux Tuileries, Son Altesse Impériale Mathilde avait feint de ne point l’apercevoir et s'en était expliquée, peu après, de la manière suivante : « Nous nous connaissons, depuis longtemps, mais la façon dont il m'a traitée ne me dispose pas du tout à m'en souvenir. » Et s’enfermant dans sa logique de femme, de toute la soirée, elle ne daigna l’honorer d’un seul regard.
Me de Castiglione connaissait cette histoire et le sculpteur Dupré ne se fit point faute de la servir à ses contemporains.
Ainsi que la princesse Mathilde, la jolie comtesse Walewska, hier ambassadrice à Londres, maintenant « la dame du logis », au ministère des Affaires étrangères, avait eu plaisir à recevoir l’envoyée de Cavour, sa compatriote et sa parente supposée. En effet, M®° de Castiglione pensait lui être alliée, d’une sorte de cousinage plus ou moins lointain (1) et l'avait bien connue à Florence. La mère de la comtesse Walewska (Isabelle, de son nom de baptême) était une princesse Ponia-
(1) « La comtesse de Castiglione n'avait aucune parenté, que je sache, avec la comtesse Walewska. Une sœur de celle-ci (l'unique et elle n’avait pas de frères par son propre père) s'appelait Blanche, et elle était mariée au marquis Tolomei de Florence. » (Lettre privée du marquis de Ricci- Riccardi, Carmignano (Toscane), 20 septembre 1911.)
towska. Elle avait été mariée très jeune à un comte Bentivoglio (1), dont elle eut un fils; les nœuds d’un second mariage l’unirent au marquis Zanobi Ricci; Marie-Anne en naquit, héritant des qualités de grâce et d’amabilité maternelles, qui tinrent longtemps sous le charme la société florentine (2).
Le comte Walewski, ministre plénipotentiaire de Louis-Philippe auprès du grand-duc de Toscane, Alexandre-Colonna Walewski, né en Pologne d’une femme célèbre par sa beauté et son patriotisme, plus célèbre par l’attachement passionné de Napoléon I‘ qui lui donna ce fils, avait lié connaissance avec la famille de Ricci. Une attraction à la fois douce et forte l’inclinait vers la jeune fille dela maison, qu’il appelait, dès lors, sa Destinée. Elle répondit à l'appel de son cœur, pour l’accompagner en France, étant devenue sa femme et la seconde comtesse Walewska. Elle traversa la cour de Louis-Philippe, où tout ce monde l'avait accueillie en souriant, suivit son mari à l’ambassade de Londres, en 1852, pendant les beaux moments de l’alliance anglaise, et n’y resta que le temps d’inspirer des regrets à la haute société britannique. De retour à Paris, on s’était installé superbement au ministère des Affaires étrangères, le plus fastueux de toute l’Europe. L’amie de Cavour S'y
(1) C'était en 1821. Le comte Prosper Bentivoglio mourut, le 9 juin de la même année.
(2) « La marquise Ricci, en troisième noce, marquise de Piccolellis, anima de son esprit, pendant de longues années, un salon très fréquenté par l'aristocratie, non seulement de Florence, maïs de l'Italie et de l'étranger. Elle était renommée par son exquise affabilité; elle est morte, il y a à peu près vingt-cinq ans, et nous tous, ses amis, ne pouvons encore l’effacer de notre mémoire. » (Id. Letire privée à M. Henri Prior, communiquée à l’auteur, 20 septembre 1911.)
FEAT AMONT INe
était présentée, juste à propos, pour s'y voir invitée au bal costumé du 47 février 1856, ce bal fameux, qui fit tant parler de l’empereur en domino et de la comtesse de Castiglione en dame de cœur... Des cœurs elle en avait semé partout! De grandes réceptions s’inscrivirent, à la suite de celle-là, aux Affaires étrangères : nulle n’y était tant regardée, tant admirée. Et il en était de même aux Tuileries, où elle s'était révélée dans l’intervalle.
La princesse Mathilde, M" Walewska, la comtesse de Castiglione, toutes trois, entre les femmes, brillaient au plus avant de la scène, à la suite de l’impératrice.
Les opinions se pouvaient départager, à leur sujet, en ce qui concernait l’esprit, la grâce ou le sentiment; mais, pour l’essentiel de la comparaison, toutes s’accordaient à dire que les attraits des deux premières s’effaçaient, disparaissaient dans le resplendissement de l’Oldoïni. A bon droit se füt-elle écriée :
.…… Je n’ai point de rivale A qui je fasse tort en la traitant d'égale.
Encore préférait-elle n’en concéder le privilège à personne et demeurer l’Unique.
C'était un mercredi soir, jour officiel, que la comtesse de Castiglione monta, pour la première fois, l'escalier de pierre aux deux paliers un ‘peu roide et haut, qui conduisait aux appartements de réception des Tuileries. Elle avait franchi le vestibule, où se tenait le chambellan en habit rouge chargé de recevoir les arrivants; elle
pénétra dans la galerie des fêtestrès bruissante de monde et put aussitôt contempler ce qu'était « le Château >», un soir de gala dansant.
Quel spectacle entrevu dans l’ardente lumière s'épandant à flots et, de toutes parts, se répétant à l'infini dans le jeu de glaces, avivant de mille et mille reflets l'or des uniformes et la soie des toilettes, quel aspect de foule brillante et parée, se serrant d’un bout à l’autre de cette longue galerie jusqu’à l’imposante salle des Maréchaux, où se tenait le couple impérial et où l’étiquette n’admettait, de droit, que les principaux dignitaires !
Elle passa la haute draperie de velours cramoisi, qui marquait la séparation des deux salles. N’était-elle pas la cousine de Cavour et n’avait-elle pas, à ce titre, sinon par sa mission secrète, rang d’ambassadrice? On la voyait avancer avec émerveillement. Elle-même regardait et s’étonnait. Si pénétrée qu’elle fût du sentiment italien et de l’idée de sa belle patrie, combien devaient lui paraître ternes et de mince aloi, en comparaison de celte splendeur impériale, les festicciole de la cour désargentée de Piémont! Si les caractères n'étaient pas sans reproche, à la cour de France, si l’aristoeratie des âmes en était contestable, tout y était grand d'étiquette et d’apparat. Généraux, ambassadeurs, ministres, conseillers d’État, jeunes auditeurs, aides de camp, préfets, sénateurs et jusqu'aux magistrats en leur habit de velours noir, tous portaient la vêture de cérémonie, et, près d’eux, toutes les femmes semblaïent plus belles par l’entremêlement des étoffes, des parures, des galons et des broderies. Comme ils haussaient la mine, avec leurs fracs à parements d’or ou d'argent, leur culotte blanche,
leur chapeau à plumes tenu légèrement sous le bras, ces dignitaires! Comme ils étaient autres en leur démarche et leurs formes représentatives, que nos « officiels », forcés d’être simples sous leurs plaques et leurs croix, le dernier luxe apparent qui leur soit permis! Tableaux de fêtes incessamment renouvelées, en leur belle ordonnance, et dont l’image tout extérieure laisse, à la surface de la pensée, une sorte de regret historique pour des spectacles qui ne se reverront plus!
Mais, le soir du 24 novembre 1855, il semblait qu'on ne vit plus, en ce décor souverain, qu’une seule figure après l’empereur et l’impératrice, et c'était M"° de Castiglione. Quelle apparition de théâtre! Et quelle sensation produite! Nous en évoquâmes, autre part (1), le tableau de légende; qu'il nous soit permis d’en rappeler dans les mêmes termes, le coup d’œil enchanteur.
Elle était venue assez tard. Un frémissement de curiosité signala son approche. A sou entrée, le mouvement fut tel que les danses s’arrêtèrent. La musique cessa de jouer. Un courant passa dans la salle comme une expansion magnétique d’admiration. L’impératrice fit un pas au-devant d'elle. L'empereur avança jusqu’à la place où elle s'était assise, après avoir fait aux sou-
verains sa révérence de cour, pria le due Ernest de Saxe-
Cobourg d’engager l’impératrice et lui-même offrit la main à la nouvelle invitée. Sans qu'il visât à passer pour un modèle d'élégance et de grâce, en Part de Vestris — ce que lui défendaient son âge et les proportions de son corps— il dansait mieux qu’habituellement un prince et mieux que le grand empereur son oncle.
(1) Les Femmes du Second Empire, p. 10.