‹ Le roman d'une favoriteChapitre 15 sur 67 · ÈS · texte numérisé non relu

ÈS

On lui trouva très bonne figure, en ce quadrille, ayant pour vis-à-vis la belle Castiglione. Peu après, dans la soirée, il fit quelques tours de valse, puis quelques pas de promenade avec elle en causant, jusqu'au moment où s’éteignirent les mesures de la danse.

Les yeux ne se détachaient plus d’elle, de la courbe moelleuse et inspirante de sa taille. Un profil pur, des yeux longs et pleins de feu, une bouche petite, des cheveux châtains d’une abondance et d’une splendeur superbes, le cou délié, qu’une ligne tombante attachait à des épaules modelées à ravir, une gorge libre de tout frein (1) etdont la perfection hardie semblait, selon l’expression d’un témoin, jeter un défi à toutes les femmes, un buste royal, des bras et des mains d’un contour charmant et la ligne du corps irréprochable : il n’était rien, chez elle, qu’on pût voir sans l’aimer. Le succès de la comtesse fut complet, triomphant. On prononça que c’était l'événement de la semaine (2).

L'effet extraordinaire, qu'avait produit M" de Castiglione, la première fois qu’elle fut reçue aux Tuileries, se répéta aux Lundis de la souveraine, aux bals des ministères, à Compiègne, et d’une manière si éclatante que l’empereur en fut remué et l’impératrice alarmée. Napoléon III s'était pris très vite au charme de cette incomparable Florentine, qui causait une telle effervescence de curiosité admirative, sur son passage, en «ses toileties d'apparition », qu’on se hissait sur les fauteuils, sans plus de respect du cérémonial, lorsqu'on l’aper-

(1) L'un de ceux qui se virent admis, et du plus près, à un tel coup d'œil, disait de cette gorge osément présentée qu’elle’ se dressait fière comme celle des jeunes Mauresques.

(2) Loc. cit.

cevait passant à travers la foule des invités. Ombrageux de caractère, facile à la défiance el au soupçon, quoique par bonté naturelle disposé à lindulgence et à loubli, Louis-Napoléon possédait en maitre l’art de se rendre impénéträble aux interrogations muettes de son entourage, de voiler ses impressions comme il voilait sa prunelle couleur d’eau morte, d’éteindre sa physionomie et de déconcerter les regards les plus sagaces cherchant, en vain, à découvrir la direction de ses pensées. Mais il savait beaucoup moins se dominer, au contact visuel d’une jolie femme. Aussitôt frémissait son instinctive sentimentalité, son œil atone s’allumait d’une prompte lueur, dont la cause ni le sens ne trompait son fidèle Bacciochi. Les signes de l’intérêt subit qu’il avait pris à Me de Castiglione furent aperçus de bien des gens. Un soir de Compiègne, qu’on avait inscrit au programme du théâtre de la cour une représentation des artistes de la Comédie française, elle s'était fait excuser, se déclarant souffrante. On remarqua, pendant la soirée, que, dans sa loge, l’empereur semblait bien distrait, bien préoccupé, et qu'il tordait sa moustache plus nerveusement qu’à l'ordinaire. Au premier entr’acte il disparut, délaissant l’impératrice, au vu de la salle entière. Le lendemain chacun était informé qu'il avait été prendre des nouvelles directes de la santé de la belle étrangère. Les propos s'éveillèrent. Il fut parlé d’une histoire d’éventail habilement échappé à la main qui le tenait, relevé de terre par Napoléon et rendu à l’adroite coquette : M"° de Castiglione. La France et les pays d’alentour étaient à peine revenus de léur surprise sur le dénouement de son roman d'amour avec une beauté d'Espagne qu'il en entamait un autre avec une beauté

d'Italie. Qu'en adviendrait-il? Serait-ce quelque fantaisie secrète et sans lendemain ou l'aurore d’un favoritisme déclaré, manifeste, susceptible de prendre des forces et de durer? Tel ministre d’État, courtisan à l’âme souple, corrompu et corrupteur tout à la fois, interrogeait avec un malin plaisir le secret de cette fortune ascendante.

Alors, elle jugea que l'heure était bonne pour causer politique. Elle se rappela qu’elle était venue en France, non pas simplement afin d’y continuer son voyage de noces, mais afin d’y servir, ambassadrice officieuse, la diplomatie sarde; qu’elle était l’agente désignée de Ja future Italie; que Cavour l’avait adjointe, à ce titre, à ses divers éléments d’action extérieure convergeant tous au même but; qu’elle aurait à pratiquer en femme intelligente et belle — habile, d’instinct, aux artifices de l’amour — le conseil que lui avait suggéré le grand homme piémontais, de coqueter avec l'empereur, de le séduire s’il le fallait (1), et de l’amener doucement, tendrement, politiquement, à lui confier à elle, dans le secret du tête à tête, les questions essentielles, qu’il convièndrait d'aborder où qui pourraient être soulevées par ce chef d’État, en vue d’une entente active avec ia cour de Turin. Une lettre récente de Cavour fort expressive en son laconisme — et dont l'original est sous nos yeux — le lui redisait formellement :

« Réussissez, ma cousine, par les moyens qu’il vous plaira, mais réussissez (2). »

(1) « Une belle comtesse est enrôlée dans la diplomatieitalienne. Je l'ai invitée à coqueter avec l'empereur. Je lui ai promis, en cas de succès, que je demanderai, pour son frère, la place de secrétaire, à Pétersbourg. Elle

a commencé discrètement son rôle, au concert des Tuileries. » (Lettre de Cavour à Luigi Cibrario, ap. RS Chiola.)

(2) Correspondance privée de Mw° de Castiglione, CCXI et CCXL. Cf. p. 21.

Le suceès importait seul. Aucune circonstance opportune n’était à négliger, encore moins à laisser sans emploi. Tel était bien, en effet, le principe de vigueur ressortissant de la subtilité italienne. « Tout dépend de l’homme », écrivait, l’année précédente, le Florentin Bettino Ricasoli (4); et c'était vraiment cet homme mystérieux et taciturne, alors considéré comme le plus puissant des monarques de l’Europe, qu’il fallait pousser à parler clair.

On sait que les ftaliens ont le sens inné des affaires publiques et que s ils n’en traitent pas toujours avec mesure et méthode, ils en ont la passion. Elle était donc à sa mission naturellement prédisposée. Les attraits féminins y ajoutaient des moyens de séduction, dont elle ne demandait qu’à faire usage. Elle s’y emploierait - sans attendre, dût-elle y mettre le prix — ce prix que nous devinons bien. A la vérité, ses complaisances dernières étaient subordonnées à une opinion si haute de sa personne physique, de ce qu’elle était et valait, selon sa propre estime, qu’elle ne pouvait être facilement généreuse d’elle-même. Mais elle tenait ce bien en réserve, pour en disposer comme d’une ressource suprême — s’il n’était pas de condition moins absolue, moins indispensable à l’accomplissement de ses grands desseins. Car, elle donnait à ces projets-là des proportions très vastes, en son esprit armé d’une pointe de présomption ; elle les identifiait en soi, comme sielle en eût été chargée presque seule; son amour-propre s’en exaltait ; son imagination y prenait feu; ef, volontiers, Cavour lui en abandonnait tout l’orgueil, se servant de son

(1) Lettere e documenti del barone Bettino Ricasoli, t. 3, p. 308.

ascendant de femme comme il se servait de vingt autres : moyens, comme 1l usait des ressorts de la diplomatie officielle ou secrète, de la presse, de l’émigration italienne, des voyages, des correspondances étrangères et des influences de cour, parce que tout lui était bon pour « poser » le Piémont, d’abord, et pour le grandir ensuite, parce qu’il ne négligeait aucun instrument capable de contribuer au résultat suprême.

Désireuse de ménager son indépendance, de recevoir, de correspondre, d’agir et, peut-être, d’aimer en cachette, sans, néanmoins, s'éloigner trop de la scène du monde, où 1l lui plairait de revenir et de savourer de nouveaux triomphes, elle avait fait élection d’un gracieux ermitage, parmi les jardins de l’ancien Passy. Une sorte de « petite maison » régence, un nid solitaire (1) sous la feuillée, dans la soie et la fanfreluche. Ce n’était pas au bout de la terre. Des Tuileries à la rue de la Pompe, la distance pouvait être fournie en moins d’une heure. Napoléon, qui ne se mettait guère en dépense de faveurs pour les femmes aimabies sans un personnel esprit de retour, se serait bien reproché, certainement, de n’avoir jamais poussé sa promenade du soir, conduit par son cocher secret (2), gardé par sa police, jusqu’à ce refuge d’apparences mystérieuses.

Les imaginations, à demi-renseignées et curieuses d’en découvrir davantage, se figuraient sans peine le. genre d’entrevues, auxquelles servait de passeport la raison grave d'entretiens à débattre sur l'Autriche et l'Italie. Ils étaient seuls, elle et lui, à s'entendre et à se voir.

(1) Presque personne n'était autorisé à en franchir le seuil.

(2) Ce cocher secret de l’empereur... On nous proposait, un jour, de nous communiquer ses. Mémoires!

Elle avait dix-huit ans. Il était d’une nature galante fort empressée. Ce n’était plus le maître d’un empire inclinant sa grandeur vers la femme dans un compliment de cour. Toutes distances de rangs s'étaient bien effacées. En cette chambre close, il ny avait plus que deux êtres ditférents et égaux, soumis à l’irrésistible penchant.

A Paris, nul ne doutait qu’elle ne fût « la favorite »

de l’empereur. Des gens irop affirmatifs de ce qu'ils ignoraient réellement brodaient là-dessus qu’elle en était à sa seconde expérience des amours royales et que Yictor-Emmanuel l'avait honorée précédemment — si l'on peut ainsi dire — de ce genre de tendresse dont ‘il était si prodigue. Voilà ce qu'on assurait, à Paris. Dans Florence, de plus téméraires en leurs suppositions prétendaient qu’elle était la fille de Napoléon III et que l'intimité renouvelée entre le maitre de la France et la jeune comtesse n’était que la reprise naturelle et pure du sentiment, qu’il lui porta dès qu’elle fut née.

Pour son compte, à travers ses lettres et, plus tard, dans ses confidences, elle se riait à juste titre de la seconde et de la troisième de ces hypothèses et démentait catégoriquement la première, avec moins de chances, quand à celle-ci, d'en refouler les vraisemblances. IL y eut des faits notés et des constatations notoires, qui la génèrent. Le général Fleury, dont elle invalidait, à l’avance, le témoignage d’outre-tombe (1), — sous le prétexte qu'il avait langui pour elle, en pure perte (2), __ avait suivi, de très près, le jeu de ses coquetteries diplomatiques. Aide de camp de l'empereur continuellement

(1) V. ses Mémoires posthumes.

(2) Faible argument dans une cause étrangère.

en fonction d'accompagner les pas du maître, il certifia dans ses Souvenirs, que le succès de la comtesse avait été complet et que, momentanément, Napoléon III avait porté le joug de la belle Italienne. D’autres versions relevèrent des signes forts clairs (oculis subjecta fidelibus), contribuant à établir l'intimité de cette liaison.

Entre temps, à la faveur des circonstances qui les rapprochaient, elle et l'empereur, il était reparlé de Victor-Emmanuel, de Cavour et de l’unité italienne en espérance de formation.

D'ailleurs, instruite des engagements que l’ancien aventurier des Romagnes avait contractés, de loin, avec des personnalités politiques très avancées de la pénin- Sule, adroite à flatter son amour-propre d'homme et de souverain, complaisante à fortifier sa conviction qu’il aurait à tenir en Europe un rôle prépondérant d’arbitre, elle individualisait, à ses yeux, de la manière la plus engageante, l'Italie et la nationalité italienne. Le premier effet incontestable de son influence secrète fut de déterminer Napoléon, qui ne s’y était pas décidé sans hésitation, à réclamer la présence de Cavour, au Congrès de Paris.

Le terrain, du reste, était admirablement préparé. Elle n'eut pas à lui suggérer une aspiration, qu’il nourrissait en son cerveau, dès avant qu’elle-même fût née. Très anciennes étaient chez Napoléon ces visées de rénovation italienne, qu’il tardait à convertir en action. Une amie de ses jeunes années, qui fut élevée auprès dlui comne u ne sœur, au château d’Arenenberg, s’en souvenait fort bien, lorsque, devenue la femme du peintre Cornut, elle remémorait à haute Voix, ses impressions d'antan. Louis- -Napoléon, depuis l’adoles-

cence, eut un double espoir, un double et vaste but : être l’empereur des Français, et se rendre le libérateur de l'Italie. L'une et l’autre idées s’étaient développées en lui, sans se quitter, comme si la seconde eût été la suite nécessaire de la première.

Peu de temps après lecoup d’État du 2 décembre 1851, le Prince-Président avait envoyé son fidèle Persigny auprès du baron de Radowitz, le ministre des Affaires étrangères du roi de Prusse Frédérie-Guillaume IV (1), afin de le prédisposer à l’acceptation prochaine du réf ablissement de l'Empire en France. On avait parlé d'échanges ultérieurs, de bons offices mutuels, de compensalions réciproques. Et, quand Persigny eut rempli l'essentiel de sa mission, nettement il avait déclaré, s'adressant à ce Radowitz, qui, lougtemps plus tard, en rappellera le propos dans ses Mémoires : « Nous avons à rétablir l'empire français; cela fait, nous affranchirons l'Italie. Pendant que nous chasserons l'Autriche des provinces lombardes, pourquoi ne la chasseriez-vous pas, vous, de votre Allemagne? » D’un double éclair prophétique furent pressentis, ce jour-là, les destins qui se dénouèrent sur les champs de bataille de Solférino et de Sadowa.

Quatre ans après, on eut la surprise de voir entrer en campagne, à la suite des contingents français, anglais et ottomans, contre le tzar Nicolas [*, un corps d’armée sarde; et, dans le monde, on s'était demandé, quel intérêt particulier poussait « les renards de Savoie » à intervenir dans le conflit des puissances, sans qu'ils eussent seulement, comme lës Bourbons des

(4) Grand-oncle de l'empereur Guillaume If.

Deux-Siciles, le prétexte d’occu per une situation avancée sur la Méditerranée (1). L’explication cherchéenetarderait pas à sorüur du domaine des faits, avec une particulière évidence. Dès l’année suivante, la question de l’unité italienne était posée au Congrès de Paris, sous l’œil encourageant du ministre de Napoléon, présidant ces assises (2).

Ce n’était encore qu’un brûlot lancé sur les ondes des rivalités internationales. Entre la déclaration de principe ct le recours aux armes, qui devait en assurer la réalisation, s’indiquait un temps d’arrêt obligatoire. M°° de Castiglione en profita pour s’éclipser de Paris, lâcher momentanément « son Napoléon », comme elle l'écrivait d’une plume assez cavalière, et s’en aller faire un tour, à Londres.

Elle y coula des jours bénis.

On lui fit accueil délicieusement, en plusieurs maisons de la haute société britannique, surtout chez lord et lady Holland, qui l’avaient vue, enfant, dans sa ville, et la chérissaient d’un fidèle souvenir. Sa sécurité d’âme était parfaite et douce, comme nulle autre part, auprès de lady Holland, s’y sentant aussi forte de son estime que certaine de son amitié. Un soir, en l’absence

(1) Habile à trouver des raisons, Cavour s'était attaché à démontrer, devant les deux Chambres de son pays, que le Piémont, maître du grand port de Gênes, avait intérêt à disputer aux Russes l’exclusive domination de la Méditerranée. Cf. Acti del Parlamento Subalpino, t. VI.

(2) Le comte Walewski.

de la comtesse, on parlait d’elle à la légère dans les salons de la grande dame anglaise. Une langue indiscrète insinuait quelqu’une des méchantes allusions, qui couraient sur le compte de « la favorite des Tuileries ». Aussitôt la maîtresse du logis avait riposté, non sans hauteur : « Si j'en croyais un mot, elle ne serait pas chez moi. » Eût-ce été vrai, elle eût refusé d’y ajouter foi, par égard et par affection.

Dès qu’elle fut arrivée à Holland-House, Nicchia avait été conduite dans une chambre spacieuse, ravissamment ornée. Sur sa table de toilette, — le premier meuble où se porte d'ordinaire le regard d’une voyageuse, — elle aperçut un miroir d’une rare finesse artistique. C'était une glace à main biseautée, surmontée de son chiffre, entourée de deux anges d’or aux ailes ouvertes; et, tout auprès de l’objet exquis, deux vers écrits de la main de lord Holland en disaient la destination, dans la forme de langage qui plaît aux dieux. (1)

Son séjour, au palais qu’occupaient le noble lord et sa compagne, ne comportait qu’agréments, prévenances à son endroit et douces gâteries. Assez distant des rues et des avenues, qui menaient aux portes de l'habitation, pour qu’on y eût l'impression d’une sorte d'isolement seigneurial, ce château était, cependant, d’une telle manière situé, au milieu d’un grand parc, qu’il faisait, avec ses jardins, la parure d’un des plus beaux quartiers de Londres. Autrefois en pleine campagne, mais peu à

(1) 4° juillet 1857. ÿ To the Countess Castiglione. A lovely gift. I fain would send to thee.

What I deem loveliest in this mirror see.

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