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de leur jeunesse, quand ils faisaient, côte à côte, leurs premières armes dans la carrière du barreau. Cléry l’alla voir, au sortir du palais de l'Élysée.
« Sans doute, exprima Floquet, je suis convaincu, comme vous l'avait dit, tout à l’heure, M. Carnot, que le décret qui rappellerait le duc d’Aumale serait bien vu de tout le monde. Mais nous voici en pleine bataille boulangiste, et si je prenais un tel parti, on ne manquerait pas de crier sur les toits que nous cherchons un point d'appui à droite. Il faut attendre l'issue de cette crise. Nous y repenserons, dans huit jours. »
Le samedi 28 janvier, on représentait, au Théâtre Français, le drame romantique d’Alexandre Dumas, Henri III et sa cour. L'un des habitués de la Comédie, Léon Cléry n'aurait eu garde d’y manquer; il s’y trouvait assis, non loin de Charles Floquet, le leader gouvernemental, très en évidence dans une première loge de face. Profitant d’un entr’acte, il aborde le Président du Conseil, lui rappelle leur conversation précédente, sa promesse, et dans la crainte d’un oubli de sa part lui prepose d’y insister par une note écrite :
« Inutile, j'espère bien que, demain, Boulanger ne sera pas nommé et, dans une semaine, tout sera fait. »
Or, les choses ne se passèrent nullement de la façon qu’il les avait prévues. Le général à la barbe flavescente, le guerrier politique au cheval noir légendaire, emporta les votes de Paris; et le cabinet, qui se croyait d’à-plomb, fut renversé. Dans l’entrefaite, Cléry revenait du Palais de Justice, songeant à l'instabilité des grandeurs républicaines. Une averse subite l’obligea de stationner, en chemin, sous la voûte du Carrousel. Quelqu'un passa près de lui et lui demanda :
«— N’avez-vous pas peur d'attraper des rhumatismes, par ce temps de pluie? F
»y — Et vous, riposta Cléry, n’avez-vous pas peur d'attraper un portefeuille, par ce temps de crise? »
Le portefeuille, en effet, tomba vingt-quatre heures plus tard entre les mains de ce passant, qui n’était autre que Tirard, appelé à recueillir la succession de Floquet, comme ministre de l'Intérieur et comme Président du Conseil. Ce fut le nouveau ministre qui eut l'honneur de signer le décret par lequel furent rouvertes au duc d’Aumale les portes de sa patrie et le bon esprit de répondre à Clemenceau, l'éternel opposant, lui reprochant d’avoir cédé aux injonctions des anciens partis :
« En fait d’anciens partis, je n’ai vu que les anciens élèves du collège Henri-[V. »
Aussitôt que M de Castiglione fut instruite de la bonne nouvelle, elle l’annonça à celles de ses connaissances, qui n’en avaient pas encore été touchées par les journaux, et s’en fit l'interprète avec celte franchise de termes, qui lui était coutumière. Comme elle n’approuvait pas le genre d'existence quelque peu abandonnée du prince, dans sa résidence de Bruxelles, c’est-à-dire des habitudes, des liaisons, des assujettissements de l'esprit et du corps qu’elle jugeait défavorables à sa santé, elle avait profité d’une aussi belle occasion pour en dire sa pensée tout rondement :
« Cléry qui m'aime à sa manière — politiquement — s'est offert Le luxe (4) de faire rentrer l'hôte de Chantilly dans son lit
(1) Luxe gratuit, en effet. C'est que vraiment legmobile de Cléry fut tout à fait désintéressé, qu'il n’attendait du service rendu qu’un merci cordial et que ce remerciement tarda même beaucoup plus qu'on aurait dû sy
attendre à lui venir de Chantilly. Cependant, il y fut déjeuner et le prince, qui avait à réparer, se montra charmant.
de mort, etila eu raison de le faire, car la vie de Bruxelles est une
vie infecte et plus nuisible au prince que les coulisses de l'Opéra (4).
Cependant, le grand résultat était obtenu. Et si elle ne se réjouissait pas, outre mesure, qu’il eût regagné son fauteuil, sous l’auguste coupole (car elle n’aimait pas les académiciens, et, dans sa mentalité bizarre, elle n'arriva jamais à séparer l’image de cette élégante et grave société de la vision d’une confrérie de quarante eunuques, dont le duc d’Aumale lui semblait être le chef désigné,) il lui plaisait, au moins, de savoir que la
distance des lieux s'était de beaucoup rapprochée
entre elle et lui.
Malgré des brouilles écrites et dont les causes étaient imputables au fantasque de son caractère, elle se rattachait à l'affection du duc, qu’elle espérait sincère et durable. Elle en avait reçu des assurances, des promesses. Une lettre autographe signée : Aumale, nous livra le secret, sans nous en révéler le sens, d’un amical contrat, d’une inscription particulière religieusement offerte et acceptée.
Par-dessus tout, elle avait nourri dans son âme, pour l’en rendre l’objet, de hautes ambitions politiques.
Supposant à son intermédiaire habituel entre le chàteau des Condés et son appartement de la place Vendôme, lui supposant, dis-je, une force d'action sur le prince, qu’il était loin de posséder aussi complète elle avait rêvé de gouverner d’Aumale à travers lui. Plein d'une chaleur d'imagination, que les faits paraissaient justifier, ce confident de toutes les Hèures avait eu l’occasion, tant de fois, de se réclamer, devant elle, des
(1) Lettre CCCLIV. Papiers inédits de Cléry.
amitiés d'enfance, qui l’attachaient à la maison d’Orléans par des racines indestructibles, de ses relations ininterrompues, en ces lieux, des services rendus, des preuves données, enfin de l’ascendant qu'il était en mesure, presque en droit d'exercer! Sur ses traces s'était engagée, pleine de foi, la tumultueuse politicienne; pour lui, pour elle, pour eux, elle avait envisagé les perspectives d’un grand rôle à jouer. Association heureuse et féconde, dont elle aurait été le soufle inspirateur; le prince, avec le concours des plus intelligents, des plus actifs, avec la puissance de son nom, de ses influences toutes créées, n'aurait eu qu'à se laisser conduire (1), pour être le maitre, pour régner ou, tout au moins, pour gouverner.
Malheureusement, elle avait égaré son jugement à fonder la réalisation d’un si bel avenir sur le caractère du duc, qui se dérobait aux explications, ne faisait aucune promesse, n’encourageait aucun espoir formel, dont il aurait été l’objet ou le tributaire.
IL n’était ni la nature molle par habitude ni « le cheval ruadeur par accès (2) » qu’elle pensa découvrir
en lui, mais plutôt un chef indécis, défavorable à l'aventure, mesurant dans le calme les chances et les risques, et qui, de toutes manières, eûtemployé d’autres éléments pour agir, au Cas où il en aurait eu la forte volonté.
(4) « Il faut être deux pour cette grande œuvre; le troisième n'aurait qu'à se laisser faire. Mais, si vous voulez agir... agissez vite. Ilest, donc, juste temps. » (Lettre CXXXIIL.) €
(2) « Vous seul, écrivait-elle à l’auteur des Derniers jours d'une monar-
chie, savez conduire un cheval ruadeur, sinon par la bride du moins par
les oreilles. » (Ibid.)
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S'étant fait une habitude d'opinion de ne considérer
son ami normand que comme un excellent compagnon de table et de chasse, malgré tant de preuves fournies de ses aptitudes militantes, il s’y cantonnait et n’en. sortait point; il recevait avec amitié ses lettres, laissait passer ses avis, entendait ses appels sans les écouter, ou, s’il y répondait, c'était avec une sorte de détachement lointain dont on devait, bon gré mal gré, se contenter.
M°° de Castiglione n'était pas avertie, chaque fois, de ces résistances courtoises ou de ces désaveux formels. Elle persévérait en sa vision d’un sursum imprévu, magnifique. Que ne pouvait-elle l’en entretenir directement et autant de fois qu’elle en manifestait le désir! Se faisant douce, aimable, priante, elle multipliait les invitations. La présence de son duc, qu’elle réclamait si fortement à Paris, elle eût voulu qu'il en favorisât aussi sa montagne, son domaine italien de la Spezia, digne encore de recevoir un tel hôte. Puisque Sa Hauteur et Sa Grâce projetait de se rendre à Zucco, pourquoi ne daignerait-elle pas s'arrêter sur la route de ses vignobles palermitains, parmi les vendanges spezines et recevoir, au palais Oldoini, la modéste hospitalité de la padrona?
De mille façons elle s’ingéniait à le reprendre. Le duc espaçait tropses visites. Que craignait-il ? (1) L’éti-
(1) « Le jour dépend de Dieu, la nuit dépend de Lui, ou plutôt d’Elle, puisque c’est une Altesse. Je ne pourrai diner. de longtemps; mais il n’est pas nécessaire de souper pour se voir, et l’on peut se parler dans une chambre à coucher. C’est le devoir des rois de visiter les malades et le droit des princes ayant régné ou devant gouverner. Qu'il vienne donc jusqu’à cette chambre de malade, qu’il y vienne accompagné; sans quoi il pourrait s’imaginer qu’on le reçoit sans bracelet. L'étiquette sera rigou-
quette serait observée, ponctuelle, dans les formes d'usage, encore qu’il s’exposât à la trouver seule et peut-être au lit.
Un jour qu’il s'était rendu à l’une de ses invitations plus pressante, ce fut, en effet, la tête sur l’oreiller qu’elle le reçut, malade un peu, sans l'être trop.
Une femme de chambre l'avait annoncé, sous les apparences d’un long monsieur très bien, qui ne voulait pas dire son nom et qui, disait-il, s'était fait précéder par une lettre noire. C'était lui. |
D'un coup d'œil prompt la comtesse s'était rendue compte de l’état de sa chambre, légèrement en désordre, comme d'habitude; et malgré que les glaces fussent devenues rares, autour d'elle, un miroir encore s'était trouvé à portée de sa main, pour l’avertir qu'elle n'était pas à son avantage, ce jour-là, et que son visage accusait les marques de ses dispositions chagrines. Mais, du même temps, elle avait pensé que l’occasion était de nature fugace et qu’il n’eût pas été sage à elle de la laisser s'envoler.
Elle glissa sous son oreiller, soigneusement, une lettre qu'elle venait de crayonner, et, où, par un hasard qui se répétait assez souvent, elle parlait sur un ton plutôt cavalier de «l’Oncle » et de sa visite attendue (1).
Il entra donc, habillé de noir, cérémonieux et digne. Si digne et si calme qu'il paraîtra ne s’apercevoir point reusement observée dans les moindres détails. Annoncez-lui tout cela, et s’il se décide, faites-moi connaître le jour où viendra cet agneau que je
ne mangerai pas, car je serai au litet Georgette. (Sa domestique) à l’école des hommes. »
(1) « Entrez, dis-je, en posant mon crayon, en cachant nos pensées et tes paroles sous mon oreiller, bien certaine, hélas! qu'il ne viendrait pas dessus les y découvrir. » (Lettre CXX.)
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des conditions particulières de leur colloque, elle politiquant sous les couvertures, lui faisant de même, assis au chevet de celle qui fut la plus merveilleuse des créatures féminines et qui de ce prestige n’avait pas tout perdu. Pendant deux heures que dura l’entretien (elle en nota le détail avec impatience), il ne déposa pas, une seule fois, son chapeau, et n’ôta point ses gants gris perle. Des gants qui causèrent beaucoup d'humeur à M de Castiglione, des gants dont elle raillera par des retours d’épigrammes fréquents dans ses lettres, la teinte neutre et froide (1). De la haute retenue, du dandysme empesé, de la politesse morne et une parfaite indifférence, au physique, elle y voyait tout cela, rien que cela, et secrètement s’en dépitait.
Était-ce bien le prince qu’elle connut, à Twickenham, en 1857, élégamment familier dans un négligé de velours bleu sombre?
Cruelle injure des temps!
Il était là, parlant d’une voix blanche, sans le moindre trouble ni seulement l'air distrait et, pas une minute, dans cette chambre anonyme, en cette femme couchée, déchevelée, la mine fiévreuse, il n’avait revu « la Castiglione »! Certes, des démonstrations marquées n’eussent pas été de situation entre elle et lui, elle n’en eùt pas demandé tant de son noble visiteur; mais ne pouvoir pas déglacer cette âme de grand seigneur si placide en sa présence, elle en était d'autant plus mortifiée qu’elle le savait très facile à émouvoir, en compagnie de femme. e
(1)TA propos de Lui, il est revenu avec mon portrait, mais aussi avec ses gants gris et, de plus, en habit. » (Lettres, CXXIX..)
= On causa de Gambetta et de l'avenir de la République.
En des phrases réticentes, Henri d'Orléans daigna
. faire entendre qu’ilne se serait point refusé aux honneurs
et aux charges de la Présidence, mais qu'il n'aurait pas accepté d’y être porté différemment que par les suffrages libres de ses concitoyens (1).
Aucune visée ne se dégagea de l'entretien, hardie, prépondérante et qui donnât à comprendre la force invincible d’un caractère.
On avait épuisé le sujet. Le prince se leva, salua et sortit, très raide, la laissant seule avec son rève insatisfait et son âme blessée. Par une sorte de rancune, qu’elle ne s’expliquait pas et sans qu’elle eût entrevu, souhaité de cette rencontre, nous le répétons, rien d'in- time ni de décisif, elle en garda contre le prince, l'ayant trouvé trop froid, du dépit où remuait un peu de colère.
Un mois s’écoula sans qu’il eût demandé de ses nouvelles. On réveilla sa mémoire. Une lettre fut écrite à un tiers porteur, afin d’être mise sous ses yeux. En des termes impatients s’y traduisait le désir qu’on aurait de le revoir; car, il n’avait pas à l'oublier, on l’aimait du fond du cœur. Il viendrait quand il voudrait, il serait reçu en Fils de France. Usant des figures de mots auxquelles se complaît, d'ordinaire, l’entendement des princes, elle lui redisait qu’elle n'avait pas renoncé à ses aspirations pour le triomphe de la maison d'Orléans et qu’elle trouverait l’homme nécessaire, S’iben était un.
(4) « I a parlé tout le temps politique, Gambetta, Roi. (C'est ce qu’il voudrait être, mais élu, c'est moi, femme, qui vous le dis. » (Lettres, CXX.)
. Puis, quittant sa chimère (1), elle le priait, captée, à l’avance, du plus vif intérêt, d’apporter avec lui, bientôt, le discours qu’il préparait pour l’Académie; on le repenserait, on le revivrait à deux. Et, en son for intérieur, elle ajoutait qu'aiors les lecteurs de France pourraient se dire : qu'il est donc adroit en paroles ce prince inutile dans l'action ! Elle finissait en le priant de ne tarder point mais de la prévenir, d’un mot, pour qu’elle le mît à l'abri d’une rencontre possible avec un Thiers, un Bonaparte ou quelque Bourbonneux.
Il tardait. Elle s’en, plaignit. Son cœur l’accusait d'avoir péché contre elle par défaut de mémoire. Il n’y avait pas si longtemps, cependant! L’avait-il oublié, déjà? S'il était rentré en France plus tôt qu'il n’en avait prévu la consolation, lui qui regardait l’exil comme le plus affligeant des maux, c'était bien par son aide, c'était par l'intervention adroite, qu’elle avait inspirée, stimulée? La souvenance en était trop fugitive, en sa pensée, s’il jugeait qu’une carte de sa main, un merci bref et rapide comme celui qu’il avait adressé à Cléry, le dégageait de tous autres liens. Mais de tels sentiments, l'affection vraie, la reconnaissance durable, ont trop de peine à se loger en des âmes si hautes! |
(1) Elle eut beaucoup de peine à s’en détacher complètement. Très tard, elle écrivait, en des termes dénués de respect pour la personne d’un prince, qui méritait mieux :
« Il est encore temps, bien qu'on ne mel’ait pas donné, au bon moment; même maintenant, tout usé, tout impuissant qu'il soit, peut-être en pourrais-je encore faire quelque chose. Mais il faudrait : 1° lé débarrasser de ce tas d'impotents, qui l'entourent; 2 qu’il me connût, comme le duc de Chartres et, surtout, qu'il me vît à l’œuvre. Se voyant sur le trône, il ne nous prendrait plus pour des brouillons et ne verrait plus en vous un homme à femmes, à chasse et à esprit, en moi une femme à hommes et une excentrique. » (Lettres, CCXXL.)
Au moindre prétexte se réchauffait son envie de dauber sur le cher duc. C'était à propos de rien ou de presque rien, une séance à l’Institut, un diner à Chantilly, un déplacement, ou l’idée qu’il avait eue de transporter ses pénates parisiens dans l’appartement qu'avait occupé précédemment Rouher, un ancien ministre de l'Empire (1).
Son style perdait de plus en plus la notion du respect envers Son Altesse royale, le gentilhomme-né, le vaillant soldat, l’organisateur aux dons multiples, d’Aumale en un mot. Aussi, pourauoi n’avait-il pas agi, frappé, quand le fer était chaud? Pourquoi n'était-il qu’un prince à la suite, au lieu d'être Président de la République ou roi? Et puis le grief personnel, la visite aux yeux fermés, dont elle avait gardé le dépit sur le cœur, comme si elle n’eût pas mérité plus d'attention éveillée de sa part, pour s’apercevoir tout au moins, que la double étoile bleue où scintillait son regard ne s’était pas éteinte, qu’elle avait encore les épaules belles et les traits purs ?
Ayant l'humeur ainsi tournée, elle en était venue à se réjouir, presque, de toutes les petites médisances
* mondaines ou demi-mondaines, dont le duc d’Aumale avait à supporter les frais. La chronique parlée s’en donnait à bouche-que-veux-tu; restée sensible à sa blessure d’amour-propre, la comtesse en ramassait les
(1) « Le duc d’Aumale a jeté ses 1ys d'or à la ferraille, il a vendu grilles, portes, fenêtres et crémones, quitté le faubourg Saïnt-Honoré et loué le nid de Rouher, d’où il a vue sur l'Élysée; il pourra, de son lit, assister aux délibérations des conseillers de la Présidence. Son Altesse a décidément une passion malheureuse pour succéder. aux habitations des ministres impériaux. » (Lettre CCLXVIL.)