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échos complaisamment. Passant vite d’une malicieuse remarque au sarcasme intentionnel, M de Castiglione, en ses nouvelles lettres, ne ménageait pas plus la vie intime de l’Oncle que son absence de vie publique.
En savait-il quelque chose? Ou simplement dédaignait-11? Le vrai, c’est qu'il ne se remontrait point, se contentant de répondre par de courts billets évasifs aux rappels qu’on lui faisait tenir, quand même. Devraitelle donc aller le chercher à Chantilly? Autrefois, on l’engageait fort à y venir. Mais on avait perdu cette bonne habitude et rien n’indiquait qu’on eût envie de la reprendre (1). Ne pouvant mieux, elle se retourna vers l’ami de Baromesnil. Estancelin se dévoua. S’emparant de la plume qui lui servait en ses jours de bataille avec les princes, tant aimés de lui, il prit feu; sans sortir des formules de respect dont il ne se départissait jamais, 1l y mêla des allusions très claires, des critiques détournées, qu’on n'était pas en peine de comprendre, et des censures directes qui n’eurent pas l’heur de plaire, dans la maison des Condé. Le due d’Aumale était rétif aux leçons imposées, et le faisait bien voir, en pareil cas, au ton de ses réponses, légèrement hautaines, bienveillamment dédaigneuses et spirituelles toujours, — comme celle-ci, une perle en son genre.
(1) « Il ne me reste donc qu’à aller le chercher et encore. Si on arrivait à le prendre, il ne se donnerait pas tout entier..….à moins d’être gris, et il ne boit pas... À propos, je ne suis pas allée à la réception de ce Monsieur de France, qui ne m'invite plus chez lui, ce que le monde trouve étrange. Je vous engage, vous qui êtes son ami, de l’en instruire et souhaite que cette nouvelle leçon de son précepteur porte plus de fruit que les précédentes. » (Leltres, CCXXY..)
LE
FORTE dé SES DERN
« Chantilly. Samedi.
» Mon cher ami,
» Je recois votre lettre et, au rebours de ce que les Arabes ont l'habitude de dire, je vous déclare que je n’en ai pas compris le sens.
» Vous croyez que je n’aurais pas eu plaisir à vous voir, aujourd’hui, à Chantilly. Qui ai-je chargé de vous le dire? Craignez-vous donc d'y trouver si mauvaise société? IL est vrai, vous y auriez rencontré des députés
de la droite, des sous-préfets en activité, des conseil-
lers généraux réactionnaires…
» Vous savez lout ce qui se passe, m'écrivez-vous en soulignant. Vous êtes, parbleu! bien habile et je vous en fais mes compliments. Mais, qu'est-ce à dire? De qui parlez-vous? Des députés ? Des sénateurs ? Qu'’ai-je à y voir? Mais,
Est-ce à moi, s’il vous plaît, que ce discours s'adresse ?
» Dans ce cas, mon cher ami, je vous en préviens, quelque conte qu’on ait pu vous faire sur moi, on à étrangement abusé de votre crédulité.
» Je ne saisis pas vos allusions à mes misères, à mes rhumatismes, à mes fautes, étant décidé à tout prendre de bonne humeur avec vous et désirant rester
» Votre affectionné ami, » HENRI D'ORLÉANS.»
Dans l’entrefaite, il s'était remis en frais pour apaiser Mv° de Castiglione. Par un -message-à la comtesse, il lui avait annoncé qu’il aurait la grâce de lui présenter ses hommages, à jour fixe, accompagné de son neveu de Chartres. Au même instant défâchée, elle se promit
de faire honneur dignement à ses hôtes et de les rece-
voir sous les armes, qui siéent à son sexe, Elle voudrait,
à leur intention, s’enjoliver, se parer et revêtir l’un de ces atours brillants, que relevait de son charme « la reine d’Étrurie (1) ». Hélas! elle s’y efforça vainement. Les princes lui manquèrent de parole, ce jour-là — « ni l’un, ni l’autre, avoua-t-elle, en sa sincérité désolée, n’en ayant voulu ». Lorsqu'ils se montrèrent, la semaine suivante, ce fut une surprise; mais l'effet qu’on avait ambitionné de produire n'était pas alllé à son adresse double.
Les déceptions, du côté d’Aumale, se suivaient plus amères, chaque fois. M"° de Castiglione ne les supportait point d’une âme égale. Ses correspondances en trahissaient la trop vive impression, aux épigrammes redoublées qu’elle lançait contre l’auteur de ces involontaires piqûres. À la nouvelle d’un mariage projeté entre Henri d'Orléans et l’héritière d’une des premières maisons aristocratiques de France (2), elle ne tarissait pas de railleries sur les noces tardives de Son Altesse, appelant sur les futurs conjoints toutes les bénédictions du ciel et leur souhaitant, comme dans les contes de fées, d’avoir beaucoup d’enfants, — s'ils en étaient capables.
Elle ne se calmait pas, avec le temps. Le duc d’Aumale n'aura plus, désormais, d’autres apparences ni
(1) Pour paraitre belle au maître, j'avais préparé des atours de cour tout neufs, tout frais, riches, jolis, seyant bien à mes airs de reine. d'Étrurie! Et la toilette et la conversation d'Orléans sont restées vierges! Parce qu'ils n’en ont pas voulu, ni l'oncle ni leheveu. » (Lettres, CCLXXVI.)
(2) Enfin, il se marie, dit-on, avec une autre veuve, Je nai pas eu le temps de m'informer si c'était moi qu’on prétendait être sienne. Les journaux nomment Me de L***. Que Dieu lés ait en sa sainte garde ! » (Lettres, CCXXIX).
d'autre valeur à ses yeux prévenus que celles d’un vieillard fragile, usé de corps et d'esprit. L'un de ses traits préférés sera de tourner en dérision par réminiscence, une pudeur, qui, au dire des amis et connaissances, n’était, cependant, point la vertu cardinale du prince.
Une princesse d’amour émérite le retenait, alors, dans ses filets. Elle n’en fut pas la première avertie : tout Paris le sut, en même temps qu’elle. « Il est dans Le blanc jusqu'au cou », s’écria-t-elle, et, avec une pointe de méchanceté, qui ne la rendait pas équitable envers le héros d’Afrique, elle ajoutait : « Il ÿ est publiquement, effrontément ; et fait preuve, pour la première fois, de hardiesse. » A ce qu'elle assurait, on avait vu Sa Hauteur mal accompagnée de « cette fille », l’étaler en des lieux publics (1). Sur ce propos, elle se délectait à conter, crayon en main, une mésaventure, qui lui était arrivée récemment. Des railleurs eurent vent que le duc d’Aumale avait eu la fantaisie de descendre, le soir, dans un hôtel parisien et qu’il n’y était pas seul. Toute la nuit, de mauvais plaisants s’en étaient allés frapper à leur porte, demandant au travers de la serrure, avec une grande politesse, si M. Rouher ne logeait pas là, s'excusant, ensuite de s’être trompés et se retirant, confondus, peinés, de les avoir dérangés dans leur conversation, par erreur.
La liaison de Léonide Din avec Henri d'Orléans,
(1) « Lorsque, sœur de France, je cherche cet homme je ne le trouve pas. On le rencontre, par aventure, toujours de blanc vêtu (c'est-à-dire dans la société de Léonide Leblanc). Alors, ik vous saluéset passe. » (Lettre HOCXXIL.)
(2) Mais, je l'ai vu, moi, par ma fenêtre, si peu caché venir déjeuner chez Voisin, — lui qui ne veut pas être vu et ne va pas en ville! Dites-lui donc adieu jusqu’à l'à revoir dans l’autre monde. » (lettre CCI.)
duc d’Aumale, avait été, comme nous l’avons exprimé dans un précédent ouvrage, en parlant de cette femme de théâtre, le grand événement, le lit de parade de sa carrière amoureuse. Adroite et calculatrice elle n'avait pas négligé de faire rendre à une aussi précieuse protection tout ce qu'elle en pouvait tirer d’avantages directs et indirects. Enfin, le prince s'était dégagé d’un tel servage contre une rançon de vingt-cinq mille francs de rente, sans reconquérir, toutefois, son indépendance complète. Il avait contracté d'autres liens d’un caractère plus digne, d’une essence plus relevée. M®° de Castiglione ne pardonnera pas davantage à « la Dame des Champs », comme elle l'appelle par une déformation maligne de son véritable nom, d’en être le sympathique objet. Des empêchements fâcheux, des contraintes jalouses, à l'entendre, devaient encore venir de ce côté-là, s’opposant à la rencontre de leurs intelligences (1). Et pour quelle raison ou plutôt quel prétexte? Par quel vain motif vouloir tenir en laisse le pauvre vieux maître vieilli et « hors de combat »? Ainsi, les mécomptes successifs de la comtesse de Castiglione lui suscitaient des appréciations rien moins que courtoises à l’égard du duc d’Aumale, sans qu’elle cessât de lui conserver, au tréfond d’elle-même, des sympathies indéracinables. Exagérations trop évidentes d’une âme déçue et dont les bouillonnements lempéchaient de voir qu’il y eut autre chose, en lui, que des erreurs de conduite et une malheureuse irrésolution
(1) « Je commence à croire que le Neveu avait raison de parier que l'Onele ne me verrait pas, et cela, parce qu’il a peur de moi, parce que la « Dame des Champs » le lui défend. Elle a bien tort. Encore, s'il était jeune, mais dans ces conditions et hors de combat! » (Lettre CC.)
politique (1), mais qu’il exista, chez ce prince, des côtés de grandeur, d’abnégation, de patriotisme dignes d’une haute louange; qu’il avait servi son pays avec éclat, avec honneur, et qu’il était excellemment Français par le cœur et par l'esprit. Mais, de peser, de raisonner, de compenser en son cerveau les éléments contradictoires d’un procès de personne, n’était pas le soin qui la pressait. Elle sentait uniquement sa blessure. Elle s’emportait contre l’auteur de son mal; elle se dépouillait de toute indulgence, par accès, à l'égard d’un homme qui, disait-elle, « n’avait su que juger les autres quand il aurait lui-même, eu tant besoin, de la grâce »; elle le rendait de tous points responsable de ses propres désenchantements.
Ses sentiments étaient mieux à {eur aise avec le duc de Chartres, qui ne lui marchandait ni les lettres ni les visites. Celui-ci, parce qu’il était le Neveu, c’est-àdire le plus jeune, parce qu’il pratiquait des formes moins protocolaires, parce qu’il avait la mémoire plus sûre ou pour venir ou pour écrire, était, certes, le Préféré. Doucement et bien des fois ils s’entretinrent, elle et lui, dans l’entresol enténébré de la place Vendôme ou à la table du salon des Roses, aménagé, dans le café Voisin, près de sa chambre, pour les diners d’AItesses. Comme elle le chérissait, alors! Que ses réserves
(4) « Ce qu'on entend dire de mal des « gants gris » est incroyable. Tout le monde a vu qu'il recule... J'en aurais attendu autre chose; mais rien n’est possible avec un pareil caractère... et tout est impossible devant ce rien. » (Lettre CXXIIL.)
180 LA COMTESSE DE CASTIGLIONE d’indulgence étaient larges pour sa canaille de Prince, son Robert le Fort doublement français, parce qu'il était vaillant d’abord, galant ensuite, et qui, sous le couvert de ses pèlerinages matrimoniaux à Paris, si souvent l’alla saluer en secret! Il arrivera bien au due de. Chartres de débarquer en son hôtel de la rue Jean- Goujon, sans avertir sa voisine, et pour des raisons qui n’allaient pas à l’adresse de M°° de Castiglione. Elle aura lieu de lui reprocher des courses légèrement vagabondes en des territoires défendus; du moins, ne le prendra-t-elle jamais en défaut, quant à la constance d’une affection sincère et forte. Elle lui en délivrera le bon certificat, un jour de mai 1892 : « Le colonel est fidèle en amitié, s’il est volage en amour », écrira-telle à son confident ordinaire.
Surtout, il ne cessera point d’user envers elle de cette royale politesse, qui n’est pas l’apanage de tous les fils de roi, de ces délicates attentions, qu’elle avait perdu l'espoir de rencontrer chez ses amis les princes. Cest ainsi que, flattant une des obstinations de M de Castiglione, il n’aurait jamais omis de lui envoyer ponctuellement, le 143 de chaque mois, une sorte de lettre mémorative. La comtesse, qui avait étendu ses instincts de domination et de possession jusque sur la fuite des heures, avait adopté ce treize fatidique et mensuel: et c'était la froisser sensiblement que de ne pas lui rendre, à cette date précise, hommage de fidélité.
Il y eut des périodes d’empressement plus ou moins marqué chez le duc de Chartres, selon la chaleur des motifs qui le poussaient vers elle. Dans les cas pressés, il s’anuonçait à la laconienne et sous un air de métaphore, dont M" de Castiglione n’était pas longue à
percer le sens. Par exemple, de quelque lieu éloigné, de Modane ou d’ailleurs, il lui adressait de courts billets tournés de la façon suivante :
« Samedi 43 vous me donnerez une leçon d’italien. Je suis en veine d’y travailler... »
On avait aussitôt compris la signification de cet ukase du colonel. « C’est bref et hardi », remarquait la destinataire, d’ailleurs la mieux disposée du monde à encourager son penchant à l'étude.
Une autre fois, il lui manifestait des regrets spirituellement exprimés sur ce qu’il ne pouvait aller, par le train le plus rapide, à Cannes, où, d’occurrence, se trouvaient en même temps la duchesse et la comtesse. Situation délicate, sans doute, mais dont il eût voulu se tirer à son honneur, disait-il, pour y faire tout son devoir de mari et d'amant.
D'habitude, la correspondance du duc était voilée de plus de réserve. Il savait être agréable à la comtesse en lui écrivant de ce qui le touchait personnellement, avec abandon et confiance; il lui disait ses soucis, ses joies, ses espoirs ou ses appréhensions. Aux heures chaudes du renouveau monarchique, elle avait reçu de lui jusqu’à trois lettres en deux Jours :
« Ah! s’écriait-elle, à ce propos, s’il n’était pas tellement soucieux du droit d’aînesse français et étranger, s’il n’était pas si éteint, si étouffé, je répète que nous en verrions de belles! Mais, dans notre cas, c'est comme s’il était gris-perle! »
Leur sentimentale liaison était d’une nature calme, ordonnée, régulière, ce qui n'était pas le train ordinaire avec une Castiglione, si prompte à prendre feu pour ou contre. De brusques orages traversèrent,
cependant, la tiède atmosphère de leur amitié tendre. Après sept années de pensées vécues à l’unisson, de près ou de loin, une contention brusque s'était élevée. C'était au sujet de je ne sais quelle sottise de femme, “où se trouvaient mêlés les noms de la duchesse d'A, du duc de Chartres, de son fils Henri d'Orléans, dans l’imbroglio galant d’un séjour au Caire. Elle lui en avait adressé des représentations acerbes. Il avait riposté sur un ton sec, qu’on ne lui connaissait pas. Des mots fâcheux furent échangés. Il voulut prendre congé d'elle. En la quittant, il ne lui avait pas même accordé, en signe d’adieu, le moins qu’elle püt attendre de lui : un baiser de comtesse sur le front, n'ayant pas droit à un baiser de duchesse sur les lèvres. Mécontent, blessé au vif, il avait pris son chapeau en main et s'était froidement dirigé vers la porte. Serait-ce vraiment la rupture? La comtesse était assise dans un fauteuil, avec un tabouret à ses pieds, et le regardait l’abandonnant. Au moment de passer la porte, il eut peur de son geste, sentant bien que s’il la refermait derrière lui, dans un acte de colère, il ne voudrait pas rentrer; alors, il avait comprimé les révoltes de son amourpropre, déposé sa rancune et son chapeau; revenant sur ses pas, 1] alla droit au tabouret, s’y agenouilla… et y resta. Satisfaite de la manière dont leur querelle avait fini, M de Castiglione, le lendemain, en résumait l’issue dans cette réflexion appropriée :
«La fortune de Laffitte tint à une épingle. Celle d’une femme et d’un homme dépendit d’un tabouret. »
Mais, à l'envers de leur union d’âmes un mauvais pli était formé. Des brouilles se répétèrent pour une
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opposition de sentiment, pour un débat d'opinion, pour une dissidence politique indirectement survenue, pour moins que cela (1). De menus froissements altéraient en détail le tendreet le sérieux deleur affection. Le duc ne manifestera plus la même diligence àentendre ses appels et à leur répondre : présent ! Elle s’en affligera plus qu’elle n’en sera piquée, ayant beaucoup rabattu
de son ancienne superbe; mais il lui faudra s’assujettir à
des insistances de plume, qui n’étaient pas nécessaires, en de meilleurs temps. Elle devra, pour le ramener à elle, de temps à autre, forcer les invitations; que dis-je! elle se croira.dans l'obligation de recourir à des complaisances excessives, comnme d'envoyer au prince une boite d’allumettes spéciales, afin de guider sa marche tâtonnante, parmi les ténèbres de ses escaliers et les détours de ses couloirs. Des tisons sans consistance et sans assez de chaleur, soupirait-elle mélancoliquement, pour rallumer son cœur éteint.
Cependant, Robert d'Orléans avait ce cœur trop bien placé pour qu’il délaissât complètement, sur le déclin, la femme exceptionnelle d'intelligence et de beauté, qui lui était apparue, naguère, Si entreprenante à la défense des intérôts de sa race et de sa maison. Il reviendra au logis en désarroi de la pauvre comtesse, soit qu'il en reprenne le chemin, seul, soit qu’il s’y montre accompagné de l'Oncke, selon des arrangements prévus
(4) « Vous ne savez donc pas, malheureux, que j'ai commis le crime de lèse-courtisanerie en adressant à «Le Fort» « le Journal de Rouen », avec la lettre d'Estancelin, ce qui l’a autorisé à couper court à toute réponse, une manière, pour lui, de m'exprimer mécontentement et blâme. Je pourrai m'estimer bien forte, si, au hasard d’un deses passages à vol d'oiseau, rue Jean-Goujon, il vient d'outre-mer, me pardonnant mon silence méri-
toire et expiatoire, battre de l’aile sous mes fenêtres. » (Lettre à Estancelin, Correspondance générale, inéd., CXLTH.)
d'avance; car, c'était une ancienne habitude, chez M°° de Castiglione de sérier ses invitations intimes (1). On redinera au salon des Roses. Il lui fixera, en outre, des rendez-vous de conversation, au dehors, afin qu'on pût se remémorer en marchant, côte à côte, à petits pas, de chers souvenirs. Tel jour, il lui avaitannoncé qu'on se rencontrerait au pied de la colonne, à deux pas de son ancien appartement de la place Vendôme. Par quelle raison fut-elle empêchée, cette fois-là, de l'y rejoindre? « Le pauvre Chartres, mentionnait-elle, le lendemain, dut faire et refaire le tour du monument sans voir venir autre chose qu’une pluie foudroyante. » Dans une autre occasion, des précautions mieux prises leur avaient permis de se retrouver unis et affectueux, comme par le passé. Elle était sortie rayonnante de cette entrevue et l’impression s’en était reflétée sur le style de sa lettre la plus rapprochée à l'éternel confident. «Il est charmant, celui-là, il sait ôter, au moins, dans ses actes et ses paroles, ses gants gris d’étiquette. » L’allusion était claire, mais quelle rancune tenace contre celui qui les avait gardés, à contre-temps, ces accessoires d’une toilette cérémonieuse!
Malheureusement, avec les années, la situation matérielle et morale de la comtesse s'était fort compliquée. De jour en jour elle se rendait plus incommode à la patience de ses amis par ses bizarreries ac-
(1) « Vous souvenez-vous, à Dieppe, d'un soir où je vous refusai à diner, parce que mon cadet Chartres prit votre placevet que vous vintes, à dix heures, Je lui dis, alors en riant : « Monseigneur, je ne vous ai accordé » que la permission de dix heures : elles sonnent (j'ai encore la pendule). » II faut vous en aller, parce que j'attends mon autre fils de France, l’ainé. » J’ai bien voulu vous donner le pas sur lui pour diner; mais, c'est lui, » maintenant, qui soupera. » (Lettres inéd., CXXXVI.)
crues, par ses coups de tête, par les mélanges de grandeur et de vulgarité dont elle embarrassait sa quotidienne existence. Le duc de Chartres, sans avoir à se reprocher aucune défection posilive, s’abandonnait, de moins en moins (4). Il ménageait les démonstrations d'un sentiment, d’où s'étaient enfuis le calme et la régularité. Des témoignages plus vifs (il en avait la crainte assez justifiable) auraient eu pour conséquence des demandes de services trop réitérées, demandes jusqu'alors restées discrètes et sous-entendues, mais qui se fussent déclarées plus ouvertement, peut-être, en s’y sentant autorisées. Homme d’une prudence extrême, très d'Orléans, en pareille matière, il se garait contre l'un et l’autre périls : des charges à endosser, en cas d'acceptation de sa part, ou bien, en cas de refus, des répercussions d’ennui sérieux à prévoir, avec le caractère altier, tragique même et le moral déséquilibré de cette reine déchue. En un mot, il se tenait sur la réserve, tout en ne l’oubliant pas. Cest encore de Robert d'Orléans, duc de Chartres, que lui viendront quelques-unes de ses dernières et douces joies. Tantôt il lui enverra des gerbes superbes de roses, qui charmeront la femme en ravivant autour d'elle, pour un court moment, les impressions de sa jeunesse en fleur et de ses anciens rêves. Tantôt il lui fera parvenir quelque présent délicat et flatteur, comme le sera Île portrait enrichi d’une dédicace sans pareille. Ainsi dou-
(1) « Dites bien au prince qu'il n’a rien à se reprocher à l'égard de Ja comtesse, qu’il ne doit pas regretter de ne pas luf avoir témoigné assez toute la tendresse, qu'il n’a cessé de ressentir pour elle. J’estime qu'il a été bien inspiré dans sa demi-réserve. Ce qui reste à faire, maintenant, c'est de la réhabiliter... à peu près, et surtout de prier pour élle. » {Lettre de la comtesse de J*** au général E***, juin 1892.)
blement attentif, il aura su rafraîchir une amitié qui se desséchait et retremper dans une onde fortifiante
lorgueil meurtri de cette souveraine de beauté à laquelle, autrefois, tous faisaient cortège.
M°° de Castiglione était demeurée jusqu’au bout fort éclectique dans le choix et l'entretien de ses relations de haut étage. Si on l’avait vue, quand elle pensait entrevoir une résurrection de la monarchie, en France, seconder de ses interventions plus sincères qu’effectives les intérêts de la maison d'Orléans, elle n’avait rompu, ni avant ni après, avec les Bonaparte. Enfin, malgré qu’elle affectât de tenir en la dernière pitié, philosophiquement parlant, les grands de ce monde (1), C'était encore pour son amour-propre une satisfaction sensible que de se savoir rattachée par un léger fil à la branche aînée des Bourbons (2). Elle laissait entendre qu’elle leur avait rendu d’appréciables services et que, soit pour eux, soit pour leurs défenseurs, elle avait secrètement bataillé.
À tout prendre, le plus clair deses sSympathies anciennes retournait aux Napoléons. Les souvenirs de son premier âge viraient de ce côté-là. Son aïeul Lam porecchi n’avait-
(1) « Ah! les princes, il faut toujours les pousser au bien ou les retenir du mal. Et c’est pour tout ce que j'ai subi et supporté d'eux (non toléré, pi admis) que je les déteste tous et si fort. Cependant les imbéciles et les jaloux m'auront toujours montrée faisant la cour et faisant la chasse aux princes. » (Lettre DLVIIL.)
(2) « Je vous ferai lire deux superbes lettres d’un Bourbon dévoué, qui a dû employer toutes menaces et violences pour arracher les papiers personnels d’un mort, coupable d’avoir aidé, soutenu un Roi. Il a fallu les faire voler par un amoureux et j'ai dû batailler moi-même. Car l'amour des femmes... » (Lettre CLII.)
il pas été le tuteur du principal d’entre eux, le candidatempereur? N’avait-elle pas été l’enfant gâtée du groupe napoléonien, quand celui-ci résidait à Florence? Le ter- rible Jérôme, l'éternel boudeur, dont elle ne connaissait, elle, que les sourires, s'était penché sur son berceau. il n’avait cessé d'entretenir avec elle des rapports d'intimité confiante. À travers les jaseries écrites de la comtesse, il est souvent question de promenades et de déplacements menés de bon cœur en la compagnie du plus turbulent des Bonaparte. Jérôme a distrait sa solitude, c’estassez pour qu’elle lui prédise, ne serait-ce que par reconnaissance, son avènement au trône proche et certain.
« J'ai eu mon prince républicain, le mien de Dieppe; et, comme Catherine de Médicis, parlant du Béarnais, je dis encore et toujours : /! régnera. Ce qui ne l’empèche pas de baptiser des petits Canisy (1) et de me suivre à Dieppe. »
Que d’échanges d'idées pour eux seuls, que d’appréciations rétrospectives sur les hommes et sur les femmes égayèrent leurs conversations orales ou par lettres! Aussi M" de Castiglione apprendra-t-elle avec une vraie douleur la disparition du prince. La nouvelle lui en était venue brusquement. Dans un hôtel de Rome, non loin de la chapelle, où repose la dépouille de la princesse Borghèse, et du palais où mourut aveugle, abandonnée, Ja veuve du grand empereur, s'était close, au mois de mars 1891, la destinée pleine d’incohérence de Jérôme Napoléon. Cette personnalité d’aventure; à qui la fortune
(1) Canisy, enfants de la charmante comtesse de Canisy, familièrement
appelée, dans l'entourage, Canisette.
refusa obstinément son heure historique, s’en était allée, enveloppée de mystère et d’étrangeté. Le prince Napoléon avait fini, comme Ja plupart de ceux de sa race voués à l'exil ou à une disparition précoce (1). Sincèrement afligée de cette perte, la comtesse en avait d’autant plus ressenti l'atteinte qu’un véritable crève-cœur devait s'ajouter à ses regrets personnels. Par suite de dispositions testamentaires incomplètes, elle avait vu s’en aller aux mains de « la trop sainte Clotilde et de la pas assez sainte Letizia, sa fille » des souvenirs auxquels elle se savait des droits.
Un autre allié des Napoléons, mais unallié lointain, secret, obscur, dont nous n’avons pas à déterminer ici, le secret originel, intéressera singulièrement, pendant les dernières années de sa vie, la nature affective de la comtesse de Castiglione. IL était jeune, savant et d’une complexion faible. Elle lui avait voué un attachement Presque maternel. Les défaillances d’une santé, que menaçait la phtisie, avaient plusieurs fois, inspiré à ceux qui l’aimaient des alarmes inquiétantes. Dans une de ces phases critiques, presque mortelles, elle l'avait, momentanément, retenu chez elle, comme à portée de ses soins. On en eut connaissance dans les milieux impérialistes. Des visites s'étaient succédé nombreuses, à la place Vendôme. Ce fut une procession de pas et de
(1) <Eût-il été César ou Vitellius? Il tenait des deux et du dernier, surtout. Il manqua d’être empereur de France et prince régnant à l'étranger ; il espéra dormir dans le lit de Napoléon Ier ; il faillit devenir roi de Hongrie. Sous la troisième République, il prétendit au rôle d’un Caïus Gracchus, qui triomphät à la fois des impuissances Constitutionnelles et de la stérilité chronique des Parlements. Il avait de larges désirs, mais n’étreignit que des rêves; il ne put saisir rien de plus que des lueurs de succès et de velléités de pouvoir. » (Fréd. Loliée : La Vie d'une Impératrice, p. 390 et Suiv.)
visages, comme n’en avait jamais tant vu cet appartement retiré :
« Le tout Paris, écrivait-elle, alors, n’a fait que défiler ici. Qui a voulu me voir, m’a vue, et même qui n’a pas voulu. Je suis restée parée et frisée, jour et nuit; et tous d'être ébahis de me voir belle et encore jeune. Toutes les anciennes de l’Empire, vieilles et laides à faire peur. 11 m’en est morte, récemment, une de bien, la vicomtesse Lepic. »
L'impératrice, en partance pour le cap Martin, avait dépêché son fidèle Piétri, mais n’avait pas jugé à propos de figurer en personne auprès du jeune malade. Si seulement, insinuait la comtesse, elle avait eu la bonne, ia généreuse pensée, l'ex-souveraine, de lui garder un coin de sa belle résidence, où se pût revivifier, sous l’azur d’un ciel radieux cette plante humaine, qui se mourait de langueur!
Le groupement impérialiste tenait assez de place dans l’amas étrangement confus des lettres de la comtesse, toujours sans dates et inclassables. En deux ou trois fois elle occupa sa correspondance de l’image d’un Bonaparte encore, un vrai prince, un membre de la grande famille, mais ce fut pour en parler sur un ton dénué de complaisance, presque amer. Elle l'avait trouvé dur, à l’enterrement de sa femme, qui lui avait apporté, rappelait-elle, de l'amour et quarante millions de dot. Des réflexions attristées étant venues à l'esprit de M"° de Castiglione, pendant les obsèques. Elle avait eu la surprise attristée de se ‘voir bien, seule, en cette église de Saint-Cloud. Où s'en étaient donc allés les chauds complimenteurs, les fervents amis, qui, peu de temps auparavant, se pressaient dans la nef trop étroite
de e à he S .
pour de contenir due opulente paroisse Di ene 1 Le prince lui-même semblait absent de son deuil.
| Il abandonnait la main d’un air de mélancolie “ 1 distraite aux quelques personnes qui lPentouraient, ï Paris ne s'était pas dérangé. Saint-Cloud avait paru se + A trop loin. Fe ne *e « N’empêche, remarqua la comtesse, ‘que l'allée 1 Mr des Acacias, qui en est le chemin, était, deux heures après, remplie d’élégants, en parade. Voilà Paris et les ee “siens! »
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