CHAPITRE HUITIÈME
Les dernières amitiés de la comtesse ( suite).
Ses familiers.
Ceux qui restèrent. — Les conversations accoutumées, dans l'entresol obscur de la place Vendôme. — Quelques noms d'amis. — L'un d'eux. — Cinquante années d'histoire publique dans la vie d'un seul homme. — Une nature très riche, une existence très longue et très abondante en souvenirs. — De brillants débuts. — Sous Louis-Philippe.— Au moment de mettre le pied à l’étrier; les contre-effets d’une révolution. — En attendant le coup d'État; une conversation enten- due chez la comtesse Lehon; l’acte après les paroles. — Dix-huit ans de silence. — Résurrection politique du « jeune Estancelin ». — Trop d’espérances trompées. — Pour se consoler des déceptions de la politique. — Intimités de femmes. — Victoires et conquêtes d’un grand chasseur de proie féminine. — Indiscrétions épistolaires. — Romans et lettres d'amour. — Entre deux haies d’admiratrices. — Ce qu’en pensait au juste Mwe de Castiglione. — Les franchises de la comtesse. —
Les hauts et les bas d’une correspondance agitée. — L’affection pro-
fonde qu’elle avait gardée, malgré ses inégalités d'humeur, au plus sür, quoique bien sceptique, de ses confidents.
‘En dehors de ses relations princières plus où moins intermilentes et traversées de crises plus où moins aiguës, M"° de Castiglione avait conservé, disions-nous, un petit nombre d'amis très sûrs, les eontidents de ses heures apaisées ou douloureuses, les familiers de ses quotidiennes bizarreries ou les consolateurs de sa
détresse morale.
Les lettres échappées de sa main par centaines nous les nomment et, parfois, nous les dépeignent. On y voit passer Cornély, le journaliste à la plume adroite et variable. Par occasion, se détache du groupe ia figure expressive de Paul de Cassagnac ou la physionomie doctorale du médecin Janicot, et, d'une manière très habituelle, maître Léon Cléry. Juriste consommé et le plus spirituel des avocats, Cléry dont on disait qu’il élait toujours certain de gagner sa cause, bonne ou mauvaise, pour le plaisir que ses juges avaient à l’entendre parler, cet habile homme avait accepté de conduire et de défendre les intérêts de M" de Castiglione. Conséquemment, il était le visiteur d'office, en ce réduit quasi-solitaire, qu'échauffait et ranimait la verdeur de son esprit. Maintes fois s’y rencontrait-il avec Louis Estancelin, qui était, lui, tout à fait de la maison.
On y causait à deux ou à trois, jamais davantage, sur des sujets qui les intéressaient, chacun, parce qu'ils se confondaient avec leur propre existence ou sortaient droit de leurs souvenirs. « Le Normand » jetait dans la conversation des anecdotes clair-vêtues, Léon Cléry des mots fins et de bon goût, elle n'importe quelle idée dont se frappait son imagination. La comtesse avait la parole, le plus souvent, étant femme et se sachant la maîtresse du lieu. De sa voix de contralto, voix chaude et prenante, qui aurait suffi à la faire aimer, nous disait un de ses intimes, elle racontait. Les menus événements de la vie courante la laissäient froide, à moins qu'ils ne réveillassent en elle, de quelque façon particulière et sensible, l’éternelle curiosité féminine. Son âme s’élait réfugiée toute dans le passé.
LOUIS ESTANCELIN
(A trente ans)
as
TR TT AR D OR M OR Ven DR PIN etes
En ce temps-là, elle était souple et jeune. Des horizons de lumière ouvraient à ses regards leurs perspectives indéfinies. On l’aimait, on la recherchait, on la craignait. Des ministres, des diplomates, de hauts seigneurs, frappèrent à sa porte, anxieux d’apprendre de sa bouche ce qu’elle n’était pas bien assurée de connaître elle-même. Dans ces réminiscences des jours de triomphe revenait souvent le nom de l’empereur. Lorsque, en la pénombre de son étrange logis, elle se sentait en veine de jaser, il était piquant de l'entendre, rapportant une foule de traits, d’un genre plutôt vif sur bien desillustres personnages, dont elle avait connu le fort et le faible. De leurs petites passions, de leurs menus plaisirs, de leurs amours cachées, du peu qui leur restait, quelquefois, de leur dignité dévêtue, elle avait gardé une mince opinion. Des preuves en action étaient fournies à l'appui de ces dires. C’était, un soir, celui-ci... C'était, un autre jour, celui-là... Mais, à défaut des récits de la comtesse, on en trouverait les détails dans les « cahiers noirs » de Viel- Castel (1).
Il lui arrivait de brouiller les noms, à distance, et de se méprendre sur la qualité des personnes. Néanmoins,
(1) Cette historiette, par exemple, à laquelle Me de Castiglione fait allusion gaillardement dans une de ses lettres.
Il est question de Drouyn de Lhuys, ancien ministre des Affaires étrangères, diplomate à bon droit estimé pour sa sûreté de coup-d’œil et son sens judicieux. Sa femme, qui avait ses raisons de n'être pas aussi satisfaite de ses servicés, lequerellait, récemment. Il avait laissé commettre un passe-droit, un abus. « C’est étonnant, lui avait-ellé dit, avec une moue de dédain, comme vous manquez de fermeté! » Et beaucoup de gens entendirent cela, qui resserraient les épaules et contractaient leur figure, pour ne pas rire, un chacun croyant savoir que le ministre péchait par faiblesse, sous différents rapports.
ces absences étaient rares. Elle avait, d’habitude, la mémoire exacte et le détail précis, quand il n’était pas question de dates, parce qu’elle les omettait toujours, ou de certaines particularités de sa vie, parcequ’elle ne voulait pas les livrer; car, elle eut toujours des secrets, même pour son « Normand », dont les visites et les lettres étaient devenues un besoin de ses jours déclinants.
Le meilleur, le plus constant, le plus désintéressé de tous ces compagnons d'âme de l’Italienne malade et désheurée, celui qui aurait pu être davantage, presque tout, veux-je dire, dans son étrange existence, qui en laissa fuir l’occasion et n’eut pas à le regretter, ensuite, fut certainement le fidéi-commissaire de la Maison d’Orléans, l’ex-député polémiste, orateur, conseiller des princes en disponibilité et général, à ses moments perdus : Louis Estancelin.
Quand il était de séjour à Paris et désirait reprendre la conversation au point où on l'avait laissée, la dernière fois, une direction bien connue le ramenait du Grand-Hôtel à l’entresol de la place Vendôme. D’ordinaire, il s’annonçait de la rue en sifflant (1). On le savait en route, on connaissait le signal et l’air accoutumé de cette chanson de merle. Aussitôt, de jouer intérieurement les ressorts compliqués des serrures et
(1) «Dites votre heure pour mettre mes mignons (ses petits chiens) à la fenêtre et sifflez. » (Lettre de Mme de Castiglione. CCXXVIIL.)
des fermetures de portes. Il gagnait, sans tâtonner, le salon ténébreux où son fauteuil gardait l’angle du foyer. De certains jours, il entrait, saluait, s’installait, sans que, d’un côté ni de l’autre, on éprouvât le besoin d’échanger beaucoup de paroles. Leur bonne entente tacite se satisfaisait au plaisir d’être ensemble, Mais il était de nature expansive et raconteuse. Elle n’avait pas non plus l’humeur somnolente. Il lui revenait des histoires gaies de l’autrefois, dont s’égayait leur entretien. Ou, ce qui arrivait fréquemment, on tracassait l’échiquier politique, on parlait d'Eux et d'Eu. Onse plaignait des princes. Au moment de partir, il embrassait la comtesse sur le front et lui donnait un affectueux addio jusqu’à la prochaine visite, dont les préludes et les formalités se passaient à peu près de même. Surtout, il n’aurait Jamais oublié, quels que fussent le temps et l'heure, de siffloter, du dehors. Il en avait reçu la consigne et l’exécutait gaillardement. À telle enseigne qu'après une longue pratique de ces allées et venues originales, on voulut en fixer le souvenir. La comtesse de Castiglione envoyait, un jour, à son fidèle visiteur, une photographie de la maison, — les fenêtres des étages supérieurs ouvertes à la lumière, celles de l’entresol aux trois quarts closes, elle et ses caniches visibles à travers les lames des volets, avec, au bas de l’image, ces lignes dédicatoires : « À mon vieil ami Estancelin, en mémoire de vingt-six années de sifflement. »
Mais, tout en écrivant le nom du personnage, nous nous apercevons que nous n'avons pas encore fait avec lui une particulière connaissance. Il mérite qu’on en prenne le soin, pour l'intérêt et la diversité des circonstances dont fut entremêlée sa vie.
Malgré que les événements ne l’eussent point portée au premirer plan de la scène, cette existence fut très remplie, pendant sa longue durée. Il avait été donné à celui qui la vécut d'approcher ou de connaître intimement quelques-uns des principaux acteurs politiques de plusieurs régimes. Soutenu par une foi inébranlable, il déploya une énergie restée vaine, mais qui eût été susceptible d’emporter des résultats considérables, si on l’eût écouté et suivi. Surtout, il put beaucoup apprendre, entendre, . recueillir, à travers tant de révolutions dont il fut le témoin. Le roi des Belges, à l'issue d’une audience prolongée, lui disait avec raison : |
« Vous êtes le répertoire de cinquante années d’existence contemporaine. »
Il était né, le 6 juiliet 1823, en plein terroir de loyalisme monarchique, dans la ville d’Eu. Sa famille, aussi ancienne que l'invasion normande (1), s’y était fixée, depuis le règne de Louis XIV. Tel de ses ancêtres, Joseph Estancelin, écuyer, sieur d'Épinay, officier de la maison du Roi, avait administré le comté d’Eu pour le duc du Maine, après que M'° de Montpensier eut fait l’abandon du domaine à ce prince boiteux et légitimé. Tel autre, son grand-père, avait été créé lieutenant-général des eaux etforêts du même comté-pairie. Enfin son père avait recu le titre et les fonctions de receveur du domaine privé du roi, encore dans da ville d’Eu, où l’un
(4) Les Flamands donnaient aux pillards du Nord le nom d’estancelin ou d’esterlin. Curieuse appellation, puisqu'elle est celle aussi d'un poisson batailleur et méchant, qui dévore tout ce qui lui tombe sous la dent.
de ses oncles avait été Le fondé de pouvoir de la duchesse douairière d'Orléans.
Cette hérédité de charges avait eu pour effet d’entretenir une respectueuse intimité de rapports entre sa famille et les princes de la maison de Bourbon. Il en fut aidé, soutenu, naturellement. Petit camarade du jeune duc de Penthièvre, élevé au lycée Henri IV, dans le compagnonnage des ducs d’Aumale et de Montpensier, il ne pouvait que se pousser vite, à l'ombre du trône, s’il n’arrivait pas que le malheur des temps fit voler ce trône en éclats. Il était entré résolument dans la carrière, la tête haute, le cœur enflé de joie, avec la confiance d’un amoureux, qui, devant lui, n’aperçoit que succès, plaisirs et belles ambitions réalisables, le jour même ou pour le lendemain.
Rien ne manquait à ses vœux. On le recut, de très bonne heure, aux Tuileries. La situation d’un de ses parents, alors député, lui ouvrait tous les salons amis, tandis que l'influence d’un autre, son cousin le marquis d’Ormenans, le mettait en relations directes avec ceux du noble faubourg. Il faisait son profit d'étude de ces opinions divergentes, pendant que ses camaraderies de collège avec les princes lui promettaient une place toute faite dans le monde orléaniste. La reine le tenait en une bienveillance particulière. Les ambassadeurs, ministres, pairs de France, le sachant recu dans l'intimité de la famille royale, témoignaient à sa jeunesse des égards auxquels on n’est pas habitué, à cet âge.
A vingt ans, il était orphelin et libre. Son éducation et cette liberté même l'avaient müri avant l’âge. Il jouissait d’une fortune indépendante et, ce quine gâtait rien, d’une santé de fer. La chusse, le cheval, les armes en-
tretenaient sa vigueur sans la lasser. Au surplus, le sort l'avait muni d’un sang-froid et d’un à-propos naturel, qui ne devaient jamais se démentir.
Bien accueilli d’un chacun pour sa bonne et franche humeur (1), considéré avec intérêt du côté des femmes pour des facultés de nature, qui lui étaient propres et parce qu’il payait de mine, tout lui souriait dans le présent sans qu’il eût à nourrir d’inquiétudes pour l’avenir. On y songeait, en sa faveur. Les voies diplomatiques l’attiraient. On offrit à ses vingt-trois ans, en 1847, le titre d’attaché d’ambassade à Munich. C'était le premier pas à faire sur le chemin des grandeurs.
L'année suivante, il se préparait à joindre son poste. Sa
décision était prise, sa nomination signée. Sa famille devait l’accompagner. La mère de sa jeune femme (la reine avait voulu qu’il se mariât à l’âge où se marient les princes) était aussi du voyage. Par une matinée d'hiver, que réchauffaient les tièdes rayons du soleil, une berline bien conditionnée, avec quatre chevaux, deux postillons, deux valets de pied sur le siège, l’emmenait
du boulevard des Italiens vers la gare de Strasbourg.
Il partait à beau train d’ambassadeur. Hélas! le plaisir fut court. Il dut tôt revenir. Peu de temps après, éclatait la révolution de Février.
Les événements tournèrent promptement aux conclusions extrêmes. Par la crainte inhérente à son caractère pacifique de faire couler le sang, Louis-Philippe avait cédé le terrain, sans combattre, à l’émeute surprise
(1) Le duc d’Aumale lui écrira quelques années plus tard :
« Vous êtes un si aimable compagnon qu'on ne se passe pas aisément, de votre société, quand on en a pris l'habitude. » {Lett. inéd., Twickenham 15 juin 1857.
de son triomphe rapide. Notre attaché d’ambassade n’était plus qu'un spectateur perdu dans la foule des partants et des arrivants. Sa première pensée avait été de voler auprès du duc d’Aumale, en Algérie, pour l’exhorter à ne point reconnaître le nouveau gouvernement. Le prince était à la tête d’une armée de soïxante à quatre-vingts mille hommes. Il était brave. IL était aimé. On l’eût suivi, peut-être. Mais, soucieux de la légalité jusqu'au sacrifice, il était déjà prêt à se démettre. Ilallait spontanément quitter cette armée, en lui disant : « Soumis à la volonté nationale, je m'éloigne... » Estancelin eût eu grand tort de se mettre en route. On ne l’eût pas écouté. Il ne put que se tenir à la disposition de ses princes, leur rendre un ou deux précieux services, sauver, par exemple, en des circonstances vraiment romanesques, les diamants de la duchesse de Montpensier, les amener jusqu’à Londres, regagner Paris et attendre.
La révolution du 24 février 1848 avait eu un double résultat : elle avait renversé la dynastie de Juillet et décomposé le parti des « tricolores », qui, pendant dix-huit ans, l'avait soutenue. Les uns passèrent à la république; d’autres préméditèrent de se rallier au nom de Napoléon; et le groupe des fidèles, ayant de nombreuses ramifications dans la bourgeoisie éclairée, composa le parti orléaniste. Élu représentant du peuple, Estancelin n’hésita pas (1) : il était né et resta monarchiste pour la vie.
Par un hasard singulier l’état de ses relations personnelles lui permettait de fréquenter, $ous la présidence
(1) En 1849, il avait vingt-quatre ans.
de Louis-Napoléon, les différents milieux politiques. Il était reçu chez Thiers, où se rencontraient les représentants du monde orléaniste centre gauche, le corps diplomatique et les étrangers de marque passant à Paris. On le voyait chez le duc de Broglie, où se donnaient rendez-vous les conservateurs de droite. Il retrouvait le même monde chez la duchesse de Galliera, aussi chez le marquis de La Ferté, le dépositaire de la pensée du comte de Chambord et le trait d'union désigné entre les purs du faubourg Saint-Germain et les fusionnistes. Enfin, il prenait place, tous les samedis, aux dîners que donnait la comtesse Lehon, en son hôtel du rondpoint des Champs-Élysées, le quartier général des entreprenants et des audacieux (1).
Quand on sortait des milieux solennels où pontifiaient « les Burgraves », éloquents à discourir, mais inhabiles à se mouvoir, et qu’on pénétrait dans les appartements de l’ancienne ambassadrice, on comprenait, sans tarder, que là véritablement était le centre de la politique d’action.
Cest dans cette maison que fut préparée la grande surprise du Deux-Décembre. Sous l’influence prépondérante de Morny, l’orléanisme primitif, qui avait été l'esprit du lieu, glissait ouvertement vers l'empire. Estancelin y retrouvait des gens de son caractère, sinon de son opinion, des conservateurs résolus, regrettant
(1) La comtesse Lehon, qui joua un rôle important dans la société des débuts de l’Empire, en raison de sa liaison publiquement avouée avec M. de Morny et sanctifiée, disait-elle, par l'opinion publique, vint à Paris en 1832, avec son mari, le premier ministre du royaume de Belgique à Paris. C'était une délicieuse femme blonde; on vantait sa jolie taille, ses épaules superbes, très montrées, et dont la vue scandalisait la pudique reine Marie-Amélie.
tout haut la faiblesse de Louis-Philippe et qui, volontiers, eussent envoyé des coups de fusil aux blanquistes de Février. L'avant-veille du coup d'État, il y avait entendu une conversation des plus instructives.
Les dineurs s’étaient retirés, successivement. Il n’était resté que trois personnes : Morny, Persigny et lui-même. L'ami de la comtesse et son associé d’affaires, Morny, venait de faire une violente sortie contre les hommes d’opposition de gauche, sous le règne de Louis-Philippe, notamment contre Duvergier de Hauranne. À son tour Persigny avait élevé la voix : « Tout cela va finir! s’était-il écrié. Nous aurons un Sénat, pour les hommes graves; un Conseil d’État pour les hommes jeunes, comme vous l’êtes, vous, Estancelin; et nous mènerons ce pays-ci, une bourse d’une main et une cravache de l’autre! Sur ce, allons nous coucher. » Deux jours après, le coup d’État était un événement entré dans l’histoire.
Aux mouvements militaires des troupes encombrant les rues et les boulevards, à l'attitude décidée des régiments, à la facilité avec laquelle les soldats faisaient usage de leurs armes, on avait pu se rendre compte pleinement que, pour l’armée, le Deux-Décembre avait été la revanche du Vingt-quatre Février. Naguère humiliée, désarmée, disséminée hors de Paris, elle était rentrée dans la capitale, maîtresse de l’heure, puissante et redoutée. L'Empire était fait.
Estancelin n’était pas de ceux à qui devait profiter ce changement de régime. Membre du Conseil général de la Seine-Inférieure, il donna sa démission par refus de serment, en des termes qui lui valurént les félicitations de la duchesse d'Orléans. Appelant à son aide de belles raisons philosophiques pour trouver préférable et
LS
meilleur ce que lui imposait la force des circonstances, il résolut de se consacrer à la vie rurale, sans négliger les plaisirs de la chasse, auxquels il fut toujours adonné passionnément, ni mettre à l’abandon le goût très vif, qu’il ne répudia jamais, pour la société des femmes. Entre temps il accomplit deux intéressants voyages en Espagne, reçut du roi François d'Assise et de la reine un accueil plein de charmes; et, pendant son séjour chez le duc de Montpensier, put apprécier les marques d’une amitié fidèle, dont l’origine remontait à leurs jeux d’écoliers, sous les arbres du collège Henri-IV. Jusqu'en 1870 on n’entendit guère parler de lui, sinon dans les comices agricoles de sa province normande (1). Le 4 juillet de cette année historique, à la Chambre des députés où l'avaient renvoyé ses électeurs, après de trop longues vacances, on put enfin saluer la résurrection politique du « jeune Estancelin ». Se souvenant de ce mot de Lamartine : On prend la France plus par le cœur que par la raison, il s'était adressé aux sentiments de générosité de ses élus; en des termes d’une émotion communicative il avait invoqué pour les princes d'Orléans, le droit de redevenir Français et
(1) 11 était demeuré, en Normandie, le mandataire des intérêts privés de la famille d'Orléans. Dès la révolution de 1848, bien convaincu que, dans un temps plus où moins rapproché, les propriétés des princes risqueraient fort de changer de maîtres, il s'était avisé d’en garantir une notable partie, en louant le grand parc du château d'Eu avec une vaste ferme et autres dépendances. 11 s'installa dans ce beau domaine, une acquisition de Louis-Philippe aussitôt roi; et, lorsque eurent été rendus les décrets de confiscation du 22 janvier 1852, il se hâta de convertir en achats ces bien mis en vente, en attendant qu'ils puSent revenir à la Maison d'Orléans. Grâce à ces mesures prudentes, arrêtées à l'encontre d’un morcellement inévitable, il devait être permis, vingt ans après, au comte de Paris, de retrouver autour de son château royal un domaine complet et répondant à sa destination.
de rentrer dans la patrie commune. Son éloquent plaidoyer produisit sur cette Chambre impérialiste ce que j'appellerais une sensation dynastique. Quelques jours plus tard, c'était la guerre avec l'Allemagne et les préludes du renversement de l’Empire.
Nommé par le gouvernement de la Défense commandant général des forces auxiliaires réparties dans les trois départements de la Seine-Inférieure, de l’Eure et de la Manche, il donna des preuves de dévouement et d'énergie. Ce fut alors que le duc de Chartres était venu prendre du service dans l’armée de Normandie, sous le nom de Robert Le Fort, dont trois personnes furent seules — ou presque seules (1) — à connaitre le secret : Estancelin, le lieutenant-colonel Hermel et la comtesse de Castiglione.
La paix conclue, il s'était rejeté dans l’action. Le jour où Paris brülait, où l’on fusillait les otages, il était parti pour l'Angleterre dire au comte de Paris : « Il faut aller demain chez le comte de Chambord et la monarchie est faite. » Malheureusement pour les espérances qu’il avait vu luire, les princes illusionnés ne croyaient qu’en la parole de Thiers. La sienne ne fut pas écoutée, l’occasion fut perdue.
Les temps étaient agités. Les circonstances politiques, avec les remous des émeutes et des révolutions, avec leurs brusques changements d’hommes, favorisaient
(1) La comtesse de Valon ne l'ignorait pas, non plus, lorsque, un soir, dans son château de Rozay, on lui annonça l’arrivée d’un officier français, sous le nom de Robert Le Fort, et qui n’était autreque le duc de Chartres. Il allait rejoindre son régiment. Ce fut un épisode impressionnant que le passage, à travers bois, du prince de France, dont la tête venait d’être mise à prix par les Prussiens. (Cf. Frédéric Loliée, les Femmes du Second Em-
pire, p. 286.
les habiles. Les chances que ceux-ci contournaient, il avait préféré les attaquer de front. Il s'était astreint à une ténacité de principes, qui n’avaient jamais varié ni plié. Cependant, les héritiers de la tradition monarchique auxquels s’était attaché son zèle exclusivement n'avaient plus dans leurs voiles les souffles favorables qu’y pousse la fortune, ou manquaient de la décision necessaire pour les y ramener. Main vaillante, intelligence remarquable, cerveau plein d’idées, il resta fidèle jusqu’au bout à des convictions d’un autre âge; il n’en retira que les satisfactions de conscience d’un devoir accompli sans profit et sans gloire.
La politique lui fut une maîtresse incommode et fuyante. Des compensations d’uneautre sorte lui furent réservées, tout le long de la vie, qui l’aidèrent à en supporter les déboires et à passer le reste du temps agréablement.
Il n’était pas un Adonis, un miraclede beauté. Mais il avait le don, l'attrait, ce qu’on appelait, au dix-septüème siècle, le vol des dames. Les femmes lui furent longtemps généreuses et douces.
Quelques-unes avaient rêvé pour lui, à l'instar de Me de Castiglione, le rôle d'importance, qu’il ne lui fut pas accordé de remplir. Il en rencontra plusieurs, dont la tendresse dévouée persistait à voir en Jui mieux qu'un homme aimable, divertissant et rempli de séduction, mieux que le serviteur agissant mais sans puissance réelle d’une grande cause avortée ; elles le jugeaient en l’exaltant avec l'abondance de leur cœur.
L'idée qu’il était un être d'exception, il l’avait fait entrer dans leur âme par un ascendant naturel, où le physique avait sa part. L’amour.est un grand embellisseur (1).
Quelle qu’en fût la raison sérieuse ou frivole, brûlante ou platonique, le certain est qu’il excita des passions vives.
Par quel hasard toutes ces lettres féminines adressées à un seul destinataire se trouvent-elles, aujourd’hui, devant nos yeux, éparses et dépliées ?
Il en est de différentes mains. Les écritures sont diverses. C’est partout la même flamme répandue qui les anime et les embrase.
Il s’en voit là de tendres, de spirituelles, sans intention de l'être, de sentimentales, d’implorantes, d’impérieusement amoureuses et quelques autres, d’une sensualité si capiteuse que la prudence commande d’en éloigner le regard et la pensée. Toutes les gammes de l'éternel sentiment, les plus chaudes, les plus ardentes ou les plus délicates y sont parcourues.
De certaines, échappées à la main d’une inconnue — qui fut connue dans le monde — ont une spontanéité, des élans, des retours, des étincelles, des bonheurs d'expressions, que n’aurait pas désavoués la plume d’une Lespinasse. Tournons les feuillets, pour voir un peu de curiosité n’est pas damnable.
On n’en est qu’au lendemain de la rencontre décisive.
(1) Les effusions d’une Mwe de X., confinaient à l’idolâtrie pure. Nous disons pure avec intention, car elle avaitcessé, depuis un bon temps, d’être jeune. Telleautre, qui lecomblait, à la fais, de ses louanges et de ses faveurs envisageait comme une impression de paradis l’uniqée fait de lire, d'écrire, travailler auprès de lui, elle servant de secrétaire, lui dictant à haute voix ce que son esprit exceptionnel savait créer de beau, de brillant, de fulgu-
rant.
La plume, entre les doigts de l’absente, frémit déjà. Le désir initial prend des formes aussitôt qu’éveillé et s'exprime en des termes déjà si transparents, en des détours de mots si expressifs qu'on est aussitôt fixé sur le peu de durée probable de la résistance. C’est bien là cette électricité fébrile, que produit l’attente de l’amant et qu’exaspère l’impossibilité de se jeter aussitôt dans ses bras. |
La grande commotion ne tardera guère. Mais, que d’émois ressentis dans les illusions du rêve ou dans les frémissements du réel! A celle-là, certes, on aurait pu redire ce qu'écrivait à l’une des grandes passionnées du dix-huitième siècle son amant, objet d’une adoration débordante :
« Les femmes de Grenade ne sont pas dignes d’être vos écolières; votre âme a été chauffée par le soleil de Lima; et les Espagnoles, auprès de vous, semblent nées sous les glaces de la Laponie. » i
Les lettres de cette enivrée d’amour découvrent, à la minute, un état d’impressionnabilité physique intense. Elles trahissent, à ne pas s’y tromper, la pressensation aiguë de ce qui sera, tout à l’heure, peut-être. Des éblouissements viennent à celle qui les écrit, sous l’alanguissante imagination des caresses invisibles. Elle perçoit, avant de les avoir éprouvées, des sensations progressives si complètes qu’elle en a l’étourdissement anticipé. Et après! La domination de celui qui passa s’est établie si forte qu’on lui jure et rejure qu'elle est à l'abri des ravages du temps, même de la vieillesse (1).
(1) «Quandil aurait dépassé cinquante, soixante années peut-être, qu’im-
porte ! je l’adorerai toujours. Jamais, je ne cesserai de le regarder comme mon maitre, mon mari, mOn amant, ma vie, tout enfin. »
De ce jour il sera pour elle (comme le devient, pour chacune, l’être uniquement aimé) la personnification extérieure de tout ce qu’il y a de spirituel, d’aimable, de grand, au monde (1). Aussi, quelles déclarations d’Elle à Lui! Quelles amplifications laudatives, au souvenir d’un rendez-vous, où, sans doute, il se sera montré supérieur de toutes les manières! Elle n'était pas libre. Elle avait prononcé des serments antérieurs (2). Mais comment lui résister? Il a du feu dans les veines. Ses veux d’un bleu noir « brillent comme le ciel des tropiques ». Et sa force! Et sa taille majestueuse et cet air de courage, qu’il unit à une si caressante tendresse! Pardon, mon Dieu! Elle n'existe que pour l'aimer, le dire et le prouver (3).
Pour le rappeler à soi ou pour revivre en imagjination avec lui les moments indicibles, c’est, chaque jour, une nouvelle missive, plus chaleureuse que la précédente et moins vive que celle du lendemain (4).
(1) « Tu as toutes les qualités de l'esprit, tous les instincts du cœur, tous les germes des sentiments de l'âme les plus élevés, quoique une vie orageuse en ait fané quelques-uns. »
(2) « J'aime tendrement, profondément mon mari, je fais tout pour lui plaire, mais, hélas! je l'aime comme un père! »
Heureux époux, celui-ci quittera la terre en emportant la conviction qu’il posséda la plus dévouée, la plus aimante, la plus fidèle des femmes.
(3) « D'y penser seulement je défaille. Adieu, je me fonds d'amour sur tes lèvres et de tendresse sur ton cœur. »
(4) « Mon Dieu, si je vous aimais, comme j'aime cet homme, je serais digne d’être ravie au troisième ciel. »
« Celui que j'adore comme on devrait adorer Dieu... »
« Séparée de toi, quies la lumière de ma vie... jen'y vois plus... je suis anéantie. Séparée de toi, seul but de mes regard#, plus encore de mes contemplations.. je n’y vois plus rien... je plonge dans les ténèbres... je suis l’aveugle. »
« Hélas! la lettre de la princesse de R“***, au Mont-Dore, prouve assez
se Pan DE L4 RER ANRT ETVES Pr
LS
Cest l’adoration absolue, sans restriction ni limite. Ce bonheur radieux a ses nuages. Il y a dans cet accord parfait un élément de trouble : le mari, celui qu’on nomme toujours on, qu’on estime, qu’on voudrait aimer et qu’on peut seulement plaindre. Il y a d’autres soucis, d’autres craintes et les retours aiguillonnants de l’insurmontable jalousie. Le baiser de autre jour n’était que furtif et triste. L’aurait-1l déjà remplacée dans son cœur? Elle sait trop que ces sortes de liaisons ne peuvent durer. Sa légèreté naturelle ou son insouciance en auraient-elles déjà marqué le terme? La seule idée d’un oubli si rapide glace son sang d’un froid mortel. Pour cette nature sensible est trop étendu le champ des suppositions alarmantes (1). C’est alors . d'âme et le langage des amoureuses bouleversées à qui leurs pensées ne présentent plus que de sombres images : toutes choses pour elles se transforment en causes de chagrins. Elles ne savent où prendre la force pour résister à des impressions aussi profondes et aussi diverses. « Oh! combien de fois l’on meurt
que tu lui parlas bien légèrement. Et des paroles aux actes, il n’y a pas grande distance, avec l'habitude et la nature que tu as.
« Que fais-tu ? Quelles sont tes pensées et tes plaisirs, peut-être ? Mes yeux te cherchent et ne te voient. Je suis là dans les ténèbres, marchant, tâtonnant, heurtant, contre ces mille écueils, contre ces mille embûches, que dresse, au-devant de moi, une jalousie désolante et impitoyable. Oh! supplices de l’aveugle, que je vous comprends! »
(1) « Si j'interroge ton passé, il me répond que l'amour de l'hommeest passager. Si j’interroge le présent, il me répond que l’expression de mon amour devrait m'être interdite. Si j'interroge l'avenir, il me parle de répa-
ration. Si je m'adresse à mon cœur, il me dit quil se prépare des souffrances terribles. Si je laisse parler ma conscience, hélas! elle se révolte et me montre, d’un côté, l'éclat de mon innocence, à jamais terni, et de l’autre, le châtiment que Dion me réserve peut-être, si je ne lui sacrifie le penchant qui m’entraine. »