‹ Le roman d'une favoriteChapitre 31 sur 67 · LE: COMTE DE PARIS · texte numérisé non relu

LE: COMTE DE PARIS

(Portrait inédit) photographié par le duc de Chartres

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avant de mourir! », s’écriait M'"° de Lespinasse.

On sent approcher les premiers éveils de l’inquiétude morale, qui s'interroge et commence à s’alarmer sur les conséquences d’une faute trop heureuse, devant Dieu. Livrée comme elle l’était au combat des passions, notre inconnue n’échappera pas à l’irrémédiable crise, mélange funeste de plaisir et de douleur, de baume et de poison. Que dis-je! Elle s’y enferme, elle y prolonge ses pensées, à faire croire qu’elle se délecte en sa souffrance ou dans la consolation de lexhaler. Fréquemment reviennent les gémissements de son cœur sur les sujets éternellement chers aux natures passionnées : l’oubli complet de soi et de tout amour-propre, s’il estune récompense d'amour, au terme de ce renoncement; le désir du sacrifice pour le contentement de celui qui seul occupe et attache; les intervalles de pleurs et de tristesse, sans raison définie; les repliements d’une âme mélancolique, presque heureuse de son mal, parce qu’il lui parle encore de l’objet qui l’entretient. Puis, comme il arrive toujours avec ces natures voluptueuses et pieuses, à la fois, quand leur imagination et leurs sens ont épuisé tout ce que peuvent inspirer d’élan, de joie, de vertiges, les transports de la passion satisfaite, s'annonce et s’accuse la période des retours de conscience; c’est la phase agitée du repentir se retournant contre le bonheur passé, sans avoir la force de s’en plaindre contre celui qui en fut l’auteur (1). Que des

(1) « Je ne m'’estime plus, je me méprise. Je voudrais te fuir, et je ne le puis. ma pensée court après toi. »

« Le chagrin m'exténue. JE suis lasse de pleurer, lasse de te quitter toujours. Je déteste et je maudis, chaque jour, tout ce que j'aimais, autrefois. Je n'existe plus qu'en rêve... et c’est un mauvais rêve. Rien ne m'in-

malheurs imprévus y ajoutent ces tortures morales, dont n’est indemne aucune existence humaine, elles sont prêtes à y voir, aussitôt, la marque du châtiment divin, l’expiation.

La rhétorique d'amour a passé par là tout entière. Rien n’y manque des émotions aux nuances infinies, que peut résorber en soi une femme absolument éprise et dont l’application constante est d’écouter la sensitive de son cœur.

Il était done capable d’inspirer de telles passions! Il en éveilla de moins profondes. Liaisons passagères, épreuves de quelques jours, tentations d’un moment. C’étaient des flammes sans brûlure et d’extinction rapide. De ci, de là, pointait du romanesque. Hors de sa campagne normande, il avait aussi connu des rendezvous hardis, compliqués de hasards et d’escalades. Le grand ami de M” deCastiglione (à laquelle nous reviendrons bientôt) nous contait, un jour, au dessert, l’une de ces aventures et de quelle façon alerte il s'était tiré d’un pas diflicile. L'histoire est de franche allure. On peut la cueillir, au passage. Elle amusera notre attention, à la manière d'une nouvelle galante des vieux temps.

Une gente personne, retirée, vendant la belle saison, en son château de province, l’avait invité à lui aller rendre visite, aux heures de nuit. Il aurait chance de l’y

téresse, désormais. Je fuis tout ce que je désirais. Ce qui me plaisait me déplaît. La musique ne chante plus à mon oreille. La lecture me trouve distraite. Les visites me sont odieuses. Je n’ai plus qu'un désir, une passion et un remords. Toujours toi! »

trouver seule. La femme de chambre (une perle fine) serait dans le secret. Quand à lui-même, on l’avait muni, par avance, de toutes les recommandations et désignations nécessaires. On l’attendrait, de dix heures à minuit. La lueur lignotante d’une bougie, derrière la fenêtre de la lingerie, lui servirait de phare. Il n’aurait qu’à suivre cette étoile indicatrice et à se laisser conduire, après.

L'expédition marcha sans trop d’encombre, encore que se présentèrent des minutes critiques. Il fallait, d’abord, pénétrer dans une habitation, où se trouvait logé un nombreux personnel, escalader une grille de pare et s’introduire dans le château. Toutes les dispositions intérieures avaient été bien prises. La fenêtre du cabinet de toilette devait être entre-bällée et les volets à moitié ouverts. Néanmoins, notre héros eut un moment d’hésitation. Il faisait du vent; de gros nuages noirs obscurcissaient l'éclat de la lune. Tout à coup, ces nuages s’écartèrent. Le rayon lunaire éclaira, au pied du château, une large allée de huit à dix mètres, tapissée d’un sable jaune d’une finesse telle qu’une patte de rossignol y eût laissé son empreinte. Elle se voyait, en outre, admirablement ratissée.

On n’avait pas prévu cette circonstance. Il était impossible de traverser le chemin, sans que les jardiniers, à l’aube du jour, ne dussent reconnaître et ne pussent suivre la trace d’un pied d’homme entré au château, depuis la veille, avec de forts souliers de chasseur garnis de clous. Comment se risquer à la compromettre? On l’attendait, cependant. Allait-il faire naufrage au port? Par bonheur, une excellente idée lui traversa la cervelle. On s’occuperait, certainement, de l'empreinte des pas mystérieux qui, pendant la nuit, se seraient avancés

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dans la direction du château. Mais nullement de ceux qui paraîtraient en être sortis et sembleraient le fait d’un serviteur, d’un homme de peine. Autour de la construction régnait un trottoir pavé de deux mètres de largeur, environ, où n’était à craindre aucun indice dénonciateur. Encore fallait-il y toucher. Or, voici ce qu'imagina le visiteur nocturne. Il résolut de traverser, en marchant à rebours, l'allée fatale. Il s’en acquitta le mieux du monde, dispersa, en arrivant sur le pavé, de son souffle ou de son mouchoir, les particules de sable qu'avait pu y laisser sa chaussure, el, l’obstacle franchi, il gagna d’un pied libre, la chambre où il se savait impatiemment désiré. Elle vint à son approche. Leurs lèvres s’unirent, tenant, en silence, le plus éloquent des discours. | IL demeura, une semaine entière, dans une pièce retirée du château, servi et alimenté de jour par la diligente soubrette, gardé de nuit par la dame du logis.

Il y eut de tout, dans ce chapelet d'aventures, même des apparences de drame. Après avoir troublé de ses caprices errants des âmes promptes à s’enflammer, n’aurait-il pas été la cause involontaire, ce Convive d'amour, trop altéré, d’une désespérance de cœur si profonde, que ce cœur en avait cessé de battre? Il recevait, un matin, une longue lettre apostillée du timbre de Venise, à la date du 26 mai 1860, et commençant ainsi :

« Écoutez : il va mourir quelqu'un qui vous à tant aimé! Il

faut bien qu’elle vous le dise avant sa mort; jamais vous ne l’avez su, ni vous ni personne; souffrir, lutter, pleurer, voilà ma vie

d'hier. Mais, aujourd'hui, mais là où j'en suis, déjà à l'ombre des éternelles ténèbres, tout s’efface, à mes yeux, et je ne vois plus que mon amour et mon désespoir; c'est plus fort que moi; mon cœur me crie : c’est assez souffrir, aux mourants il est permis de se plaindre. »

Était-ce possible? Il interrogea ses souvenirs. Fut-ce à Nice, à Hyères, sur les chemins de l'Italie, que put prendre naissance l’anonyme et tragique roman? Une inconnue l’avait-elle aimé vraiment, à ce point, sans qu’il en eût perçu, deviné, senti le moindre indice? Comme il ne parvenait pas à fixer une aussi cruelle incertitude, il en avait parlé dans le cercle de ses intimes, y cherchant quelque lumière? L'une de ses amies, naturellement romanesque, était restée si émue, si dolente, après la lecture de ces adieux mortels, que, pendant plusieurs jours, elle pria pour linfortunée Napolitaine ou Yénitieune, et que, sur le conseil de son directeur de conscience, elle lui fit dire des messes! Seulement la pieuse femme ne se doutait pas de ce qui lui fat appris, un peu plus tard; c’est qu’on avait surpris la crédulité du héros de l’histoire, sur les effets de son humeur conquérante ; qu'il n’y eut, dans l'affaire, ni morte ni blessée, et que la sentimentale Italienne au cœur brisé d'amour n'avait jamais existé que dans une imagination facétieuse.

Ce n’était qu’une absente dans le nombre. Mais des consciences sévères avaient jugé que l'aventure, tout imaginaire qu’elle fût, devait ètre une source de remords pour celui, qui, si légèrement, avait donné matière à de telles erreurs! Il les laissait parler. Le cœur droit, l’âme intègre, la conscience sans faiblesse, le sentiment paternel hors de reproche, il avait une morale moins

rigide sur les principes applicables à l'éternel vis-à-vis de l’homme et de la femme. .

En vérité, cet homme heureux eût été d’une trempe bien rare, si, entre les deux haies d’admiratrices, qui ne cessèrent, jusqu’à l’extrême limite de ses ans, de le couvrir de fleurs, il n'avait pas fini par se persuader qu’il possédait, en effet, le talisman.

Car, cela dura toujours. Sur tous les points de sa route, : il rencontra des cœurs ouverts à deux battants pour accueillir ses joies ou consoler ses peines. Il avait perdu, depuis longtemps, la flamme et le ressort de la jeunesse. Cependant, il avait des amies, qui, pour être venues très tard, ne s'en montraient ni moins dévouées ni moins tendres. Telle une poétique comtesse de X... très écrivante. Ayant elle-même passé le temps des amours complètes, elle lui avait accordé la maîtrise de son âme. Elle lui réitérait, de jour en jour, des attestations, comme celle-ci : il était l’homme parfait, à qui les sept dons de l'esprit avaient été octroyés : sapience intelligence, piété... et je ne sais plus quels autres l'elle encore, l’une de ses amoureuses de Jeunesse, dans un élan de reconnaissance encore chaud pour le bien qu’elle en avait reçu, s’emportait jusqu’à s’écrier :

«Si Dieu m'interrogeait, je lui demanderais pourquoi il a créé des êtres tellement à part dans ce monde et leur a donné tous les charmes. »

Né pour diriger, reprenait une toisième voix dans le concert, il était de ceux que leur, supériorité libère de toute suggestion. Étant une influence reconnue, partout où il passait, il n’en subissait aucune. Seul, debout, dans la vérité et la lumière, voilà comment

il apparaissait à ces yeux idéalement prévenus.

Mais, il n’était pas apprécié des hommes à sa valeur, celui que Dieu, pour le malheur des femmes, avait fait si séduisant. Aussi la fervente amie l’exhortait-elle, et de toutes ses forces, à se grandir dans l'opinion du monde. Les événements publics avaient trompé ses espérances et réduit à néant ses moyens d’action. Il devait, en revanche, écrire ce qu’il eùt été capable d'exécuter. Que n’avait-il déjà terminé ses Mémoires! Avec une confianee admirative singulièrement anticipée, elle leur promettait, avant qu'ils existassent, un succès, un triomphe, que M®* de Castiglione, moins enthousiaste, était loin de leur présager. Qu’il consentit seulement à y mettre la main et tout lui viendrait, de surcroit : récompenses, honneurs, réputation grandissante. « Vous savez tant de choses, lui glissait-on en douceur, vous avez tant de documents entassés dans votre mémoire et dans vos archives domaniales! Vous possédez si bien l'art de dire et de ne dire que ce qu’il convient d’exprimer! » Elle-même aspire à y contribuer de son humble effort: ell2 classera les notes, elle en distribuera les matières enchevôtrées; elle en coordonnera les pages déjà prêtes; et l’on n’aura plus qu’à en livrer les feuillets au copiste. « Heureux copiste, ajoutera cette adulatrice ingénue, connaîtra-t-il seulement sa bonne fortune d’être appelé à lire, le premier, ces captivants récits! » Il est vrai qu’une autre voix, en sourdine, rabattait de tels élans : celle un peu moqueuse de M”° de Castiglione l’engageant, au contraire, à se méfier de ses illusions, à n’en pas croire des louanges trop périlleuses à son amour-propre, à mesurer Sa peine et ses mérites, à n’en attendre rien de plus qu’un profit moral incertain.

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Tiraillé entre ces deux influences féminines, l’une optimiste à l’excès, l’autre nettement déprimante, il n’avançait que d’une plume indécise; ou pour ne contrarier personne, il changeait de sujet, ajoutait quelques lignes à l’histoire projetée de « la plus belle femme du siècle », annonçait qu’il mènerait de pair celle-ci avec ses « Souvenirs » et trouvait ainsi le moyen de contenter les deux parties en désaccord. La comtesse de C*** estimait bon qu'on exaltât sa gloire et la comtesse de X***, douce de nature autant que facile de caractère, ne connaissait pas la jalousie. Par une exeption très rare, en effet, cette dernière ne nourrissait aucun sentiment hostile contre la rivale de sa platonique et vertueuse amitié. Tout au contraire, elleencourageait fréquemment, dansses lettres son « cher duc » — comme elle surnommait Estancelin, parce qu'elle le trouvait digne d’être, au moins, prince — à redoubler d’égards et de prévenances envers la « reine déchue ». La pauvre comtesse : c’est le début invariable de ses fragments épistolaires concernant M": de Castiglione, et cela, sans aucune intention de dédain voilé ou de commisération perfide.

« Pauvre comtesse ! répétera-t-elle, non, ne l’abandonnez pas, alors que tout la quitte; mais que votre fidélité lui soitla dernière consolation de son déclin moral et physique. »

Une autre fois, elle marquera son étonnement que « le grand homme » n'ait pas obtenu sur elle assez d'autorité morale et de prestige pour gouverner et assagir cette tête fantasque, « capable des actions les plus grandes comme des plus folles ». Sans doute, se disaitelle, avec la meilleure volonté du monde, on ne pouvait tout admettre, tout excuser dans les habitudes

extraordinaires et, parfois, inqualifiables, que la recluse de la place Vendôme avait contractées; mais, sa compréhension chaleureuse de l'amitié, constamment vibrante en elle, et sa loyauté de caractère demeurée intacte, ne suffisaient-elles pas à excuser les erreurs de sa belle intelligence en désarroi?

L'ami commun n’avait pas de peine à se laisser convaincre de ce qui était le fond de son propre jugement. Sa correspondance alanguie se ravivait, à l'intention et à l'adresse de M"° de Castiglione; ses visites redevenaient plus fréquentes chez celle qu'il avait, en son âme, sublimisée.

Qu'elle se vit en pensée sur la route montante de ses songes aventureux ou redescendit la pente de ses 1illusions en déroute, M" de Castiglione n'avait jamais admis qu'il se retirât complètement de la politique. Il ne devait pas se contenter d’être le meilleur fusil de la région. Puisqu’il ne pouvait devenir ministre et que les maîtres du château d’Eu n’employaient pas leur influence à le faire nommer seulement sénateur, elle voulait qu’il fût, au moins, le premier de sa province ;

«Mais que faites-vous donc dans votre tanière normande, lui écrivait-elle, parmi les lys penchés et les violettes relevées? Comptezvous par des essais d'agriculture locale mériter la nouvelle décoration couleur d'espérance de la République française? Allons, sortez de cet antre obscur, remuez-vous el... venez m'embras-

ser (1).

Son amour-propre de femme s'était réjoui, lorsque,

(4) Lettres, CCXLIT.

pendant la guerre de 1871, le gouvernement de la Défense nationale le bombarda commandant en chef, à titre auxiliaire, d’une armée de quarante mille hommes. Il avait baptisé militairement Robert Le Fort, conduit vers Paris assiégé la colonne de troupes qui s’approcha le plus près du cercle d’investissement, affronté le feu, reçu dans la poitrine une balle prussienne et mérité qu’on tremblâtpour ses jours. Néanmoins, après la revision des grades, plus tard, quand des intentions malveillantes se retournèrent en épigrammes contre ce généralat improvisé, elle en avait subi l’impression d’une manière assez vive pour lui lancer aussi sa flèche : « J’observe (ce qui m'a été rabâché à satiété), que vous n’avez Jamais été général, qu’on vous le conteste, et cela me chiffonne. Il fallait le prouver. » Simple accès d'humeur, comme elle en avait souvent! Quoiqu'il füt, de nature, le plus indépendant des hommes et qu’elle s’en fût aperçue, puisqu'elle lui détachait, une fois, ce compliment : « La femme qui doit vous mener vous, n’est pas encore née »; quoique, dans sa famille et hors de sa famille, il n’en eût agi, toujours, qu’à sa tête, il avait dû s’armer d’une forte provision de patience envers sa terrible et exigente amie. C'était, au hasard des lettres dont il avait l’aubaine journalière, lettres impératives, caressantes, maussades ou passionnées à leur manière, c'était un flot d'observations ou d’injonctions contre lesquelles il se cabrait, surtout dans les derniers temps. De sorte que, par intervalles, il Jugeait bon de suspendre toutes explications écrites ou parlées, entre elle et lui, et recherchait, pour en tenir lieu, la conversation de beautés moins commandantes. Elle n’était pas sans en souffrir. Du dépit se mêlait

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à sa plainte et elle en revêtait l’expression d’un caractère de grandeur offensée :

« Pourquoi n'êtes-vous pas venu me voir, à votre passage à Paris? Est-ce pour vous mettre à la hauteur des princes, que vous vous faites, à plaisir, ingrat, négligent, oublieux? Les princes sont passés de mode, mon cher. Mais rassurez-vous, j'aime néanmoins, toujours, ceux qui ont failli m'aimer, lorsque j'étais à la mode de l'Empire (1). »

Dans les meilleures pages de cette correspondance si cahotée elle inclinait à des pensées douces, quasiment tendres. Une longue jeunesse de cœur, qu’on n'avait pas assez dépensée, aspirait en elle à reprendre vie. De tardives bouffées lui remontaient d’un sentiment plus chaud et plus complet, qui n'avait pas eu de conclusion, jadis. Elle en rendait l’idée transparente par des réflexions suggestives, comme celles-ci :

« Ah! ces huit jours passés ensemble, à toute heure, en toutes choses, sauf une... »

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« Une larme de toi, à Normand, que je n’ai jamais vu pleurer, mais dont j'ai presque tout vu : écrire, dormir, rager, railler, rêver, mais non pas aimer, et, quand on n’a pas vu l’homme de cette dernière façon, on n’en connaît ni le pire ni le meilleur. »

« Il faut m'écrire, m'écrire sans cesse, sachant combien j'aime vous lire (car, c’est encoré ce que vous faites le mieux, pour moi qui ne connais pas le reste). »

(1) Lettres, LXIX.

Le double fardeau de la maturité de l’âge et des chagrins s’alourdissait sur cette admirable tête. Néanmoins, ses yeux, ses épaules, ses bras, ses mains, n'avaient pas perdu leurs droits à l’admiration. Son instinct féminin n’avait pas abdiqué et ne le pouvait pas, après les adulations infinies dont elle avait été l’objet sans pareil. Elle ne fut jamais aussi certaine qu’on l’a voulu croire, et tant de fois répété, de son irrémédiable déchéance. Avec une obstinée confiance, elle se défendait contre l’inattention du regard des hommes, dans le cercle restreint où elle s’était enfermée volontairement. Des retours d’hommages à l'être de séduction qu’elle fut et pensait encore être par de soudains réveils, lui étaient bien agréablement sensibles. Quand ses mille malaises faisaient relâche, elle s’employait encore à inspirer des impressions.

Aussi, à force de s'entendre dire qu’une fois, deux fois, sinon trois, il était passé à côté du bonheur sans avoir su le fixer; au surplus, piqué de tant d’allusions à la messe blanche du rendez-vous dieppois; enfin, remis en verve par des mots aiguillonnants de la comtesse (1), le Normand s’était dit : que l’Occasion était moins chauve, peut-être, que le faisait accroire la tradition; qu’elle ne devait pas tenir à un cheveu unique; et, qu’à tout prendre, un regain d’amoureuse amitié, conçu d’une certaine manière, entre elle et lui, ne serait que la réparation d’une erreur passée. Il en parla. Elle eut à retenir ses vivacités. C'était trop tard. Ou, alors, il faudrait lier la partie pour toujours et pars un pacte définitif.

(1) « Votre lettre a réveillé mon cœur et peut-être quelque chose avec », lui écrivait-elle par amusement.

« Que n’as-tu parlé de la sorte, il ÿ a vingt ans! » (Lettre CLII.)

La vie en commun... Il n’en demandait pas tant. Ces deux mots, avec tout ce qu'ils comportaient de renon-— cement d’une part, d’exigence de l’autre et de responsabilités à la suite, pour le seul retour d’un tête-à-tête permanent avec une femme malade, incommode et fantasque, — si intelligente qu’elle pût être, — ces deux mots avaient dégrisé du coup l'imagination momentanément montée du général. Il ne traîna pas des heures entières à méditer sur ce problème. Époux, père, grand-père, très pénétré de ses sentiments envers les siens, d’ailleurs ami de sa liberté, tenace en ses goûts, passionné de la chasse, des voyages, des longues flâne ries en route, il aurait dû sacrifier tout cela, et pour quoi ?

Si l'amour et ses fièvres sont capables de faire mépriser, dans les temps insoucieux de la jeunesse, les tourments qu’il entraine, on n’y aventure pas aussi aisément, dans l'âge avancé, la paix du foyer et le repos de l'âme. Déjà, de ses anciennes amies de cœur s'étaient imaginé qu’elles purifiaient leur flamme en lui prodiguant, dans leurs lettres, les appellations d’époux, de mari, de « cher mari », qui les trompaient elles-mêmes, sans changer rien à la réalité des choses.

L'expérience en eût été plus périlleuse avec une nature volontaire et maîtrisante, comme l'était Mr° de Castiglione, même après qu’elle eùt cessé d’être jeune. Il ne revint pas sur sa proposition, mais tranquillement reprit sa place au rang des platoniques. De son côté, la comtesse, avertie sans paroles du faux pas où elle s’était engagée, ne manqua point de s’en Lirér à son avantage. Elle déclara, plus tard, que c'était elle qui n’avait pas voulu et qu’elle n'aurait jamais voulu.

Faute de pouvoir fournir de meilleure raison, elle lui récrivit, modeste et simple, comme à son ordinaire, que, toute réflexion faite, elle était d’une nature trop supérieure, trop évidemment divine pour se plier au commun servage (1). Il ne serait donc plus question d'amoureuse aventure; mais l'amitié demeurerait profonde, chaleureuse, indéfinie: et d’en douter seulement lui serait la plus cruelle des injures :

« Ne pas compter sur moi? Et depuis quand donc, de près ou de loin, vous ai-je donné le droit de mettre en suspicion ma sympathique amitié? Ne vous l'ai-je pas prouvée par le plaisir visible que je montrai, en n'importe quel temps à vous recevoir; vous, que que j'ai vu toujours et partout, même recherché, moi l’ermite de Passy, la solitaire de Dieppe, moi la recluse de Paris, où je me tiens éloignée de chacun et où, pourtant, chaque fois, je vous ai reçu de mon mieux, en camarade, dans la plus grande intimité? N'êtesvous pas assez assuré de mes sentiments pour vous par notre correspondance ininterrompue, sans distinction d'époques ni de lieux, moi qui ne puis écrire pour mon plaisir et qui ai tant à faire pour m'ennuyer! Si des cas de force majeure interrompent, parfois, nos échanges épistolaires et rendent ma plume infidèle, la pensée en demeure constante chez moi, et le regret en arrive jusqu’au remords. Vous êtes le seul ami qui me reste et je tiens à vous conserver ( 2).»

Dans les jours de sérénité, elle n’avait pas d’empressements assez démonstratifs, ni d’attentions assez touchantes, à son égard, comme pour effacer de sa mémoire le souvenir des difficultés passées. Lorsque, après une semaine entière vécue, côte à côte, en tout bien tout honneur, il reprenait le chemin de ses terres, elle le pleurait comme un époux en mal d'absence, elle lui écrivait comme à un amant perdu:

(1) « Je pourrais bien devenir amoureuse du maitre, si le fait d’être sortie des mains de Dieu... etc.) (Lettres, CCEXV.) Du verbiage.

(2) Lettre, DLVI.

« Je te revoyais partout, autour de moi, tel que l'ombre de mon âme, tantôt mangeant la sole normande entre deux médicailles, amis (4) des oreilles sourdes (2), ou bien assistant aux sou pers princiers (3) dans ma petite salle gris perle, sous mes « étoiles d'or », contre- AE de mes déjeuners impériaux avec Paul, du Pays (4).

Cette grande affection avait été mise à l'épreuve en des circonstances particulièrement graves, et qui témoignèrent de sa profonde sincérité. En 1871, grièvement blessé d’une balle ennemie, Estancelin avait été ramené au château de Baromesnil, en des conditions de fièvre et de faiblesse, qu’on préjugeait mortelles. La comtesse de Castiglione le sut brusquement. Pleine d’angoisse sur la conduite qu’elle aurait à tenir, dans le doute qui Det son âme entre un départ immédiat pour voler

à son chevet et le scrupule de sa situation mal définie, irrégulière plutôt, à l'égard de la famille, elle avait rassemblé ses intimes, afin d’en agir selon leurs conseils. Devait-elle se rendre auprès du fidèle ami, braver une atmosphère, qu’elle sentait plutôt mal accueillante, tout braver, pour donner à celui que guettait la funèbre moissonneuse, « un premier baiser de vie mortel, un dernier baiser de mort » ?

Au contraire, la sagesse ne lui commandait-elle point de s’enquérir télégraphiquement de l’état du blessé et

(4) Des médecins amis et commensaux de la comtesse.

(2) Terrible en ses franchises, elle rappelait souvent à ce cher ami qu’il n'avait pas l’ouie fine, et que sa dureté d'oreilles, se renforçant avec les ans, pourrait bien se une affligeante surdité.

(3) En compagnie de princes : les ducs d'Aumale et de Chartres.

(4) C'est-à- dire, sans amplification de terme, avec Paul de Cassagnac, directeur du « Pays » et partisan de l'Empire.

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des dispositions qu’on aurait à la recevoir? On s'était rallié à ce dernier parti. L’un des consultants, celui qu’elle appelait Balzac et dont nous aurons à nous entretenir, en détail, dans un chapitre prochain, rédigea une dépêche signée de son nom, s'adressant au général et lui demandant s’il ne désirait point, auprès de lui, les bons offices de Coiflier ? (Castiglione et Coiffier, c'était tout un.) Sans se laisser tromper au changement d’étiquette, on appréhenda, dans l’entourage du malade, comme un élément de trouble et d’agitation plutôt nuisible, l’ardeur d’un zèle, qui n’avait pas qualité de s’entremettre. On répondit, en deux lignes à Balzac qu’on le remerciait de sa sollicitude et ce fut tout. La comtesse en serait morte de chagrin et de dépit!

Elle s'était si peu attendue au rejet de son offre, elle s’était crue si positivement sur le point de partir en mission d’infirmière et de consolatrice qu’elle avait rassemblé — extraordinaire en chacune de ses déterminations — toute son armée active, pour lui faire escorte. Elle s'était donné une peine infinie à réunir ces divers personnages, fort occupés pour la plupart, et qui avaient consenti, par pure bonté, à cette démonstration collective de leur sympathie. Ils furent exacts au rendezvous, les amis de toujours, que la belle comtesse (1) avait affublés des plus bizarres qualificatifs (2), ils étaient là, valise en main, tous ses dîneurs. Six au moins. Avec une pareille escouade de gens expérimentés, apportant, en personne, leurs hautes capacités chirurgicales et médicales ou simplement consultatives, elle en tête,

(1) N'oublions pas qu’elle n’avait, à cette date, que trente et un ans.

(2) La Messe, la Rosse, l'Enfant, le Grand, le Bougre, ete.

on eût fait revivre un mort, « fût-il Normand ». Mais la famille, ignorant sans doute les puissants moyens de cette expédition, n’en réclama point les services. Mr de Castiglione reçut en plein cœur le coup de la “froide dépêche. Le blessé devait souffrir moins longtemps de la balle allemande, que la sensible comtesse de son contre-choc : une double blessure « d’amour personnel et d’amour-propre public. »

Bien après, avec cette hâte d'informations qui rend les journalistes si facilement téméraires, une feuille parisienne ou départementale, nous ne savons au juste laquelle, avait annoncé fort à la légère, la mort d’Estancelin. Et, à la suite de la fausse nouvelle, s'étaient glissées des réflexions, comme celle-ci, dans le monde, qui la connaissait encore : « Voilà qui va causer de la peine à l’Italienne de la légende, pour laquelle ce galant homme brüûülait de l’encens, depuis trente années (1). » L'émotion avait été poignante, mais courte, dans le cœur de l’amie. Une autre édition ressuscitait celui qui n'avait pas perdu la vie.

« Mais faut-il s'en étonner ? remarquait-elle, avec cet esprit de généralisation paradoxale, qui lui était si familier. Tout le monde ressuscite maintenant : l’autre jour un prince russe est sorti froidement de sa bière pour appliquer deux gifles à ses proches, qui l’enterraient vivant (2). »

Grande était sa crainte de mourir loin de sa vue, très seule, et non moins profonde son angoisse de ne pouvoir consoler les derniers moments de son ami, si, au Contraire, le sort voulait qu’il quittât la terre avant elle. Mais courageusement, en femme pour qui la mort, à

(1) Lettres, CLXXXIV.

(2) Lettres, CLXXXII.

SOC ENS est Or RE.

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