‹ Le roman d'une favoriteChapitre 32 sur 67 · MER · texte numérisé non relu

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force d'en parler, avait perdu son caractère d’horreur, elle l’entretenait de sa fin; elle insistait à prédire les circonstances, qui pourraient entourer le fatal dénouement; et, parfois elle en évoquait la triste image, d’une manière à la fois enjouée et touchante :

« Quand à une table de princes et de duchesses espagnoles (1) on vous dira gaîment : « Avez-vous vu dans les faits-divers, que la comtesse de la légende est morte subitement ? — Ah! bah! leur répondrez-vous, stoïque. Dans quel journal avez-vous lu cela ? » Mais, lorsque vous serez seul, vous irez dans les bois, et là, vous essuierez votre front humide, vous rajusterez votre cœur blessé, vous verserez une larme et, rentrant chez vous, vous relirez mes lettres (2). »

Si la destinée lui infligeait cette douleur qu’il la précédât dans l’au-delà, du moins tiendrait-elle à ce qu’il ne s’en allât pas, tout entier, de leur double vie et que des objets famiiiers lui ayant appartenu, de ces choses d'usage sans importance ni valeur, mais qu’on chérit pour les souvenirs qu’y retrouvera l’âme des survivants, lui fussent pieusement réservés. Et, là-dessus, elle le priait de faire mieux que d’exprimer, autour de soi, un désir sans forme, une vague intention verbale. Il devrait de sa plume signer des dispositions précises et lui en donner copie. Oui, c’est ainsi qu’il devrait procéder. Elle en aurait le cœur plus tranquille. N’avait-elle pas l'expérience trop récente de ce qui était arrivé, après la mort du prince Napoléon, lorsqu'elle vit se perdre entre des mains étrangères quarante années de souvenirs échangés entre elle et lui, ses livres et ses

(1) Allusion aux rapports intimes du général Estancelin avec le duc de

Montpensier et ceux de sa famille.

(2) Lettres, CLXXX.

lettres? D'ailleurs, ses prétentions étaient bien modestes et n’excédaient guère la portée de certains vœux sentimentaux. Si, pour des raisons familiales, qu’il ne lui convenait point d'interroger, des contestations pouvaient surgir, par exemple au sujet de la chaîne à trèfles des princes d'Orléans, certainement personne ne voudrait lui refuser le peu et le très souhaité qu’elle demandait : des cheveux de son ami, ses deux pistolets de voyage, et, détail plus touchant encore, l’ample pardessus marron quadrillé que, si souvent, elle avait vu, au travers des jalousies de la place Vendôme, passer, venir ou s’en aller.

Sa tristesse était que, là-bas, dans l’entourage, on persistât à repousser ses tentatives de rapprochement, comme s’il elle eûtété, elle, Virginie Oldoïni, comtesse de Castiglione, une personnalité douteuse et qu’on éloigne. Sur la limite extrême de leurs rapports, elle manifesta souvent le désir que lui fussent ménagés, surtout, l’estime, la confiance et l'amitié du petit-fils du général : Louis de Clercy, et qu’il sût ce qu’elle avait été pour son aïeul (1).

C’étaient les parties sentimentales et attendries de ses lettres d'intimité, confondues, perdues parmi beaucoup

(1) Plusieurs fois, elle écrivit à ce jeune héritier d’un grand nom, sur la tête duquel on avait amassé tant d’espoirs, mais dont la mort prématurée ruina le bonheur de deux familles. Elle lui prodiguait, en ses lettres, des conseils sérieux et virils. Ou bien elle prenait avec lui un ton plus familier l’interrogeait sur ses goûts, ses plaisirs; et, pärce qu'il était un gentilhomme, parce qu’il devait être aussi un homme de son temps, elle l’encourageait à cultiver la galanterie, les langues étrangères et comme le due de Chartres, à pratiquer. les délassements de l’art photogra-

phique.

de brouillonnages inutiles. Elle s’y montrait assoiffée d’affections. Elle y était naturelle et bonne. On sentait là battre son cœur.

Mais la note de ses effusions était changeante, comme les montées et les descentes de son humeur. Elle n’échappait jamais bien longtemps au tumulte de son caractère.

De toutes ces pensées bonnes ou mauvaises Estancelin était le confident nécessaire, comme il en faut un à. beaucoup de femmes, celui qui ne s'étonne, ni ne se fâche ni ne s’indigne de rien. Il se rendait accueillant à ses rêves tombés, à ses chimères, à ses regrets d’un irréalisable objet. Il la laissait dire, écrire, un peu déraisonner, affectueux, sceptique, et se prêtant avec une complaisance égale (qui se lassera, pourtant) à son ultime fantaisie : la mise en œuvre de ce qui devait être et ne fut point le Testament littéraire de la comtesse de Castiglione.

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