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232 Ur LA COMTESSE DE CASTIGLIONE
de Castiglione, non point des hommes, non point même des anges et point meme des archanges, mais des dominations et des trônes célestes (1). »
Parmalheur, cet historien diplomate, ou, comme elle
sir le qualifiait avec un peu de méchanceté, cet écrivain | pour femmes mortes n’était ni le secrétaire ni le peintre qu'elle aurait choisi. Elle ne desserrait point les lèvres,
si fort qu’il l’en pressât. En vain recommençait-il l’as-
saut de la tour du silence, où elle se tenait emmurée.
Il ne pouvait en tirer rien. Pas la moindre parcelle de
copie en espérance. S'il parvenait à pénétrer dans la
place, il n’en était pas plus avancé, quant au résultat
décisif. Il avançait la tête, quêtait du regard, tournait, de
droite et de gauche, sa prunelle chercheuse ; peine perdue,
il se dépitait de n’y découvrir quoi que que ce fût, ni correspondances à l'abandon, ni griffonnages dénonciateurs
de mémoires en préparation; pas de notes éparses, aucun
lambeau visible de son passé! Il en revenait, chaque fois,
plus désolé. « Sürement, glissait-il au libraire Timotéi,
sûrement elle cache ses manuscrits dans sa paillasse. »
C'est qu’à la vérité celui-là n'avait pas sa place gardée, au chevet des confidences.
L'un des rares élus, Léon Cléry, avait retenu son feuillet à remplir dans ce livre d’or. Diplomate de quelques jours, en 1871, il aurait témoigné, avec l’autorité d’une expérience directe, des précieux services rendus par l'entremise secrète de la Florentine au gouvernement de la Défense nationale. Tel autre, Cornély, avait exprimé le désir qu’elle lui confiât une par-
(1) Fragment d'une lettre retrouvée par nous, entre les feuillets d’un volume ayant appartenu à Mwe de Castiglione et, maintenant, la propriété de M. Gabriel Hanotaux..
tie de ses manuscrits ébauchés, trop heureux s’il pouvait, d’une plume savante, les assortir et les fondre dans une trame continue.
Enfin, de son côté, le châtelain de Baromesnil réunissait en diligence les mille et mille documents, d’ailleurs nuageux, contradictoires et sans date, qui lui avaient été confiés. Chaque jour, la masse s’en augmentait des lettres courantes, où revenaient, par bribes, la suite oubliée des choses (1). Avec lui des auxiliaires de bonne volonté s’efforçaient, non sans peine, d'apporter de l'ordre, de la clarté, en cette immense confusion. Leurs yeux et leur intelligence y perdaient courage, plus de vingt fois à la journée (2). Comment se guider, comment se retrouver, d’une manière sûre, à travers le pêle-mêle de ces écritures, sans fixation des lieux ni des temps, énigmatiques à toutes places, criblées de rappels et d’allusions amphigouriques? À vrai dire, il ne plaisait guère à M*° de Castiglione qu’une troisième voix, si modeste fût-elle, se mêlàt à la conversation. Qu’y pouvait-elle comprendre, celle-là, n’ayant connu personne? L'irritable comtesse était prête à s’en plaindre comme d’une intrusion gênante, indiscrète (3).
(1) Il y en eut des parties exécutées. Que devinrent-elles ? Mme deJ***, qui était dans les secrets du laboratoire, écrivait à l'ami commun, quelques années plus tard : « Vous rappelez-vous que nous ayons été étonnés de l'activité de la comtesse et de Cléry: doncilya eu du travail de fait. » (Correspondance privée, archives de Baromesnil.)
(2) L'avouera-t-on? L'auteur même aurait rendu les armes sans le
secours des yeux juvéniles de son fils Édric, curieux de chercher une Ame à travers ces griffonnages, et qui se dévoua. % (3) « Ce m'est une réelle peine, écrivait-elle, que vous en employez une
autre, pour cette besogne qu'elle ne peut comprendre n'ayant connu ni les princes ni ceux des Tuileries. » (Lettre CCCXXVIIL.)
On y persévérait, néanmoins, mais à petites doses; on se remetlait à la besogne, mais sans qu’elle parût avancer beaucoup. M de Castiglione y contribuait de Sa peine, brouillonnant des notes, les envoyant, les retirant, leur donnant des remplaçantes, stimulant et embarrassant le zèle des ouvriers.
Comme on n’est jamais mieux soigné ni servi que par soi-même, comme elle avait à se laver, disait-elle, de trente années de légendes galantes, et qu’elle était
mieux informée que personne, en pareille cause, sur ce qu’il conviendrait d'exposer à la lumière du jour ou de couvrir d’une ombre épaisse, elle s'était réservé la bonne part d'exécution, dans ce genre de récits confidentiels, où l’'amour-propre de l’auteur se développe sur son propre sujet. Pourquoi s’en serait-elle refusé l'avantage? N'y avait-elle Pas toutes les aptitudes reconnues ? Fréquemment, de bons juges avaient accordé des louanges, qu’elle estimait justes, à l'originalité de son esprit. Des lèvres complaisantes lui avaient murmuré qu’elle écrivait étrangement bien. Sous l’Empire, Napoléon avait lu d’elle une sorte d’épisode romanesque inédit et l’en avait complimentée. Le théâtre ne lui était pas étranger. N’avait-elle pas remanié, d’après une idée de Magnard, telle ancienne comédie intitulée la Tireuse de cartes? « Et les vers, ajoutait-elle, sont ma spécialité. » Les mille incorrections de son style, la surabondance d’épithètes, qui était son péché mignon (elle répandait les adjectifs avec une profusion inouïe) et le décousu des phraëes inachevées dont elle encombrait ses velléités de composition littéraire : ces défauts auraient pu linquiéter; seulement, elle était la dernière à s’en apercevoir. En revanche,
les mots à l’'emporte-pièce, les bonnes fortunes d'images, de comparaisons, de traits qui jaillissaient, par éclairs, de son imagination en désordre, elle les voyait fort bien; elle avait la conscience très nelte, très claire, de ces contre-parties heureuses; elle ÿ puisait une grande confiance (1). On verrait de quoi étaient capables l'esprit. et la plume d’une femme, dont la chronique babilla si frivolement !
En attendant de voir plus large et d’entrer en matière avec résolution, elle poussait à la mise en ordre préalable de ses archives privées. Le chef-d'œuvre, qu’elle mit dix ans à ne pas faire, elle avait le dessein de le composer diligemment, amoureusement, avec l’intime collaboration de son ami le châtelain de Baromesnil, « les sonates à quatre voix sonnant mieux ». Mais, que de dissonances devaient se trahir dans les accords distants et trop de fois interrompus de ces deux intelligences, où brillait plus de flamme que d'esprit de suite, où se révélaient plus d’élans passagers que d'application réelle, et qui, d’ailleurs, ne se comprenaient pas toujours et n’arrivaient point à se lire.
En son rêve des premiers jours, l’œuvre Jui apparaissait déjà finie, très attendue, elle la voyait éclatant sur le monde, surprenante, glorieuse, réhabilitatrice et s'imposant comme la consécration d’une
(1) Pour s’y préparer la main, secrètement elle façonnait de menus articles, à l’état d’esquisses, sur « les gens pressés », sur « les cartes postales », sur les innovations de l’époque trop pratique où le sort la condamnait à vivre : ; ‘
« Je viens de construire deux articles, l'un à propos des gens pressés, l’autre à propos des cartes postales. Ces gens, qui vous coupent les meilleurs entretiens par cette phrase : « Je suis pressé »; et les cartes postales, une invention diabolique : je les déteste également. » (Lettres,