‹ Le roman d'une favoriteChapitre 35 sur 67 · CCCIV · texte numérisé non relu

CCCIV

existence de femme où rien n'avait été ordinaire. Mais il était dit qu'aucune des entreprises de la comtesse de Castiglione ne parviendrait à l’état d’achèvement. Il ne devait résulter de celle-là, qu’une sorte d’esquisse fantômale, et pas même. L’ardeur des commencements s’évanouirait en fumée. .

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Quand on n’en était encore qu’au tracé préliminaire, on avait dépensé des intentions excellentes afin de raviver une gloire de la veille, qui s’enfonçait déjà au sein d’une nuit opaque et menaçait de s’y perdre à Jamais.

Le fameux livre était entamé. On Y Consacrerait un volume, deux peut-être (1); il aurait pour titre quelque chose de simple : La plus belle femme du siècle, par exemple, et ce titre agréait à l’héroïne du sujet. Elle le trouvait équitable, rien de plus, tant on en avait répété la louange, à son oreille. De sa tour d'ivoire, si l’on peut ainsi parler du 44 de la rue Cambon, elle dirigeail la marche du travail, traçait des plans, établissait des proportions, et marquait les places où auraient à se ranger, elle au centre, les Personnages et les événements. |

On n’y devrait oublier ni ceci ni cela. Il importerait

(1) Deux tomes, avant qu'on eût composé le tiers d'un chapitre, c'était beaucoup, en vérité, c'était trop. La Comtesse, quel que füt le degré de son autolâtrie, s’en rendait parfaitement Compte, quand elle écrivait à son généreux biographe, dans l’un de ses accès d'humeur si vite en ébullition :

« Comment, vous coupez le livre en deux parties? On ne lira pas le second volume. Ce maudit livre va tout Sâter chez nous. Je suis déjà brouillée avec mes portraitistes. (CCLXXV.)

de situer dans le relief le plus évident le rôle, qui lui fut dévolu entre les auteurs de l'unité italienne, et celui trop ignoré qu'elle avait tenu, d’accord avec Thiers, pendant l’interruption du siège de Paris. On aurait à réparer bien des omissions volontaires, dont firent injure à la vérité les inconscients, qui l'avaient négligée, dédaignée ou calomniée. De tant de publicistes etremueurs de plume, qui s’efforcèrent à pénétrer dans l’intime de son histoire, pour en dégager, à leur profit, des notes inconnues, des révélations piquantes sur les grands acteurs de la politique contemporaine, pas un seul n’avait eu l’intention sincère de lui rendre la part de justice, qui lui revenait. De ses pas multipliés, de ses interventions dans les hautes sphères diplomatiques, de ses démarches secrètes, de ses réussites aux répercussions lointaines, aucune gloire n’avait rejailli sur son nom. Saint-Amand qui l’obsédait, avait-il essayé seulement quoi que ce fût de bon, de sérieux, de sortable, en sa faveur? Elle dirait un jour, là-dessus, son sentiment au complet. Elle en exprimerait son opinion entière, sans détour et sans gène. Elle n’embarrasserait d'aucune restriction, non plus, son mécontentement, quand il lui plairait de régler sou compte à l’historien du duc d’Aumale, si fervent à portraiturer son héros, de face et de profil, mais, qui, d’un bout à l’autre de son panégyrique, avait oublié tout ce qu’elle avait tenté, entrepris, sollicité, stimulé, pour faire de ce grand esprit vacillant un maître et un vainqueur. Elle ne s'arrêterait pas en si beau chemin d’exécutions personnelles. On apprendrait à traiter, selon leur mérite, « les histoires galantes d’un Pierre de Lano » et de tous ceux, qui ne trouvèrent rien de mieux, pour fes-

tiner à ses dépens, que de ramasser les miettes d’un Viel-Castel. Sur ce sujet, elle s’en échauffait très fort. Elle prenait les gens à partie nommément, directement. Ainsi, tout son sang bouillait de colère à l’idée de la femme écrivain, qui l’accusa d’avoir jeté, dans une scène de famille, ses souliers par la fenêtre. Qu’était-il ce geste prétendu, en comparaison de la désinvolture avec laquelle « celle-là ».. C’est M"° de Castiglione qui parle et nous l’avons citée.

Quant au général Fleury, un témoin trop bien placé pour voir, et qui sans doute, avait trop vu, elle saurait trouver l'instant, l’occasion et le lieu de vider avec son ombre une ancienne querelle. Mot à mot elle traduirait, à la face du publie, « son échec d’amour maladif et taciturne » pour celle qu’il disait avoir été la maîtresse de son maitre.

On avait organisé contre elle la conspiration générale du silence lorsqu'il eût fallu parler juste, et de la médisance lorsqu'il eût mieux valu se taire. À son tour, elle n’oublierait quiconque, dans le soulagement de ses légitimes rancunes.

Le terrain était encore brûlant où s’engageraient ses appréciations et ses souvenirs. Des survivants de l'Empire la gènaient. Quoiqu’elle n’eût pas coutume de gazer les termes, ni en politique ni en amour, elle ne se sentait pas à son aise pour causer, comme elle l’aurait souhaité, de la princesse Mathilde et de l’ex-impératrice Eugénie, « Je les voudrais mortes », disait-elle avec simplicité. Les d'Orléans aussi lui causaient de

l'embarras, le duc de Chartres surtout, dont l'affection persévérantecommandait de sa part des ménagements. Il lui en coûterait, elle l’avoue, de ne point divulguer les services qu’elle lui avait rendus auprès de l’empereur et dont elle avait en main « des preuves éclatantes ». Mais s’il le fallait absolument, on glisserait sur cette question délicate, on la tiendrait dans une ombre discrète, en attendant. Il n’en resterait que plus de marge pour y développer la matière capitale du récit : la participation réelle de M"° de Castiglione aux événements de 1858, de 1871, de 1873, de 1876. Assez longtemps avait trainé la légende, qui la figura sous les traits d’une frivole poupée, d’une demi-courtisane, d’une favorite moderne. C'était le moment ou jamais de renvoyer à la collection des anas de bas aloi les racontars, cent fois ressassés, qui tendirent à représenter son ermitage de Passy comme une sorte « d’'OEil-de-Bœufamoureux ».

Sur son propre fait, elle usait d’une extrême réserve et conviait son collaborateur à l’imiter en cela. Elle ne cessait de répéter au Normand : « Surtout, corrigez ceci, biffez cela. N’allez pas raconter, vous aussi... » Mais le Normand était sceptique. 11 n’était et ne devait jamais être convaincu de l’invraisemblable point où elle espérait l’amener soumis et plein de foi : le désintéressement amoureux de l’empereur, l’abnégatiou entière de l’idée de plaisir dans son.commerce politique avee M° de Castiglione, l'éclat de vertu scipionienne de ce Jupiter polygame, dont les passe-temps voluptueux alimenteraient une si longue histoire! Force lui sera, après des tentatives nombreuses et vaines pour aller au fond du mystère (qui n’en était pas

un, d’ailleurs) de s'avouer qu'entre les racontars des alcôvistes et les dénégations de la comtesse, il ne saurait jamais l’absolue vérité. N'ayant à faire valoir, en la cause, aucun droit d'enquête rétrospective, il prendra, bon gré mal gré, le parti sage de ne point se casser la tête pour découvrir le sens d’une énigme, dont l’amour n’avait pas livré la clef. Il nous l’exprimait à nous-même, cet homme de raison : « Quand il s’agit de femmes, il n’y a qu’un sot pour dire : Je le jure (1). »

Cependant la provision de quelques faits positifs lui paraissait un élément indispensable. On aspirait à composer ensemble un pseudo-modèle d’histoire vivante. Quel en serait le mérite, si l’on n’y découvrait pas, au moins, la valeur de l’exactitude? Que pouvoir attester si l’héroïne du livre se dérobait sans cesse et refusait avec obstination de répondre à la question directe? Hélas! il y perdait son encre et ses arguments. En guise de notes complémentaires elle renvoyait à son correspondant des paroles irritées. Il était trop curieux.

On lui réclamait des documents, les vrais, des pièces, les authentiques, en ordre et classés! La croyait-on archiviste? Pourquoi ne lui demandait-on pas aussi des dossiers secrets? Comment s’imaginait-on qu’à travers quarante années de vagabondage elle eût pu garder ses

(1) Pyrrhonien, il l'était foncièrement en pareille affaire. Une dame de ses amies le plaisantait, un soir que la conversation maraudait autour de l'éternel fruit défendu : e

« — Quel est le terrain le mieux gardéet le plus surveillé? demandaitelle à ce chasseur.

» — C'est le terrain conjugal.

» — Quel est le terrain le plus braconné ?

> — C’est encore le terrain conjugal!

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