‹ Le roman d'une favoriteChapitre 36 sur 67 · VIZAAIS WI. AQ ANA · texte numérisé non relu

VIZAAIS WI. AQ ANA

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milliers d’autographes, photographies, certificats, et le reste ?

« Mais, vous en voulez trop ; je vais me débarrasser du tout. Vous m’y poussez, avec vos doutes et vos réfutations (1). »

Qu’il était donc commode de travailler pour elle et avec elle!

De fait, elle n’était pas disposée à le suivre dans la voie des explications détaillées. Aborder, effleurer seulement de certains sujets trop ponctués d’équivoques, n’y appuyer que d’une touche légère, c'était assez déjà pour la mettre hors d’elle-même. Elle en avait dicté la consigne formelle : on ne devrait s'étendre que sur les parties de pure louange, placées hors de l'incertitude et de la discussion. Il marquait de la résistance à s’y cantonner. Impatiemment, elle aiguillonnait la chaleur amortie de son vieil ami, qui, nese jugeant point assez renseigné, lâchait la plume et passait à des exercices d’un autre genre. Au gré de la comtesse, il se montrait trop passionné de la chasse et pas assez des calmes occupations du cabinet d’étude où elle l’eût voulu tenir clos, en un tête-à-tête permanent avec l’image de l’absente. Quel plaisir stérile, la chasse, et pour l’âge où il était parvenu, combien dangereux! Elle lui citait, à l’appui de son dire, l'exemple du marquis Oldoïni, son père, mort à la Spezia d’un refroidissement contracté en quêtant la perdrix. « Le Normand » l’entendait fort bien, quoïqu’on lui reprochât, fort souvent, d’être sourd, et continuait, à marcher d’un bon pas, le fusil en main, à travers ses bois.

Les invitations au travail l’y relançaient fréquentes

(1) Lettres, DCXXIV.

et pressées. Alors, il se laissait convaincre, déposait la carabine et remettait en mouvement la plume, qu’on lui avait mise de force entre les doigts. L’excellence de ses intentions n’était pas douteuse. Malheureusement, ce quil écrivait ne contentait jamais sous la première forme. Une grêle de. conseils, de critiques, de corrections lui revenaient en diligence : tout était à recommencer et le chapitre en restait là.

Il était l'indépendance en personne. Nous l'avons dit, nul n’était plus rétif à la direction d’une volonté étrangère; cependant, on contremandaïit ses pas et ses efforts à tout moment.

Engagé sur les voies de la question italienne, se voyait-il entamant le chapitre des bombes d’Orsini, obligatoire au sujet : « N’en soufflez mot, lui criait-elle, ce serait me faire passer pour une complice de cet assassin d’empereur et de peuple. »

Suivant en cela la rumeur générale, se croyait-il auto- risé à pénétrer dans le détail des irtimités de ia belle comtesse et du maître des Tuileries, elle lui enjoignait de fermer les rideaux, sans aucun délai. À quoi pensait-il de vouloir dépeindre l’empereur sous ces couleurs amoindrissantes, et de représenter un Napoléon allant à Solférino fouetté par la peur des conspirations et poussé par l'amour trafiquant? Combien les choses auraient meilleur et plus noble aspect, d’une autre façon présentées! On le verrait son Napoléon, non pas séduit par sa beauté miraculeuse de femme, mais entrainé à la victoire par la force persuasive de cette même femme, par l’ardeur de ses paroles brûlant d’une double flamme pour lPltalie opprimée et pour la France libératrice.

Surtout, qu’il ne fût plus question d’une ridicule et méprisable histoire, à tous venants colportée, celle d’une tentative de meurtre commise contre l’empereur chez elle, à Passy, une invention de l'agent corse Griscelli, ce coupe-jarrets, ce fou! On avait trop de fois insinué qu’elle avait elle-même tendu le poignard. Il devait être avéré desormais (à tort ou à raison) que Napoléon n'allait pas visiter M°° de Castiglione; qu’il était attendu, ailleurs; qu’il se rendait fréquemment, le matin, sous sa garde policière, chez la Bellanger; que ce fut bien à cette dernière que l’impératrice alla réclamer son époux, contre rançon ; enfin que s’il y avait eu faiblesse de grande dame, encore fallait-1l distinguer et ne pas la confondre avec « une autre ambassadrice », une Jtalienne aussi, dont on n'ignorait pas, à la Cour, les complaisances parfaites.

Sincèrement désireux de parer, d’enjoliver encore celle dont il espérait transmettre à la postérité l'image pleine decharmes, lui prenait-il envie de dire le nombre et la beauté de ses bijoux, ou songeait-il à décrire ses châteaux d’outre-monts (les palais de rève auxquels il avait mis beaucoup de temps à croire), vite, elle l’engageait à changer de route. De ses biens matériels, de ses moyens d'existence, qu'avait-on besoin de s'occuper ?

S'il ne lui déplaisait point qu’on publiât très baut qu’elle écrivait à ravir (1), s’il lui tenait fortement à cœur qu’on exposât dans une évidence très flatteuse l’exceptionnelle faveur dont elle était l’objet, à la cour de Rome, l'importance et la diversité de ses relations

(1) Éloge badin du duc d’Aumale, qu'elle avait accepté comme un juste tribut à la réalité de son talent.

en Angleterre, en Allemagne, en France, l'intérêt particulier de ses rapports avec Amédée, dont elle seconda l’avènement au trône d’Espagne, en revanche, elle ne désirait aucunement qu’on serrât de trop près sa genèse familiale et les révélations qui s’ensuivaient (1). Dans sa peur effarouchée de l'opinion, elle élevait des barrières, à chaque pas qu’on faisait en avant... Comme il était aisé de se mouvoir, à travers tant de passages interdits, tant de sujets défendus, tant de restrictions conditionnelles!

Les particularités concernant ses hautes fréquentations princières et diplomatiques, les récits de cour chers à son amour-propre, ses voyages continentaux en belle et noble compagnie : voilà bien les tableaux représentatifs où se dilatait son approbation entière. A Bade, ne fut-elle pas l’intime d’Augusta, « une autre politicienne », dont l’autocratie impériale germanique devait rabattre les ambitieux essors? À Munich, n’avait-elle pas été l’invitée quotidienne des cousines de Napoléon II, filles de la grande-duchesse Stéphanie? Il eût été nécessaire d’en préciser les circonstances et, au besoin, d’y appuyer. j

Au surplus, licence était donnée complète pour hospitaliser au large tout un ordre de souvenirs, dont la vision enchantait sa mémoire, c’est-à-dire ses triomphantes apparitions aux Tuileries, et les empressements infinis, dont elle fut l’objet de la part du maitre, comme de ses principaux serviteurs : Morny, Walewski, Rouher, Fould, Chasseloup-Laubat, Bourqueney, La Tour d'Auvergne, Baroche, Thouvenel et les Rothschild.

(1) « Il n’est pas discret d’accuser sa mère, » (Leitres, CLI.)

Chacun de ces puissants personnages lui prodiguait à l’envi les égards et les invitations. Mais, elle ne se dérangeait que pour les Tuileries, disait-elle, vingt ans après, avec plus d’orgueil que d’exactitude.

Tel était, à peu près, l’ensemble des instructions de Me de Castiglione sur les bornes assignables à son apologie livresque. Malgré tant de recommandations minutieuses, l'ouvrage allait bien petitement. Les progrès n’en

‘étaient guère sensibles. Soit que les avis et prescriptions de la comtesse ne fussent pas suivis, selon son attente, soit qu’elle parüt les distribuer avec excès ou se montrâf, comme à l'hôtel, trop difficile à servir, on en était, encore, ou de peu s’en fallait, au point de départ. Le portrait magnifiquement ébauché n’arrivait point à prendre forme. Le minerai précieux ne se détachait point de sa gangue.

Des symptômes d’énervement mutuel se trahissaient, à travers les lettres échangées. C’étaient des difficultés prématurément mises en cause sur le format possible, sur la répartition des chapitres inexistants, et qui provoquaient d'inutiles débats. Le collaborateur et confident, qu’elle entravait de ses réticences, réclamait maints autographes, les déclarant utiles comme des preuves; mais elle les jugeait, elle, compromettants et ne les fournissait pas. Elle ne parvenait point à se dessaisir de ces pièces significatives, qu’elle avait toutes gardées et emportées, parmi les mille péripéties de sa vie foraine. Des contestations s’élevaient, derechef.

« Je ne veux pas me faire assassiner pour votre lit-

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térature historique », répliquait-elle à celui-là même qu’elle avait chargé de « cette littérature ».

Il prenait la mouche et protestait qu’il n’avancerait pas d’une ligne, puisqu'on lui refusait ces pages maitresses — qui, peut-être, n’existaient pas. Elle se fâchait rouge : il osait émettre des doutes à l’encontre de leur authenticité! Elle le menaçait de détruire radicalement : toute cette paperasserie. Le livre, comme il le voyait, n'avait pas de raison d’être; elle le trouvait hors saison, rococo, banal au delà de la permission : qu’attendait-on pour le jeter au feu ? (1) Puis, quelle obstination, quelle persécution à l’interroger sur le plus intime de son être! Devait-elle des comptes à chacun pour tout ce qui concernait les origines de sa fortune et l’arrangement de son train domestique? Il suffirait de l’établir, une fois pour toutes : son passé n’était que miroir sans tache, onde limpide et source cristalline (2). Femme à lesprit industrieux, elle avait su du prix de ses interventions diplomatiques, de la pension qui lui était attribuée,

(1) « Il est étonnant qu'une tête comme la vôtre s’obstine à de pareilles calamités. Arrêtez, malheureux! ce serait pire que l'orage, ce serait la fin de tout. Cest se f.. du monde que de broder de cette façon sur mon pauvre dos de malade, trop vieux pour riposter… (Lettre CCLYI )

(2) «Tous ces détails provenant d’odieux calomniateurs, ces costumes à nudité étalés dans le monde, cette vie mondaine que je n’ai jamais menée (?) en mon lointain et solitaire Passy, alors complètement désert, ni en la pauvre maison du crime de Dieppe. Ne m’adressez donc plus de vos fausses appréciations sur la vertu ou culpabilité des jeunes mariées, qui, en plus, ne me sauraient toucher en aucune façon, puisque j'étais veuve. En outre, je nesaurais souffrir que quiconque, ami ou ennemi, s’immisçät dans le secret de mes affaires privées, dont j'ai toujours toute seule (elle avait oublié les pensions et dotations) supporté la responsabilité, au milieu de mes soucis, ennuis, privations, entre un mari à entretenir, à la Cour, (elle l'avait ruiné), un fils à la ville ou aux champs, sans l’ombre de ressources familiales où amoureuses. » (Lettres, CCLVII.)

comme à la fille et à la veuve d'anciens dignitaires, enfin de ses héritages successifs, tirer tout le nécessaire et tout le superflu de ses larges dépenses. Au besoin, elle fournirait des justifications de ce qu’elle proclamait si haut, la téméraire comtesse : ni empereur, ni due, ni mari, ni père, ni fils (1), ni amant même, ne l’avaient eue pour tributaire de leurs présents.

M"° de Castiglione en prenait à son aiseavec la vérité. Des dénégations ou desaffirmations aussi absolues tombaient dans une oreille sourde à l’en croire. Tant de riches cadeaux dont on savait la liste, ces colliers à plusieurs rangs de perles blanches ou noires, ces rivières de diamants, d’émeraudes ou de topazes, ces bracelets à la douzaine, quoi! toutes ces belles choses, une fée mystérieuse les aurait improvisées, du seul toucher de sa baguette? A d’autres!

« Je ne sais pas tout, donc je ne sais rien », répliquait, en sa ferme logique, le Normand.

Ombrageuse et changeante comme elle l'était devenue, la comtesse eut l'impression qu’elle retombait à plat du plus haut de ses enthousiasmes. Décidément, il n’y aurait rien à faire. Il n’y avait plus à songer au projet, dont les espoirs avaient réduit l’une de ses dernières formes d’illusion. On se défiait d'elle, on ne la comprenait pas, on ne la comprendrait jamais. Elle avait exigé, précédemment, qu'on lui fit revenir une malle remplie de documents. Tout devait lui être renvoyé, maintenant, sans rémission : autographes, lettres, portraits. On leur ferait prendre l’air du feu. Elle

(4) « Ma prétendue fortunede famille. Des gens qui m'ont tout mangé !» (Ibid.)

s'était, jusqu'alors, refusée à ce qu’on livrât entre des mains étrangères ou détruisit aucun de ses crayonnages noirs, verts ou rouges, susceptibles de redresser utilement des oublis de dates ou des absences de mémoire. Mais, le sort en était jeté : puisqu'on n'avait pas su, de son vivant, les animer d’une flamme immortelle, elle préférait les voir réduits en cendres, plutôt qu’exposés à rester, après sa mort (1), à la merci des curiosités de familles jalouses, foncièrement hostiles, ou à la solde des fabricants de faux écrits et des quêteurs de petits scandales privés.

Au fond très déçue de voir s’évanouir, comme une vapeur inconsistante, les beaux desseins de gloriole littéraire, qu’elle avait enfantés dans la fièvre et qu'elle ne se sentait pas la force de soutenir, elle ne put en cacher son mécontentement. A bien des reprises, quand l’impression de ce déboire lui remontait au cerveau, ses pointes mordantes, ses notes acerbes en découvraient toute l’amertume. Celui qui avait ambitionné d’être son historien et ne fut, en l’aventure, que le plus per- Sévérant de ses amis, avait eu l’idée compensatrice d’insérer une « Vie de Me de Castiglione » dans le cadre de ses propres mémoires trop tardivement commencés. Tandis qu’une femme dévouée de sa connaissance, fanatique d’admiration, l'y encourageait et l’y poussait, chaque jour, à grands cris d'amitié, la comtesse de Castiglione, l’âme repliée sur son personnel désenchan-

(1) «Je crois bien que je m'en irai de ce vilain monde avant vous. Ne me pleurez pas! Puis, ce sera ma délivrance. En ce cas, léguez mes écrits et mes souvenirs au Colonel, et après lui, au feu : nul intérêt pour personne. » (Lettre DCCXX) Qu'on était loin des envolées ‘de la première heure, des espérances sans limites fondées sur le merveilleux intérêt de cette histoire de femme!

tement, ne pensait qu'à l’en railler, lui décochant, au hasard de ses épistoles, des amabilités de la sorte : « Laissez donc là ces Mémoires, où la Troyenne vous lance, si vous tenez tant à les publier, vous en serez réduit à les vendre gratis. »

Estancelin composa son chapitre et s’en tint là. Le livre rêvé, dont elle eût été l’héroïne glorifiée, ne sortit pas de ces obscurs préliminaires. Les images, qu’on avait réunies, ne servirent ni pour l'illustration de l'œuvre, qui ne fut même pas un opuscule, ni pour l'exposition projetée des cinq cents portraits de Za plus belle femme du siècle (1). Car, nous allions omettre d'en révéler le détail : cette section merveilleuse, cette galerie unique, devait s’ouvrir, en 1900, dans l’un des pavillons de l’immense fête internationale déployée sur les terrasses du Champ-de-Mars. Qui ne s’en souvient? L'universel concours de toutes les expressions de l’industrie, des arts et du commerce, n’était, au fond, que le prétexte d’une exhibition colossale de spectacles choisis parmi les plus étranges, ou de l’espèce la plus rare, pour séduire les yeux, pour captiver les sens. La série des cinq cents portraits de la divine Castiglione eût été l’un de ces « clous », l’une de ces attractions, et non des moindres. Hélas! tableaux, crayons, pastels seraient dispersés, avant l'heure qu’elle avait entrevue dans une clarté de triomphe. Elle s'était, cependant, bien promis la douceur d'assister, modestement endeuillée, cachée parmi la foule, à cette apothéose des roses, des ors et des violets. Elle aurait revu les étonnements

(4) « Vous me ferez perdre l'argent et l’or de leur Exposition de 1900, où letitre : La plus belle femme du siècle était déjà accepté.» (Lettres, CCLXXV.

admiratifs, qui avaient environné son portrait d’exposition de 1867. Et c’eût été la réparation d’un long oubli.

Il n’en fut rien. M de Castiglione n’avait fait qu’entretenir dans son âme ardente des agitations sans suite, dont le seul fruit fut de l’aider à attendre la mort.

Où s’en allèrent l'abondance des belles images et le surcroît des notes éparses, qui, pour une seule fois, rejoignirent les émiettements de ses Jours voyageurs ? Presque tout cela (sinon les choses peintes ou dessinées, du moins les choses écrites) était destiné à périr inexorablement dans les flammes de plusieurs auto-da-fé. Les lettres auraient eu pareil sort, si des mains pieuses ne les eussent retenues, malgré qu’elle en eût réclamé la destruction. 11 était dit qu’elles devaient nous attendre, venir à nous pour la plus grande partie, et qu’il s’en dégagerait, sous une plume indépendante, des pages de vérité, que n’eût point fait connaître la comtesse de Castiglione avecses goûts du mystère et de l’histoire arrangée.

Mais, depuis quelque temps, elle avait d’autres soucis en tête. On menaçait d’éparpiller au vent les lambeaux de sa fortune. Ses fermes, ses villas italiennes ne r'ésistaient qu’à grand peine aux procès longs et ruineux. De plus, ses ennuis parisiens s'étaient fort aggravés, en la demeure nouvelle qu’elle habitait.

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! Ÿ CHAPITRE DIXIÈME La détresse finale.

Des complications d’un autre espèce. — $es livres de comptes. — Désar-

roi financier. — Les palais, châteaux, villas et possessions terriennes de la comtesse de Verasis-Castiglione. — Ce qu’en représentait le produit global. — Le réel et l'imaginaire. —— Riche et pauvre. — Des appels de fonds. — Mr: de Castiglione et les Rothschild. — Les détails d'une visite au grand baron. — Dans une maison moindre; quelques emprunts contractés chez la parente universelle. — Les bijoux de la comtesse. — Ses pensions italiennes et sa crainte de leur instabilité. — Embarras d'intérieur et tracas domestiques. — Des traits inattendus. — Tous les déboires subis, au 14 de la rue Cambon. — Étranges démêlés de la comtesse avec son « logeur ». — Les nuits du café Voisin. — Hors de chez soi; suite des déambulations nocturnes. — Les dernières singularités de Mr: de Castiglione. — Tristesses finales; les malaises de l’âme et les infirmités du corps. — Aggravation rapide du mal dont elle mourut. — Avec quelle précision affligeante elle avait réglé tous les préparatifs du dernier départ. — Évanouissement dans l'ombre et le silence d’une destinée manquée.

Ses affaires allaient mal comme l’état de son cerveau. L'argent nécessaire aux journalières dépenses s’éva-

dait, pièce à pièce, de ses tiroirs mis à sec par les fortes saignées. Constamment, au travers de ses lettres, perce l’aveu plaintif des tiraillements financiers : renversement inattendu de ses plus récentes prévisions,

difficultés de règlements à percevoir ou à solder, arrérages de ses biens frappés d'opposition ou qui ne se décidaient point à rentrer au port, accidents et pertes.

À quoi songeaient ses amis de la laisser dans ce chaos à s’y débattre, effarée, sans aide ? Que ne se portaientils à son secours, avant le naufrage? Ils y pensèrent tous, lui offrant leurs bons offices, leur appui désinté-. ressé, leurs sûrs conseils, soucieux de ramener lecalme et la lumière en cette confusion. Seulement, elle ne les écoutait point — sauf, peut-être Cléry, qui lui rendit d’inappréciables services pour le débrouillement de ses affaires litigieuses.

C’est, maintenant, un désordre inoui dans ses comptes. Jamais contre-sens d’une situation à double face n’éclatèrent plus imprévus et plus incohérents, Riche de titres immobiliers et de pensions, mais, du jour au lendemain, dénuée de toutes ressources monétaires, c’est-à-dire de toutes facilités courantes; se voyant des coffres pleins de bijoux, mais Jouissant d’une table incertaine; maîtresse de plusieurs palais et villas, mais n'ayant pas un abri stable, pas un logement dont elle soit vraiment sûre, dans ce Paris dont elle a fait sa ville d'adoption, elle déconcerte, avec ses hauts et ses bas, ses montées et ses descentes, toute espèce d’estimation raisonnée de ses moyens de fortune — sur lesquels il ne lui plaisait pas, d’ailleurs, de s'expliquer.

Ils avaient été très divers, très abondants ou très réduits, selon les temps, et ne lui firent Jamais entièrement défaut.

Alors qu’elle se lamentait, à force, de son esclavage en chambre, à Paris, place Vendôme, ou rue Cambon, au café Voisin, rien ne l’eût empêchée de séjourner, à son

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aise et plaisance, en son palais Oldoïni (1) sur sa montagne de la Spezia. Si, pendant une période sombre, elle avait subi l'obligation de vendre la maison familiale, elle s'était mise en mesure de la racheter, aussitôt qu'il lui fut possible, ayant en elle le sentiment du passé si profond qu’elle souffrait mille morts de céder seulement une parcelle de ce qui avait été son intime possession ou un lambeau de l’existence des siens.

Le palazzo Bonaparte, où s’était épanouie sa Jeunesse sous la garde de son grand-père Lamporecchi, le Berryer italien, n’était pas sorti de ses mains et ses lettres égrènent, en des énumérations glorieuses, tout un chapelet de villas, qui auraient été siennes, et qui passèrent en visions, à travers sa jeunesse, à Lucques, à Pise, à Pietrasanta (2).

« Ah! mes palais, vous deviez être à moi... Et vous, qui m'avez tant connue, ne vous aperceviez-vous donc pas, à mes airs taciturnes, sur le rivage de la Manche comme sur le bord de la Méditerranée, que j'y pensais toujours (3). »

Par le mariage elle était devenue suzeraine du châ-

(1) « Entre France et Italie, je ne sais plus que choisir; entre palais, villas, chaumières et champs, m’appartenant de naissance et ce bouge d'ici, de fatale attirance, quelle raison me fait hésiter? Décidément, mon ancien hôtel de Passy était encore ma demeure la plus sûre. C'est peutêtre là que je finirai seule, comme j'y ai jadis, vécu inconnue. » (Leitres, DLXI.)

« (2) Je n'aurais jamais dû quitter le palais Oldoïni, ni surtout le palais Bonaparte de mon grand-père, avec ses villas Borghèse, Lucques, Pise, Pietrasanta, ou encore ne pas abaisser le pont-levis du château de Castiglione e Castigliole (le Palais de Turin) ni du châtea monacal Stupinigi, où vit et meurt canonisée Clotilde de Savoie. » (Lettres, CCXLV.)

(3) Lettres, DLXIV.

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teau des Castiglione et pensait l’être aussi du manoir monacal de Stupinigi, où termina ses jours la pieuse Clotilde de Savoie. Puis, comme elle avait l'imagination voyageuse, on avait bâti pour elle, en Corse, dans Ajaccio. Au moins elle le disait, car, nous n’en sommes pas très sûr (1). C’étaient, n'est-il pas vrai? bien des palais pour une personne seule. On y pouvait adjoindre sa villa dotale d’Isola Bella, qui n'était pas la moins chère à son cœur. Encore que l’abandon des lieux l’eût réduite cette villa borroméenne, à n’être plus qu’une vraie bicoque d’Indien, elle ne consentit à en laisser tomber les clefs de sa main qu’à la dernière extrémité.

Mais son principal domaine, son domaine d’exploitation, c'était sa montagne de la Spezia, cette fameuse montagne, qui lui causa tant de soucis, lui imposa tant de protestations et qu’elle sut défendre avec une si belle et si constante énergie (2) contre la main prenante de ses créanciers, contre les envahissements de l’autorité militaire, contre son gouvernement même, jusqu’au Jour où l'intervention des carabiniers du roi sur le terrain du litige ne laissa plus de place à la discussion.

Quelle phase héroïque de son passé, lorsqu'elle régnait, telle une souveraine en déplacement, sur la

(1) Ellese l'était imaginé, nous disait la petite-nièce du maréchal Sébastiani et la femme d’un ancien préfet de la République, Mwe Filippini- Sébastiani, elle s'était figuré l’existence de ce château en Corse, sans doute parceque, là, se trouvait une maison Bonaparte, pour l'empereur et l’impératrice, parce que son ami Bacciochj y avait aussi la sienne et que la comtesse pensait se trouver chez elle en allant de l’une dans l’autre.

(2) « J'ai repris mon procès d’expropriation, sous la protection royale et avec Crispi pour avocat. » (Lettres, CLXXIV.)

vaste colline (1, ayant fermiers et vassaux, et considérant de si haut, pour en étendre la vue si loin, ses propriétés de Carabas! Pitioresquement les surmontait un ancien couvent de capucins. Un couvent fortifié, bel et bien muni de ses quatre canons historiques, et que gardait, en l’absence de l’abbesse — dite comtesse de Castiglione — une vieille filant son lin.

Par malheur, sa montagne fut très éprouvée. En quelques années fondirent sur elle tous les fléaux de la création. Guerre, épidémies, incendies : rien ne lui fut épargné, non plus que l’invasion des huissiers. Tantôt la vérole noire lui avait tué cinquante de ses paysans; tantôt les levées d’hommes, pour des bataillons en campagne, n'avaient laissé à la culture de ses terres que les bras débiles de quelques vieillards, femmes, enfants criant famine. Le doyen de ses villageois, un ancêtre de cent dix ans comptés, l’avait juré : de mémoire humaine, jamais on n'avait vu une pareille accumulation de morts, sans oublier la peste et le choléra.

Aussi combien âpre et que malaisée dut être, pour une femme, la lutte à soutenir presque sans arrêt contre les Shyiock aux longues dents, dont elle eut à nourrir la faim. Les créanciers ne lui laissaient pas le temps de respirer. En dépit des subventions de son roi et des secours intermittents de Rothschild, en dépit des sursis (2) péniblement arrachés ou spontanément

(1) « J'étais née dans le grand et pour le grand. Si vous aviez vu de vos propres yeux ces palais que vous vous figurez, sans doute, posés sur des nuages, et mes villas et mes terres à vassaux agenouillés pour le baisemain !» (Lettres, DLXI.) ; é

(2) « J'ai obtenu par Rothschild et Savoie (le roi Humbert) deux mois de sursis pour vente aux enchères. Les exécuteurs y perdent 90 pour cent! » (Lettre CCVIL.)

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obtenus par la fervente entremise de dévouements étrangers (1), la montagne était toujours à la veille de s’écrouler et de disparaître dans un suprême engloutissement. Il n’y fallait rien moins que de très puissantes protections pour en rasseoir les assises branlantes et préserver le tout d’une irrémédiable catastrophe.

Cependant, à travers les péripéties de l’attaque et de la défense, des portions notables de ses héritages étaient passées à l’ennemi.

Tel jour, la maison natale, où elle prétendait n'être pas née, mais qu’elle appelait quand même, son berceau, affrontait le feu des enchères. Telle autre fois, c'était le tour de ses meubles et de l'argenterie de famille (2) et jusqu’à son lit nuptial de pourpre et d’or, là-bas conservés ainsi que des reliques.

Il eût été souhaitable, pour le rétablissement d’une situation générale si compromise, qu’elle pût éteindre, d’un seul coup, ses dettes personnelles et celles de ses parents pleins d’insouciance. Il manquait à l’opération plusieurs centaines de mille francs, le prix global de ses propriétés de la Spezia. Elle s’était retournée vers la caisse de la rue Laffitte, offrant à son grand ami Alphonse l’achat de ses biens au complet et dont elle

(1) « J'ai reçu une lettre mystérieuse, à l'écriture grande, inconnue, portant l’adresse erronée d’une petite fille, qui, deson propre mouvement, à l'insu de ses parents, des avocats, à l'insu des huissiers qui devaient vendre, aujourd’hui, mes pauvres anciens meubles de famille, s'était dévouée pour moi. Elle s'était dit : « Par Dieu et l’âme de mon père, je » vais trouver un moyen moins triste... car, Nina m'a vu naître. » Et ces vieilles peaux de justiciers ont cédé à cette fillette et accordé des délais. » (Lettre CCXXII.)

(2) « Demain, on vend aux enchères l’argenterie, à la Spezia, I1me reste la Seine. » (Lettre CCCXIL.)

La MAISON OU DEMEURAIT, PLACE VENDÔME, A L'ENTRESOL, DONT LES VOLETS APPARAISSENT FERMÉS, LA COMTESSE DE CASTIGLIONE

Elle-même avait envoyé cette photographie à l'un de ses plus chers correspondants | STaT Î avec cette dédicace en bas de page :

À mon vieil ami Estancelin, en souvenir de vingt-six années de sifflement

n’eût gardé que l’usufruit (1). Le roi des finances avait écoulé ses propositions d’une oreille absente; il n’y donna pas suite.

Elle était allée le revoir, afin d’en réchauffer le sujet; sa première idée s'était doublée d’une seconde combinaison, qu’elle estimait, en son for intérieur, très prometteuse. Ce maître comptable ne se laissa point séduire aux éblouissements de son imagination. L'affaire était bonne, lui avait-il répondu, d’un ton paterne, très bonne: mais, il ne tenait pas à s’en charger. Comme elle se disposait à partir, triste et décontenancée, il désira consoler sa peine, à l’aide d’un dédommagement immédiat et palpable. « Tenez, ma chère comtesse, lui dit-il, prenez ces quelques papiers (dix billets de mille), allez vous soigner et vous reposer; et ne parlons plus de cette question. » Cependant, le visage de M"° de Castiglione ne s'était pas éclairci, au sourire de la fortune bleue. Le banquier fit mine, en manière de Jeu, de remettre à leur place les billets tentateurs; puis, il les lui tendit de nouveau. Hélas! l’imprudente persévérait en son fier dédain. Elle n’en voulait pour rien, au monde. Dans un beau geste de théâtre : « Déchirez-les! s’écria-t-elle, — Non point, non point, répliqua le baron, et il les glissa soigneusement dans un de ses tiroirs, tandis qu'aux oreilles de son interlocutrice résonnait le cruel] déclic de la serrure.

Ne sachant plus de quel côté verser, elle avait eu des envies folles de mettre le tout en vente, fût-ce à grand’perte, et d'obtenir, à ce prix de famine, au moins,

(1) « I1ne me faudrait que deux cent mille francs. J'ai, à ce propos, écrit à notre pauvre Roy de Bourse, pour qu'il rachète tout ferme et m’en laisse l'usufruit. » (Lettres, CCLIV.)

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sa tranquillité d’âme. Afin d’en terminer, avec ses embarras et ses tribulations de l’extérieur, elle s’était rendue plusieurs fois en Italie; et, commeelle ne voyageait qu'en reine, comme elle puisait à plein dans le sac aux louis d’or, quand elle en avait, lescomptes de ses déplacements n’avaient pas dû s'inscrire sur la liste . de ses économies. Des flots de télégrammes la rejoignaient en route, lui arrivant de Pise, de Florence, de Turin et lui fixant des chiffres (1). Elle aurait aimé s’en arranger, recevoir l’argent et, néanmoins, ne pas perdre sa montagne, de sorte qu’elle ne se décidait point. Les offres s’arrêtaient, et les choses retournaient comme par devant. Les acheteurs las d’attendre se retiraient. Il ne demeurait, en fin de compte, à M"° de Castiglione que les revenus de ses terrains sans culture, les loyers hypothétiques de ses « villas imhabitables », de ses fermes mal gérées, de ses propriétés en général gangrenées d’hypothèques, — en réalité fort peu de chose. De tous côtés des charges, des débours, des gages sans intérêt, et, au bout de cela, le maquis inextricable où menaçaient de l’enfermer les gens de loi.

C'eût été vraiment une cruelle utopie financière que de prétendre à se constituer des rentes solides sur les bénéfices de ladite montagne; elle le savait trop bien : ils étaient à peu près nuls. À peine lui donnaient-ils l’assurance de pouvoir végéter sans trop de misère et de s’éteindre en paix. :

De ses propriétés de la Spezia ne lui revenait que le nécessaire des frais, ou guère mieux. Lui en restait-l

+ (1) « Et voilà comme quoi, concluait-elle en nous racontant l'incident, je n'ai pas les cinquante louis nécessaires pour la machine à écrire (elle avait toujours désiré un typewriter) et pas un radis pour la Spezia. »

quelque monnaie fluide entre les doigts, cet argent devait s’en écouler, aussitôt, pour servir à l’entretien d’une seconde femme laissée en Portugal par le marquis son père ou à l'extinction d’autres redevances, dont ne profitait davantage son bien-être.

Dans l’attachement qu’elle portait à la conservation . de ses biens, la raison de pécule tenait donc beaucoup moins de place que la raison de sentiment. Les palais dont les perspectives proches ou lointaines avaient flatté son imagination, depuis l’enfance, elle ne les habitait, ni ne souhaitait d’y recommencer sa vie, parce que les lieux les plus vantés de la terre sont tristes et désenchantés, lorsqu'on n’y ramène plus ses espérances; mais elle ne se consolait point d’avoir perdu les uns ni ne se résignait à la uécessité de vendre les autres.

Sa romanesque fantaisie avait le rêve si tenace et si cher de n’abdiquer pas ces heureux titres de châtelaine ou d’abbesse, et d’être en mesure, à toute heure, de réserver, pour des invités de marque, la libre disposition de ses appartenances italiennes!

Par exemple, en 1886, une année tout à fait exceptionnelle de vagagondages prineiers à travers la péninsule, elle s'était beaucoup dépensée en frais d’amabilités de ce genre. L’impératrice Eugénie promenait sa mélancolie et ses souvenirs sous le beau ciel d'Italie, hésitant où s'arrêter, dans la crainte des rencontres gênantes : don Carlos se reposait, à Venise, de ses entreprises manquées ; à Florence passaient et repassaient les Napoléons sans patrie, tandis que régnaient à Rome, chez eux, les héritiers de la maison de Savoie. Elle n’eñtrevoyait qu’à Pise la tiédeur de vivre, seule et calme. La comtesse de Castiglione lui proposa d’honorer de sa présence le

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palais Oldoïini. Cette offre courtoise avait été déclinée silencieusement. En revanche, le roi Humbert annonça qu’il toquerait à la porte du couvent, dont elle était l’abbesse, à la Spezia(1). Le prince Napoléon avait accepté de bon cœur d'occuper en famille une de ses villas. Le duc de Chartres avait promis visite. Le duc d’Aumale devait quitter les vignes de Zucco pour se rendre à sa montagne, le temps d’aller et de s’en retourner : il attendait le passage de la reine Victoria en Sicile. Tout ce qui comptait en Europe par léclat du nom semblait s’être donné rendez-vous en Italie; et, particulièrement, les prétendants en disgrâce, ce qui faisait dire à Cléry qu’il se promettait bien de ne pas manquer la visite de cette exposition de princes en exil.

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Pour en revenir à ses litres de fortune réels, nous aurons surabondamment constaté que les vrais éléments n’en résidaient point dans le chaos de ses possessions italiennes, aux trois quarts rongées par les usuriers (2). On en trouvait des garanties moins fallacieuses dans le détail de certains legs, qui lui échurent, dans le crédit, qui lui fut ouvert en la grande maison de banque bien connue de nous, dans ses pensions, dans sa merveilleuse collection de bijoux.

(1) « Mon roi défaillant, hésitant, va être forcé de venir à ma montagne accompagné de ma reine, à la fin de ce mois. J’y serai pour les y recevoir chez moi; car, ces hôtels c'est bon pour des rois en exil, » {Lettres, CXCII ,

(2) « De mes propriétés de la Speziaje ne tire rien, Tout passe en impôts, entretien et intérêts, sans compter la quantité de dettes à payer du marquis et de la marquise (Oldoïni), puis, l'entretien encore de la seconde femme portugaise et de cinq Spezines. »(Leitres CCCXVII.)

Un héritage Alboni était tombé chezelle, au plus aigu de son désarroi financier. Sa disette d’écus en avait été fort à propos ravitaillée. Seulement, elle en eût souhaité l’aubaine, une quinzaine d’années, auparavant, ce dont elle exposait les raisons avec une sorte de franchise cruelle et ingénue. Premièrement, son père en eût eu sa part de jouissance, à cette date-là, comme elle l’arrangeait dans sa tête; deuxièmement, se sentant remis à flot, il n’eût pas senti le besoin de se remarier; en troisième lieu M"° de Castiglione n’aurait pas vu retomber sur elle la charge ultérieure d’une « seconde femme portugaise » et d’une nouvelle famille à entretenir.

Au demeurant, cet héritage, quoique non dédaignable, qu'était-il, en comparaison de celui dont on l'avait, à son dire, frustrée : une partie considérable des biens de la richissime duchesse de Galliéra, sa cousine ? On sait comment l'héritier naturel, le fils (c'est-à-dire le professeur Ferrari) avait refusé, d'avance, les quatre cinquièmes de cette grosse succession. La comtesse se plaignit amèrement que le Pactole n’eût pas fait dériver du côté de la place Vendôme ses paillettes brillantes, au lieu de les éparpiller en tous sens et d’arroser encore les terres plantureuses du comte de Paris. Mais ces biens lui fussent-ils revenus, à si juste titre? N’avaitelle pas tout fait, au contraire, pour empêcher qu’une chance aussi rare la visitât en dormant? Sa noble parente avait amassé contre elle une provision de griefs, qui ne la disposaient guère à ce genre de libéralités posthumes. Elle ne lui avait point pardonné d’avoir refusé au désir, qu’elle lui en exprima, la cession de sa terre de Valdevara, (que la comtesse se vit arracher, du reste, pour servir à l'édification d’un hôpital, sous le nom de

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la duchesse); d’avoir affiché, comme un point d’honneur, un évident mépris pour les origines d’une richesse sortie tout entière des spéculations du mari; enfin de s'être gêné si peu d’en manifester le sentiment réprobateur qu’en des salons, où l’une et l’autre fréquentaient, plusieurs fois à l'annonce de l’arrivée de la duchesse, elle s'était aussitôt levée et retirée (1).

Était-ce le seul motif de ce parentage hostile ?

Toujours était-il qu’elle avait payé d’un cher sacrifice ses dédains, ses hauteurs (2), et que, plongée, ensuite, dans une médiocrité relative, bien lui fallut-il, en comparant ce qui était avec ce qui aurait pu être, regretter l'air d’insouciance et de fierté, qui lui fit jeter si délibérément huit millions par les fenêtres.

Mais, le flot doré n’était pas absolument t{ari pour elle : ses joyaux n'étaient pas vendus. Ils étaient encore au complet ou presque.

Les bijoux de M"° de Castiglione : copieux en fut. linventaire. Tout Paris devait en avoir la curiosité, au

(1) « Vous constaterez les héritages perdus et qu'elle a semés à ses coursans. IIS pourraient bien me rendre ce qu’ils m'ont volé, à moi, qui ne lui ai jamais, vingt ans durant, fait la révérence, qui la voyais, tous les soirs, à Boulogne (propriété des Rothschild), sans la saluer. Quand elle arrivait, je me levais et j'allais me promener dans le parc; puis, elle partie, je revenais. Je n’ai jamais consenti à diner avec elle. Les vieux barons me le reprochaient (Gustave, Edmond, Alphonse de Rothschild), disant : « Jamais nous ne pourrons vous en donner autant que cette vieille duchesse. » (Lettre CLXIV.)

(2) Ces biens surabondants, dont l'héritier naturel, pour des raisons morales que nous n’avons pas à creuser ici, avait refusé la plus grosse paït, allèrent à des fondations charitables, aux princes d'Orléans unifiés en la personne du comte de Paris, à des musées, à d’autres destinations, jusqu’à ce qu'ils fussent totalement dispersés, aussitôt après la mort de la duchesse de Galliéra.

jour de la grande dispersion (1). La valeur en était fort appréciable puisqu'elle put obtenir, à diverses fois, sur une partie seulement de la collection, des avances de cent à deux cent mille francs, et que son fameux collier de perles, à la vente de 1901, approcha du demi-million (1).

Ses perles, auxquelles elle portait une sorte de tendresse amoureuse, se figurant presque être aimée d'elles, ses chères perles blanches, noires et roses, ses diamants, ses émeraudes : c'était là son capital, — capital improductif, mais certain. Ses rentes, elle les tirait de la cassette royale d’Italie. Des appoints sérieux en complétaient les échéances, parfois retardées; des prêts déguisés en bons offices, des attentions gracieuses, à titre d’épingles, — des épingles dorées par la main d’un duc d’Aumale ou d’un Alphonse de Rothschild. « Le duc est au mieux avec moi, confait-elle à son vieil ami de Baromesnil; il me donnerait tout ce que je lui demanderais. » Et plus loin, elle détachait cette réflexion non moins coneluante, à propos de ce qu’elle pourrail espérer de lui, en supposant qu’elle fût toujours aussi sûre de son bon vouloir.

« Si le duc était un prince charmant, je lui deman-

(1) Le titre du catalogue général offert au goût des amateurs était ainsi libellé : Catalogue de très beaux bijout : IMPORTANT COLLIER DE CINQ RANGS DE PERLES, perles sur papier, parures, bracelets, broches, boutons d'oreilles, bagues, épingles en brillants el pierres de couleur; bijoux de fantaisie, argenterie, éventails, objets de vitrine, denteiles, livres, souvenirs du Second Empire, tableaux, portraits, meubles, objets d'art, dont la vente aura lieu par suite du décès de MADAME LA COMTESSE DE CasriGLioNE, Hôtel Drouot, salle n° 1, les mercredi 26, jeudi 27, vendredi 28,-et-samedi 29 juin 1901,

à deux heures.

(2) Il était composé de 279 perles pesant ensemble 3.838 grains.

derais, peut-être à l’occasion de son mariage, de consentir à un simple prêt garanti, un excellent placement; mais il n’y a que les humbles et les pauvres qui vous aident et vous soignent. Parler au cœur des princes, autant gratter une pierre avec du coton. »

Quant aux puissants trésoriers occupants des trois ou quatre immeubles de la rue Laffitte, où fut logée leur banque : la grande Maison, quant aux Rothschild, Alphonse et ses deux frères n'avaient pas oublié les services rendus, sous l’Empire, par la jeune et radieuse comtesse de Verasis-Castiglione. Nul emprunt français où étranger, nulle affaire où le million avait à parler, ne pouvail, alors, se conclure sans leur participation. En plusieurs fois, au cours de son ambassade officieuse, avertie l’une des premières et avant eux des événements qui se préparaient, l’amie de Cavour leur avait transmis des avis précieux sur l’état des finances italiennes; elle avait porté à leur connaissance secrète et privilégiée des renseignements positifs susceptibles d’influencer les cours du lendemain, capables de se convertir, étant reçus au bon moment, en des éléments d'opérations très fructueuses (1). Désireux d’en reconnaître la valeur, l’ainé de la famille, le souverain de cette triplice financière, le baron Alphonse (2) avait offert à la comtesse

(1) Les services qu’elle rendit aussi dans les affaires d'Égypte, les combinaisons qui en résultérent, les trois cent mille franes du vice-roi, qui devaient lui revenir : « IL n'y a que la status de Lesseps, qui le sait » dit-elle quelque part. (Lett., CCVIL.)

. (2) La comtesse avait eu à se louer, auparavant, de la particulière affection du baron et de la baronne James de Rothschild ; toujours étrange en ses allusions, elle parlait avec moins de gratitude de « leur prétendue charüable fille ». — « Les vieux baronet baronne, mes protecteurs contre cette méchante, jalouse sœur de Gustave, mon favori d'alors, d'Alphonse et d’Édouard. » {Lelt., ibid.)

— il y avait longtemps déjà — de lui constituer un capital sous les espèces d’une forte somme, une fois donnée. Peu sûre d'elle-même, appréhendant les prodigalités où l’eût entraîné son penchant à la dépense, elle avait préféré qu’il lui déterminât et lui servit une rente annuelle. Elle eût été mieux conseillée d'accueillir, du même coup, le don supplémentaire qu’il voulut Ini signer, un jour, d’un hôtel à Paris. Cette proposition où chacune, à sa place, se fût laissé séduire, ne lui revint pas, une seconde fois, à l'oreille. L'imprévoyante, qu'un désordre extravagant Jetait dans une constante incerlitude, avait manqué l’occasion d’être la maîtresse absolue, chez soi, entre ses murs, et pour toujours, — une occasion qui ne se représenta plus. La comtesse vivait en des transes perpétuelles, pour

l'exactitude et la durée de la pension qu'affectait le : gouvernement italien à sa qualité de veuve d’un ancien.

officier du Roi.

Ses alarmes n'étaient que trop justifiées en l'espèce. Elle avait grand lieu d'appréhender que cette bague au doigt ne lui fût enlevée, tout à coup.

Il suffisait d’un mouvement du peuple trop prononcé, d’un changement de minislère ou « de quelque coup crispien », pour que cessassent les bienheureux envois et qu’on lui coupât les vivres. D'avance elle réclamait, elle protestait. Elle adressait à son roi Humbert de vifs rappels. Elle en avait l'impression trop sûre : sa vie dépendrait toujours de celle des autres.

Quels fâcheux moments elle eût passés (à ne considérer qu’elle-même) si, par un jour d’émeute, à Paris, la populace en rumeur se fût avisée de brûler l'hôtel de là rue Saint-Florentin, ou si, par l'effet d’une révo-

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lution, à Rome, Crispi eût eu l’idée et le pouvoir de fonder des républiques en Italie! « Cela, disait-elle, et la mort d’Alphonse: le bouquet de mes passifs serait complet. » Aussi tremblait-elle qu’on ne lui assassinât. son roi, bon payeur en somme, quelles que fussent les. témérités de sa politique. Car, n’oublions pas de ledire : elle avait prophétisé le coup de poignard fatal (1), le régicide conscient d’un Bresci, le meurtre historique, en un mot, dont l’accomplissement devait avoir lieu, sept mois après la disparition de la comtesse de Castiglione (2).

Pour se refaire l'esprit et considérer les. choses de: plus près, elle repartait pour l'Italie, comprenant qu'il “était prudent à elle de ne point s’y laisser oublier, tout à fait, que des réapparilions de sa figure y étaient nécessaires, de temps en temps, et que si on l'avait autorisée à élire domicile à l’étranger, elle ne devait pas avoir l'air de s’y être fixée en permanence. Sans cette précaution, qui ne l’enrichissait pas, mais qui donnait répit à ses craintes, n’eût-elle pas été de plus en plus, aux yeux de son gouvernement, la dépaysée, la comtesse de Paris, comme on l’appeiait là-bas ? Logi-

(1) «I ne manquerait plus pour couronner l’apothéose, que la fin d’Alphonse, et le coup de poignard probable à Humbert. » (Lett., CCVIL.)

(2) Dans une autre de ses lettres, concernant le roi Humbert et Sa COMpagne Marguerite, elle ne les juge ni l’un ni l’autre avec douceur : « Rome m'élèverait des autels à Ja grecque, si je les arrêtais en leur débâcle, si je les repéchais, (ceux de la fiaison de Savoie de la noyade où s'étouffe la monarchie tuée par ce fils ingrat, dur et ignorant. Ah! si c'était le père, plus d'état de siège : Le peuple à genoux. Mais cette Marguerite échoue toujours en tout. » (Leté., DCCLXI.). :

quement le caissier royal se fàt lassé de servir une pension sans fin à « l’étrangère » qui ne se montrait jamais pour la recevoir.

S'étant refusée jusqu’au bout à vendre, c’est-à-dire à séparer de soi les gages de son ancienne fortune : dentelles, porcelaines ou joyaux, elle traversa des heures aiguës, sans connaître jamais, néanmoins, la détresse complète et hors d’espoir.

Un jour, très à la fin, abandonnée de sa « vierge » et de son cocher, ses pas affaiblis la conduisirent sur le boulevard de la Madeleine; un magasin de fleurs attira sa vue; elle n’y résisla pas et, pénétrant à l’intérieur elle vida son porte-monnaie pour emporter entre ses bras une gerbe de roses superbes et d'essence rare; puis, elle était revenue à demi-consolée, d’avoir satisfait un de ses derniers luxes. Les fleurs et les perles, elle n’en abandonnera jamais la tendre prédilection.

Une autre fois, étant en voyage d’affaires à Florence, elle s'était laissé prendre au charme d’une vitrine d’orfèvre, tout avivée des rayons du soleil. Il fut des jours d’abondance où, dans la même ville, chacun de ses désirs était une grâce aussitôt comblée. Par un retour de son imagination, qui lui avait permis, un instant, de penser que ces heureux temps recommençaient pour elle, la comtesse de Castiglione avait poussé la porte du magasin luxueux où, sans doute, elle aurait à contenter un séduisant caprice. On s’empressa. Elle s'était assise. Sous ses yeux scintillaient les pierres précieuses,. dans les écrins ouverts. D’une main connaisseuse, elle remuait ces délicats bijoux, comme si elle n’en eût pas, autrefois, épuisé la jouissance. Tout de suite elle avait souhaité cette bague délicieusement mon-

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tée, sertie, garnie, ou cette perle rose dont ellé n'avait pas la semblable en ses colliers. Elle voulait l’une et l'autre et ce bracelet encore d’un travail exquis... Elle n’attendrait pas à demain pour les prendre avec soi, si, | consultant sa bourse, l’état réel de ses fonds ne l'avait pas subitement tirée de son rêve. Elle avait dû les abandonner au marchand, qui la considérait avec ses airs de grande dame désolée, avec son envie malheureuse du « Je ne peux pas » (1). Elle s’en retourna, n’emportant que le souvenir de sympathies inconnues. Cette déconvenue n'avait fait que s’ajouter à beaucoup d’autres plus complètes, plus sensibles à l’amour-propre d’une femme qui, pendant ses années de jeunesse et de triomphe mondain, n'avait jamais foulé le pavé des rues qu’en équipage.

Par moments, sa bourse était regarnie; de nouveau, il ne lui en coûtait pas de satisfaire, dispendieusement, les changeantes fantaisies d’une âme artiste, quitte à se déprendre presque aussitôt de ce qui l'avait attirée, charmée.

En l’une des plus mauvaises phases d’une détresse accidentelle, qu’elle avait été la dernière à prévoir et dont.elle eût pu si aisément, par un peu de raison et quelques grains de sagesse, s'épargner les accablantes leçons, la comtesse anxieuse évaluait sa monnaie du Jour. Le compte en fut promptement fait, Elle s'était aperçu qu'elle ne logeait, à cette heure, que le diable en

(1) « Jeleur ai fait peine et pitié avec mes airs de grande dame misérable, avec mon voglio del non posso. Je touchais aux plus belles choses, mais je les lâchais aussitôt, en souriant tristement, comme à Dieppe, quand M. Georges (son enfant) criait : « Pas ça Nina! Nous ne pouvons pas. » (Lettre CCCLIV.)

sa bourse et quelques sous avec. Treize, pas davantage, treize sous dont la destination était arrêtée, dix pour des fleurs et trois pour du charbon. Elle en était arrivée à ce degré de désespérance, où, devant les yeux surgissent lugubres, les images de l’asphyxie en chambre ou du plongeon dans la Seine. Le spectre de la gêne vulgaire avait fait plier sa nature d’acier. On le sentait autour d'elle, les gens se refusaient à la servir (1).

Un réconfort opportun, une visite rothschildienne, l’arrivée du courrier d'Italie lavaient tirée de cette impasse cruelle. Le cauchemar, qui l’oppressait, s'était dissipé. Un éclair de gaité réapparue traversa son cerveau. Tout n’était pas si noir en sa décadence. Ce n’était pas encore, ce jour-là, qu’elle serait forcée de s’engager en quelque bas théâtricule, pour y jouer les mères, ou de chanter, quêteuse, aux portes des églises! Ki affaiblies que pussent être ses facultés raisonnantes elle n’ignorait point que ses joyaux formaient une importante réserve, quoique entamée déjà, et qu'elle ne serait pas exposée à périr de male faim.

N Dans les dernières années, quels que fussent le positif de ses domaines italiens ou le recours fort appré-

(1) « L'infirmier chargé de vin se morphinise, s'éthérise, devient fou, me maltraite. Il a fallu batailler, payer ses vols pour le mettre hors des murs. Je suis morte, mais vous ne le croirez que quand je serai enterrée. J’achèverai de mourir vite et bien avec ce qui me reste : trois sous pour le charbon et dix pour les fleurs. Et l’on me dit d'aller à la montagne! » (Lettres, DXXXIL.) Une autre fois, elle terminait ainsi l’un de ses relevés decomptes. « Et le porte-monnaie esttombé mort à mes pieds; avec trente-neufsous conservés dedans. » (Lettres, CCCXXXII.) Elle exagérait le mauvais état de ses finances. Trente-neuf sous en poche, mais un million de bijoux et la valeur possible de deux millions en immeubles : ceci compensait cela.

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