‹ Le roman d'une favoriteChapitre 39 sur 67 · RU · texte numérisé non relu

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figurait en butte à de sourdes persécutions. Des menées s’agitaient dans son ombre, dont elle se voyait l’objet suspect et menacé. Ses tendances chagrines s’aggravaient, de jour en jour.

Une inquiétude maladive effarait ses sens. Sous l’influence des vapeurs dont s’ennuageait son cerveau, elle poussait au noir les moindres faits et gestes résultant d’une fréquentation domiciliaire inévitable; elle en étendait les dispositions soupçonneuses à tous ceux qui l’environnaient où l’approchaient : domestiques, voisins, fournisseurs. Tous, des espions hostiles, des assassins, des voleurs.

Deux petits chiens roulés en boule, mal odorants et obèses et que, le soir, bizarrement attifée, frôlant les murs, elle conduisait eile-même dans la rue, étaient presque la seule compagnie quotidienne de l’ancienne favorite des Cours. Elle leur attribuait des qualités d'attachement tranquille et d’obscure fidélité, dont elle aurait cherché vainement à retrouver les: signes en l’espèce humaine. Souvent elle répétait à son correspondant de Baromesnil, en lui faisant la grâce de l’exception, que plus elle avait connu les hommes et plus elle avait aimé. les chiens. C'était l'opinion de ses heures moroses, bien différentes de ce qu’elle en pensait, à vingt ans.

Une défiance grossie d’appréhensions vagues la tenait en garde contre un chacun.

Pourtant, elle redoutait la solitude absolue comme un péril de mort. Dans le délire sombre qui la gagnait, dans les angoisses de sa manie de pérfsécution, il lui

(1) Lettres, DCCCXXIT.

fallait une compagnie, quelle qu’elle fût, pour apaiser ses alarmes. Hélas! sur quel choix devait se rabattre, maintenant, celle qui avait refusé, jadis, à des demidieux le partage de sa couche! Nous aurons, dans ses lettres, des délails vraiment inattendus de ce genre de cohabitations accidentelles inspirées par le caprice ou la peur.

Pendant les froids sommeils de l'hiver, comme la plupart de ceux et de celles qui dorment solitaires, elle avait adopté pour son usage, au lit, l’indispensable boule d’eau chaude, qui ranime et tient lieu de l’absent ou de l’absente. Mais, par l’une de ces mésaventures qui r’arrivaient qu’à elle, un soir, tandis qu’elle se déshabillait, il était advenu que son « moine », son « mari chaud », comme elle qualifiait plaisamment cet ustensile, avait roulé à terre et si malheureusement qu’il lui avait brisé un doigt de pied et nécessité une opéraüon chirurgicale (1). Depuis lors, elle en avait banni l'emploi. Et, pour y suppléer, n'ayant pas mieux dans le moment, elle avait recherché le côte à côte d’une humble ménagère, spécialement préposée aux servitudes cle la loge (2). Elle n’eut pas le choix, ce jourlà. D'amies femmes, elle n’en avait pas une et « sa vierge », ainsi qu'elle baptisait sa domestique (fort coureuse, cette vierge) était retournée à l’école des hommes.

(1) « Clouée au lit pour amputation charcutière de mon deuxième doigt du pied gauche. L'effet d'un ridicule accident. La chute du lit et le choc de la boule d’eau bouillante, qui me sert de mari chaud. Et je devais aller à ma montagne pour affaires graves. Tant il est vrai qu'un « moine » peut changer la face du monde! » (Lettres CCCXCVIIT,

(2) « Mais, sapristi! pourquoi ne pas être monté? La pipelette était avec

moi, dans mon lit, quand son mari, le sourd mais non l’aveugle, m’apporta les journaux et les lettres. » (Ibid., DXT.)

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Quelles gens! quel personnel!

Fallait-il qu'après avoir mêlé sa voix à celle d’interlocuteurs d’un rang si relevé, elle eût à subir de tels compagnonnages, et que, pour ne pas être seule, tout à fait seule, elle dût offrir un accueil familier, dans son intime, aux racontars de l'office!

Son cocher sans occupation, plus d’une fois, manquait au signal qu’elle s’apprêtait à lui faire; non moins souvent « sa vierge » était ailleurs qu’au marché ou à la cuisine. Et, comme elle avait toujours une marotte, une lubie en tête, comme elle souffrait d'attendre, elle n’hésitait point à mettre en mouvement n'importe quel intermédiaire (tel un ouvrier fumiste, qu’elle avait honoré de sa confiance et couvert de sa protection, jusqu’à le faire monter sur le siège de la voiture, à côté dudit cocher, quand elle l’envoyait en course), n'importe qui, pourvu que la lettre fût portée et la commission faite. Certaine fois, après dix heures du soir, n’avait-elle pas délégué à l’hôtel de son prince, sous un costume de déguisement (une espèce de tenue de bal produisant l'effet le plus comique sur l'être bizarre, qui s’en était revêtu), une créature d’opéra-bouffe très vieille, passablement folle, et qui dut livrer un véritable combat pour pénétrer en ce temple illuminé? On y donnait une réception de gala (1).

(1) C'était rue Jean-Goujon, chez le duc de Chartres.

« Enfin, samedi 13, je profitai du passage de la fameuse vieille. Elle s’en allait au bal masqué, avec ses cent ans; je lui jetai un court billet pour être remis au portier Goujon. « Treize... qu’es aco ? » C’est le mot de Marie-Antoinette voyant la charrette. La vieille a été reçue presque à coups de casse-tête par les sergents en sabre, qui lui voulürent barrer passage. Mais, se faufilant à travers illuminations, file de voitures, grilles ouvertes, cour fleurie et flamboyante, elle arriva, quand même, disant aux agents, sans se déconcerter : « Vous tenez à savoir si je ne suis pas une men-

Tout en elle procédait par sursauts. Son imagination sans règle n’allait qu'aux partis extrêmes; encore aurait-elle voulu que chacun fût prêt à l'y servir. Ses derniers amis se hâtaient moins de répondre à ses appels, dont ils appréhendaient les suites déconcertantes. Le duc d’Aumale n’apparaissait que furtivement et rarement. Le duc de Chartres n'avait pas suspendu ses visites courtoises, inspirées d’un généreux souvenir; pourtant, il les espaçait. Rothschild, ne se montrait plus, en personne; il envoyait, parfois. Cléry attendait l’occasion d’être nécessaire, pour la préserver d’un faux pas en matière de procédure ou d'engagements financiers. Sans la délaisser positivement, Estancelin usait davantage des excuses de la distance. On n’était jamais pleinement tranquillisé, avec elle, sur la limite où s'arrôterait l'excès de sa fantaisie.

Au demeurant, elle s’embarrassait d’inquiétudes pour ses connaissances, non moins que pour ellemême. N'osant affronter les indiscrétions des murs, qui, comme nul n’en ignore, ont des oreilles, elle se croyait forcée de ne plus les recevoir chez elle. Bien encore lorsqu’elle pouvait disposer, à leur intention,

» diante déguisée? Eh bien ! regardez comme on me reçoit à la conciergerie, » et vous verrez à travers la grille si je suis connue, ici; quant à ce que » j'y viens faire, vous n’avez pas à le savoir. » Et la voilà s’asseyant tranquille dans la loge où, pour toute garde, se trouve un gros chien blanc bien peigné, pomponné, enrubanné, qui se met à danser autour delasybille. « Ne vous étonnez pas, redit-elle aux « Sergots », jesuis delamaison. » Le chien va chercher le concierge.et l'amène à la loge. Il arrive, lui aussi, pomponné, poudré, en culotte bleue et rouge, galonnée d'argent; il fait sa révérence à la vieille, la conduit courtoisement à l’intérieur, lui prend mon mot etla reconduit, à la barbe des agents collés à la grille, en criant : « Place à cette vieille! » (Lettres, CCCXIV.)

ERP PORTE EIRE FOPEUTE

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