‹ Le roman d'une favoriteChapitre 41 sur 67 · LE GÉNÉRAL ESTANCELIN, DANS SA GO° ANNÉE · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL ESTANCELIN, DANS SA GO° ANNÉE

chagrins, ses défaillances morales, ses infractions voulues aux saines réglementations de l'hygiène pure et simple, n’accélérèrent que trop vite la ruine successive de ses organes.

L'heure était arrivée où elle aurait à se débattre, presque sans trêve, contre les malaises de l’âme et les infirmités du corps. La souffrance s'était installée, à son chevet, ainsi qu’un hôte maussade et permanent. Force lui fut de cesser, à peu près, de sortir. Elle soulageait son mal à en parler, à en écrire d’abondance, à faire le détail pénible et enjoué, tout à la fois, de ses treize maladies chroniques, dont chacune était grave, suivant elle, et deux, au moins selon le médecin, mortelles.

Si les mondains de haute volée n'étaient plus qu'un souvenir de ses fréquentations, bien nombreuses, à présent, se faisaient, en son domicile attristé, les visites des hommes de l’art. Un interne, chaque soir, occupait une chambre voisine de la sienne, pour être à même de lui donner ses soins. Peu à peu, elle s'était faite à la pensée qu’elle ne rentrerait plus en la possession de ses facultés actives, qu’il lui faudrait se résigner à ne jamais recouvrer ses forces, demeurer au lit, de jour et de nuit, comme en son élément naturel (1), et n’entrevoir qu’une seule forme de délivrance : le repos

mois, me remplumer et manger, comme si C'était possible sans dents ! » (Lettres, DELXXI.)

Plaisante opposition, je lis dans la même lettre : «Mon toujours amoureux Saint-Amant, qui publie : France-llalie, ne m’y nomme, ni à tort ni à raison. Je vais lui administrer sa volée. » (Ibid.)

(1) « La consultation m'a condamnée. Je ne peux-plus vivre. Je devrai avoir le courage de me tuer. Je ne dois plus bouger, pour rien. Lit médical, sous peine de paralysie des reins. Colonne vertébrale incurable. »(Lettre, DX.)

Le tent

du dernier sommeil. Plutôt disposée par l'habitude de la

plainte à s’exagérer l’imminence de sa fin, elle n'avait pas à en redouter la fatale surprise : elle en avait l’esprit toujours occupé. À force d'évoquer la vision de la mort et de la regarder fixement, elle en avait revêtu le fantôme des aspects d’une personne familière. Elle n’arrêtait pas d’y songer avec une amertume adoucie, qui lui était devenue comme une accoutumance mélancolique n’enfermant en soi ni trouble ni angoisse. Elle semblait en désirer l’approche, ainsi que d’une amie secourable; et, comme elle était assez encline à transporter chez autrui les impressions de tristesse, de désabusement, de lassitude suprême, dont elle était affectée, elle exhortait certains de ceux qui traînaient sur la terre, à sa connaissance, les restes d’une existence, désormais sans but, sans objet, de souhaiter aussi la terminaison rapide. « Venez mourir ensemble », écrivait-elle à l’un d’eux, du ton le plus naturel et comme s'il se fût agi d’une invitation ordinaire.

Sa détresse morale et physique attendrissait, au dehors, de certaines âmes prévenues, qui ne la connaissaient qu’à travers d’autres âmes. l’un des rares, qui fussent encore les bienvenus dans ce logis en désordre (comme l’imagination de celle dont il était le refuge), souvent parlait, écrivait d’elle à une sienne amie, femme de beaucoup d’esprit et de cœur. Elle ne voulait rien ignorer de ce qui, bon ou mauvais, concernait la comtesse. Elle interrogeait, de jour en jour, redemandant, sans cesse, des détails. Où en était l’état de sa pensée malade? Quelle avait été sa dernière plainte? Pourquoi l'avoir, l’autre Jour, froissée d’un propos vif, blessée par une lettre, peut-être? Elle souffrait. C'était

assez pour qu’elle reçût de ses derniers visiteurs le peu de joie qui lui restât à goûter en ce monde.

Des amis lui conseillaient d’éloigner d’elle tant de sombres pressentiments, de s’entourer des soins bienfaisants que procurent le calme et la régularité des habitudes, de se mieux nourrir, de relever son moral, Surtout, de « se secouer ». À quoi bon? répliquaitelle; et, avec une pointe de malice, comme elle en avait encore, par saillies, elle ajoutait qu'il n’était pas si facile, au reste, de se secouer, quand on était seule.

Puis, elle retournait à ses hantises mortuaires.

Que dis-je! Elle y insistait si expressément dans ses lettres à des correspondants chargés d’années et soucieux de leurs propres malaises qu’ils ne pouvaient s’empêcher d’y voir comme un manque de goût. N'était-ce pas les rappeler de force à eux-mêmes, aux craintes de leur âge ou de leur santé, les contraindre à s’appesantir sur le sentiment de leurs personnelles misères et leur compter les heures, dont il leur était permis de jouir encore?

Mais, elle n’abandonnait pas le sujet sans gaité de ses préoccupations finales, élaborait à grandes lignes le texte de son étrange testament, où, volontairement, systématiquement, elle reniait des alliances de famille (1), qui existaient, en réalité, affirmait plus réso-

(1) Sur l’une des pages de ce bizarre document, œuvre de déraison marquée en plus d’un endroit, et si curieuse, si impressionnante en d’autres places, elle avait écrit en grosses lettres, au crayon rouge :

« Pas d’héritiers... Sans aucune famille, ni en France, nien Italie, quoi qu'il y en ait de mêmes noms tout à fait étrangers, soitOldoïni, Rapallini, Lamporecchi, de Castiglione, Caspigliole, Asinari, Verasis.… »

Elle avait oublié d'ajouter à la liste les Tribone, de Gênes, parents éloignés des Oldoïni , qui héritèrent de ses deux millions d'immeubles et bijoux, en vertu même de cette omission.

PS CE PT PS er VESTES.

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