‹ Le roman d'une favoriteChapitre 42 sur 67 · CIS · texte numérisé non relu

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lument que jamais son vouloir absolu de se supprimer tout entière dans la vie et dans l’au-delà de la vie, pour le futur comme pour le présent (1), et, de sa main fièvreuse, griffonnait les instructions les plus détaillées sur ce que devait être sa dernière vêture (2), ses obsèques et sa sépulture.

Par boutade, quelquefois, elle menaçait de s’en passer (la Seine étant si prochel!), puisqu’il n’était pas en ses moyens de mourir en marbre et qu'on ne voudrait

(1) « À tous les exécuteurs mortuaires de mes derniers momentsetde mes dernières volontés et les exécuteurs testamentaires de Paris et de la Montagne, à Spezia, en Italie, ainsi que d’autres personnes que je pourrai nommer, je fais recommander expressément de ne dire ni révéler quoi que ce soit aux questions des gens de loi, de parquet, de ministères, de rois, princes, ni d'amis, ni à tous délégués des futurs gouvernements français, empire ou royauté.

Je fais défense personnelle, en ma qualité de sujette italienne, appartenant à la cour du roi Humbert, au Préfet de police français lui-même et au Procureur de la République en personne, de toucher à rien, ni visiter, ni saisir, ni séquestrer, ni cacheter, éliminant et excluant de cette exécution immédiate le consul d'Italie Lucchesi Palli et tout ambassadeur, conseillers, secrétaires, employés aux gages de l'ambassade.

(2) Elle avait ordonné, pièce à pièce, l’ajustement qu'on lui mettrait dans le tombeau :

« Chemise de nuit de Compiègne, 1857, batiste, dentelles et peignoir long rayé, velours noirs, peluche blanche (existant 14, rue Cambon); au cou, le collier de perles petite fille, neuf rangs, six rangs blanches et trois noires, collier habituel, que j’ai toujours porté, avecle sou troué au fermoir cristal, chiffre et couronne, que les habilleuses toutes connaissent; aux bras nus et pendants, mes deux bracelets, un onyx perle, au centre, et un émail noir, étoile et brillants, qui sont ailleurs.

» L'orciller, qui sera dans le panier, d’ores et déjà par moi désigné et préparé, en parfait état, savoir en tapisserie point en croix, soie floche blanche doublé satin violet, avec quatre coins, bouquets de pensées brodés par mon fils enfant, au Café Anglais, à Paris, cordelière violette autour et quatre glands. » =

Et elle ajoute, pour ce qui concerne ses « mignons » regrettés :

« Les deux chiens du 26 de la place Vendôme (empaillés) seront, pendant la nuit finale placés aux pieds, voulant être veillée par mes chiens morts, que je nommai Sandouga et Kasino, mon petit; et les remettre en même

pas d’elle dans le champ de repos de son cher Passy. Surtout, elle tiendrait à s’en aller libre de toute reconnaissance et dans le calme. Pas de publicité : ni lettres, ni articles, ni biographies, aucun signe révélateur de son évanouissement dans l’éternelle nuit (1).

Elle se défendait, néanmoins, autant qu’il était possible de le faire, contre les progrès de la maladie; elle ne repoussait ni les secours de la science, ni le réconfort d’une nourriture substantielle. Tout en déclarant ne rien manger, elle se suralimentail, comme on l’exigeait d'elle. Mais son amaigrissement rapide, depuis quelques mois, donnait à présager des conséquences funestes, dans un délai très court.

Elle n’avait pas voulu qu’on annonçât sa douloureuse fin. Ses obsèques devaient être anonymes, sans couronnes, sans fleurs, sans discours, presque sans assistance. Les derniers désirs de sa raison troublée ne furent que trop ponctuellement suivis. Ses fidèles étaient dispersés, Cléry était à Venise, les princes absents, les autres dans l’ignorance ou volontairement oublieux. Elle était morte presque subitement, entourée de quelques anciens serviteurs, notamment de la vieille Luisa Corsi, sa nourrice; nul de ceux-là, accoutumés à sa domination, n’était dans le secret de ses ultimes

place dans la bière, un sous chaque pied formant coussin. Auprès de mes mignons, je veux leur petite musique : la Vague, qui leur faisait danser la valse au 26 bis de la Colonne; les désire habillés beau, robe d'hiver bleue et violette, à mes chiffres, à leurs noms et leurs colliers de fleurs roses et cyprès. »

(1) « Défense absolue à tous mes exécuteurs testamentaires, ainsi qu'à toutes personnes désignées de faire paraître renseigrements de quoi que ce soit, à qui que ce soit, ni legs, ni souvenirs, ni écrits, ni distribution d’autographes, ni portraits.» (lestament (brouillon olographe) de la comtesse de Castiglione.)

pensées. Personne ne savait que faire, après qu’elle eut exhalé son dernier souffle. Cette femme, qui s'était enfoncée dans une retraite si profonde qu’on l’eût prise pour une apparition vivante en son cercueil, contnuait, à leurs yeux, de vivre quoique morte. Ils respectaient son sommeil, comme figés. Il fallut à M° Guillaume Desouches, un ami de la veille, mais qu’on savait être son conseil, il lui fallut se dévouer, remplir sans aucune aide les tristes offices que ces terribles événements, d’habitude, imposent à la famille. Il dut se charger de tous les services, prendre toutes les décisions, conduire le deuil. Et quel deuil (1)! Le duc de Vallombrosa, qui l’avait bien connue, très admirée, au temps de sa merveilleuse jeunesse et qu'elle appelait, par courtoisie, son cousin, quoiqu'il ne fût son parent que detrès loin ou pas du tout, s'était trouvé presque seul, avec M. Meyrargues, dans le caveau de la Madeleine, à jeter l’eau bénite sur le cercueil de celle qui avait tenu une si grande place dans le monde des riches et des puissants. « Si je n'avais pas été là pour accompagner ses tristes restes, écrivaitil à quelqu'un qui l'avait beaucoup aimée, il n'y aurait eu que des mercenaires! »

Qu’allait-il advenir de la dépouille mortelle de celle qui avait fasciné les princes et les rois? Où devrait-elle aller dormir son dernier sommeil? Reposerait-elle à la Spezia ou à Paris? Il en posait la question anxieuse, dans la même lettre imprégnée d’une mélancolie profonde (2). Paris, qu’elle avait étonné, la garda. La

(1) Lettre privée, 27 juin 1901.

(2) Leltre privée, Paris, 8 déc. 1899.

Le DÉTRESSE FINALE :

0 lee fut tenue secrète. On n'’éleva PU à sa

mémoire de fastueux cénotaphes. Mais une simple pierre de granit marqua la place de sa tombe. Plu-

sieurs années après, nous nous faisions indiquer, à

grand’peine, cette tombe inconnue (1), perdue dans la partie encore boisée du Père-Lachaise. Les caractères de linscription étaient effacés. On n’y voyait aucun ornement. Une simple et pauvre couronne de houx toute desséchée en parait la nudité froide.

Cruel et implacable retour des plus brillantes destinées.….

(1) « Aucun héritier ne m'a encore fait demander où la comtesse était inhumée. » (Lettre privée de M° Guillaume Desouches, avoué de première instance, 27 juin 1901). Quel détail!

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