CONCLUSION
Portrait général de la comtesse de Castiglione
S'il avait été de mode, aux environs de 1857, de croire à la transmigration des âmes, comme le nota, plus tard, une femme d’esprit (1), on aurait pu dire que celle de Cléopâtre était revenue dans le corps admirable de M"° de Castiglione, excellemment créée pour la vie magnifique et pour l'amour d’un des maitres du monde.
Nulle mieux qu’elle-même n’avait eu conscience de cette perfection, dont elle eut à racheter l’orgueilleuse joie par beaucoup de tristesses et de désenchantements. Elle en recevait la louange mondaine avec une sorte d’insouciance accoutumée; elle en parlait à d’autres avec un air d’insouciance impersonnelle, qui n’était point de la vanité, mais la constatation tranquille d’un fait, qui ne se discutait pas. Dans l’une des rares maisons amies, où elle avait pris l'habitude de fréquenter, avant sa période de séquestration volontaire, elle avait eu connaissance qu’un enfant y était né. Elle était accourüue, de suite, elle le voulut voir, l’embrassa,
(1) La comtesse de Puliga.
ceignit son cou d’un collier d’ambre, et tint ce propos à la jeune mère alitée :
« Quand il sera grand, vous lui direz que le premier baiser qu’il ait reçu, lui fut donné par la plus belle femme du siècle. »
Élevée dans un milieu frivole, les séductions de la flatterie l’avaient environnée presque aussitôt qu’elle commença d’être. Chaque soir, au théâtre de la Pergola, dans un âge où le besoin de s’abandonner aux douceurs du sommeil lui était plus naturel que de contempler les jeux de la scène, se pouvait voir la petite Oldoïni, assise sur une chaise très haute, au beau milieu de la loge, et présentant à tous les regards les grâces de son enfance assoupie (1). Elle n’avait que cinq ou six ans!
Dès son entrée dans le bal, c’est-à-dire à sa première apparition de femme dans les cercles brillants du plaisir, elle avait provoqué un concours d’admiration, qui ne cessa plus. Le développement de son adolescence n’était pas achevé qu’on signalait sur ses pas une levée en masse d’épouseurs.
Quant à la suite de ceux qui n'échappèrent point à l'envie de lui plaire, ils furent nombreux et l’auraient été davantage, si elle eût joint à ses dons prestigieux une nature plus égale et plus attirante. Mais, elle ne possédait pas, autant qu’on l’eût souhaité, cette attraction de tout l’être féminin dont la douceur vous enveloppe comme d’une caresse générale. Elle le savait et ne tentait pas d’y suppléer par une disposition à l’acqué-
(1) Détail recueilli dans une lettre privée de la comtesse Luisa Capponi, Bolgheri (provincia di Pisa, 19 février 1912)
rir. Sa fierté grave arrêtait les élans, qu’inspirait le pouvoir de ses charmes. Quoique le sourire allât très bien à la pourpre de ses lèvres, à la blancheur de ses dents fines et serrées, elle était lente à ly laisser paraître. Par une certaine expression de dédain logée au coin de sa bouche et par une espèce de retirement personnel, qu’elle affectait au milieu de l'entraînement général, elle se séparait du naturel de ses compatriotes florentines, avenantes au suprême degréet formées, dès le premier âge, en l’art et la manière d’être gracieuses.
En sa période d’éclat extraordinaire, sans doute elle avait eu plaisir à promener sa beauté devant les sens, comme une fleur dont on offre à respirer le parfum. En général, elle avait l’aspect de froideur, qui suspend ou déconcerte les effusions; et cela, malgré qu’elle manifestât une rare franchise dans le langage comme dans le caractère. Si, d’aventure, elle pouvait se montrer tendre et charmante, elle n’en étendait pas l’agrément à la société des femmes, qu’elle goûtait peu et qui lui rendaient au double son absence de sympathie (1).
Bien qu’elle eût pris naissance et grandi sur cette terre de beauté : l'Italie, où l'air seul qu’on respire est une incitation voluptueuse, elle n’eut pas de violents combats à soutenir contre les fièvres de la passion. La nature de son tempérament ne la prédisposait point à
(1) Ces dispositions féminines, dont nous avons eu l’occasion de nous entretenir, précédemment, dataient de loin. Elle ne s'appelait pas encore Me de Castiglione, elle n'avait pas quinze ans. En même temps que la famille Oldoïni, demeurait au palais Guigni une grande dame florentine, dont l'impression nous revint longtemps après, pale récit d’une de ses parentes. Quoiqu’elle admirät sincèrement la beauté merveilleuse de la jeune Nina, elle n'avait jamais pu sympathiser avec elle : « Ce n'était pas mon genre, disait-elle ». (Lettre privée, Bolgheri, 19 février 1912.)
ces luttes orageuses. L'amour, dont elle excellait à traduire le frisson, dans ses lettres (du moins elle s’en flattait), tenait beaucoup moins de place qu’on ne l'aurait pensé dans la vie réelle de M” de Castiglione. En vain, j'interroge les deux moitiés de cette vie très contraires, l’une d’ambition politique et de mondanité conquérante, l’autre de solitude systématique et de sombre effacement, je cherche, sans les y trouver, la irace des ardeurs romanesques, des baisers de feu, des transports exaltés et des grands désespoirs. L’incarnation séduisante de son premier rêve est restée perdue dans les nuages. D'un mariage auquel avait manqué la réplique de son cœur, elle avait eu, deux ou trois fois, l’idée de passer à un ménage facultatif, auquel aurait manqué la régularité du contrat. Encore le concevait-elle plutôt comme une association de deux énergies morales tendant ensemble à un but supérieur, avec des intervalles d'humanité.
Les tendres partages de M" de Castiglione furent moins révélés que soupçonnés. Favorite d’un moment, elle avait eu ses favoris, sans doute; mais la reprise de son indépendance était si prompte, elle les avait oubliés si vite, qu'à peine leur accordait-elle le droit de s’en souvenir. Une courte ivresse, une surprise le plus souvent incomplète de l’imagination et des sens, était-ce de quoi remplir sa mémoire, si la chose advint, ou d’en obséder son esprit, parce qu’il aurait été possible que cela fût, un jour ou l’autre, par accident? Avec sa façon toute relative de combiner l’expression du vrai, selon les temps ou l’occasion, elle en*était arrivée à rayer presque absolument l’amour de son présent et de son passé :