HUB HOMAN
Clémentine, et que nous ayons reproduite à la fin da chapitre préôédent, olle eût été bien joyeuse en voyant cette première mélan* eolie qui, comme un brouillard, se levait dans Teuprit de M^o de Bryon. Quand Julia avait lu dans le journal : er M. de Br^'on, pair de Francv., vient d'épouser à Dreux la fille du comte d'Hermi, » elle avait passé le journal à Léon, et lui avait dit :
— Lisez.
Et elle avait étudié l'impression que faisait cette noutelle à son amant.
— Je savais déjà cela, avait répondu le marquis. Que veux-tu que ce mariage me fasse?
— Tu n'es donc pas amoureux de cette jeune fiUet avait demandé Julia.
— Tu Is sais mieux que personne.
De Grige mentait évidemment et ne pouvait pas tromper Julia. *— Tant pis! avait dit alors Lovely.
— Et pourquoi tant pis?
— Parce que cela me fait voir que T amour ne vit pas longtemps dans votre cœur, et cela me fait ciaindre pour moi.
A la fin de cette phrase, Julia s'était assise aux pieds de Léon «t avait posé sa tète sur ses genoux.
— Je n'aime que toi, ma Julia, répondit Léon en passant ses mains dans les cheveux de sa maîtresse.
— Aussi j'ai été bien imprudente, continua celle-ci.
— Comment?
— Vous le demandez! En devenant votre maîtresse pour vous distraire un peu du chagrin que vous causait le mariage de M"* d'Hermi. Et maintenant que je sens que je vous aime, je tremble que vous ne me méprisiez ei surtout que vous ne m'aimiez pas. Que suis-je, en effet, à côté de cette enfant, et quelle compensation mon amour peut*il vous donner en échange de celui que vous eût donné Mi*« d'Hermi? Je vous ennuie peut-être déjà, et vous ne restez peut-être avec moi que par pitié et parce que vous savez que cette séparation me retirerait une de mes plus douces espérances.
•—Tu te trompes, Julia; je t'aime et je ne pense plus à Mm* de Bryon, fit Léon en posant ses lèvres sur celles de Lovely.
— Tout va bien, pensa celle-ci, que l'on trompait difficilement en matière d'amour, il l'aime encore.
Julia ne baissait échapper aucune occasion d'entretenir Léon de l'amour qu'Emmanuel avait pour sa. femme, amour qui faisait grand bruit dans le monde. Elle arrivait ainsi, non pas à faire que Léon devint plus amoureux de Marie, car, en somme, l'amour qu'il avait éprouvé pour M"* d'Hermi était destiné à mourir vite, comme un
d'une femmb 183
feu ([ai s'éteint feute d'aliment; mais à lui inspirer un sentiment de haine contre Emmanuel qui lui avait ravi et qui goûtait le bonheui qu'il avait rêvé. Aussi y avait-il des moments où, si ce n'eût été la chose la plus ridicule du monde, Léon eût cherché querelle à M. de Bryon, et, voyez combien est faible et basse notre pauvre nature, à nous autres hommes, Léon subissait si aveuglément la politique de Julia, qu'il en était venu à être jaloux, lui qui ne l'aimait pas, de l'amour qu'elle lui avait avoué avoir ressenti pour Emmanuel, à détester un peu plus M. de Bryon à cause de cela, et à se convaincre par moments qu'il était fou de Julia.
Vous avez vu un chat jouer avec une boule de papier. Il arrive parfois que^ par un mouvement trop brusque, il envoie cette boule sous un meuble^ et qu'elle lui échappe momentanément; mais il fait tant , soit en se glissant sous le meuble, soit tout simplement en étendant la patte, qu'il redevient mattre de son jouet une seconde après l'avoir perdu. Eh bien! l'homme, >quel qu'il soit, est entre les mains d'une femme de tête ce que la boule de papier est entre les pattes du chat. S'ils échappent l'un et l'autre, ce n'est que par hasard ; s'ils sont abandonnés c'est qu'ils ne sont plus bons à rien.
Il y avait des moments où, quand de Grige songeait à sa situation , il faisait la réflexion que voici , réflexion que comprendront tous les gens qui comme lui ont vécu avec des filles comme Julia :
— Je me compromets avec Lovely, se disait-il ; je me montre publiquement avec elle; j'ai l'dr d'être très-fier d'être son amant et de posséder une femme que tout le monde a eue. Comme M. de Bryon doit rire en me voyant prendre au sérieux une femme qu'il n'a voulu qu'une foist C'est donc à dire que je dois me contenter de ses restes et faire mon bonheur de ce qui n'a eu que son dédain! Si jamais je trouve l'occasion de prendre ma revanche, que Dieu me damne si je la laisse échapper.
Croyeznvous que tous ces monologues secrets échappassent à Julia, qui faisait tout au contraire pour les provoquer? Julia connaissait la terre qu'elle avait à sa disposition, et elle savait bien qu'elle n'avait qu'à y semer un mot pour que la rancune, la vanité, et toutes ces petites passions qui se partagent l'homme, y germassent et grandissent aussitôt.
Au milieu de tout cela, le comte d'Hermi donna un bal, ou plutôt une fête dans une maison de campagne qu'il avait louée aux environs de Paris, car il avait été décidé que cette année-là on n'irait pas en Poitou, ou que, si on y allait, on n'irait que lorsque M">« d« Bryon serait accouchée. Marie était entourée de tant de soins, que son père et son mari redoutaient pour elle le voyage d'abord, puii
son séjour dans un pays où les grands médecins n'abondaient pas, et où Ton ne pouvait trouver, pour une femme dans sa position, toutes les ressources de Tart au moment voulu. Cette fête avait lieu à Ville-d'Avray. Le comte, qui ignorait ce qui s'était passé entre Emmanuel et de Grige, envoya une invitation à ce dernier, invitation qu'il eût envoyée quand même il eût été au courant des projets que le marquis avait eus./
Léon avait grande envie de se rendre à cette fête ; mais il n'osait y aller sans le consentement de Julia, qui avait fini par prendre la direction complète de sa vie, et à laquelle, comme elle paraissait de temps en temps être jalouse de Marie, il n'osait demander cette permission. Ce fut encore Lovely qui vint au-devant de son désir.
L'annonce de cette fête faisait grand bruit, car tout fait du bruit à Paris quand on le veut.
— M. le comte d'Hermi donne un grand bal, dit Julia à Léon la veille du jour où )e bal devait avoir lieu.
— En effet, répondit Léon.
— Ne vous a-t-il pas invité?
— Si fait, j'ai reçu une invitation.
— Vous y rendrez-vous?
— Non.
— Pourquoi?
— J'aime mieux passer ma soirée vn.
Julia regarda Léon.
— Il faut aller à ce bal, reprit-elle.
— A quoi bon? fit le marquis enchanté.
— Ce serait inconvenant d'y manquer. Vous auriez l'air de garder rancune à M. de Bryon, qui pourrait croire encore que c'est moi qui vous éloigne de lui.
— C'est juste.
— Croyez-moi, Léon, fit Julia, car je puis de temps en temps donner un bon conseil, car je ne suis pas une femme comme toutes les femmes : non^seulement ne boudez pas M. de Bryon , mais encore tendez-lui la main; prouvez-lui que vous ne regrettez pas ce que par lui vous avez perdu, et que vous êtes heureux avec la femme qu'il a dédaignée. Allez à ce bal, Léon, allez à ce bal, je vous en prie, je le veux.
Julia insistait ainsi pour avoir l'air de croire réellement que de Grige ne voulût pas être de cette fête. Il en fut. Il vit Marie plus belle qu'elle n'avait jamais été, car tous ses charmes de jeune fille s'étaient accrus de ce je ne sais quoi que la vierge acquiert en devenant femme, charme indéfinissable, espèce de virilité qui la fait à la fois plus sérieuse et plus douce, qui donne à sa beauté de la
souplesse et de l'énergie, de la force et de l'abandon. Léon fut émerveillé. Emmanuel vint à lui.
— Je suis heureux de vous voir, Léon, lui'dit-il en lui tendant affectueusement la main , et comme une âme honnête qui a affaire à une loyauté • à partir d'aujourd'hui, j'espèxe que je vous verrai non-seulement chez le comte , mais de temps en temps chez moi. L'hiver prochain, Mn»« de Bryon recevra, et vous serez des nôtres, n'est-ce pas, Marie? dit Emmanuel à sa femme, qui passait en ce moment et qui, ayant reconnu Léon, le salua.
-— Vous dites à M. de Grige de ne pas négliger ses amis? fit-elle. ^ Oui.
— Vous faites bien, mon ami, ajouta Marie avec un de ces sourires du monde comme une femme en donne tant dans une soirée^ et qui, tous réunis, ne pèseraient pas le quart du sourire qu'une maîtresse donne à son amant aimé.
Léon s'inclina.
— Quelle confiance a cet homme I murmura-t-il.
Et il serra la main d'Emmanuel. Marie s'éloigna après avoir re gardé son mari. Tout son amour était dans ce regard.
— Comme elle l'aime, se dit Léon, et comme elle est belle!
La fête dura jusqu'à six heures du matin. Le marquis s'en alla le dernier.
— Eh bient vous êtes- vous bien amusé? dit le lendemain Julia à de Grige.
— Ma foi non, répondit celui-ci.
— Avez-vous vu M. de Bryon?
— Oui.
— Que vous a-t-il dit?
— n m'a invité aux prochaines soirées qu'il donnera.
— Allons, tout va bien , pensa Julia... J'entends que vous y alliez, dit-elle tout haut; je ne veux pas qu'on puisse soupçonner un instant que je rends esclave l'homme que j'aime et qui m'aime, car vous m'aimez toujours, car tu m'aimes toujours, mon Léon adoré.
Cependant, Julia n'oubliait pas ses intérêts, et le jour même elle alla faire une visite au ministre, qui avait appris sa Ihiîson avec de Grige.
— Que devenez-vous, ma chère Julia? lui dit-il ; on ne vous voit plus ; et quel diable d'amour avez-vous dans le cœur? Quel amant inutile que ce M. de Grig^.
— Vous vous trompez, monsieur le ministre, répondit Julia, nous n'avons jamais eu de plus puissant auxiliaire. L'aurais -je pris &a«^ tela?
—Expliquez-moi ce mystère.
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— Non ; TOUS avez douté de moi, vous sei«z puni.
— Prenez garde, Julia, Emmanuel devient de plus en j^lus dangereux, car il devient de plus en plus populaire. Un instant j'ai espéré que son mariage le ferait renoncer à la politique , mais je m'étais tjrompé. Il est revenu plus fort que jamais, son discours df rentrée lui a fait beaucoup de bien.
— Il est à nous, vous dis-je. Mais que me rapportera cette victoire? car j'ai bien du mal, monsieur le ministre.
— Tout ce que vous voudrez, on vous le donnera.
— Ouvrez votre caisse toute grande, alors, car je compte sur vous pour achever ma fortune et me reposer après.
— Et vivre avec M. de Grige , tourterelle?
— Ohl non. Je voyagerai.
— Je vous enverrai en Russie. Vous ferez une telle M*' des Ursins, Julia.
— Eh bien, nous en reparlerons; la politique étrangère me reposera de la politique intérieure.
Le mois d'août arriva. Or, si le lecteur a la mémoire des dates , le mois d'août devait amener un grand changement dans la vie de Marie. En effet, vers le 20 du mois, les douleurs de l'enfantement commencèrent. La jeune femme les éprouvait avec plaisir, et cette souffrance qui allait la rendre mère lui mettait la joie au cœur. &nmanttel ne la quittait pas. Ce fut là que son amour se révéla dans toute sa force. Il lui souriait comme on sourit à un enfant. Il restait à genoux auprès du lit, priant Dieu dans le fond de son âme de délivrer la frôle créature pour laquelle il ne pouvait rien, lui. 11 lui baisait les mains; et la douce jeune femme, fière de cette affection sainte et profonde^ souriait au milieu de ses cris et de ses larmes.
M. d'Hcrmi, présent, comme on le pense, à la douleur de sa fille, était calme; mais, pâle et le cœur haletant, il ne la quittait pas des yeux. C'était lui qui souffrait îe plus, et Marie le comprenait, car elle étouffait devant lui les cris qui gonflaient sa poitrine et qu'elle répandait à l'aise devant les autres. Quant à la comtesse, elle était toujours la même. Elle soignait sa lîlle, parce que c'était à elle,
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femme, que revenait ce devoir. Mais cette souffrance, ^qu'elle avait éprouvée, lui semblait la ehose du monde la plus naturelle, et ue rinquiétait en aucune façon. Elle était donc assise à côté du lit, riant et causant comme de coutume, ce qui^ du reste, rassurait la jeune femme sur cette douleur inconnue. Plus le moment prén approchait, plus M. de Bryon avait peur. Il se promenait à grands pas dans la chambre, son mouchoir entre ses dents, et lorsque le médecin entrait, il le suivait d'un regard suppliant, comme celui que ' ^ condamné adresse à son juge. On sentait que sa vie était suspendue à celle de sa femme, et que Tune, en se brisant, brise • rail Tautre. Cela dura trois jours, et le soir du troisième jour, une crise plus violente se déclara. Tout le monde quitta la chambre, excepté le médecin, et deux heures après, Marie était mère. Toul ce temps, M. d'Henni el Emmanuel l'avaient passé en prières, loin Tun de l'autre; et lorsqu'on vint leur annoncer que tout était fini, ils se comprirent et se terrèrent la main. Il y a des douleurs en effet devant lesquelles notre nature humaine est impuissante, et ne trouve de recours que dans la prière, cette messagère des hommes à Dieu. Marie était comme folle; elle nevoedait plus quitter son enfant. Une fois le danger passé, tout le monde riait dans la maiton, depuis Emmanuel jusqu'à Marianne, qui, comme on le pense bien, avait veillé toutes les nuits près de la jeune femme. Puis la convalescence vint ; puis l'oubli de cet événement, dont il ne restait qu'un bonheur, c'est-à-dire une adorable petite fille.
Chacun revint à son existence ordinaire. Le comte et la comtesse retournèrent dans leur hôtel. Emmanuel reprit ses habitudes et retourna à la Chambre. Ce fut donc seulement dans la vie de Marie que quelque chose fut changé, car elle se consacra toute à son ensuit. Elle avait écrit à Clémentine la naissance de sa fille, et Clémentine, quelques mois après, lui avait annoncé la naissance d'un garçon. Les deux existences des jeunes filles marchaient toujours de front, quoique séparées, lorsque l'hiver arriva. Or cet hiver-là ^annonça plein de fêtes. Il sembla que tout allait faire accueil au bonheur de li jaune femme.
Clémentine devait venir passer cet hiver à Paris. Mais M. Barillard, qui aimait la province, qui y avait sa famille et ses habitudes^ retardait autant que possible son départ, et sa femme ne le tourmentait pas trop. Il en est ainsi. Deux jeunes filles, quand elle9 sortent de pension et qu'elles s'aiment, croient qu'aies ne pourront jamais vivre l'une sans l'autre, et elles sTaperçoivent un jour, quand elles ont pris chacune un mari, qu'il y a un an ou deux ans qu'cHes ne se spnt vues, et qu'elles vivent parfaitement sans même se voir. Biles ne s'en aiment pas moins pour cela, et elles n'en sont peut-
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être que plus heureuses quand elles se retrouvent; mais en attendant elles sont séparées. C'est que la vie tend toujours à s'isoler des première* habitudes contractées; c'est que, iiez l'homine comme chez la femme, Tamour remplace l'amitiéj qui passe à l'état de souvenir, jusqu'à ce qu'elle redevienne un besoin^ quand l'amour a trompé et que l'&ge est venu. Il était donc naturel que Clémentine et Marie, toutes deux aux premières joies du mariage et de la maternité, se négligeassent un peu dans leurs rapports, sinon dans leur affection, et que Clémentine écrivit à Marie . « Viens donc à Dreux, » tandis que Marie écrivait à Clémentine : a Viens donc à Paris. » Toutes deux eussent été enchantées de se voir ; mais aucune 'ne faisait le premier pas, retenues qu'elles étaient par leurs nouvelles impressions.
Dans le monde, Marie se retrouva avec Léon. Pour toute autre femme qu'elle, la présence du marquis eût pu être un prétexte à craintes ou à coquetteries; mais pour Marie, qui voyait la vie à travers son bonheur et son innocence, non-seulement Ja présence de Léon ne l'embarrassait en rien, non-seulement elle ne songeait pas à se dire : Voilà un homme qui m'a aimée et qui m'aime peutêtre toujours ; mais encore elle eût voulu remercier le marquis de son amour par une bonne et franche amitié. Léon ne se faisait pas tout à fait le même raisonnement. Quand il avait vu Marie deve nir la femme de M. de Bryon, il s'était dit : Je n'ai plus rien à espérer de ce côté, et il avait essayé d'en prendre son parti ; mais, comme nous l'avons dit, Julia avait entretenu dans l'esprit de son ^mant le nom et le souvenir de Marie, et cela avec une habileté telle, que Léon n'eût pas pu dire avoir entendu Julia parler de M*** de Bryon depuis qu'il la connaissait. Alors le marquis avait détesté Emmanuel, qui lui semblait trop sûr de son bonheur et de sa confiance, et il avait un peu désiré la femme par haine du mari; puis, il avait parlé à M"** de Bryon, et celle-ci l'avait si bien accueilli avec sa douce et charmante natveté, elle lui avait montré une Ame si pure, qu'il s'était dit : « Essayer de se faire aimer de cette femme serait une folie, s'en faire aimer serait une lâcheté ; » et il avait pris la ferme résolution de ne plus penser à Marie, comme il y avait pensé jusque-là, et il avait franchement et loyalement terré la main qu'Emmanuel lui avait tendue.
Malheureusement, il y avait des heures vides dans la vie de de Grige. Julia lui i*épétait bien tous les jours qu'elle l'aimait; elle lui offrait bien, étant sûre qu'il n'accepterait pas, de s'exiler du monde et d'aller vivre dans quelque pays bien retiré, bien ignoré^ bien poétique; mais Léon sentait malgré lui que sa vie ne pouvait pas s'ajuster complètement avec la vie de sa nouvelle maîtresse. Il
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D*osait la quitter, car elle avait si bien joué son rôle, qu'il raisonnait ainsi : « Cette pauvre femme, tant calomniée par tout le monde et par moi-même, dont je n'ai jamùs négligé l'occasion de dire du mal, s*est donnée à moi pour me distraire, pour me consoler du premier chagrin que j'ai eu; maintenant, elle m'aime, et j'irais la quitter et la récompenser par l'abandon! cela serait mal. Puis, après tout, que ferais-je? £i la vie que je mène avec elle n'est-elle pas, dans la position où je suis, la plus heureuse que je puisse mener? »
Cependant, tout en se disant cela, Léon sentait bien que le bonheur n'était pas pour lui dans la vie factice qu'il avait menée jusqu'alors et qu'il continuait avec Julia. Pendant les quelques instants qull avait espéré épouser Maiie, il avait senti s'éveiller en lui des sentiments qu'il avait toujours ignorés, et qui lui avaient montré tout à coup l'existence sous un nouvel aspect, le bonheur sous un nouveau point de vue.
Il avait, à cette époque, jeté les yeux sur son passé , et il l'avait trouvé sombre, désert. 11 s'était dit : a A quoi bon tout cela? » Et reportant de là sa pensée sur l'avenir, il avait entrevu une vie calme, pleine, azurée; semblable au voyageur qui s'est trompé de chemin, qui s'est fatigué à gravir et à redescendre des montagnes arides, et qui s'aperçoit qu'il eût pu suivre un sentier ombreux, au bord d'une rivière transparente et tranquille, dans laquelle il lui reste heureusement encore le temps de se baigner pour se remettre un peu des lenteurs et des ennuis du voyage accompli. L'impossibilité de réaliser ses rêves avec Marie n'avait pas détruit dans l'esprit de Léon ce nouvel ordre d'idées. Il avait entrevu le bonheur, il ne pouvait plus renoncer à y croire. Il cherchait toujours de l'œil et du cœur ce coin du ciel qui lui était apparu, et il n'abandonnait sa vie à Julia qu'en attendant : du moins, il le croyait ainsi, et comme un roi qui retourne à son palais et qui est forcé de faire des haltes dans les mauvaises auberges qu'il rencontre.
Quand il avait revu Marie si heureuse avec Emmanuel, si aimée. si amoureuse de lui, il s'était demandé s'il ne pourrait pas reporter sur une autre le sentiment nouveau qu'il avait éprouvé pour elle, et continuer près d'une autre jeune fille le rêve commencé près de celle-là. Il avait cherché; mais il n'avait irouvé dans aucune tout ce qui l'avait charmé en Marie, et il s'était dit en regardant M"** de Bryon:
— Allons, décidément, il y a un côté de ma vie attaché à cette femme, et puisque je n'ai pu être son mari et que je ne puis être son amant, je prendrai d'elle et de sa vie tout ce que je puis en prendre, et je serai sou ami.
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Emmanuel et Marie, comme deux cœurs loyaux qu'ils étaient avaient accepté cette amitié; et Léon, qui av«t fait part à Emmanuel franchement et simplement des sentiments divers qu'H avait prouvé» pour lui et pour sa femme, avait été reçu avec cette cor- Aahté qu'on doit à tous les cœurs francs et généreux. Cependant Léon n avait rien dit de tout cela à Julia; car il s'étair fait ce rai ' wntiemenl bien simple, qu'elle avait connu son amour pour Marie et que si olle savait qu'il la revU, elle serait jalouse. Or Léon n'a^ vait auciïne raison de faire de la peine à Julia. C'était donc en cacbette d elle qu'il venait faire ses visilefe à M"* de Bryon età M"« d'Hermi, qui l'adorait et qui, si elle n'eût été en chemin de rompre aussi avec son passé, eût, peut^tre rendu M. de Bay bien malheureux. Julia voyait tout, savait tout et ne disait rien; seulement elle se prOTiettait bien de faire payer cher Tin jour à Léon le rôle ridiculf qu'il croyait lui faire jouer. ^
Quand Léon sortait de chez M"« de Bryon et qu'il reloumaît chez Julia; quand il comparait ces deux existences si différentes l'une de l'autre, se demandant pourquoi Dieu n'avait pas voulu que l'une lui appartînt et pourquoi le hasard voulait <fu'il appartînt à l'autre, il était pris de tristesses réelles. Alors, n'osant plus retourner chez Marie, ne voulant pas rester chez Julia, il allait n'importe où, pourvu que là où il allait il pût emporta librement sa pensée avec lui. Néanmoins, Julia comprit qu'il ne fallait pas laisser les choses suivre tranquillement leur cours, soas peine d'être un beau jour complètement abandonnée et de perdre le fruit d'une liaison patiente passée à Paris à l'état de proverbe ; car on disait : Amoureux comme Léon et fidèle comme Julia, deux rapprochements rVon n'eût jamais soupçonnés deux ans auparavant.
Les absences du marquis oommençsnt A prendre de l'importance. Julia «1 augura qu'il fallait commencer à prendre des précautions, Une scène de jalousie ne pouvait pas faire de mal; elle îa fil ; e! dans cette scène elle se donna le droit de dire plus tard à son amant : c Je vous avais prévenu. »
— Léon, lui dit-elle un jour, vous m'oubliez beaucoup depuis
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quelque temps. Ne m'almezrvous plus? En ce cas, dites-le-mo'} franchemcDt.
Excellent moyen qu'ont trouvé le* femmes de se £aire toiyoars répondre qu'elles sont adorées.
— Et pourquoi ne vous aimerais-je plus, JuUa? fit Léon.
— Vous n'ôtes presque jamais ici maintenant. Oii allez-voust -— Je vais au club.
*«- Ainsi) vous m'abandonnez pour le jeu ?
— Non ; je crains de vous ennuyer en étant toujours chez vous. Vous êtes une femme exceptionnelle, Julia ; vous avez besoin d'être aimée, mais d'être aimée à vos heures, et la pastorale n'est pas dans vos goûts.
— Traduction libre : Yous n'avez pas autant de cœur que les autres femmes.
— Ce n'est pas cela que j'ai voulu dire.
— Mais c'est cela que j'ai compris; et comme je devine ce qu'on ne me dit pas, je devine, mon cher Léon, que vou3 avez une autre maîtresse que moi.
— Julia, je vous jure que non.
— Yous aimez une autre femme alors.
— Pas davantage.
— Cette M«« de Bryon, peut-être.
— Y songez- vous?
— Folle que j'ai été, dit Julia, de vous donner le conseil de revoir cet homme ! D vous a dit du mal de moi, n'est-ce pas? que je ne suis pas digne d*T&tre aimée, que je suis une courtisane, une fille perdue ; et vous qui êtes amoureux de sa femme, vous avez un double intérêt à le croire. Avouez que j'ai trouvé la vérité.
— M. de Bryon n'a jamais prononcé votre nom devant moi, dit Léon.
— C'est encore plus méprisant, Yous me jurez que vous n'aimez pas M"' de Bryon ?
— Je vous le jure.
— Que vous ne lui faites pas la cour ?
— Que je la vois à peine.
— Prenez garde, ami. Je vous aime, moi, comme je n'ai jamais aimé ; et si vous me trompiez un jour avec eette femme, je la per*drais. Je suis dévouée dans mon amour; mais je suis à craindre dans ma haine. Il en est temps encore ; si vous ne m'aimez plus, SI vous avez un autre amour dans le cœur, dites-le-moi franche^ ment ; nous nous donnerons la main, nous aurons une bonne amitié l'un pour l'autre, et tout sera dit.
mir^^i^'^m^^^^^^mm
— Je TOUS répète, Julia, que vos suppositions n'ont aucun fondement, que TOUS êtes folle ^t que je vous aime.
Nous devons à Léon cette justice de dire que s'il eût été Tamant de M"^* de Bryon, non-seulement il ne Teût pas avoué à Julia, mais encore qu'il le lui eût caché avec le plus grand soin, à elle comme à tout le monde.
— A nous trois maintenant I se ditLovely. Et le soir même elle se sût à l'œuvre. Oh ! Julia voyait ou plutôt'pressentait les choses de loin.
Cachée au fond de sa voiture, elle se rendit chez Léon, qui l'avait quittée après avoir dîné avec elle, et qui s'était rendu aux Italiens, où elle n'avait pas voulu aller. Elle était donc sûre que Léon ' n^élait pas chez lui. C'était ce qu'elle voulsût.
— M. de Grige est-il chez lui? demanda-t-elle au portier.
— Non, madame, lui répondit-on.
— Mais son valet de chambre y est t ^ Oui, madame.
— Cela suffit, répondit Julia; et elle monta.
— Florentin, dit-elle au domestique, combien gagnez-vous ici?
— Cent cinquante francs par mois, madame.
— Voulez-vous gagner le double ?
— Dans une autre place?
— Non, en gardant celle-ci, mais en faisant ce que je vous dirai de faire. Quatre cent cinquante francs par mois, ce n'est pas à dédaigner.
— Parlez, madame.
— Où votre mattre va-t-il le plus souvent?
— Rue de Yarennes.
— Chez M. de Bryon.?
— Oui, madame.
— Et ens\jite?
— Rue des Saints-Pères.
— Chez M. d'Hermi ?
— Oui, madame.
— Vous savez tout ce que fait votre maître, Florentin? Répondez franchement.
— Oui, madame.
— Vous lisez un peu toutes les lettres qu'il laisse traîner, et ' même celles qu'il cache, quand vous en trouvez l'occasion ?
Florentin hésita.
— Ne craignez rien, lui dit Julia, ce n'est pas pour vous trahir que je viens ici. J'ai besoin de vous, bien au contraire.
— Madame a deviné alors, dit Florentin ; un domestique aimo toujours savoir chez qui il est, ajouta-t-il comme pour s'excuser.
mmmm^^'^ la»»
D*UNE FEUME ' 193
«^ C'est trop juste, fit Julia. Il ne s'agit, pour que vous gagniez TOs trois cents francs, que de faire pour moi ce que vous faites pour vous.
— * Ainsi, les lettres qui traîneront...
»- Vous ne me les apporterez pas ; vous ne m'apporterez que celles qui sont cachées. •
— Gomment ferai-je T
— C'est bien simple. On a toujours un meuble de préférence pour ces sortes de choses. Où M. de Grige renferme-t-ii mes lettres?
— - Il ne les renferme pas, madame; il les brûle. Julia se mordit les lèvres.
— Où renferme-t-il ses papiers importants? reprit-elle,
— Dans ce meuble, répondit Florentin; et il montrait un meuble de Boule placé entre les deux fenêtres du salon.
«- Il a toujours la clef sur lui ?
— Oui, madame.
»- Il faudra faire faire une seconde clef.
— Comment?
»- En prenant la première au marquis, et en lui faisant croire qu'il Ta perdue. Cette première clef me sera remise. Vous n'avez rien à craindre, Florentin; il n'y a là-dessous qu'une jalousie de femme. Votre rôle se borne à venir me dire tous les jours où votre maître a été, s'il a reçu des lettres et s'il lès a serrées ou brûlées. Vous comprenez bien ?
— Oui, madame.
— Demain matin la clef?
— Et demain soir le rapport.
— C'est cela. Voici votre premier mois.
Julia tendit sa bourse à Florentin.
— Si jamais il vient une femme ici, ajouta Julia, il faut que je le sache dix minutes après, dix minutes avant si cela est possible.
— C'est entendu, reprit Florentin. Oh ! madame peut oublier, je devinerai ce qu'elle aura oublié.
— Vous êtes donc très-intelligent? fit Julia
— Madame le verra.
— Silence, surtout 1
— Que madame soit tranquille.- Le lendemain Julia avait la clef.
Que faisait Marie pendant que Ton s'occupait ainsi d'elle, et que Julia prévoyait le moment où elle tromperait son mari ? Elle partageait son cœur entre son père, sa mère, Emmanuel et son enfant. Mais nous devons ^jouter que la chaste jeune femme trichait un peu
iw
en faveur d'Bmmanuel et de sa fille, et que lorsqu'elle écrivait à Clémentine, il n'y avut plus de mots tristes dans ses lettres.