CLÉMENTINE DUBOIS
Marie fut émue en recevant cette lettre, qui la reporta au temps qu'en quittant le pensionnat elle regardait déjà comme le temps le plus heureux de sa vie. Elle fut presque effrayée de la- rapidité avec laquelle elle avait vécu, puisqu'on trois mois sa vie avai^ris un but et s'était déterminée à un bonheur défini.
— CetLe pauvre Clémentine I se dit-elle, c'est moi qui suis cause de la so.jtude de son cœur et de l'isolement de sa vie.
Ce fut sous cette impression qu'elle commença à répondre à son amie ; uhlU le cœur d'une jeune fille ne sait pas masquer long* temps ses véritables impressions, et, comme nous allons le voir, Marie se laissa bien vite aller au plaisir de parler d'elle-même et de l'avenir qui lui souriait déjà.
« Ma bonne Clémentine, écrivait-elle, j'ai reçu ton excellente lettre; et je n'avais pas besoin que tu m'écrivisses ce que tu
d'une femsib 143
^•prouves pour l'éprouver moi-même. Je me mets aisément à Up]ace, et je comprends la douloureuse tristesse qui a dû te saisir en rentrant entre les murs de la pension ; heureusement, cela ne durera pas longtemps. Nous parlons tous les soirs de toi, de ta joyeuse verve, de ta belle insouciance, des charmes exquis de tmii esprit et de ^on cœur. Mon père a un amour réel pour toi. «Clé" » mentine est un ange répète-t-il souvent ; aussi, c'est moi que » son bonheur regarde » Heureusement que ma bonne et excellente mère vit encore, sans quoi je croir^iis que tu vas devenir ma belle-mère.
» Pourquoi ta tante tient-elle absolument à ce que tu passes encore une année en pension? J'ai eu beau, dans mes demi: res lettres, la supplier de te laisser avec nous, elle n'y a pas consenti. Elle dit que tu n'as pas assez de fortune pour n'être pas une fennne accomplie^ et elle compte sur ton éducation pour ton mariage. Croitelle donc qu'on prend une femme pour avoir un dictionnaire? Veut-elle faire de toi une sous-mattresse ? Je crois que son grand regret est que tu ne saches pas le grec. Je te dirai, du reste, que la grande érudition n'est pas la moinde cause de l'afifection que mon père a pour toi. J'en rougis même quelque peu, moi qui suis une ignorante, comparativement, bien entendu.
» £mmanuel vient tous les jours ici. Je craignais que notre retour à Paris ne changeât ses habitudes ; il s'en faut bien; Je ne sais vraiment pas où il prend le temps de travailler ; il passe toutes les soirées avec nous. Mon père est au courant de notre amour^ j'en suis convaincue; et je parierais bien que ta es pour quelque chose dans la dénonciation. Ma mère seule ne voit rien ; il faut te dire aussi qut ma mère est plus enfant que moii Elle ne parle que robes et parures ; elle se fait une fête des bals auxquels nous assisterons cet hiver; elle m'en entretient continuellement. Son esprit et son cœur ont seize ans à peine à eux deux. Emmanuel semble se complaire dans le silence extérieur de notre amour ; il sait que je l'aime ; et lui l'éloquent orateur n'emploie avec moi que l'éloquence de l'âme et des yeux. On dirait que toute sa science ne lui donne pas dp mots équivalents à ce qu'il éprouve et à ce qu'il voudrait dire. Il est comme étonné de ce qu'il ressent ; il se laisse, lui, le grand politique, analyser fibre par fibre par une petite pensionnaire. Cependant, il faudra bien qu'il se prononce. Si matériels que soient le oui matrimonial et le tabellion trav'litionnel, ils mènent à un bonheur immensi», du moins pour moi. C'est une clef commune qui ouvre la y>TiQ d'un paradis, comme diraient les faiseurs d'antithèses.
> Les soirées de ma mère ont commencé ; c'est a scz amusan
0^1 fait de la musique, on danse un peu. — Que n*es-tu là, ma chère Clémentine 1 Âh 1 j'oubliais de te dire. Tu te rappelles ce jeune Lomipe que tu m'as montré aux Italiens^ et à propos duquel tu m'as dit : « C'est un mari comme cela que je voudrais » Eh •bienl ma chère, il est venu en soirée chez nous; Emmanuel l'avait présenté à mon père. Il est très-aimable et très-élégant surtout. Je voudrais bien le voir au milieu d'un salon de Dreux ; il aurait l'air d'un oiseau bleu dans un nid de hiboux. Il a causé longtemps avec moi ; il cause assez bien. Il me regardait comme un événement.
A Hier^ je suis restée deux grandes heures toute seule avec Emmanuel. Je crois que c'est mon père qui avait ménagé ce t6te-à<» tête. Je crois, en vérité, que mon père est plus impatient que moi, et qu'il voudrait voir M. de Bryon s'expliquer tout de suite. Moi, comme je te l'ai déjà dit, j'éloigne autant que possible la conversation : j'aj toujours préféré le rêve à la réalité. Du jour où je serai mariée, je serai heureuse, je le sais bien, mais je serai heureuse d'un bonheur connu de tout le monde ; tandis que maintenant^ je dispose, pour ainsi dire, de mon bonheur, et personne ne le connaît. Je l'évoque quand je veux, et toujours ils me répond. Il m'arrive intact, car il n'a couru sur les lèvres de personne, et n'est pas arrivé à l'état de fait. Il n'a pas sa place dans la chronologie; il n'est pas inscrit sur un livre ; il n'a pas envoyé de lettres de faire part. Personne ne sait que j'aime Emmanuel, personne ne sait qu'il m'aime, excepté toi et mou père, peut-être, deux cœurs à moi, deux tabernacles saints dans lesquels j'enfermerais sans défiance tous les trésors de ma vie. Je n'ai qu'à étendre la main, et mon rêve se fera palpable ; mais je crois le bonheur une chose si fragile, que je crains, en saisissant le mien, d'en faire tomber la fleur, comme les enfants font tomber, en les cueillant, la poussière dorée et le duvet virginal qui couvrent les fruits d'automne.
» Hier donc, pour en revenir à ce que je te disais, j*ai passé deux grandes heures, courtes comme deux minutes, avec Emmanuel. Que ces deux heures étaient pleines, et que peu de mots nous nous sommes ditsl Ha mère s'habillait; mon père était à écrire ; j'étais dans le boudoir; Emmanuel m'y a trouvée seule et s'est assis au coin du feu.
» — On m'avait dit que M. d'Henni était ici, m'a-t-il dit, comme pour excuser sa y'iûXe, comme si sa visite avait besoin d'excuse.
» — Mon pbrc va venir, attendez-le un peu, me suis-je empressée d'ajouter, dans la crainte qu'il ne s'en allât trop vite.
« Un quart d'heure s'est passé sans que nous nous didons un
D^UNE FEBIMB 115
mou Que de paroles eussent volé dans Pair, si nos bouehss eussent répété tout ce que disaient nos cœurs I Je brodais, et, les yeux fixés sur mon ouvrage, je sentais qae le regard d'Emmanuel ne me quittait pas. Enfin, j'ai levé la tête, et j'ai vu des larmes dans ses yeux.
» — Qu'avez- vous? lui ai- je dit avec une intonation qui icîîfermait tous les sentiments-que j'éprouve pour lui.
» — J'ai, m'a-t-il dit, que je n'ai jamais tant regretté ma mère qu'aujourd'hui.
» — Pourquoi? Seriez-vous malheureux?
» — Non ; mais parce qu'elle vous eût dit pour moi tout ce que je n'ose vous dire.
» — Votre silence ne me le dit-il pas aussi bien qu'elle ? Ce n'est plus à moi qu'il faut parler, c'est à mon père.
» Il était impossible de faire un aveu plus clairet plus net. Alors Emmanuel m'a pris la main, l'a pressée dans les siennes, Fa portée à ses lèvres, a tiré de son doigt un simple anneau d'or qui lui venait de sa mère, et, sans dire une parole, me l'a mis au doigt. Nous nous sommes regardés et n'avons plus rien dit.
» Allons, ma bonne Clémentine, je crois que les enfants de chœur de Dreux chanteront bientôt une messe de mariage. Je ne fais plus ma prière qu'après avoir embrassé l'anneau d'Emmanuel. Et cependant l'avenir m'effraye : il est trop beau.
» Embrasse madame Duvemay pour moi, rappelle-moi au sou* venir de notre bon curé, et dis-lui que j'espère bien, le jour de mon mariage, l'aider dans la pieuse fondation de son couvent. »
Le }Our où s'était passée, entre Emmanuel et Marie, la scène que celle-ci écrivait le lendemain à Clémentine, M. de Bryon avait, en quittant l'hôtel de la rue des Saints-Pères rencontré Léon de Grige.
— Oïl allez-vous ainsi ? lui avait-il dit.
— Je vais faire une visite à la comtesse d'Hermi. Et vous? ,
— Moi, j'en viens.
— Mon cher monsieur de Bryon, dit alors Léon à Emiaanuel, eo lui serrant affectueusement les mains, me croyez-vous digne d'un peu d'intérêt?
— Certes, répondit Emmanuel ; et si je puis vous être bon à quelque chose, croyez-moi bien tout à vous.
— Vous avez de l'influence sur l'esprit du comte?
— Le comte m'aime beaucoup.
— J'aurais besoin de votre protection auprès de la
— De quoi af agît-il?
*- D'une chose que je tous conterai ce soir si tous Tonlez bien me dire où je vous trouverai,
— Vous me trouverez chez moi, et heureux de vous y recevoir.
— Merci, fit Léon en serrant la main d'Emmanuel et en prenant congé de lui, merci, et ce soir à neuf heures je serai chez vous.
Emmanuel sf éloigna en se demandant ce qae de Grige pouvait avoir à lui demander.
Le marquis fit à la comtesse une visite d'une heure au moins. Pendant ce temps, Marie laissait Tombre gagner le boudoir, ^ns songer à demander de la lumière, et sans vouloir entrer au salon, que Léon quitta plus rêveur encore qu'il n'y était entré.
Depuis qu'Emmanue] avait quitté Paris, il ne s'était pas passé un jour sans que Julia se rappelât qu'elle avait à se venger de lui. Julia était une de ces femmes dont le temps augmente la haine, au lieu de l'apaiser. Une idée devenait chez elle une habitude, un bewin, et il fallait que tôt ou tard, idée d'amour ou de vengeance, elle reçût son accomplissement. On parlait dans le monde de terribles représailles dont elle avait poursuivi des gens dont elle avait cru avoir à se plaindre, et rien n'était plus facile que de la blesser, car aucune femme n'était plus exigeante qu'elle. Elle était donc, depuis trois mois, revenue tous les matins avec une ténacité de fer à cette pensée : D faut que je me venge de cet homme ! Son amourpropre, sa fortune même, y étaient engagés. Julia n'avait voulu être la maîtresse d'Emmanuel que par devoir, pour ainsi dire, puisqu'elle avait promis au ministre, en échange de tout ce qu'il lui donnait, de faire pour lui tout ce qu'il serait en son pouvoir de faire. Or rien ne répugnait moins à Julia que de prendre un nouvel amant. Mais le hasard avait voulu qu'elle tombât sur un homme exceptionnel, qui avait pris place tout de suite dans son esprit, et pour qui, malgré erte, elle avait ressenti quelque chose d'assez puissant pour qu'elle fit au ministre l'aveu dont nous avons fait part à nos lecteurs. Puis, cet homme l'avait traitée comme la DmmièrA fille venue, lui avait payé sa nuit et s'en était allé, se croyant plus que quitte avec elle.
La femrn^ avait été trop blessée dans son amour-propre e^ dans le sentiment nouveau qu'elle avait ressenti pour pardonner jamais, A partir du moment où elle avait reçu la lettre de M. de Bryoa, elle iuî avait déclaré une guerre mortelle, et elle avait passé la revue de ses troupes. Cependant la lutte était difficile, et cette conviction, qu'elle acquérait tous les jours, qu'Emmanuel était invulnérable, n'avait fait que souder plus solidement encore au cœur de Julia ce besoin de vengeance qu'elle eût peut-être oublié, si elle eût eu affiiire à un adversaire facile.
Comme nous l'avons dit dans un chapitre précédent, Julia avait des connaissances et même des amis partout. Beaucoup de gens qu'elle connaissait lui avaient servi sans s'en douter, et elle avaîf exploité leur influence avec une invisible habileté. On se demandai! comment Julia avait pu s'emparer de certains secrets qui semblaient ne devoir être connus que de Dieu seul, et elle eût raconté comment elle les avait surpris, qu'on ne l'eût pas crue. Dans sa haine contre Emmanuel, elle eût été jusqu'à le faire luer, quoique ce'ne fût pas à sa vie qu'elle eût désiré s'en prendre. Ce qu'elle eût voulu détruire, c'était cette réputation de loyauté qui précédait partout le jeune pair ; c'était la pureté transparente de son passé, les rêves de son avenir. Elle eût voulu l'attaquer dans ce qu'il avait de plus cher : dans sa famille, pour laquelle il avait gardé un religieux respect ; dans ses affections, s'il en eût eu, mais il n'en avait pas. Elle avait cherché longtemps de quelle femme il pouvait avoir été l'amant et qu'elle eût pu compromettre ; mais elle n'avait eu connaissance que de liaisons banales, auxquelles, dans son dédain des femmes, Emmanuel avait assimilé l'amour de Julia. Un jour, elle avait questionné un vieux gentilhomme du même pays que M. de Bryon, ennemi juré des opinions du jeune pair; elle avait tout fait pour qu'on lui amenât cet homme, et elle eût encore tout fait pour tirer de lui la moindre chose contre Emmanuel. •
— Vous avez connu le père de M. de Bryon? lui avait-elle dit,
— Oui.
— Quel homme était-ce?,
— Un homme charmant, plein de dévouement et de cœur.
— N'a-t-ilpas un peu trahi la cause des Bourbons?
— Jamais.
— Et sa femme ?
— Était un ange de vertu, de résignation et de charité.
— N'a-t-on pas parlé un peu de ses amours?
— Elle n'a jamais aimé que son mari.
— Est-ce bien sûr?
— Si sûre, que moi, qui suis l'adversaire de son fils, je tuendf
l'homme qui dirait un mot contre elle. Nos paysans ont gardé oour M"**" de Bryon la dévotion qu'on garde pour une sainte.
Iulia avait frappé ainsi à la porte de toutes les haines qu'Emmanuel avait pu faire nattre sur son passage, et elle avait trouvé la même réponse chez tous ses ennemis. Alors elle s'était adressée aux amis ; mais, par un hasard étrange, ses amis comme ses ennemis avaient rendu justice à M. de Bryon. JuUa avait donc senti sa haine s'augmenter par la loyauté des autres, et elle avait impatiemment attendu le retour d'Emmanuel, se disant qu'elle prendrait conseil des circonstances. En attendant, elle avait fait faire des articles de journaux conte lui, articles dont Emmanuel avait eu connaissance dans le Poitou, mais auxquels il était resté indifférent, comme un homme habitué aux luttes et qui connaît d'avance les armes dont se serviront ses antagonistes. Du reste, il était à cent lieues de supposer que Julia pût être pour quelque chose dans ces attaques ; puis, n'avait-il pas, pour compenser ces petits ennuis, le bonheur qui l'attendait tous les jours à la porte de M. d'Hermi?
Cependant, comme tous les caractères loyaux, Emmanuel se sentait toujours blessé par la calomnie. Qu'on l'attaquât dans ce qu'il faisait, c'est un droit qu'il reconnaissait à tout le monde; mais qu'on prêtât à ses actions une autre intention que celle qu'il avait eue, un autre but que celui qu'il s'était proposé ; qu'on essayât d'attenter à la probité de la guerre qu'il faisait et à la sincérité de ses armes, voilà ce qui lui faisait une impression réelle. Une fois, Julia avait trouvé, moyennant une certaine somme, un écrivailleur assez habile, qui mourant à peu près de faim avant de la connaître, s'était misa sa discrétion et lui avait promis de faire tout ce qu'elle voudrait. Il écrivait dans un petit journal ; mais quand l'arme dont on se sert est empoisonnée, qu'importe qu'elle soit petite 1 Un article avait paru : cet article attaquait la mémoire du père d'Emma^ nuel. Celui-ci en avait immédiatement envoyé demandé raison, ce à quoi ne s'attendait guère le plat-gueux qui l'avait fait, si bien qu'il trembla de tous ses membres en voyant et surtout <ui écoutant les témoins de celui qu'il avait attaqué, et que le lendemain il fit dans son journal une rétractation des plus humbles et des plus basses.
Julia le fit mettre k la porte comme un laquais; et voyant que ses attaques n'avaient servi qu'à faire glorifier Emmanuel, elle fut prise d'un accès de colère immense, au beau milieu duquel on lui annonça Léon de Grive. C'était justement le jour où il venait de faire une visite à la comtesse d'Hermi que le marquis se présentait chez Julia. & était facile de voir, à l'altération des traits de la jer^e femme, que quelque chose d'inusité se passait ev elle.
d'une feboib L49
— Qu'avez-vous donc? lui dit Léon.
— Je n'ai rien, répondit Julia qui ne tenait pas à faire confidence des causes de sa colère.
— Vous êtes pâle!
— Vous vous trompez.
— Vous avez l'air d'être contrariée?
— Point du tout.
— Je vous ennuie peut-être?
— Pas aujourd'hui plus que les autres jours,
— C'est poli,
Julia ne répondit pas.
— Voulez-vous que je me retire? fit Léon.
Julia réfléchit qu'elle s'ennuieçait probabl ement encore plus si elle restait seule, et elle dit à Léon :
— Vous pouvez rester, si vous avez quelqie chose de nouveau à me dire.
— Hélas I non, je ne sais rien qu'une nouvirlle qui ne sera que d'un médiocre intérêt pour vous.
— Laquelle?
— Je suis amoureux.
— En erfet, cela m'est assez indifférent. Et qui vous nul au cœur ce nouvel amour.
— Une jeune fille.
— La blonde de l'autre soir?
— Justement.
— Où cela vous mènera-t-il?
— Où mène l'amour?
— Il mène à se faire aimer, ordinairement.
— Pas toujours.
— Vous avez vu la jeune fille aujourd'hui?
— Non ; mais je sors de chez sa mère, une femme adorable, pleine d'esprit et de grâce.
— Ah çà I est-ce la mère ou la fille que vous aimez?
— C'est la fille.
— Lui avez-vous iai votre cour?
— On ne fait pas lég^ j i^nt la cour à une fille comme cellelà. Je ne saurais vraiment pa^ ^^ -^ment m'y prendre.
— Gomment vous y êtes-vous pns avec moi?
— Oh { Ce n'est pas la même chose.
— Merci.
— Puis ce ne serait pas engageant, puisque vous m'avez repoussé; mais j'ai un auxiliaire auprès de M"« d'Henni.
— Qui donc ?
160 LB BOBIAB
— M. de Bryon.
r- Il est donc décidément Tami de la maison?
— On ne jure que par lui.
— Et vous l'aimez, M. de Bryon?
— De toute mon &me.
— Vous Tavez fait le confident de votre amour?
— Pas encore; mais cela ne tardera pas. J'ai renrUvA- vous arec Ini ce soir.
— Où?
— Chez lui.
— N'a-t-il pas eu une affaire dernièrement ?
— : Oui, avec un mauvais journaliste qui lui a fait des excuses.
— YoudreZ'VOus lui dire que j'ai été inquiète jusqu'à la solution de cette affaire? Vous me le promettez?
— Je n'y manquerai pas.
— Mais, pour en revenir à votre jeune fille, c'est une fin que vous allez faire?
— Pourquoi pas?
— Vous marier?
— Mon Dieu oui.
— A première vue?
— Je suis comme cela; puis il n'est que temps de s'insciîre; une fille aussi noble, aussi riche, aussi jolie, sera recherchée.
— Mais, parmi ceux qui la rechercheront, il y en aura peu d'aussi nobles, et, pardon, j'allais dire d'aussi riches que vous.
— Vous pouvez le dire. Je n'ai pas mangé plus d'un million, il m'en reste bien un, c'est assez avec ce qu'elle aura.
— Et vous croyez qu'on va vous la donner?
— Je ne dis pas cela, je dis que je vais la demander, ou plutôt la faire demander pour moi par M. de Bryon, qui parlera de ma famille, de ma fortune et de mes intentions au comte; de cette façon, je saurai tout de suite à quoi m'en tenir.
— Et si on vous la refuse?
— Je partirai, attendu que, si je reste, je deviendrai de plus en plus amoureux.
— C'est sérieux, alors? , , — Oh! très-sérieux!
— Quelle matière bilammable vous êtes!
— Voilà que vous regrettez vos rigueurs à mon égard, fit Léon en souriant,
— N'allez pas croire cela.
— Enfin, si vous vous repentez, dépéchez-vous, vous n'avez que le temps bien juste.
d'une FEBQfE 151
— Pour qui me prenez- voas? répliqua Julia, que blessaient quel* quefois les façons impertinentes de Léon, lequel cherchait toutes les occasions de prendre sa reyanche du temps qu'il avait p«rda à iui faire la cour.
— Allons, allons, ne yous fâchez pas, }e m'en vais.
— Que faites-vous ce soir? demanda Julia en se levant et en lissant ses bandeaux.
— Je vous Tai déjà dit, j'ai rendez-vous avec M. de Bryon. Et vous?
— Moi, je reste ici.
— Si je ne reviens pas trop tard, je viendrai vous dire bonsoir.
— Oh I ne vous dérangez pas pour cela, je n'y tiens que modérément.
— Quelle charmante cordialité dans nos rapports I fit Léon en riant et baisant la main de la Lovely. Nous nous querellons comme si nous nous étions aimés.
— Fiez-vous donc aux apparences I
— Adieu.
— Ainsi, vous n'étiez venu que pour me compter vos nouvelles amours.
— Merci de votre confiance. Dites bien des choses de ma part à Emmanuel.
— Ainsi, vous ne l'avez pas revu depuis son retour?
— Non. Dites-lui mêm^ que je lui en veux. Il eût été de bon ^oût qu'il restât mon ami, faites-le-lui comprendre.
— Qu'est'^e que vous me donnerez si je l'amène?
— Tout ce que vous pourrez prendre.
— Ce n'est pas assez, dit Léon en riant et en prenant une dernière fois congé de Julia; mais je n'en ferai pas moins ce que je pourrai pour qu'il vienne.
— Essayez.
— Vous, l'aimez donc encore?
— Peut-être.
— Faut-il le lui dire?
— Non, ce serait le forcer à venin
Tout en parlant ainsi, Julia avait accompagné Léon jusqu'à la porte du carré.
Le marquis remonta dans sa voiture et s'éloigna.
Malgré elle, Julia ne pouvait s'empêcher de se dire de temps en temps :
— S'il allait venir I
Celte pensée lui donnait une émotion réel, et à chaque eoup de sonnetle son cœur battait plus violemment.
A dix heures Léon entrait dans sa chambre.
— Seul 1 murmura-t-elle envoyant M. de Grîge. Oh 1 quelle drôle de figure vous avez, mon cher Léont fit-elle en remarquant dans
Jes trait du jeune homme un bouleversement inaccoutumé.
— On l'aurait à moins, cette figure, répliqua Léon en se laissant tomber dans un fauteuil.
— Que vous arrive-t-il donc T
— J'ai vu M. de Bryon.
— Eh bien ?
— Eh bien I savei:^vous ce qu'il m'a dit?
— Il vous a dit que M"* d'Hermi était promise peut-être?
— C'est cela même. Mais savez-vous qui elle épouse ?
— Non.
— Je vous le donne en cent.
— Vous me le donneriez en mille que je ne le trouverais pas.
— Elle épouse M. de Bryon.
— Lui 1 s'écria-t-elle avec une sorte de joie sauvage.
— Lui-même.
— Dans combien de temps?
— Dans un mois au plus tard.
— C'est sans doute pour cela, fit Julia d'un ton amer, qu'il ne veut plus voir notre mauvaise société.
— Sans doute, répliqua Léon, comme un homme soucieux qui répond machinalement.
— Ahl monsieur de Bryon 1 murmura alors la Lovely, ou je me trompe fort^ ou maintenant vous êtes à moi I
Quelqu'un qui eût été caché dans la chambre de Julia et qui eût pu voir ce qui se passa après cette dernière phrase, eût assisté 4 un spectacle étrange et curieux. D eût fallu, pour que ce spectacle eût un charme réel, que ce quelqu'un sût, aussi bien que no'is, quelles avaient été jusqu'à ce jour les idées de Julia sur Léon.
Léon ne se gênait pas devant la Lovely ; aussi, les deux pieds étendus devant le feu et la tète appuyée sur l'une de ses mains, ré-
D UNE FEMBIE 153
fléchissait-il assez profondément, assez tristement même, sur ce qui venait de lui arriver, et sur ce rêve qui avait disparu presque aussitôt qu'il était né. Pendant quelque temps, Julia le considéra et le laissa dans cette attitude sans lui dire une parole. On eût dit qu'elle méditait à l'avance ce qu'elle allait lui dire, ce qu'elle allait lui dire devant avOir une certaine importance. Enfin son plan se irouva suffisamment combiné, à ce qu'il paraît, car elle s'approcha de de Grige, lui prit la main, et d'une voix presque maternelle, elle lui dit :
— Voyons, ami, consolez-vous.
— Voilà que vous me plaignez, vous, Julia !
— Pourquoi ne vous plaindrais-je pas?
— Ce n'est guère dans vos habitudes.
— On voit bien que vous me connaissez peu.
— D'ailleurs le malheur qui m'arrive n'est pas un malheur irréparable.
— Certes non ; mais enfin, la perte d'une espérance est toujours une douleur.
— Pourquoi diable ai-je été me passionner pour cette petite fille î
— Gela passera.
— Il le faudra bien; mais, en attendant, je vais quitter Paris.
— À quoi bon? Le raisonnement fera plus que le départ. Vous réfléchirez qu'après tout vous n'avez pas eu le temps de devenir bien sérieusement amoureux de M*** d'Henni, et la société de vos amis' vous distraira de cet enfantillage; car, en vérité, c'en est un.
— Ah çà 1 ma chère Julia, je ne vous ai jamais vue si compatissante que ce soir.
— C'est que, lorsque vous m'avez vue, vous n'aviez jamais de chagrin. Vous avez donc cru^ comme beaucoup de gens le croient, que je ne suis qu'une fille de relations banales, un peu plus spirituelle que les autres, et voilà tout ? Vous n'avez donc jami|is compris qu'il pût y avoir en moi une corde sensible et sympathique qui résonnât sous la douleur des gens que j'aime ? Vous êtes de ces gens-là, cependant. Est-ce parce que je n'ai jamais été votre maltresse que vous croyez que je ne vous aime pas? Les hommes n'ont donc trouvé que ce moyen de faire prouver leur affection à une femme ? En eifet, j'ai été la maltresse de gens qui ne vous valaient pas. Âi-je eu tort de croire que vous ne vous contenteriez pas de l'amour dont ils se contentaient? Était-ce vous prouver mon indifférence que de ne pas vous aimer, et de vous faire l'honneur de vous croire plus d'esprit qu'aux autres? Noui^ nous querellons continuellement, mais comme de bons amis se querellent. Aujourd'hui, je vous vois un chagrin, je vous tends la main
154 LB ROBIAN
et je vous dis: « Léon, puis-je vous être bonne à quelque chose? Quand ce ne serait qu'à vous distraire, usez de moi. »
JuRa avait débité tout cela d'un ton presque ému; elle avait retrouvé dans sa voix certaines notes pathétiques dont elle avait si bien profité, que Léon baisa la main quelle lui tendait et lui dit :
— Pardonnez-moi, ma chère Julia ; mais, en vérité, cette aventure me rend maussade. C'est l'affaire de quelque jours. Du reste, je vais vous débarrasser de moi. Je m'en vais.
- — Point du tout, vous allez rester quelques instants avec moi. Nous allons souper.
— Oh I grand merci, je n'ai pas faim.
— C'est possible ; mais moi je soupe, et comme j'ai horreur de souper seule, vous me tiendrez compagnie.
En même temps Julia sonna.
— Servez-moi, dit-elle à son domestique, qui, quelques instants après, apporta, dans la chambre à coucher où se trouvaient Léon et Julia, une petite table toute servie.
Julia s'assit.
— Ce mariage était sans doute résolu depuis longtemps par la famille d'Hermi et par M. de Bryon ? dit-elle. Quand il a quitté Paris, ce devait être une chose convenue ?
— Non, fit Léon. Ce n'est qu'en Poitou que cela s'est décidé.
— Il ne connaissait pas M"« d'Hermi ?
— II ne l'avait jamais vue.
— Et il en est devenu amoureux T
— Comme un fou.
Julia se mordit les lèvres.
— Il vous a conté tout cela? reprit*ene<,
•» C'est bien sentimental, sans doute.
— J'oubliais, en l'écoulant, que j'entendais M. de Bryon, tant ce qn'il me disait ressemble peu à l'idée que je me faisais de lui.
— Ainsi, le voilà, lui l'homme fort, lui l'homme sérieux, pris par une enfant? Un aigle prisonnier d'une colombe 1 c'est curieux!
— C'est ainsi, répliqua Léon avec un soupir.
— Il vous a recommandé le secret, sans doute?
— Non ; il a été charmant. Il m'a tout à fait traité en ami, et m'a dit que je suis le premier à qui il ait fait part de ses impressions nouvelles.
— Mais il y avait sans doute de l'orgueil dans ce qu'il vous disait? Il était fier de l'amour qu'il inspire ?
— En aucune façon. Il m'a dit : « M"« d'Hermi est tellement belle et digne d'être aimée, que si vous l'aimez sérieusement, je
d'uns femme 155
comprends ce que vous devez souffrir; mais, a-t-îl ajouté, voub la coûnaissez depuis peu de temps, dt cet amour n'a pas dû jeter de profondes racines. Vous êtes jeune, et vous avez dû être séduit plus parla beauté de M"* d'Hermi que par autre chose. Votre esprit et vos sens sont, je Tespère, plus en jeu que votre cœur. » Il a peutêtre raisoû. En tout cas, c'est un homme heureux.
— Son bonheur ne date pas de cet amour, fit Julia avec intention.
— C'est mon avis, répondit Léon .en souriant, car il avait deviné l'intention de Julia.
— Il faut vous distraire, mon cher Léon, fit Julia en se levant de table et en venant s'asseoir près dn marquis.
— En quoi faisant ?
— En prenant une maîtresse.
— En trouverai-je une qui ressemble à M"* d'Hermi?
— Qui sait? fit Julia en sonnant de nouveau. Emportez cette table, dit-elle au domestique, qui obéit. Je n'ai plus besoin devons ni de ma femme de^ chambre. Allez. Dites en bas' qu'on ne laisse monter personne.
Léon regarda Julia presque avec étonnement.
— Est-ce que le tête-à-tête vous effraye ? lui dit-elle.
— Au contraire, j'en suis heureux.
— Vous vous croyez forcé de me faire la cour par acquit de consoience, et parce que nous restons seuls .ensemble. A quoi bon ? Vous ne m'aimez pas, moi.
— A qui la faute ? A vous.
— A moi î J'étais au contraire toute disposée à vous aimer fit Julia en ôtant ses manchettes. — Voulez-vous me dégrafer ma robe?
— Volontiers.
Léon se leva et commença à ôter Tune après l'autre les agrafes de. la robe de soie que portait Julia.
— Vous allez vous coucher ? dit-il.
— Oui.
— Je me relire alors.
— Une femme au lit vous fait peur?
— Non; mais je peux gêner une femme qui se met au lit. Julia ôta sa robe et la jeta sur un fauteuil.
— Faut-il délacer le corset maitenact ? demanda Léon, qui semblait prendre goût à cette tâche.
^ C'est inutile, répondit Julia ; et tirant une haleine par derrière, le corset tomba.
Julia était devant le feu, et l'éclat du foyer dessinait à travers sa
1^6 LE ROBIAN
chemise de batiste des formes merveilleuses que maigre lui Léc« regardait.
La réalité d'une chose peut quelquefois distraire du rêve d'une autre.
— Tenez, fit-elle en s'asseyant et en tendant son pied à Léon, 6tez-moi mes bottines.
De Grige se mit à délacer les bottines.
— Et les bas? lui dit Julia quand il eut fini.
Alors Léon tira les bas de soie, et porta à ses lèvres ces petits pieds blancs et roses dont Julia était si coquette.
Depuis le commencement du déshabiller, il avait eu le temps d'étudier les détails qu'il avait sous les yeux, et sans ce qui venait de se passer chez M. de Bryon, il eût été en chemin de s'en émerveiller et de regretter d'avoir mis si peu d'insistance à la cour qu'il avait faite à Julia.
— Merci, dit la Lovely, prenant la tête de Léon dans ses mains et en se baissant pour l'embrasser au front, de telle façon que la chemise s'ouvrit un peu et que Léon pût voir deux seins fermes et arrondis comme ceux de la Vénus de Milo.
— Il n'y a pas de quoi, balbutia Léon, l'œil ùxé sur ce qu'il voyait.
~ Quand on pense, se dit en elle-même Julia, à laquelle le trouble physique de Léon n'échappait pas, quand on pense qu'on peut prendre tous les hommes de la même façon !
Puis elle courut à son lit et s'y fourra comme une frileuse.
— Voyons, ditrolle alors, approchez-vous et causons.
— De quoi diable voulez-vous que je cause maintenant? fit Léon.
— Du môme sujet que tout à l'heure.
Léon se tut.
— Quelle heure est-il ? demanda Julia.
— Onze heures, répondit Léon.
— Déjà! fit Julia.
— Voilà un mot charmant pour moi.
— Voyons, me suis-je jamais ennuyée avec vous? «— Mais, ce soir^ je ne suis pas bien drôle.
— Que voulez-vQusf vous êtes amoureux. C'est un temps à passer. Savez-vous, reprit Julia, que si vous perdez une charmante femme en M"* d'Hermi, elle perd un charmant mari en vous.
— Savez-vous, répliqua Léon en prenant la main de Julia, que si M. de Bryon gagne une charmante femme en épousant M"* d'Her« xni> il perd une adorable maîtresse en ne venant plus vous voir ?
d'une FEMBfE 157
— Je n'airaîs pas la vanité de me mettre en parallèle atec M"- d'IIermi.
— Vous êtes plus i>c}le qu'elle.
— Non, d'abord; puis, je n'ai plus ses seize ans; puis je manque de ce qui constitue les vierges, ce grand attrait auquel tant d'hommes se laissent prendre, sans comprendre que la vraie vir^- DJté des femmes est plus dans l'àme que dans le corps.
— C'est bien vrai, ce que vous dites là.
— Est-ce que quelqu'un m'a jamais aimée comme Emmanuel aime cette enfant f J'ai eu des amants, mais pas d'amours. Et cependant je suis jeune, je suis belle, j'ai unç âme comme les autres. Je me sens tous les jours prête à aimer l'homme qui viendrait à moi sans restriction et qui ferait de son amour autre chose qu'une brutalité et qu'un échange, un homme qui m'aimerait pour lui et non pour moi, qui ne se croirait pas forcé de me payer, et auquel je pourrais dire tout ce que je n'ai encore osé dire à personne, tous mes rêves et tous mes souvenirs d'enfance, si jeunes et si doux, et qui mourront enfouis sous les cendres de ma vie brûlée. Tenez, continua Julia en serrant la main de Léon, je sens que j'eusse bien aimé l'homme qui m'eût comprise.
— Il en est temps encore.
— Hélas I non. Et cependant, il y a trois mois, je le croyais. Je puis vous le dire à vous, un instant j'ai cru qu'Emmanuel m'aimerait. Jamais je n'avais vu un homme plus ardent en amour et plus capable de bouleverser les sens et la raison d'une femme ; et il ne m'aimait pas cependant. Qu'est-ce que cela doit être quand il aime! — Oh I M"* d'Hermi sera heureuse. Je n'ai passé qu'une nuit avec l'homme qu'elle va épouser, et il n'y a pas de jour que le souvenir de cette nuit ne me brûle.
Si Julia, en disant cela, avait eu une intention, elle avait frappé juste. Léon se sentit pris tout à coup d'un sentiment de haine pour Emmanuel, et le tableau des amours de M. de Bryon et de Marie traversa son esprit.
Julia regardait Léon. On eût dit qu'elle étudiait ce qui se passait en lui.
— Allons, lui dit^lle, je ne vous retiens plus.
— C'est-à-dire que vous me congédiez?
— Nulisment; mais vous êtes peut-être attendu. ••
— Par qui?
— Par votre maîtresse.
' — Je n'en ai pas. C'est plutôt vous qui attendez quelqu'un.
— N'ai-je pas fait dire qu'on ne laissât monter personne?
— Ainsi vous n'avez pas d'amant ?
153 LE EOMAir
— Non.
— Depuis longtemps?
i— Depuis Emmanuel.
— Et d'où vient cela?
— Gela vient de ce que je n'ai pas trouTé un homme qni le vaiûl-
— En quoi ?
— En tout.
Léon se tut.
> — Cependant, dit-il, vous ne vivrez pas toujours ainsi ? -— C'est probable.
— Si je n'étais si insuffisant, je me proposerais encore.
— Vous?
— Pourquoi non?
— Vous êtes le dernier homme dont je voudrais.
— D'où vient cette grande répugnance ? fit Léon, blessé malgré lui de cette réponse.
— Ce n'est pas de la répugnance, c'est de la crainte.
— Vous me craignez?
— Parfaitement.
— Expliquez-vous.
— Cela n'a pas besoin d'une grande explication. Je n'aurais qu'à me passionner de vous.
— C'est bien douteux.
— C'est pourtant cette cramte-là qui m'a empêchée jusqu'à présent de vous prendre.
*- Vous vous moquez de moi.
— En quoi donc? Je vous l'ai dît tout à l'heure, je suis la femme la plus disposée à aimer. Si j'étais votre maîtresse et que je vous aimasse, je serais très-malheureuse. Vous êtes jeune, vous changez souvent de femmes 1 Non, non, je ne le veux pas. Puis, vous venez me demander à être mon amant^ne demi-heure après m'avoir conté le chagrin que vous éprouvez à ne pouvoir être le mari d'une autre. Je ferais là une belle affaire !
— Eh bien ! Julia, vous le prendrez comme vous voudrez, mai? je vous jure que vous êtes la seule femme que je pourrais aimer maintenant.
— Savez-vous ce qui vous fait croire cela?
-• Dites.
— C'est l'envie que vous avez de vous venger uh peu de M. de Bryon, et vous croyez peut-être qu'il pense encore à moi.
— Certes uon, et je suis même convaincu du cootrair.^ lia pâlit à te mot-
d'une femme ii^
— Écoutez, dit-elle, vous me jurez que vous n'avez pas de mai* tresse?
— Je vous le jure.
— Vous m'avouez qu'excepté M"» d'Henni, vous n'aimiez aucune femme ?
— C'est la vérité.
— Eh bien!...
Jfulia s'arrêta.
— Eh bien ? demanda Léon en se rapprochant d'elle.
— Non, décidément, je ne le veux pas; allez-vous-en.
— Qui le saura? dit tout bas Léon.
— Oh ! ce n'est pas cela qui m'arrête; au contraire, si vous étiez mon amant, je voudrais que tout le monde le sût.
— Pourquoi?
— Parce que je serais fière de vous ; mais cela ne se peut pas, ne doit pas être.
Et tout en parlant ainsi, Julia serra la main de Léon, comme pour lui faire comprendre qu'elle résistait au conseil de ses sens*
— Ainsi, depuis trois mois?... dit tout bas Léon en se mettant à genoux près du lit et en approchant la tête de l'épaule de Julia.
— Depuis trois mois, reprit celle-ci, je vous jure que pas un homme n'a tenu seulement ma main dans la sienne, et, ajoutât-elle, cela n'a pas été sans effort; car, après tout, je suis jeune, et j'ai du sang italien dans les veines.
— Eh bien I que je sois le premier, dit Léon, et si demain voussentez qu'il vous est trop difficile de m'aimer an peu^ vous me le direz franchement.
— C'est peut-être là-dessus que vous comptez?
— Pouvez-vous penser cela? dit Léon d'un ton de reproche; car, eo proie au désir, il croyait parler franchement et se sentir des dis* positions à aimer Julia.
— Je serais trop jalouse, reprit celle-ci.
— De qui?
— De toutes les femmes I
— Je resterai toujours avec vous. Au fait, se disait Léon, quand je partirais, ce serait stupide. Il faut toujours que j'aie une mattresse, autant celle-ci qu'une autre. — Voyons, Julia, reprit-il tout haut et en jetant ses bras autour des épaules de la jeune femme, voyons, aimez-moi un peu.
— Comme vous savez bien vous rendre nécessaire, répliqua la Lovely, dont l'œil brûlait de désirs et qui frissonnait comme involontairement au contact des mains brûlantes de Léon. Ailec-
Y0U8-en, allez-TOiis-en ; je vais sonner pour que mon domestiq[ae
vous éclaire.
Et Juiia, sautant à bas de son lit, courut à la sonnette de la che» minée*
Au moment où elle allait Tatteindre, Léon la prit dans ses bras, et sentit ce beau corps, qui n'était défendu que par une chemise de batiste, tressaillir de plaisir et d'amour.
Si, dans Tétat où il était, Léon avait pu réfléchir à quelque chose, îl se fût souvenu que Julia avait envoyé ses domestiques se coucher, et qu'elle les eût sonnés en vain.
Léon ne sortit de chez elle que le lendemain à midi.
A peu près à la même heure, Marie écrivait à Clémentine :
« Emmanuel sort d'ici. Il m'a enfin demandée à mon père. Dans quinze jours je serai sa femme. Je suis trop heureuse ; prie pour moi! »
Ce fut une touchante cérémonie que celle qui se passa dans l'église Saint-Pierre de Dreux, quinze jours après les événements que nous venons de raconter. L'église était pleine de curieux, qui étaient accourus de tous les points de la ville pour voir de plus près les deux jeunes mariés. Le nom de W^ d'Henni, qui avait été élevée à Dreux, était connu de tous, et le nom de M. de Bryon n'était ignoré de personne. Le ciel lui-même avait souri au bonheur des deux époux, car, malgré ses habitudes de froid, décembre s'étail fait doux et serein.
Beaucoup d'autres avant nous ont décrit des mariages heureux, nous pourrons donc nous abstenir d'entrer dans de plus longi détails. Une église pleine, des fleurs, des chants, des sourires, dd vœux, du recueillement et dé l'amour, voilà tout. Ce fut le vieux curé avec qui nous ayons fait connaissance au commencement de ce livre, qui officia, et le saint homme avait les larmes aux yeux, tant il était touché de la pieuse superstition qui avait fait venir la jeune fille se marier dans la ville et dans l'église où elle avait fait sa première communion. Clémentine était rayonnante, heureuse, fière. Après la messe, Marie remit au curé une somme de dix miUe francs.
d'une febimb 161
— C'est pour TOtre couvent de la vallée du Vert, mon père, lui
dit-elle.
— Merci, mon enfant, répondit le vieillard; mds vous pouvez encore faire quelque chose pour ce couvent.
— Dites, mon père.
— Vous pourrez prier pour celles qui viendront y chercher un asile, et Dieu les bénira, car votre prière sera celle d'un ange.
M. de Bryon offrit une somme égale dans le même but, et nous vous laissons à penser si la ville de Dreux parla longtemps de cette double générosité. M'"* Duvernay n'avait pas manqué à la fête, et toutes les grandes jeunes filles de sa pension y avaient asûsté. Les pauvres s'en retournèrent riches pour huit jours, et toutes les offrandes et tous les cadeaux furent faits avec tant de grâce et de pudeur, par la jeune mariée, qu'aucune main ne fut honteuse d'ac^ cepter ce qu'elle offrait.
Dans la journée, M. de Bryon prit Clémentine à part.
— Eh bien, mademoiselle^ lui dit-il; cette journée parait vous rendre bien heureuse.
— Oui, monsieur, répondit Clémentine; d'autant plus heureuse, que je me rappelle encore que c'est à moi que Marie la doit ; cela soit dit sans reproche, monsieur, ajouta M*l« Dubois en rougissant et en riant tout à la fois.
— Je connais votre conduite dans toute cette affaire, mon enfant; permettez-moi de vous appeler ainsi, et Dieu sait si je vous en suis reconnaissant. Youlez-vous me permettre, à moi qui serais presque votre père, à moi qm veux rester votre ami, de vous laisser un souvenir de ce jour? Ce que je vous offse n'a de prix à mes yeux que parce que cela vient de ma mère; mais le souvenir que vous devez recevoir de moi doit avoir autre chose qu'une valeur d'argent, il doit avoir une valeur de cœur, quoique je tienne à ce que votre jeune et simple coquetterie en soit heureuse. Prenez donc cet écrin, chère enfant; permettez-moi de vous embrasser comme ma sœur, et si quelqu'un oublie ce jour, ce ne sera pas moi. Je n'osais pas vous offrir moi-même ce bijou ; mais Marie, M""* de Bryon, fit Emmanuel avec un sourire indescriptible, l'a voulu absolument.
— Et j'ai bien fait, n'est-ce pas, ma bonne Clémentine? s'écria Marie en entrant sur ces derniers mots et en sautant au cou de sol amie.
Les deux jeunes filles, dont Tatnée était depuis une heure jeune femme, s'embrassèrent avec ces larmes d'émotion qui mouillent les yeux tout le long d'un jour comme celui que nous décrivons. Clémentine tenait son écrinàla main; mais elle n'osait l'ouvrir, quoi-
162 LE EOIIAR
que sa curiosité le lui conseillât. Gela n'échappa pas à Marie^ qui prit Téerin, qui Touvrit, qui en tira une garniture de corsage çn émeraudes et en diamants, qui la planta sur le corsage de Clémentine, et qui lui dit :
— Voilà comment on met cela.
Ce bijou valait une trentaine de mille francs. Clémentine était éblouie; elle aurait voulu sortir dans les rues de Dreux, en plein jour, avec sa garniture de corsage, pour que tout le monde la vit et en fût ébloui comme elle. Des chaises de poste attendaient, et vers quatre heures du soir, M. le comte et la comtesse d'Hermi, Emmanuel et sa femme partirent pour Paris. Le mariage s'était donc fait suivant les habitudes reçues, puisque, la messe terminée, les deux mariés étaient partis. Clémentine resta avec sa tante, bien contente de ses émeraudes^ mais bien triste du d^art de son amie.
Emmanuel et sa femme étaient seuls dans leur voiture. Que teux qui tiennent à savcnr ce qu'ils se disaient devinent on se souviennent.
Il est des émotions dont il fiuit renoncer à se lieiire Thistorien. Nous avons dit tout ce que nous pouvions dire. Ce qu'il y a de certain, c'est que les deux jeunes mariés s'aimaient. Emmanuel avait mis malgré lui, dans cet amour, toute sa jeunesse, toute sa force, toute son ambition. Quand un honmie de sa nature est arrivé à son âge sans aimer, le jour où il aime pour la première fois, son amour envahit son cœur, le déborde, et comme un avare qui deviendrait prodigue, il dépense toutes les joies qui s'amassaient en lui et dont il ne jouissait pas. Ainsi, M. de Bryon était pour sa femme ce qu'il eût dû être pour sa première maîtresse; il passait des heures à ses genoux, la contemplant comme une madone, baisant ses petits pieds, et versant imprudemment toute sa vie dans la vie d» Marie, qui s'abandonnait sans réserve à tous les enchantements de son existence nouvelle, donnant en échange sou amour et le bonheur de l'aimer. C'était une âme si neuve, si naïve, si chaste, que celle de la jeune fille t im livre si pur que celui de sa viel Pas une pensée qui ne fût sainte» pas une action qui ne fût noble^ pas un
D*VJSE FEMME 163
mot que ne pût entendre un ange. Aussi , Emmanuel feuilletait triompihalement et à son aise , il inscrivait son nom à toutes les pages blanches, et la douce créature, toute d*amour et de piélé, se laissait aller aux réalités de ses rêves.
Ce mariage avait fait jgrand bruit, et Ton attendait avec impatience que les nouveaux mariés parussent dans les salons. Mais les nouveaux mariés ne paraissaient pas ; ils ne voulaient pas, dans le commencement d'une intimité si désirée, s'astreindre à Tétiquette du monde, et aller se montrer pour recevoir des compliments fades ou équivoques. Es restaient donc le soir dans leur chambre, Emmanuel aux pieds de Marie se souriant tous deux et se parlant tout bas, quoique tout seuls.
— Le jour où je me suis aperçu réellement de mon amour pour toi, disait Marie couchée aux pieds d'Emmanuel et la tête posée sur les genoux de son mari, c'est lorsque nous sommes allés dans ton petit château, et que j'ai vu le portrait qui est dans ton lit. J'ignorais que ce fût ta mère, et j'ai été jalouse ; or on n'est pas jalouse sans aimer.
— Et cependant, tu me rendais bien malheureux, reprenait Emmanuel. Si tu savais ce que j'ai souffert le jour où tu m'as fait comprendre qu'il y avait trop d'intimité entre nous !
— C'est que je sentais que je t'aimais déjà, et que je craignsds que tu ne m'aimasses pas ; puis tu voulais épouser Clémentine ?
— C'est ton père qui s'était mis ce mariage en tête.
— Et si Clémentine n'avait pas renoncé î...
— H se serait fait. .
— Et moi, que serais-je devenuet Je serais morte !
— Moi aussi, je serais mort!
— Il était bien plus simple de tout s'avouer.
— C'est vrai.
— Comme on est fou quand on s'aime!
— C'est toujours vraL
— Le soir où Clémentine m'a conté en riant, et tout heureusCi que tu allais l'épouser, comme j'ai pleuré, mon Dieuî
— Pourquoi ne lui as -tu pas tout dit?
— A quoi bon lui ôter une joie sans la certitude de me donner on bonheur? J'ai cru que tu l'aimais.
Et tous deux se racontaient ainsi leurs émotions passées avec une naïveté d'enfant.
Nous avons dit que ce mariage d'Emmanuel avait fait grand bruit ; il en avait fait d'autant plus que, depuis qu'il était consommé, M. de Bryon avait complètement déserté la Chambre. Jamais on n'avait vu, en effet, ménage plus charmant ni félicité plus parfaite.
164 LE ifoMAir
Emmanuel et Marie yiyaientran pour l'autre, sans éprouver le basoin de la vie extérieure. Marie s'amusait de sa nouvelle position ; Tenfant reparaissait sous la femme ; elle était si jeune encore, qu'elle jouait pour ainsi dire avec son mariage. Gomme nous l'avons dit, la correspondan«;e continuait entre elle et M^^* Dubois, uevenue ou plutôt restée confidente de toutes les émotions (pie M"** de firyon seule pouvait décrire:
a Ma bonne Marie, lui écrivit un jour Glémentme, j'ai quitta M""* Duvemay^ et me voici maintenant tout à fait auprès de ma tante; la pension m'était devenue insupportable. Il y a, dans notre petite maison de Rieuville, un appartement que tu pourras accepter avec M. de Bryon, si, au printemps, tu consentais à venir passer avec lui huit jours auprès d'une bonne amie, qui pense à toi sans cesse, et dont tu as emporté une moitié du cœur. Je m'amuse cependant ici ; tu sais qu'il suffit de peu de chose pour cela. Mais il faudrait être réellement bien triste pour ne pas rire de tout ce que je vois. Ma tante n'a pas caché qu'elle me retirait de pension pour me marier, si bien que les prétendants accourent déjà, et quels prétendants! J'ai déjà été demandée par le fils du receveur des contributions, lequel possède, avec la plus drôle de tête qu'on puisse voir, une somme de cent mille francs ; — ce qui lui fait croire que si Paris était à vendre, il pourrait l'acheter. Dès que j'entre dans une maison où il est, il fixe sur moi ses yeux bleus et me contemple. Je voudrais qu'on vint alors m'annoncer une mauvaise nouvelle qui me fît pleurer^ tant j'ai envie de rire. D joue de la flûte et chante des romances. Il n'est question ici que de ses bonnes fortunes.
> n en est d'autres qui me font leur cour, et veulent s'assurer de mon cœur avant de demander ma main. Les compliments que je reçois sont curieux. Comme ces messieurs savent que je vis seule avec ma tante, ils ne se gênent pas pour m'écrire les lettres les plus bouffonnes que puisse m'écrire un provincial. Je t'en envoie quelques-unes comme échantillon de l'esprit du département.
» J'ai fait sensation et je suis fêtée partout. Cependant^ j'ai mes déprédateurs et surtout mes déprédatrices. Ce sont les pères et mères nantis de filles ridicules dont mon arrivée recule les noces. Elles me critiquent, et tâchent d'éloigner de moi les partis qui se présentent. Je dois dire que je suis un peu leur complice là dedans, car je ne fais rien pour les attirer. Enfin, ma chère Marie, si tu es toujours heureuse, moi, je suis toujours gaie. Si tu aimes je ris. Rien n'est donc changé dans notre existence; et puisque nous
D*UNE FEBOIB 165
aTOns toujours même sort, ayons toujours même amitié. Dès que i'aurai quelque nouvelle importante pour moi, je t'en informerai. »
A cela Marie répondait avec ce ton un peu doctoral de la femme mariée, qui se croit tout à coup devenue raisonnable, comme si c'était là l'effet ordindre du mariage :
« Ma chère Clémentine^ réfléchis bien avant de te marier, ne te fie pas aux apparences, songe à l'avenir avant tout. C'est parce que, moi, je suis heureuse, que je tiens à ce que tu le soiSb Recherche les qualités du cœur, inappréciées avant, inappréciables après le mariage.
» M. de Bryon est toujours le même pour moi; oui, chère amie, je suis heureuse, bien heureuse, et il y a encore quelque chose qui ajoutera mon bonheur, c'est la certitude que je vais être mère. Tu ne sais pas encore, mais tu sauras un jour toute la félicité qu'il y a dans ce mot; tu ne peux pas comprendre la joie qu'il y a à se dire : Un être va me devoir la vie et va m'aimer, car il sera l'enfant de mon amour et de mes entrailles. Depuis que j'ai annoncé cette heureuse nouvelle à mon mari, il ne me quitte plus; rien n'est touchant comme les soins qu'il me donne. Il me prend dans ses bras comme un enfant, et me porte de ma chambre à ma voiture ; tous mes désirs, tous mes caprices même, sont exécutés avant que je les exprime. Souvent, lorsque je suis auprès de lui, quand il travaille, je lis où je fais un peu de tapisserie, et je le surprends qui me regarde et m'admire, car son amour me fait à ses yeux plus belle que je ne suis.
» Si tu nous entendais faire nos rêves d'avenir, tu rirais ici comme tu ris là-bas. Nous avons dépassé l'impossible. Car, en me rappelant toutes les douleurs dont j'ai été, sinon le témoin, du moins l'écho, je me dis qu'il est invraisemblable qu'une pareille |oie dure éternellement; et cependant, il n'y a pas de raison pour «qu'elle cesse, car nous nous aimons plus encore qu'au premier pur. Ce qui me fait voir que j'aimerai toujours Emmanuel^ c'est que jamais une pensée étrangère à lui ne traverse mon esprit. Je ne comprends pas une fête, pas un plaisir, sans qu'il y soit associé; et ce que je préfère à tout, ce sont. nos tète-à-tête du soir, 4ans notre charmant hôtel, auprès de notre feu. Nous nous interrompons tout à coup, lui de sa pensée, moi de ma lecture, pour nous sourire et nous parler. Il se lève alors, se couche à mes pieds et reste ainsi des heures entières.. Nous entendons l'un après l'autre mourir les bruits de la ville, à qui nous n'avons pas de-
166 LE ROMAir
mandé une joie et que nous regardons s'agiter de loin, sans a^oîr besoin d'elle et sans qu'elle ait besoin de nous. Puis tout se tait, la nuit se fait calme, et il semble qu'il n'y ait plus dans la création <:(ue noub et notre amour.
» Je ne sais pas d'où viennent et je ne sais pas où Toui ceux qui passent le soir, mais je plains ceux ou celles qui n'ont pas, aux premières heures de la nuit, un cœur qui les aime et leur fasse un monde de leur isolement.
». Nous devons partir, plus tard, ds^ns un an : nous devons aller voir Rome, Naples, Venise, tous ces paradis que Dieu a donnés à la terre. Quel charmant voyage à faire avec l'homme qu'on aimel Aller voir les pays des grandes choses, où Dieu a placé ses faveurs ou ses colères; voir avec son cœur comme avec son esprit; suivre avec son amour à soi fa trace des amours passées; respirer cet air parfumé de souvenirs; s'enivrer de soleil à Naples, de chants à Venise, de pensées à Rome, et n'être toujours que deux, voilà encore un bonheur, et ce bonheur-là, je l'aurai. D y a vraiment des poésies qu'on ne peut comprendre que lorsqu'on aime. Te souviens-tu, lorsque, nous étions en pension et que nous traduisions Shakspeare? Nous trouvions cela fort beau, c'est vrai, mais il y avait des choses auxquelles nous restions insensibles ; c'est que les cordes de notre âme, que ces choses touchaient, n'avaient pas encore été touchées par une main aimée, et, n'ayant pas reçu la vie, restaient muettes. Eh bien ! maintenant, je passe des heures, des journées à lire mon Shakspeare» le même que j'avais en pension, et il me semble que c'est un livre tout nouveau. Je me fais tour à tour Juliette, Ophélie, Desdémone ; je comprends les passions de ces belles et chastes figures. Je comprends leur amour par le mien, leurs pensées par les miennes. Je les trouve plus que belles, je les trouve vraies; puis je passe le livre à Enimanuel et je l'écoute lire. C'est bien Othello, c'est bien Hamlet, c'est bien Roméo. Je devine dans ses intonations, dans sa voix, dans son âme, qu'il unit à celle du poète, Joute la jalousie du Maure, toute la rêverie d'Hamlet, tout l'amour de l'amant de Juliette. Quand je lis ces choses-là, je doute que ce soit un homme seulement qui les ait faites, et il me semble que le mot Shakspeare n'est qu'un pseudonyme divin.
» C'est le cœur qui élève l'esprit et qui l'éclairé ; mais, comme cette lumière vient d'en bas, souvent elle trompe aussi. Je comprends les errenrs de ces jeunes filles qui, seules, se perdent par ces livres que nous trouvons si beaux à deux. Elles se passionnent potir un de ces types qu'elles croient toujours retrouver dans le premier homme qu'elles rencontrent, et laissent leur imagination faire les affaires de leur cœur, ce qui est une faute.
XJt'VJŒ FEHME 16?
» Tout ee que je t'écris là t'ennuie peut-être beaucoup, ma chère Clémentine, mais ton âme est la confidente de la mienne, et je me laisse aller à te dire toutes mes pensées, dont la première et la ' dernière sont toujours que je t'aime. ^
« Eh bien \ ma chère Marie» disait plus tard IP** Dubois dans une de ses lettres; je crois que, décidément, je vais me marier. Tu m'as dit de tenir surtout aux qualités du cœur, je vais suivre ton conseil. Mon jeune homme aux yeux bleus, tu sais, celui qui joue de la flûte comme le dieu Pan, est décidément ce que la ville renferme de mieux. Il est bon : on m'a cité des traits touchants de sa part, et il m'aime réellement beaucoup. Le pauvre garçon ! il passe toutes ses soirées à faire le whist avec ma tante, et tu sais que depuis très-longtemps c'est ainsi qu'on prouve aux nièces qu'on les aime« Je t'avoue que je me laisse prendre à cette preuve-là. Puis, il faut tout dire, il n'est plus reconnaissible, je l'ai changé complètement. Autrefois, je le voyais arriver dans des costumes plus aimables qu'élégants, mais qui étaient surtout d'un goût désastreux ; il n'y avait rien de trop voyant pour lui ; il portait une barbe pleine de majesté dans la vie militaire, mais affreuse dans la vie civile. J'ai dit un jour devant lui comment je voulais que mon mari fût habillé, et trois jours après, il se présentait chez ma tante, ayant, au grand complet, le costume que j'avais désigné, c'est-à-dire un charmant pantalon de fantaisie, une cravate sérieusement mise, la barbe fauchée, les cheveux peut-être un peu trop maniérés encore, mais on n'obtient pas tout en une fois ; enfin il était méconnaissable. Tu comprends qu'une femme n'est pas insensible à une pareille obéissance, et je crois que je vais m'appeler madame Barillard.
» Après tout, tu sais que je ne suis pas exigeante. En réunissant tout ce que nous avons tous les deux, et ce qu'il auta à la mort de son père, nous nous trouveron» à la tête d'une douzaine de mille livres de rente, et nous pourrons encore venir passer trois mois à Paris, si nous n'y restons tout à fait; car je deviens ambitieuse, et tu es, comme, tu penses, une des causes de cette ambition. Il n'y a qu'une chose qui me chagrine, c'est qu'il s'appelle Barillard, et Adolphe par-dessus le marché ; mais le bonheur n'est pas dans le nom. Ou reste, il est d'une très-excellente famille. Son père, est même un homme d'esprit, et, je l'assure, d'un esprit très-fin. 4ussi, je compte bien épouser le fils, mais causer avec le père. Il vient quelquefois chez ma tante , et nous faisons de bonnes et longues causeries. C'est on de ceui qui ont vu la Révolution, et c'est ton-
jours intéressant d'entendre ceux qui ont vu de g.andes choses.
» Aide-moi donc de tes conseils de femme mariée et d'amie, ma chère Marie. Je crois que je trouverai en cet hon.me une aftection sincère et durable; c'est tout ce qu'il me faut- Pourvu qu'il fasse toutes mes volontés, et il les fera, je le rendrai Thomme le plus heureux du monde. Je n'aurai jamais un grand amour pour lui, mais j'aurai évidemment de l'amitié et de l'estime, car il est bon. Décidément, je vais me marier; seulement, je le ferai attendre encore un peu, car il n'y a jamais de mal de se faire désirer.
» Les villes de province sont vraiment curieuses à étudier. Les assiduités de ce jeune homme auprès de moi ont fait faire deux camps aux oisifs. J'ai mes partisans et mes ennemis; le soir, on ne parle que de moi. Les uns me critiquent sans m'avoir vue, les autres me protègent sans me connaître, et tout cela parce qu'on prétend que je fais la coquette avec M. Barillard, qui était l'ambition de toutes les mères. Puis, il faut tout avouer, je me suis un peu jetée au travers des habitudes, et j'ai rompu la monotonie régnante avant mon arrivée. Quand j'ai vu la chambre que l'on me destinait, et qui était toujours celle d'autrefois, j'ai fait dépouiller les murs de leur papier antique et solennel, et j'y ai substitué une tenture comme celle qui tapisse la chambre que j'occupais chez toi. J'ai changé toute la maison. On a crié au luxe, au scandale. J'ai laissé crier. Maintenant, cette folle dépense que je me suis permise est texte à médisances. On dit qu'avec le peu dé fortune que j'ai, je ne tarderai pas à mourir de faim si je me lance dans de pareilles excentricités, et moi je laisse dire comme j'ai laissé crier.
V Écris-moi un .peu plus souvent que tu ne le fais, ma chère Marie^ car, sous prétexte que tu es heureuse, tu oublie. »
Clémentine avait raison de se plaindre, car Marie ne lui écrivait que rarement. Il est vrai qu'elle n'avait le temps d'écrire que lorsqu'elle était seule, et cela n'arrivait pas souvent, car Emmanuel, que la politique ne parvenait pas à distraire de son bonheur nouveau, n'avait aucune raison d'abandonner sa femme, même un instant. Le temps que Marie donnait à Clémence était donc un temps volé à son mari, et pendant quelques mois, du moins, l'amitié, comme la politique, devait céder le pas à l'amour.
Cependant, au reçu même de la lettre de Clémentine, Marie répondit :
« Chère bonne, tu me demandes mes conseils : marie-ioi; le mariage, c'est tout simplement le bonheur qiiand on aime et qu'oc
D*UNG FEBIMB 169
est aimé. Épouse M. Adolphe Barillard , puisque BariUard il y a, et Tiens te fixer à Paris, puisque c'est ton caprice et que tes caprices seront les volontés de ton mari.
D Emmanuel m'a fait une confidence hier et qu'il m'avait cachée jusqu'à ce jour. Il paraît que M. le marquis Léon de Grige, ce jeune homme que tu me montras aux Italiens, était devenu amoureux de moi, et que, sachant qu'Emmanuel était très-aimé de mon père. U était venu demander à Emmanuel sa protection pour obtenir ma main; c'est même cela qui a décidé M. de Bryon à la demander tout de suite, mais pour lui, et sans parler même à mon père des intentions du marquis. Il est fort bien, ce jeune homme, mais qu'elle différence avec Emmanuel ! Depuis mon mariage^ il n'a pas osé reparaître ni chez mon père, ni chez Emmanuel dont il était l'ami cependant. Il a tort. Emmanuel est bien trop sûr de moi et ne serait certes pas jaloux de lui. Il arrive tous les jours qu'un jeune homme demande une jeune fille en mariage et qu'on ne la lui donne pas, surtout quand elle est déjà promise à un autre. Il n'y a rien d'humiliant à cela.
» Je ne t'ai pas encore parlé de mon père, et cependant tu ne peux pas te figurer combien il m'aime. Je suis toute sa pensée, toute sa vie. Le pauvre homme s'est imposé un sacrifice énorme en me mariant. J'ai laissé , en le quittant, le même vide dans son àme que dans sa maison. Dans le commencement, toute au bonheur égoïste d'être mariée, je ne remarquais pas ce qui se passait en lui^ mais maintenant je le vois. Si je reste un jour sans venir lui apporter sa ration d'amour quotidien , il est triste tout ce jour ; et le lendemain, quand j'arrive, je devine du chagrin dans son sourire et des larmes dans ses yeux ; et cependant jamais il ne me fait un reproche; il m'embrasse un peu plus, voilà tout, comme s'il disait : Je ne l'ai pas vue hier et je ne la verrai peut-être pas demain. Aussi maintenant je vais le voir tous les jours ; c'est plus qu'un devoir que je remplis, c'est un plaîèir que je me donne. Tout ce que je sais de cet amour je l'ai deviné, car il ne m'en a rien dit. Il me laisse libre de venir ou de ne pas venir, seulement ma présence fait ses jours heureux et mon absence ses jours sombres.
» n y a quelque temps, je lui ai dit inconsidérément que je compte aller en Italie avec Emmanuel ; il ne m'a répondu que par un sourire. Je me suis alors jetée à son cou en lui disant : « Je ne partirai pas, » et il m'a serrée dans ses bras à m'étouffer. Quelle pure et sainte affection que cette affection paternelle qui vous environne de tous côtés, qui v«us fait impénétrable aux mauvaises pensées et qui offire toujours un abri à notre âmel Si jamais j'étais
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triste OU malheureuse, c'est avec mon père que j'irais pleurer, et Dieu me consolerait, car, au lieu d'une prière, il en aurait deux , et deux ferventes.
» Nous allons, Emmanuel et moi, profiter de quelques beaux jours que le ciel semble promettre, pour aller voir son petit château, que je n'ai pas revu depuis notre mariage. Mon père va nous accompagner. Ces messieurs chasseront. Emmanuel ne veut plus entencire parler de la Chambre. Je te disais bien que la politique ne serait pas si forte que moi , et que je ferais un berger de ce diplomate.
» Reparlons de ton mariage avec Adolphe. Décidément, puisque tu commence à revenir sur son compte , c'est que tu n'es pas loin de l'aimer. A te parler franchement, je ne le crois pas d'un caractère à avoir jamais une de ces passions étranges qui laissent leur empreinte dans le cœur. Ce serait donc folie à toi de la chercher. Je te crois destinée à une vie calme et douce, faite d'harmonie et d'habitudes, aux joies de la famille et du foyer. Épouse donc vite M. Adolphe, et, je te le répète, viens habiter Paris ; de cette façon la capitale possédera deux femmes réellement heureuses, ce qui ne lui est pas arrivé souvent.
» Ma mère me charge de t' embrasser. Tu sais qu'elle ne change pas, ma bonne mère. Elle a passé toute cette nuit au bal ; et quand je suis allée la voir, elle était aussi fraîche et aussi dispos que si elle l'eût passée dans son lit. Je ne connais rien de plus souriant que ma mère. Quand je disais qu'à ton arrivée Paris posséderait deux femmes réellement beureuses, je lui faisais tort d'une troisième et j'oubliais celle qui l'est depuis longtemps.
» Adieu, chère amie ; écris-moi, et je trouverai ta lettre à mon retour, car, selon toute probabilité, nous partirons demain. Si cependant tu avais quelque chose de pressé à me dire, une bonne nouvelle, par exemple, adresse ta lettre à la campagne : une bonne nouvelle ne se sait jamais trop tôt. »
Le lendemain , on partit comme il avait été convenu. La première chose que Marie fit en arrivant à la campagne fut d'aller se jeter aux pieds du portrait de la mère d'Emmanuel. Elle la remercia de tout le bonheur qu'elle lui devait, sans doute, et la pria encore pour l'avenir; elle lui demanda de détourner de son cœur toute crainte et tout soupçon. Puis elle revint à son père, qui se promenait seul dans le jardin, pendant qu'Emmanuel donnait des ordres dans la maison.
— Eh bien, mon enfant, dit M« d'Hermi à sa fille, es-tu toujours àiCureuseT
U ROHÀK . 171
— Oui, mon père. De quoi mon cœur peut-il manquer eab'e yos trois affections : ma mère, Emmanuel et yous?
— Et tu es bien sûre que je m'intéresse à Ion bonlieorT
— Vous me le demandez?
— Et si je te donnais un conseil ?
— Je le suivrais à l'instant.
— £coute-ma^ donc. Tu vois quel changement tu as opéré dans ton mari ; tu vois qu'il oublie tout ce qu'il aimait jadis pour toi, ma fille ; il faut que tu comprennes qu'il y a pour un homme d'autres devoirs que celui d'époux, et surtout pour un homme dans la position d'Emmanuel. M. de Brion est pair de France, il représente un pays qui lui a confié ses intérêts, il faut qu'il les défende. Il a des ennemis et des envieux, comme tout homme de talent doit en avoir ; cette désertion de la Chambre pourrait lui être nuisible. Peut-être ne se souvlent-il pas, tant il t'aime, de la respMisabUité qu'il a prise; mais il ne- doit pas plus manquer au serment qu'il a fait à son pays qu'à celui qu'il a fait à sa femme; peut-être aussi comprend-il qu'il n'a pas le droit de disparaître ainsi du monde politique sans une raison sérieuse, et n'ose-t-il pas te demander deux heures de liberté par jour. Eh bien! ces deux heures, il faut que tu les lui donnes; ces deux heures, tu les passeras avec moi; ton mari ne perdra rien et ton père y gagnera quelque diose. Puis, crois-moi, mon enfant, Emmanuel est un homme trop fort, une intelligence trop élevée.^ pour ne pas se fatiguer de l'oisiveté. Laisse-le continuer d'être grand pour qu'il ne cesse pas d'être heureux ; et quand il reviendra, et qu'après le bruit de la Chambre il sera sûr de trouver le repos de foyer, il t'en aimera davantage.
— J'avais pensé à cela, mon père ; mais Emmanuel paraissait si content auprès de moi, que j'aurais craint, si je lui avais proposé de retourner à la Chambre, qu'il ne crût que j'étais déjà fatiguée de mon bonheur. Mais puisque vous avez fait les mêmes réflexions que j'ai faites, puisque vous trouvez juste que je le rende à set devoirs d'autrefois, dès ce soir, «non bon père, je suivrai votre conseil.
En effet, le soir même, Marie dit à Emmanuel, en lui prenant le bras et en posant coquettement sa tête sur son épaule ;
— Mon ami, il vient de me venir une fantaisie* — • Laquelle?
— Celle de retourner à Paris.
— Capricieuse ! Nous partirons dcmin*
— Tu me le promets?
•— Ce soir, si tu veux*
— - Et si j'aimais mieux rester!
172 ^ us ROMAH
— Nous resterions. ^
— ^ Eh bien, nous partirons demain.
— Capricieuse, en effet!
— Et sais-tu ce que nous ferons?
• - Nous ferons ce tu voudras.
— Il Ya s'agiter une grande question à la Chambre
— Où as-tu vu cela?
— Dans le journal.
— Eh bien?
— Eh bien! nous irons à la Chambre des pairs ce jour-là.
— Quoi faire, mon Dieu ?
Marie regarda Emmanuel en souriant comme si elle n'eût pas cru à cette expression de dédain ; et disons qu'elle faisait bien de n'y pas croire.
— Toi, tu parleras ; moi, j'écouterai, continua-t-elle. Emmanuel embrassa Marie sur le front en lui disant -
— Décidément, tu es un ange.
— J'ai donc bien fait de deviner?
— Oui.
— Allons 1 continua-t-elle, vous êtes un grand enfant auquel il serait malheureux de retirer son jouet.
Et la douce jeune femme fit à son mari un collier de ses deux bras.
On doit comprendre, par ce qu'il venait de faire, tout ce qu'il y uvait de religieusement jaloux dans l'amour du comte pour sa fille ; depuis qu'il l'avait revue si belle, « douce, si chaste, un sentiment presque inconnu avait envahi son cœur. Il avait compris que c'était dans la vie de cette enfant qu'était la sienne. Il avait, sinon dans un remords, du moins dans un souvenir, demandé pardon à Dieu de son passé, en le priant de le faire disparaître, dans la crainte que le reflet ne temtt la pureté de l'ange qu'il mettait à ses côtés. Il avait donc laissé la comtesse continuer sa vie tissue de frivolités et d'oublis, et il avait silencieusement renfermé dans son cœur cet amour qui allait le faire meilleur et le protéger Tout le temps que Marie avait ignoré une autre affection que celle de ses parents, son père avait été heureux. 11 l'avait en effet tout entière
D*UNE FEUMB 173
à lui; mais, du Jour où il avait deviné qu'un autre allait devenii nécessaire au bonheur de son enfant, luie pensée d'amour égoïste* et de jalousie bien naturelle lui avait serré le cœur. Cependant, il s'était résigné, car la moitié de l'amour paternel est dans l'abnégation et dans le sacrifice qu'il fait de sa joie à celle de ses en» 5ants.
Ainsi, le soir du mariage de Marie, lorsque la jeune fille, joyeuse auprès de celui qu'elle ûmait, oubliait tout, le comte se souvenait, et, assis dans sa chambre, seul, il était triste, comme si une douleur eût frappé sa maison ; et c'était avec des larmes dans les yeux et dans l'âme que M. d'Hermi se disait, en pensant à sa fille : « Elle en aime un autre. » Cependant, il ne pouvait faire son bonheur à lui-même sans faire le malheur de Marie, et comme Dieu a donné aux pères et aux mères la résignation, ie comte se résigna et ne s'occupa plus que d'assurer la tranquillité de son enfant.
n était donc tout naturel qu'avec la connaissance qu'il avait acquise des hommes, il songeât â donner à sa fille le conseil qu'il lui avait donné, qu'elle avait suivi, et que M. de Bryon avait accepté avec une certaine joie. Du reste, ces idées ambitieuses qu'il avait encore, c'était pour die qu'il les avait. L'homme de cœur veut toujours honorer la femme qu'il aime, en lui donnant le spectacle de sa force et de son génie ; il renouvelle son amour et le complique d'enthousiasme et d'admiration. Si quelque chose ou plutôt si un être au monde est vaniteux, c'est la femme. Elle a son ambition, qui l'élève quand elle est accomplie par son maH, qui l'égaré quand elle est accomplie par elle-même; elle veu^ avoir, outre l'amour qui console son cœur, le nom qui flatte sa vanité ; elle veut qu'à ce nom les autres se retournent, et rarement une femme consentira à tromper l'homme à qui elle devra' ce nom.
Toutes ces pensées étaient venues à l'esprit de Marie, et elle s'applaudissait d'avoir été au-devant d'un désir qui tôt ou tard aurait repris sa place dans la pensée d'Emmanuel.
M. de Bryon reparut donc à la Chambre, où son retour fit grande sensation. Une grande question s'agitait en effet, question grave s'il en fut, et depuis plusieurs jours Emmanuel, qui savait de quoi il allait être traité, ne pouvait s'empêcher de regretter son absence, qui allait devenir une sorte de désertion aux principes qu'il s'était posés, n s'agissait du retour des princes exilés. La Chambre presque tout entière était contre cette proposition, quand Emmanuel monta à la tribune. Oh I que le cœur de Marie battait en ce moment! comme son regard, comme son âme, comme son être tout
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entier était suspendu aux lèvres de l'orateur, et comme elle Ff> sentit peu de chose quand elle entendit la puissance de cette voix qui dominait toute rassemblée. Cet homme qui parlait, et dont la parole élargissait \o\jLi à coup les horizons politiques, lui semblait être un autr^ homme que celui qui, la TeiÙe, couché à ses pieds, murmurait c^es paroles d'amour.
Emmanuel tut sublime, et chaque fois que Tauditolre applaudissait, il fixait les -yeux sur ce point de la salie où se cachait Marie, voilée, la main sur son cœur, et frémissante à la fois de crainte et d'admiration. Emmanuel voulait naturellement le t;ptour de tous les exilés, fussent-ils princes, eussent*ils été rois. Il voulait que la France triomphât non-seulement des autres, mais d'elle-même, et que, grande^ par la force, elle fût grande par la confiance et par le p.ar(]on. Tout ce que demandait Emmanuel était beau, était noble, était juste. Ceux qui assistèrent à cette séance battirent des mains.
La Chambre passa à l'ordre du jour.
C'était pour Emmanuel une défaite, mais une de ces défaites qui valent mieux qu'une victoire, et où le vaincu est plus grand que le vainqueur, espèce de Mouscou politique, n avait cessé de parler, que Marie écoutait encore ; il lui semblait que la voix de son mari vibrait toujours autour d'elle, car elle ne l' écoutait pas seulement avec les oreilles, mais encore avec son cœur et son âme tout entière.
Une autre femme, à qui ce discours n'avait pas produit la môme impression qu'à Marie, assistait aussi à cette séance. Cette femme, c'était Julia, voilée comme Mme de Bryon, mais pftle et menaçante sous son voile. Plus le triomphe d'Emmanuel grandissait, plus elle le reconnaissait fort, plus elle sentait la haine s'amasser dans son cœur. Nous allons bientôt la revoir à l'œuvre, car il nous faudra bientôt revenir à elle, comme on en revient malgré soi à la fatalité, cette puissance mystérieuse qui attend l'homme à tous les coins de sa vie, comme le voleur et l'assassin attendent le voyageur dans l'ombre de la route. Julia, en voyant que depuis plusieurs mois Emmanuel ne reparaissait pas à la Chambre, en entendant parler de Tinlention où il était de quitter la France avec sa femme, avait été épouvantée de l'idée que sa vengcancelui échappait ; car, comme nous le verrons, sa vengeance future lui coûtait déjà assez cher pour qu'elle y tînt ; et lorsqu'elle avait appris que M. de Bryon allait faire sa rentrée, elle avait voulu être là, comme son mauvais génie, ou tout au moins comme un mauvais présage. Mais Emmanuel n'avait pas soupçonné la présence de son ancienne maîtresse. Julia était une femme que les obstacles enhardissaient.
i)*UIŒ FEMUE ' 17$
' Cet homme est fort, s'était-elle dit en Tentendant parler; cet homme est heureux et tranquille, s'était-elle dit encore en le voyaa partir avec Marie; eh bien ! je veux qu'un jour, force et bonheur lAut cela tombe sous mon souffle et se torde à me3 pieds*
Marie, la chaste enfant, ne soupçonnait rien de tout cela. La colombe qui passe en chantant dans l'air soupçonne-t-elle le vautour qui rattend ? Marie n'était, elle, épouvantée que d'une chose pi la rendait fîère eu même temps, c'était de cette éloquence paissante aux sources de laquelle elle ? enait de s'abreuver, et qui lui faisait comprendre de quelles émotions avait soif Tâme ardente <ie son mari. Aussi, quand après la séance elle rentra chez ellcr elle éprouva comme un sentiment de peur à la vue d'Emmanuel elle se jeta dans ses bras et lui dit :
— Tu m'aimes toujours, n'est-ce pas ?
— Et pourquoi cette question folle ? lui répondit son mari d'une voix douce.
— C'est qu'en te voyant si grand tout à l'heure, mon ami, en voyant de quelles idées ton cen^eau s'emplit, j'ai pensé que mon amour tranquille et solitaire devait être peu de chose dans ton existence, et qu'assez fort pour le soutenir, il ne le serait pas assez pour le consoler, si jamais quelque désenchantement politique te frappait. J'ai senti mon infériorité. Je me suis dit en jalousant la France, ma rivale : « Elle lui donne la gloire, moi je ne lui donne que ma vie, » et j'ai regretté de t'avoir conseillé de retourner à la Chambre.
— N'aie aucune crainte, enfant, tu es et tu seras toujours la bienaimée de mon âme et l'aimée de mon cœur; laisse-moi prendre làbas un peu de cette fièvre dont j'ai besoin, et le breuvage d'amour qui m'attend au seuil et que je puise sur tes lèvres ne m'en paraîtra que plus doux. D'ailleurs, nesuis-je pas ton esclave aussi soumis qu'heureux ? Dis un mot, ma belle enchanteresse, et le torrent deviendra un ruisseau limpide, les orages se calmeront pour une ('ternelle sérénité, tu évoqueras un pays nouveau, et tous deux, l'un pour l'autre, l'un avec l'autre, oublieux d'un monde qui nous oubliera, nous partirons sans souvenir du passé, sans crainte de l'avenir, veux-tu?
— Non, mon Emmanuel, non ; laisse ta vie s'accomplir comme tu Vas décidé, car mon amour lui-même est fait d'orgueil, je veux pouvoir t'admirer comme je t'aime. Tout ce que je te demande, c'est de me garder dans ton cœur un coin mystérieux et aVité, où personne ne puisse entrer que moi.
Sa volonté fut faite. Emmanuel reprit sa vie d'autrefois, vie de travail, d'étude, de lutte. Seulement :il avait maintenant quelqu'un
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qui l'encourageait dans le travail, qui le soutenait dans l'étude, qui le reposait après la lutte ; mais il arriva que Marie, qui assistait aux çéances de la Chambre, avait ses émotions et ses craintes. Si elle applaudissait du cœur et de la tête au moindre geste approbatîf, elle tremblait au moindre mot d'improbation. Son esprit de femme s'exagérait les conséquences de ce combat quotidien, et elle était bien près de s'évanouir quand elle voyait toute la salle se le* ver contre un mot d'Emmanuel, qui, le front calme, lui souriait pour la rassurer. Cependant M. de Bryon s'opposa à ce qu'elle continuât à venir ainsi l'entendre, et Marie, dont l'amour s'épou*^ vantait de tout, allait encore chez son père, et lui faisait répéter mille fois qu'Emmanuel ne courait aucun danger.
On comprend que tout ceci était matière à correspondance, et que Clémentine recevait tantôt des lettres joyeuses, tantôt des lettres tristes. Puis^ peu à peu, grâce à l'amour d'Emmanuel, grâce aux lettres de son amie, grâce enfin à son père qui la rassurait, Marie prit l'habitude de cette vie, dont, dans le principe, elle n'avait envisagé que le beau côté, dont elle s'était ensuite exagéré les dangers, et elle en était arrivée à voir toujours revenir Emmanuel avec bonheur, comme à le laisser partir sans crainte.
Clémentine continuait sa vie transparente et limpide. La jeune fille avait épousé M.* Adolphe Barillard, et elle avait fait le bonheur d'un homme en prenant son nom. Le pauvre garçon était la créature la plus heureuse de la terre, et il faut avouer que Clémentine n'avait non plus rien à demander à Dieu, et que la vie se présentait à elle sous l'aspect le plus harmonieux et sous les couleurs les plus tendres. Clémentine s'amusait et «e faisait un plaisir de tout, non pas qu'elle fût égoïste, nous la connaissons assez pour nous abstenir d'une pareille pensée ; mais parce qifelle envisageait la vie par le seul côté où il soit raisonnable de la voir. Aussi était-elle tout étonnée de trouver dans les lettres de son amie certain reflet de tristesse précoce qu'elle n'avait pu effacer, et qui reparaissait comme malgré elle. Cependant Clémentine n'eût pas questionné Marie pour rien au monde : elle eût craint de hii révéler tout à fait ce qu'il lui semblait deviner, et elle prenait à tâche de lui écrire des lettres gaies et indifférentes ; elle lui racontait les aventures et les caquets de la province ; elle lui faisait des port^raits et pailletait ses lettres ^e cette insoucieuse gaieté dont, pendant deux mois, elle avait enchanté le château de M. d'Hermi.
Marie était comme toutes ies femmes. Si Clémentine, devinant ce qui se passait, lui eût écrit : Pourquoi es-tu triste? Marie lui eût à l'instant même répondu : J'ignore ce qui te fait croire à ma
d'une femme 177
tristesse, je suis toujours heureuse. Mais Glémenline, nous le répétons, par une délicatesse de cœur bien sentie, avait toujours paru ignorer la mélancolie visible sous les lettres transparentes de Marie, de sorte que M"'* de Bryon, qui n'en eût pas convenu si la question fût venue de son amie, Tavoua par cela même que cette question ne venait dus. Elle lui écrivit donc :
« Ma chère et bonne Clémentine, tu as dû remarquer dans mes dernières lettres, si tu m'aimes toujours comme autrefois, un peu de chagrin et d'ennui. Je ne sais si c'est parce que les jours sont froids et pluvieux, mais il me semble qu'il y a dans mon cœur un peu de la tristesse de la nature ; c'est donc dans ce moment que je te regrette surtout, car, tu le sais, c'est aux heures longues qu'on pense à ses amis. M. de Bryon est presque toujours à la Chambre, et je suis bien seule. Je vais voir mon père, il est vrai; mais restent les soirées, pendant leiquelles, depuis quelque temps, mon mari travaille, ce qui fait que je lis, et ce n'est pas toujours bien amusant de lire à mon âge, si beau et si vrai que soit le livre. Ce ne sera sans doute qu'un temps à passer. Il pleut toujours ; la pluie est évidemment la déesse de l'ennui ; et si Jupiter a inventé la pluie d'or pour séduire une femme, il a évidemment inventé lapluiç d'eau pour punir les hommes.
» Emmanuel est toujours aussi bon pour moi ; et si quelque chose est changé en lui, c'est qu'il m'aime davantage, voilà tout; et pourtant j'ai une rivale que je me suis volontairement donnée et que je voudrais bien tuer maintenant, c'est la politique. Il y a dans le monde bien assez de malheurs et d'accidents inévitables sans qu'on aille encore inventer celui-là. Si l'on a un mari soldat, le jour où il revient de l'armée avec un bras ou une jambe de moins, c'est fort douloureux, j'en conviens; mais au moins il ne peut plus y retourner, et on l'a tout entier, sinon de corps, du moins de cœur. Mais ne me parle plus de ces luttes dont le champ de bataille est une tribune. Les haines et les passions y sont sourdes comme les murmures inintelligibles qu'elles excitent. Le combattant est quelquefois lassé, mais jamais assouvi ; et tous les jours il recommence avec la même force et la même volonté^ car la même passion ronge son esprit. Dire qu'il y a mr la terre des coins du paradis oubliés par Dieu : l'Italie, l'Espagne, l'Orient ; dire qu'il y a dans le cœur des plaisirs célestes donnés par les anges, l'amitié, la foi, l'amour; et qu'au lieu d'aller visiter ces paradis qui éclairent la pensée^ les hommes ont inventé des passions égoïstes, quand elles ne sont pas haineuses; des passions
dont ils ont fait des gloires, pour couvrir d'an beau nom une chose laide, comme on couvrirait un squelette d'uoe couronne d'or et d'un manleau de pourpre I Les hommes sont bien fous t Si jamais un d'eui fut chastement et saintement ûmé, si jamais un amour s'associe à un autre amour, dévoué et étemelr c'est Em* manuel, c'est son amour. Je n'ai pas une pensée qui ne soit i iui« pas un rêve dont il ne soit, pas une ambition qu'il ne partage ; et au lieu de rester tout le jour avec moi, au lieu de nous enfuir, es-' certes du bonâeur qui est ea nous, dans les pays enchantés où l'on est si bien à deux, il va à la Chambre. La Chambre 1 belle gloire! belle compensation! User dans une tribune la voix de sa bouche et de son amour pour ajouter un titre à son nom, une va* nité à son orgueil, quand il y a d'autres mots si doux à dire!
» Et cependant je n'ai pas le droit de le blâmer, car ce que je réprouve aujourd'hui, c'est ce qui m'a séduite autrefois ; et maintenant encore, quand les journaux parlent de lui, quand je vois ce nom rayonner pour les autres, je suis fière, je suis heureuse, et j'oublie combien d'heures tristes j'ai passées pour arriver à ce moment de triomphe ; c'est que d'àî)ord je dois à ce triomphe la joie de mon mari ; c'est qu'au moins il rentre moins rêveur et moins soucieux, et qu'il redevient ce qu'il n'a pas cessé d'être dans le fond, le mari le plus aimant qu'on puisse voir. Une chose me console, quoique, bien entendu, je ne sois pas assez malheureuse pour avoir besoin d'être consolée, c'est l'enfant dont je vais être mère, et qui, à lui seul, sera aussi fort que toutes les politiques du monde. Quand Emmanuel m'en parle, ses yeux brillent de tous les feux de son cœur,
» Tu ne me parais pas être trop malheureuse non plus. Quelle charmante organisation que la tienne! C'est maintenant d'après toi que Dieu fera les anges. Tu éclaires tout ce qui t'entoure, et le malheur n'oserait t'approcher : tu es une trop rude adversaire pour lui. Continue, ma bonne Clémentine, c'est toujours une joie de savoir heureux ceux qu'on aime ; car si l'on cessait de l'être, on pourrait aller les trouver et fouiller dans leur cœur comme on fouille dans la bourse d'un ami. Que ton mari doit être contait et comme il doit t'adorer 1 Vous devez faire le plus gentil ménage du monde. Il me semble te voir, avec ta mine railleuse et ton sourire éternel, le faire enrager et payer tes folies d'un baisei. Enfin, ma chère madame Barillardy ne prends pas ma tristesse tu sériem:, et ne crois que ce qu'il faut en croire. — J'ai quelques moments plus vides que les autres, et c'est pendant ces moments-là que je t'écris. Tu dois m'en savoir gré. C'est une preuve de l' affection et emce que j'ai mise en toii Te souviens-tu de nos bonnes
Je la confiance
d'une femme 179
solides de la pension, quand nous nous asseyions à c6té Tune de l'autre, nos coudes sur nos genoux, et regardant Je feu s'éteindre peu à peu au milieu du silence et de Tombre? C'était Tépoquc oii nous faisions des projets : maintenant ces projets se sont réalisés»
» Nous avons pris notre place dans la vie. Que de changements en peu de moisi Si quelqu'un, l'année dernière, nous eût ditque nous serions mariées toutes deux aujourd'hui , nous ne l'aurions certes pas cru, et cependant c'est vrai. Comme les jours, les mois et les ans s'emplissent vite! comme la chaîne des émotions quotidiennes se continue rapidement I Excepté les deux ou trois heures qu'Emmanuel passe à la Chambre, les autres s'envolent comme des minutes. Les soirées seules sont un peu longues. Songe donc que, vivant au milieu des plaisirs de Paris, je n'en prends aucunement ma part. Il arrive bien rarement que nous allions an spectacle, excepté aux Italiens, où de temps en temps j'accompagne ma mère; mais les Italiens sont fermés en ce moment. Emmanuel a horreur du monde ; le bruit inutile des théâtres et des fêtes le fatigue; et comme c'est un sacrifice qn'il me fait de m'aecompagner, j'aime mieux lui faire, moi^ le sacrifice de ce plaisir, et je reste avec lui à la maison. Mais alors, je te le répète, il travaille, et je suis jalouse des mots qu'il écrit^ de la pensée qui l'occupe, de la plume qju'il tient. Ainsi, souvent, toujours même, je m'ennuie de le voir ainsi; je lui 6te le papier qu'il a sous les yeux, et je le force à ne plus voir que moi, ce qu'il fait, je dois le dire, avec une grâce parfaite.
» Après tout, il faut bien pardonner quelque chose aux gens qui voas aiment, et il m'aime tant ! Tous les jours c'est un soin nouveau, une prévenance nouvelle. Il est rare qu'il ne rentre pas avec quelque bijou qu'il m'offire en souriant et tout heureux de ma sur«prise. Mais ces malheureux bijoux, je ne les utilise pas ; ils sont, comme des eondàmnés, enfouis dans les tiroirs, et passent de mode, j'en suis sûre, sans avoir été vns. Nous dînons quelquefois chez une sœur d'Emmanuel qui est restée filk, et qui est devenue dévote. Je ne sais rien de plus revêche ni de plus raide que celte femme. Elle est peut-être bonne au fond, mais elle cache sa bonté sous des principes impitoyables» Elle ne pardonne rien , et je me méfie de celles qui n'ont été ni éponses, ni mères, et à qui Dieu a refusé les deux plus nobles sentiments du cœur : Tamour de l'époux et l'amour de l'enfant. Je ne voudrais pas que cette femme eût quelque chose à me reprocher. Emmanuel est comme moi, sans doute, cac il paraît avoir pour elle plus d'estime que d'affection.
» Pourquoi ne viens-tu pas à Paris? Tu devais venir au printemps : le printemps est pi»sé et je ne t'ai point vue. Si ton mari
ne peut l'accompagner, viens seule; Paris ne te perdras pas, et tu seras reçue ici comme une sœur. Cependant, ne t'alarme pas plus de cette teinte de tristesse qui voile un peu mes lettres, qu'on ne s'alarme l'été des vapeurs blanches qui courent sous le cieU et qui ne portent ni l'hiver ni môme la pluie. »
RevenfQs tout à fait à Julia. Nos lecteurs ont peut-être été un peu scandalisés de la brusque façon dont elle s'était donnée à Léon , mais outre qu'ils savent que Lovely n'était pas avare de son corps, et qu'elle en faisait facilement des prodigalités, ils ont dû supposer que ce rapide changement qui s'était opéré en elle, à l'endroit dit marquis, ne s'était pas opéré sans motif. En effet, à la lueur de sa pensée toujours tendue vers un même but, Julia avait compris le parti qu'un esprit habile pouvait tirer de J'amour que M. de Grige ressentsdt déjà pour M"* d'Hermi, et comme elle ne reconnaissail à personne une habileté supérieure à la sienne, elle s'était adjugé à elle-même le rôle à jouer dans cette circonstance, et elle était bravement entrée dans ce rôle en devenant la maîtresse de Léon, qu'il fallait avant tout empêeher de partir. Elle avait bien prévu que le résultat mystérieux auquel elle voulait atteindre se ferait attendre longtemps encore; mais la patience est la vertu de l'éternité^ et Julia nom*rissait dans le fond de son âme une haine étemelle.
Cette haine était-elle raisonnée ? Non. Beaucoup d'hommes lui avaient fait ce que lui avait fait Emmanuel, et elle ne les avait pas haïs, et elle ne s'était pas vengée d'eux pour cela. D'où venait donc qu'elle en voulût tant à M. de Bryon? Gela venait tout simplement de ce que M de Bryon était un homme supérieur, de ce que, dans la solitude de ses espérances, elle avait osé un instant associer sa vie à celle du jeune pair, de ce qu'elle avait été jusqu'à faire les rêves les plus insensés, et de ce que tout cela s'était évanoui en une seconde, sous la lettre dédaigneuse qui avait succédé au premier rendez-vous que Julia avait donné à Emmanuel, et ensuite sous l'amour profond que celui-ci avait conçu pour Bl^^o d'Hermi, et 4UÎ avait dû lui faire oublier jusqu'au nom de Julia.
Nous l'avons dit, Julia était une de ces créatures fatales qu'aucun obstacle ne rehute, et qui vont, par quelque chemin que ce soit, à
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raccomplissement de leur résolution avec une lénapité de fer. Julia tvwt en haine une société qui la rejetait, et qui faisait bien de la reeter. Congtemps elle avait cherché l'occasion de manifester cette haine par quelque grand scandale, tendant à prouver que les courtisanes valent mieux que les femmes du monde, paradoxe social fui, comme tous Ias paradoxes, est quelquefois vrai, mais qui aura nien de la peino à se faire admettre ; malheureusement pour elle, bien entendu^ cette occasion ne s'était jamais présenté^, jusqu'au jour où elle avait appris qu'Emmanuel épousait M"* d'Hermi, la plus belle, la plus chaste, la plus heureuse, la plus aimée surtout des jeunes filles de ce monde fermé pour Julia. A compter de ce moment, la haine générale de Lovely, si nous pouvons nous exprimer de la sorte, avait eu un but comme sa haine particulière : s'acharner après ce type de grâce, de beauté, de jeunesse, d'amour et de vertu ; le détruire, le tratner dans la boue et dire : C'est moi, moi, Julia Lovely, la courtisane, qui ai fait cela I Telle était l'ambilion que notre héroïne avait conçue.
Nos lecteurs commencent-ils à comprendre à quoi pouvait, dans tout cela, lui servir l'amour de Léon pour Marie? Oh l il y avait cent à parier que ce serait une combinaison insensée, impossible même , et que tout viendrait se briser contre la pureté de la jeune fille; mais où eût été le mérite du triomphe s'il eût été facile?
Du jour où Marie devint la femme d'Emmanuel, Julia ne la quitta pas des yeux, et quelqu'un qui eût pu lire dans cette âme eût été épouvanté de ce qu'il y eût vu, comme le voyageur qui se penche sur un abtme au fond duquel il entend gronder des torrents mystérieux. Elle avait entouré Léon de ce charme qu'elle possédait au dernier degré, et qui traçait autour de l'homme qu'elle aimait, ou qu'elle disait aimer, un cercle qu'il ne pouvait franchir, à moins qu'il ne fût doué, comme Emmanuel, d'une grande volonté. Elle avait affiché son nouvel amant; elle s'était montrée partout avec lui; elle lui avait fait de la voir une habitude quotidienne; elle avait joué la passion avec un art infmi; bref, elle était extérieurement maltresse et bien maîtresse de lui. Mais dans le fond , et ce que nous disons là nous pourrions nous dispenser de \e dire , elle détestait Léon, ou plutôt elle le méprisait comme on méprise l'instrument dont on se sert, comme on méprise l'esprit dont on a besoin et que l'on sent inférieur à soi. Aussi les journées de Lovely n'étaient-elles pas toutes roses, et était-elle prise souvent, non pas <le découragement, car elle n'était pas femme à se décourager, mais de crainte envoyant combien de temps il lui faudrait *»ttendrc pour commencer son œuvre de haine et de destruction.
Si Julia avait pu lire la dernière lettre que Marie avait écrite à