‹ Le roman d'une femmeChapitre 11 sur 16 · XXI · texte numérisé non relu

XXI

Cependant, voici ce qu'elle écrivait un jour, à Clémentine :

« Je t'ai dit, dans une de mes dernières lettres, que M. Léon de Grige, qui a eu la fantaisie de m'épousa, n'osait plus revenir ni chez mon père ni chez mon mari ; et, si tu t'en souviens, je te disais qu'il avait tort, et qu'il paraissait ajouter de Tio^portance à une chose qui ne devait pas en avoir. Eh bien, il a repris courage, et il a rqparu. Il est devenu un de mes fidèles, et je crois qu'il me fait la cour. Tu comprrads bien que je n'ai pas dit un mot de cela à Emmanuel, car je n'ai besoin de personne pour me défendre contre ce jeune honune et la cour qu'il me fait me distraira toujours un peu. Les hommes sont incroyables! Us se figurent que lorsqu'on est mariée depuis dix-huit inois, on doit avoir bien assez dé son mari et être toute disposée à accueillir leurs prétentions. Les autres femmes sont peut-être ainsi faites; mais alors il y a une grande dififérence entre elles et moi. Je ne me vante pas de ma force; elle n'est pas en moi-même, elle est dans l'amour que je ressens pour Emmanuel et dans l'affection que j'ai pour ma fille, deux sentinelles que Dieu a poaées au seuil de ma maison, et qui me gardent mieux qu'une armée. Du reste, il a une très-jolie ma^■ tresse, beaucoup plus belle que moi, en vérité, et je ne sais pas pourquoi il ne passe pas sa vie à ses genoux. Tout s'enclialne d'une étrange façon dans les petits événements de la vie. Tu te rappelles bien cette femme brune que nous avons vue aux Italiens, qui portait au bras un bracelet de dhimants qui nous l'a fait remarquer : c'est justement cette femme qui est la maîtresse de M. de Grige, ou, si elle ne l'est pas, elle fait bien tout ce qu'elle peut pour le faire croire, car on la rencontre partout avec lui.

» Pour en revenir à ce qui me regarde, voici ce qui s'est passé hier. Tu sais comme Emmanuel est franc et loyal. U a tendu la main à M. de Grige; il l'a invité à nous venir voir, et il

ifWE VBUÊtR

De se souvient même pas que j'ai fm plaire autrefms au mar- (pus et que le marquis a pu penser à moi. Emmanuel yoit, dans la vie privée, le cœur des autres à travers le sien. Il n'est sc<»pti- S[ue qu'en politique. Bref, M. de Grige vient me voir souvent, et presque toujours aux heures où mon mari est à la Chambre. Ordinairement, ma mère ou mom père ou M. de Bay sont là; mais quelquefois je suis seule : comme hier, par exemple. Rien qu'à la façon dont a il entamé la conversation hier, je devinais que ie marquis ëtait préoccupé ; mais je ne me doutais pas enoore qu'il me ferait une déclaration si formelle. Je t'assure que je eom{H'ends le plaisir que doivent éprouver certaines femmes à se faire faire la cour. C'est une chasse où l'on est à la fois diasseur et gibier, et ee doit être intéressant pour celles qui n'ont rien de mieux à faire.

» Si je continue mes digressions, je n'arriverai jamais au fait.

» Nous engage&mes^ H. de Grige et moi, une de ces conversations banales qui ne serviraient à rien dans le monde, si elles n'étaient le masque d'une pensée et le prétexte d'arriver à dire des choses qu'on ne peut dire en entrant en matière. Et cependant, il y a une race de gens que Je ne connais que depuis peu, et qui est bien ce qu'il y a de plus insipide et de plus décourageant. Ce sont ces gens qui viennent ce qu'on appelle vous faire des visites, pour lesquels la vi^te est une habitude, un devoir, un besoin, qui n'ont que cela à faire et qui ne font que cela. Ces gens-là ne s'écarlent jamais de la plus scrupuleuse étiquette ; rien n'est plus convenable, mais rien n'estplus ennuyeux qu'eux. Comprends-tu des gens qui mettent une cravate, des gants et un habit, pour venir vous dire des choses comme celles-ci :

» — Vous étiez à l'Opéra hier, madame?

» — Oui, monsieur.

» — Que dites-vous de cette représentation?

9 —Elle était fort belle.

» — On assure que nous allons avoir un opéra nouveau de Rossini.

» — Tant mieux !

» — On en parle beaucoup.

» — En connait-on le sujet?

» — Pas encore; mais il paraît que cela est très-beau.

rs — Rossini peut-il faire autrement?

ji — Comptt;2-vous aller au bal chez la comtesse de*** ?

» — Jo n'eiï sais rien encore.

» — Ce sera charmant. Elle reçoit l'élite de ia société. Toutes tes jolies femmes doivent y être : vpus ne pouvez y manquer !

» Quand ils se permettent un compliment, voilà de quelle força

196 LE ROBIAM

il est. Gela dute ainsi une heure; après quoi lis s'en vont chez une autre, et ainsi de suite. On appelle ces gens-là des hommes du monde ; on va même, par habitude, jusqu'à les trouver spirituels. A quoi servent ces gens-là sur la terre T Ds n'aiment uonc rien, qu'ils sont ainsi maîtres de leur temps, et qu'ils peuvent le dissiper si inutilement? Il y a des femmes qui ne peuvent vivre sans eux. Moi, j'aime mieux ceux qui, comme M. de Grige, donnent un but à leur visite. Au moins, ce n'est pas tout à fait un automate qu'on a sous les yeux. Notre conversation avec M. de Grige commença par les ijnêmes préliminaires; mais il était évident, même pour moi qui ne suis pas encore habile en ces sortes de manœuvres» que, comme un joueur de paume qui se fait la main, M. de Grige roulait la balle avant de la lancer. Je voulus tout de suite prendre barre sur lui.

» — Vous étiez à la dernière représentation des Italiens? me dit-il.

» — Oui, monsieur, et je crois même vous y avoir vu.

» — J'y étais en eflFet.

» — Dans une loge de côté, n'est-ce pas?

» — C'est vrai, fit M. de Grige en rougissant.

» — Je soutenais à M. de Bryon que c'était vous, et il s'entêtait à me dire que non. Du reste, on vous voyait à peine. Vous étiez dans le fond de la loge, et le devant était occupé par une dame extrêmement belle.

» — Elle est brune, fit H. de Grige d'un ton presque méprisant^ et qui était une flatterie pour la couleur de mes cheveux.

» — Oh 1 ne faites pas fi des cheveux noirs, M. de Grige, répliquai-je en souriant; cela est très-beau, et vous le savez aussi bien que moi. Si vous en pensez mal, ce n'est pas depuis longtemps, car hier encore vous causiez, aux Champs-Elysées, à la portière de sa voiture, avec cette même dame brune que je rencontre souvent. J'ai même eu la curiosité de demander à ma mère si elle la con* naissait; mais ma mère m'a répondu que c'était la première fois qu'elle la voyait.

» — En effet, cette dame est étrangère, riposta M. de Grige en rougissant de nouveau.

» — Italienne, je parie ?

» — Justement, madame.

» — J'aime ces femmes-là, elles ont le vrai type de beauté.

i — Vous êtes indulgente pour elleS) comme doit l'être une femme pour ses sujettes.

» C'était assez banal; mais je répondis, pour voir si M. 4^ Grige profiterait de ma réponse :

^ d'une FEIOfE 1^7

a — Vous êtes un vrai courtisan, monsieur le marquis, et je voudrais bien que M. de Bryon fût un peu ce que vous êtes.

» — J'accepterais volontiers l'échange, répondit-î!, et jer^ consentirais facilement à être un peu ce qu'il est.

» C'était à mon tour de rougir. Je m'attendais bien à quelque chose, mais non à une réponse d'aussi mauvais goût.

> Le marquis s'aperçut sans doute du mauvais effet de ce qu'il venait de dire, car il reprit, courant après sa phrase, à laquelle il essaya de donner un autre sens :

» — On ne parle que de M. de Bryon partout, et tout le monde serait heureux et fier d'être à sa place.

» — C'est quelquefois bien triste pour moi, repris-je ; car, pendant qu'il se fait un nom à la Chambre, souvent je m'ennuie ici.

» J'avais peut-être tort de parler ainsi, et de provoquer ce pauvre jeune homme à me faire ses confidences; mais je le faisais par intérêt pour lui-même, et pour que notre position, vis-à-vis l'un de l'autre, fût tout de suite régularisée.

» — Ennui que doivent encore augmenter des visiteurs importuns ? reprit-il.

» — J'ai dit souvent, j'aurais dû dire : quand je suis seule ; vous êtes aussi scrupuleux que flatteur, M. de Grige.

» — Alors, madame, se hâta d'ajouter le marquis, si vous le permettez, je continuerai à venir vous demander un peu de votre ennui.

» — Malheureusement, vous partez.

» En effet, dans une de ses dernières visites, M. de Grige m'avait fait part de l'intention où il était de quitter Paris. Il avait peutêtre cru, en me disant cela, que l'idée de son départ allait éveiller de l'amour en moi !

» — C'est juste, me répondit-il ; mais si j'avais le pouvoir de vous désennuyer une heure par jour, je ne partirais pas.

» — Et pourquoi me feriez-vous ce sacrifice, dont les cheveux blonds ne pourraient que vous être reconnaissants, et dont vous puniraient peut-être les cheveux noire ?

» — Ce qui veut dire que je ferai mieux de ne pas renoncer à mon projet de voyage.

» — D'autant plus, ajoutai-je avec une véritable cruauté, que je me plains comme un enfant, sans avoir de raison pour me plaindre, et que si je suis triste pendant l'absence, je n'en suis que plus heureuse au retour. Puis, la Chambre n'aura pas toujours les soîhs d'Emmanuel, et il pourra voyager avec moi. Que ne vous mariezvous ? vous pourriez voyager avec votre femme.

» En ce moment, Marianne entra m'apportant ma fille à em-

brasser. C'était la première fbis que monsieiîT de (ïrige voya enfant.

» — Il fait beau^ dis«je à Marianne^ prends la voiture et va pr^ mener un peu Glotilde. Tai voulu que ma fille portât le nom de ma mère.

» J'embrassai l'enfant, je la fis danser sur mes genoux, et je la remis à Marianne. Ce spectacle semblait attrister M. de Grige.

» — Pardonnez-moi de vous faire assister à ces détails de famille, lui dis-je; mais quand vous serez marié, vous comprendrez le bonheur des mères.

» Marianne sortit avec Glotilde.

» — Me marier, reprit de Grige, à quoi bon et avec qui?

» — Que n'épousez- vous cette belle étrangère ?

» — Qui vous dit, madame, qu'elle n'est pas mariée ; et d'ailleurs, est-ce que je l'aime, pour l'épouser?

» — Pourquoi ne l'aimeriez-vous pas? Bile est jeune, elle est belle.

» — Elle aime quelqu'un, fit le marquis.

» — Qui ne l'aime peut-être pas? C'est toujours ainsi, fîsrjed'un petit ton qui tenait le milieu entre une mélancolie philosophique et une philosophie rdlleuse,

» — Qui ne l'aime plus, répliqua M. de Grige.

» — Par sa faute ? demandai-je.

»— Non", mais il s'est passé dans la vie de cet homme des événements qui ont brisé l'amour qu'il croyait avoir pour elle.

•—Tout à fait?

» — Oui, et qui ont reporté cet amour sur une autre, ce qui fait qu'il n'y a plus de remède maintenant,

» — Mais cette autre l'aime-t-elle?

» — Hélas I non.

» — Peut-être aussi, repris-je lentement et pour ne pas faire de faux pas sur le nouveau terrain où la convorsation était amenée, peut*étre aussi l'amour de ce quelqu'im n'est-il que de l'entêtement.

» — Non, c'est un amour réel, un de ces amours dont on peut mourir.

9 — Mais dont on ne meurt pas.

» -— Ce qui est un malheur, ear la mort, c'est Toubli.

» «^ Savez-vous, M. de Grige, que vous paraissez très-bien comprendre ces douleurs-là?

» — C'est que je les ai éprouvées, madune.

DUKE FEMBfE l^

ji — 'Et vous connaissez celui qui souffre ainsi? » — Beaucoup.

» — Que ne reslcz-yous pour le consoler t » — Il part avec moi.

» — Il a peut-être tort.

» — En quoi ?

• — Et Tespérance ?

» — Elle est impossible maintenant.

» — Voilà qui rend hommage à la vertu de la personne aimée. » — Et cependant, reprit ie marquis, vou« lui conseilleriez de rester?

» — Oui.

» — Mais si, en vous demandant ce conseil, il vous disait : Ma^" dame, je ne me sens pas la force de passer froidement à côté de celle que j'aime depuis...

» M. de Grige hésita à ce mot.

> — Depuis coml^en de temps? fis-je en souriant. Deffois un mois peut-être ?

» r— Depuis près de deux ans, madame, répondit«il d'une voix grave. S'il vous disait : Elle est heureuse, et son bonheur me fait souffrir; s'il vous disait enfin : Je serai paut-ètre un jour assez hardi pour lui dire que je l'aime, et que je mourrai si elle me repousse, que lui conseiUcriez-vous ?

» — Je lui conseillerais encore de rester. Je lui dirais : A quoi bon vous séparer d'un monde qui peut vous distraire, et d'une femme qui peut elle-même vous guérir de votre amour? Restez, voyez-la souvent, et votre amour deviendra, par l'intimité, un sentiment fraternel. Elle n'a pu ou n'a voulu être votre femme, elle ne doit, ne peut ni ne veut être par conséquent votre maîtresse, mais eïïe peut et veut être votre amie sans doute. L'absence sépare, mais ne console pas. On revient croyant ne plus aimer, et l'on est tout étonné de trouver son amour qui vous attend à la descente de la voiture qui vous ramène. L'habitude, voilà, je crois, le véritable tombeau des amours sans espoir.

» — Mais s'il ajoutait encore, reprit M. de Grige : C'est cet amour, tout malheureux et tout Impossible qu'il est, qui me fait vivre, et je le préfère au calme. Cet amour éteint, mon cœur ne sera plus que cendres et ma vie ne sera plus qu'un mouvement sans cause, sans raison, sans effet. C'est une mort vivante que vous me conseillez, c'est un cadavre avec la perception seule de la douleur que vous vouliez faire de moi !... que lui répondriez- vous, madame?

» — Alors, je lui dirais : Pariez, mais ne revenez jamais.

>nC I£ EOMAM

» M. de G ;îge se leva.

» Je lui tendis la main, car il était en proie à une émotion réelle*

» — Cette femme est mariée^ ajoutai-je, tous me l'avez dit du moûiB, c'est-à-dire qu'elle a un nom qu'elle a reçu pur et qu'elle doit transmettre comme elle l'a reçu, aux enfants qu'elle a. Il faudrait donc que votre ami comprit que, dans le cas où il resterait, des visites trop fréquentes pourraient la compromettre, car il doit avoir fait la confidence de son amour. Ce serait donc un embarras pour elle de le voir trop souvent. Une femme, même lorsqu'elle est sûre d'elle, n'aime pas à se trouver trop souvent avec un homme dont elle sait être aimée à ce point. Que votre ami vienne la voir tant qu'il voudra lorsqu'il sera certain de rencontrer son mari, et, si je connais le cœur des femmes, elle sera heureuse de le voir ainsi, car ce lui sera une preuve de son respect et de la pureté de ses sentiments. Dites-lui tout ceci, et ajoutez que le conseil vient d'une femme : cela lui donnera peut-être plus de valeur. Pardon si je vous quitte déjà, M. de Grige, mais il faut que j'aille prendre mon mari à la Chambre.

» Le pauvre garçon ne trouva pas une parole ; il baisa ma main et sortit.

» Voilà, ma chère Clémentine, la scène qui a eu lieu hier entre M. de Grige et moi. Ai-je bien fait, ai -je eu tort d'agir dnsi? Je n'avais vu d'abord dans cette espèce de cour que le marquis me faisait qu'un enfantillage qui pouvait me distraire ; mais quand j'ai reconnu à ses assiduités un caractère plus grave, j'ai voulu en finir d'un seul coup. Cependant, il était si triste en me quittant, qu'il m'a fait de la peine. Il m'aime peut-être. Je le plains alors ! »

M™' de Bryon reçut à cette lettre une réponse qui ne renfer^ liait que cette ligne :

« Plains-le si tu veux, mais prends garde. »

« Prends garde, me dis-tu? écrivit aussitôt Marie à Clémenlinc. Prendre garde I Et à quoi, mon Dieu I à l'amour de M. de Gngef

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És-tu folle ? Pour que cet amour fût dangereux, il faudrait qu'il y eût complicité et que de mon côté je le ressentisse. Or je ne sais pas à propos de quoi tu supposerais un seul instant que je passe aimer M. de Grige. Ne me connais-tu plus^ et faut-il que je t'apprenne mes sentiments et mes pensées f Une autre femme pourrait être séduite par le nom, par la jeunesse, par Télégance de M. de Grige, j'en conviens; mais, moi, ai-je une raison avant, aurais-je une excuse après? Mon père, ma mère, mon mari, mon enfant; ne tiennent-ils pas au-dessus de ma tête un bouclier qui me fait invulnérable? Le respect que j'ai pour ma famille et pour moi-même, mon amour toujours le même pour Emmanuel, ne sont-ils pas des garanties suffisantes à tes yeux, aux yeux d*une amie qui devrait me connaître si bien? Allons, tu ne savais ce que tu faisais, chère Clémentine , quand tu as écrit cette ligne trop courte et trop longue à la fois. Je ne te cache pas cependant que, dans les heures oisives que me font les absences quotidiennes de mon mari, j'ai voulu m'amuser un peu de la cour de M. de Grige, et voir de quelle façon s'y prennent les soi-disant débauchés qui portent le trouble dans les ménages ; mais j'avoue qu'il faut avoir bien grande envie de succomber pour se laisser aller à de si pauvres tentations. Il faut surtout, car je ne veux pas blâmer celles qui sont moins fortes que moi, que celles qui succombent n'aient pas comme moi dans le cœur un nom qui les garantisse de toute atteinte, comme faisaient lea talismans des magiciens du moyen âge.

» Ces talismans ne devaient pas être autre chose que la foi conservée auitfpersonnes aimées. La médaille ou la croix que l'on portait à son cou étaient destinées à rappeler sans cesse le serment que l'on avait fait, et la crédulité populaire finissait par croire à l'influence physique de l'objet, médaille ou croix, tandis qu'il fallait simplement se dire : Ce qui rend l'homme fort et invulnérable, c'est la pensée qu'une autre existence est attachée à la sienne et que quelqu'un mourra de sa mort. Ce qui le garde, c'est la prière que l'on adresse tous les jours à Dieu pour lui, et qui part d'un eœur resté pur parce qu'il est aimé, aimé parce qu'il était pur. J'ai ce talisman-là, moi. J'aime et je suis aimée, je n'ai donc rien à craindre. Je n'en suis ni plus fière de moi, ni plus sévère pour les autres. Parlons de toi maintenant.

» No nous verrons-nous donc plus? M. Bàrillard, comme un égoïste qu'il esi, veut donc te garder éternellement à Dreux? Il ne sait donc pas que tu as à Paris une bonne amie qui le recevrait comme un frère, car elle t'aime comme une sœur? S'il ne peut t'accompagner, n'es-tu pas assez grande pour venir toute seule

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passer quelques bonnes journées avec moi? M. Barillard te ferait-il Finjure d'être jaloux à- ce point? En vérité, qui nous aurait vues il y a deux ans ne pouvant nous passer Tune de l'autre, et qui nous reverrait aujourd'hui séparées par trente lieues et ne faisant pas VÊù pas pour nous rencontrer, ne pourrait croire à ce qu'il verrait û.en contradiction avec ce qu'il aurait vu. Nous qui, dans nos rêves, associons toujours nos deux existences, qui n'entrevoyions le bonheur qu'escorté de notre amitié, comment se fait-il que nous nous contentions de nous écrire? Tâche de résoudre ce problème, toi qui trouvais autrefois une solution à tout. Après tout, nous nous savons heureuses, cela nous suffit. Outre les yeux du corps, qui ne voient qu'à une distance l'approchée, n'avons-nous pas les yeux de l'âme à l'aide desquels nous traversons l'espace? Ne te vois-je pas aussi distinctement que si tu étais assise au même foyer que moi? Je connais tes habitudes, ton caractère, ton àme tout entière , j'ai vu la maison que tu habites, tes traits sont gravés dans ma mémoire comme ceux de ma mère ; à l'aide de tout cela,* quand je pense à toi, ce qui m' arrive souvent, mon cœur et mon imagi* nation recomposent ta vie. Je te vois aller et venir. Je t'entends presque, et je suis sûre qu'il ne t'arrive rien, car, s'il t'arrivait la moindre chose, je ressentirais une douleur et je pousserais un crL

» Mon mari travaille beaucoup en ce moment. Je suis initiée à tous les mystères de la politique. Te rappelle»-tu les questions que je fis à M. de Bryon la première fois qu'il vint nous voir? Aujourd'hui , je regarderais avec mépris une femme qui en ferait de pareilles. Je suis de force à faire des premiers-Paris dans un grand jioumal. Je suis au courant des intrigues, des cabales, <^s moyens, des causes et des effets; et ces grands mots : patrie, peuple, qui font battre le cœur de tant de braves gens , m' apparaissent avec leur véritable sens. Ces deux mots sont les fils avec lesquels on fait danser toutes les marionnettes .politiques, et cela depuis des centaines d'années.

» Cette autopsie des grandes choses est quelquefois bien triste à voir de près; mais ce qui me rend heureuse et fière, c'est le caractère droit et loyal qu'Emmanuel conserve au milieu de tout cela. Du reste, cette indépendance lui réussira bientôt peut-être. Il est question d'une, nouvelle combinaison ministérielle dont Emmanuel serait. Le roi commence à comprendre le besoin de se rattacher des hommes probes et forts. Je te dis cela sous le sceau du secret. Emmanuel est allé trois jours de suite aux Tuileries. La proposition du ministère lui a été faite officiellement, mais il a répondu qu'il ne l'accepterait que s'il lui était permis de détruire tous les abus qu'il connaîtrait, et de remplacer tous les hommes qui trompent la

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confiance du pays. Il paraît qu'il esl très-difficîle pour un gouvernement de se débarrasser de ceux-là mômes qui lui font le plus de tort et d'appeler à lui ceux qui le soutiendraient honnêtement. La probité en matière politique est une chose difficile à placer* J'espère qu'Emmanuel arrivera, parce que cela lui fera plaisir, car pour moi, tu dois bien comprendre que j'aimerais mieux vivre an* près de lui dans le fond de quelque vallée suisse que dans le plus somptueux ministère. C'est son ambition : que sa volonté soit faite* Il m'aime bien pair de France, il m'aimera bien ministre.

» Du reste, je commence à me rendre compte de la nature de ton amour. Emmanuel ne peut pas m'aimer comme aimerait un berger de Florian ou un jeune premier d'opéra-comique. Son esprit, nourri dès l'enfance dans les idées politiques, ne peut pas se satisfaire avec ma seule parole. Son âme e^t trop vaste pour ne con» ienir que l'amour. Ce serait verser le contenu d'un fleuve dans le basun d'un océan. Seulement, je suis pour lui la chose qui lui avait manqué jusqu'à ce qu'il me connût. Il n'avait eu que la lutte sans le repos; il n'était pas complètement heureux : s'il n'avait que le repos sans la lutte, il serait malheureux tout à fait, le suis le bane de mousse qu'il trouve chaque soir après la route parcourue, sur lequel il s'endort et qui lui rend les forces nécessaires pour le lendemain. Que veux^ul II est des organisations qui tendent toujours au mouvement. Nous autres femmes, que devons-nous é\re pour ces organisations? Nous devons les comprendre, les admirer, les soutenir et faire de notre amour une consolation et une espérance. D'ailleurs, cette vie agitée d'Emmanuel m'est un sûr garant qu'il m'aimera toujours. Gomme il n'a que. quelques heures à me donner par jour, son amour ne s'use pas comme s'il pouvait me donner tous les instants de sa vie. Je comprends qu'un homme et une femme qui n'ont pas d'autre occupation que leur amour en arrivent, quand deux ou trois ans se sont passés sans qu'ils se quittent, à être rassasiés l'un de l'autre, comme au bout d'un certain temps on répugnerait à manger le mets qu'on a le plus aimé, si l'on en avait mangé à tous ses repas.

» Dans les instants qu'il me donne, Emmanuel est le plus expansif des amants. J'ignore comment les autres femmes sont aimies, mais je ne crois guère possible qu'elles le soient mieux que tnoi. C'est pour qu'il puisse causer avec moi comme avec un ami, c'est pour être pour lui autre chose que sa femme, que je me suis fait initier peu à peu à la politique contemporaine. Croirais-tu que quelquefois il me consulte? Je suis bien orgueilleuse ces jours-là t Que Dieu est bon de permettre à l'amour de s'exprimer de tant de laçons et de lui ouvrir tant de routes I Cela dépend un peu de l'in-

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telligeoce du cœur. Pour être heureuse en amour, il faut non-seulement, je crois, savoir aimer, mais encore savoir être aimée.

^ La tendresse qu'Emmanuel a pour sa fille est une chose indescriptible ; il faut dire aussi qu'elle a Tair d'un de ^es petits anges roses de la couronne d'anges de Rubens. Quelle chose incroyable que cette transmission de la viel Que de peines éveille en nous la vue de notre enfanlt quelles douces émotions nous éprouvons aux premiers mots qu'il bégaye 1 Puis l'enfant grandit, sa conduite devient intelligence, son bégayement devient voix, ses instincts dot viennent des sentiments et des passions; il va marchant à grands pas dans la route que nous commençons à descendre et au milieu de laquelle la nature a voulu que nous l'abandonnions, sans doute pour permettre à son cœur les affections dont il a besoin pour être heureux et que notre amour égoïste ne peut lui fournir, car nous n'avons plus rien à donner et nous n'avons plus qu'à recevoir. Je comprends bien mieux maintenant ce que mon père me disait à ce sujet. Que de choses dans un enfant I Quand je considère ce petit être encore sans force et sans pensée, qui ne sait qu'étendre instinctivement ses bras vers le sein qui l'a porté, j'ai peine à me convaincre que nous avons été ce qu'il est. Je me demande alors quel avenir Dieu garde à cette faible créature, qui un jour aura la perception de toutes les choses de la vie, qui aimera, qui souffrira peut-être, qui rencontrera quelque part un homme, enfant comme elle à cette heure, dont nous ne savons pas le nom, et qui deviendra tout à coup nécessaire à son bonheur, comme Emmanuel au mien. Puis^ comme nous, elle aura des enfants et elle mourra à son tour, et il viendra un temps où nous ne serons plus que des noms pour nos descendants. Nos portraits, portraits de vieux, seront pendus dans la galerie où sont ceux que nous avons vus ensemble ; et de notre amour, de nos rêves, de nos joies, il ne restera rien; et des milliers d'années, dont nous ne serons pas, s'écouleront encore, et la terre dévorera jusqu'aux os ce qu'avec des larmes nos enfants lui auront <M)niié.

» Voilà pourtant ce que c'est que la vie. C'est lorsque ces réflexions-là me viennent que je me demande pourquoi Emmanuel, au lieu de me le donner tout entier, à moi et à ma fille, jette son 4emps à des ambitions chimériques qui n'auront même pas la durée de notre existence. Puis un sourire de ma Clotilde et un baiser de mon maH. chassent toutes ces idées noires, que tu vas être bien étonnée de trouver dans ma lettre, et auxquelles j'espère que ta porte reste toujours close ; mais, tu le sais mieux que personne, j'ai toujours été un peu mélancolique, tu m'appelais en riant M"** AVerther.

d'une femme ' 20

» Tu vois comme je suis loin d'avoir à redouter M. de Grige. » Écria-moi donc une longue lettre pour compenser la dernière, b

M"* BariHard répondit :

c Si je t*ai écrit : « Prends garde, chère amie, » c'est qu'on ne sait jamais à quoi s'en tenir avec les hommes. Les moins séduisants comptent des bonnes fortunes, à plus forte raison doivent-ils en espérer ceux qui, comme M. de Grige, sont jeunes, beaux, riches et élégants. Tu sais que j'ai toujours eu un faible* pour lui; j'aime autant, pour le repos de M. Barillard, que ce jeune homme n'habite pas Dreux : je serais moins sûre de moi que tu ne l'es de toi. Je crois que tout ce qui a été, peut être; or il est arrivé que des femmes qui adoraient leurs maris se sont laissées aller à les tromper. Nous sommes faites de la même argile que les autres femmes, ma chère Marie ; tenons-nous doncsur nos gardes. Nous avons dix-huit ans ; ne répondons pas de l'avenir. Tu vas peut-être croire, en lisant cela, que j'ai un amour en tête? Détrompe-toi; rien n'est plus simple et plus prosaïque que ma vie. Je n'aime que mon mari, qui malheureusement n'est pas, comme le tien, au moment d'être ministre. Sa seule occïupation sérieuse, c'est d'aider sou père dans sea comptes d'administration; sa seule distraction, c'est de jouer de la flûte; son seul bonheur, c'est moi et mon fils, aimable gamin qui commence déjà à crier comme un diable, et qui fera un excellent mari pour M"* de Bryon, si M"* de Bryon ne le trouve pas trop roturier pour elle, quand elle sera en âge de se marier.

» Pour en revenir aux bonnes fortunes des hommes les moins séduisants, j'en ai appris de belles sur le compte de M. Barillard. Figure-toi, chère amie, qu'avant de se marier, M. Adolphe était un des grands débauchés de la ville de Dreux. Te figures- tu ce que cela peut être, un débauché de Dreux qui joue de la flûte? 11 avait enlevé une jeune fille, une ouvrière, qui avait quinze ans ; il était parti avec elle pour Paris. Le père de la jeune fille, qui était Cantonnier, s'est fâché; et M. Barillard fils, menacé d'un procès qui aurait fait le plus grand tort à M. Barillard père, a été forcé de payer cette fredaine d'une somme de vingt mille francs, avec la rente desquels l'honnête cantonnier vit à deux lieues de Dreux, aussi tranquillen<ent que si ces vingt mille francs étaient le fruit de son travail. Il paraît qu'il y a des pères qui estiment à vingt mille francs l'honneur de leur fille; c'est bien cher ou bien bon marché, qu'en penses-tu? Mais M. Adolphe Barillard ne s'est pas arrêté là;

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il d fait la cour à la femme d'un fonctionnaire d'ici, et il a réussi au point que le haut fontionnaire a été obligé de donner sa démission, et qu'on lui a fait obtenir la croix pour le consoler. Voilà quel Lovelace j'ai épousé, ma chère. Quand j*ai appris tout cela et que j'en ai parlé à M. Barillard , qui croyait qm je n'en serais jamais instruite, il a fait une si drôle de figure, que j'ai éclaté de rire, et que j'en ris encore en écrivant cette lettre.

» Je suis bien sûre que pour certaines gens l'amour pren(f'ses flèches dans un earquois particulier, et mon mari doit être de ces gens-là. Je l'aime bien, mais je doute, si j'étais la femme d'un autre, que je tromperais cet autre pour lai. En somme, je suis très-heureuse. Je me sers à meryeille de ce que j'ai appris pour faire Caire à Adolphe tout ce que je veux. Du reste, il est amoureux comme un tourtereau.

» Ne va pas croire cependant que ce soit un monstre. D'ailleurs, tu le verras bien, car j'ai mis dans ma tête d'aller à Paris, et nous irons, mais pas encore, car je crois que bientôt mon fils aura un frère ou une sœur, peut-être les deux en même temps : on ne sait ' pas ce qui peut arriver. Tu as des idées bien philosophiques, pour ne pas dire bien noires, et qui ne me viendraient pas, à moi. Il est vrai que je ris toujours. D'abord, depuis que j'ai appris ses bonnes fortunes, je ne puis plus regarder mon mari sans rire, et je le regarde souvent.

» Nous avons eu un bal superbe à la sous-préfecture. M°* X..., que tu connais, avait une robe de satin vert, une espèce de turban jaune qu'elle portait sur le coin de l'oreille et qui était orné d'un oiseau de paradis. Elle avait l'air d'un perroquet en grand costume. C'était la mieux mise. Oh! si jamais tu es triste, viens ici, tu riras. »

Un mois environ après qu'elle avait reçu cette lettre , Marie eût pu partir pour Dreux, car elle était bien triste, mais d'une de ces tristesses que rien ne peut faire sourire. Yoilà ce qui s'était passé.

An milieu de tout cela, Mne d'Hermi n'avait pas changé. Elle était restée ce qu'elle avait toujours été, femme du monde, aimant le bal , les lumièreti les fêtes, les fleurs et tous les plaisirs de la

D*UNE FEMIIE 20*}

vie extërieare. Depais qœ sa fille éiait mariée , la comtesse avait bieD souvent voulu Tentraîner avec elle , mais Marie n'avait cédé q«e cinq ou six fois, préférant, au contraire de sa mère, la tranquillité de son foyer au bruit du monde. Cependant, un grand bal deraît avoir lieu trois semaities environ après les derniers événements que nous Tenons de raconter. Ce bal était donné par la marquise de L..., et Ton en promettait des merveilles. M»* d'Hcrmi avait tant tourmenté sa fille, que celle-ci avait consenti à l'accom* pagner, et qu']^manue3, qui n'eût pas su refuser un plaisir à sa femme, avait paru se faire une fôte de ce bal, tant il avait â cœur non-seulement d'accorder à Marie ce qu'elle lui demandait, mais de mettre son bonheur à le lui accorder.

Quinze jours avant ce bal, M*"* d'Hermi et Marie avaient commencé leurs emplettes, courant les magasins et changeant d'ir dées vingt fois par jour. La comtesse essayait de faire comprendre à sa fille tout le plaisir qu'il y a à changer souvent d'idées en matière de toilette. Tout Paris a gardé le souvenir de ce bal o à se trouva tout ce qui avait un nom, et qui contrastait singulièrement avec l'aspect de la ville. En effet, il faisait un froid peu connu dans les annales des thermomètres parisiens, et la neige, qui tombait à larges flocons, faisait un tapis d'un demi-pîed de haut au pavé deParis» Biais à Paris, quand on va au bal, s'occupe-t-on du temps qu'il fait? le sait-on, seulement? On monte dans une voiture dont on ferme les vitres; on arrive, on danse, on revient par le môme procédé. Tout est dit, et le lendemain on ne se souvient plus s'il faisait chaud ou froid.

Il y avdt plus de trois cents voitures sur la place Vendôme. C'était là que demeurait la marquise de L... Marie n'aimait pas le bal avant d'y arriver; mais elle l'aimait fort une fois qu'elle y était, et la danse avait pour elle de réels enivrements. Léon était à ce bal. Depuis un mois elle l'avait revu trois ou quatre fois au plus, et il avait paru oublier la conversation qu'il avait eue avec M"* de Bryon, et que nous avons fait connaître à nos lecteurs. Ce fut avec lui que la comtesse dansa en arrivant, et ce fut à son bras qu'elle revint au-devant de sa fille.

Donne une valse à M. de Grige, dit-elle â Marie, je ne conaflûs pas de meilleur valseur.

Marie n'avait aucune raison de ne pas danser avec Léon. Elle eut l'air de ne pas s'apercevoir de l'émotion à laquelle le marquis était en proie en lui prenant la main, et, tout en valsant, elle souriait à Emmanuel, autour duquel étaient venus se grouper de nombreux admirateurs, fiers de le connaître et d'être connus' de luL

Les lumières, les diamants, lee fleurs, les parfums, f/iarmonie,

208 us ROMAN

ruisselaient dans les salons de la marquise. H y a?ait dans Faii, qu'on respirait là de quoi faire damner cent jeunes filles. Le bal es pour les jeunes filles le plus court chemin du paradis à TenfAc, s'il y ^ un enfer, ce dont je ne doute pas. C'est incalculable combien de vertus ont les ailes prises dans toules ces pressions de mains faites sous des prétextes de poules, de pastourelles et de valses t

Ces réflexions n'ont aucun rapport avec Marie. Cette nuit-là, beaucoup de mains pressèrent la sienne, mais la sienne resta de marbre. Cependant, si beau, si gai que soit un bal, il faut qu'il finisse. Peu à peu les salons s'élargirent, et l'heure de se retirer arriva.

— Allons, chère enfant, dit la comtesse à sa fille, partons; car elle trouvait qu'à quatre heures du matin, quand les toilettes sont chiffonnées, le bal devient impossible, et elle était alors aussi pressée de le quitter qu'elle avait eu hâte d'y venir.

Elle fit demander sa voiture, et quand on vint la prévenir que sa voiture l'attendait, elle descendit^ couverte de cette simple pelisse qu'elle avait en venant et sous laquelle nous nous étonnions de ne pas voir frissonner ses épaules nues. Une autre voiture se glissa avant celle de la comtesse, qui fut ainsi forcée d'attendre cinq minutes sous une galerie où pénétrait de temps en temps l'air glacé du dehors. Le comte voulut la faire remonter un instant dans les salons, mais elle ne voulut pas ; et, quand elle entra dans sa voiture, elle frissonnait et ses dents claquaient. Quand elle se réveilla à quatre heures du soir, elle ne pouvait remuer ; un voile de plomb couvrait sa tête, et la fièvre la dévorait. Elle s'opposa à ce qu'on envoyât chercher le médecin, disant que cette indisposition n'était que de la fatigue; mais le soir le délire se déclara, et il fallut bien avoir recours au docteur habituel de la comtesse.

Marie, étant venue comme de coutume voir sa Aière et l'ayant trouvée au lit, fit dire à Emmanuel qu'elle ne rentrerait pas, et la cause de cette absence. Le médecin arriva, demanda ce que la malade avait fait depuis deux jours, se plaignit qu'on l'eût envoyé chercher si tard, et constata une fluxion de poitrine. Le soir tout Paris savait la maladie subite de \a comtesse, et tout le monde venait s'inscrire. Léon^ comme on le pense, ne fut pas le dernier à remplir ce devoir. En sortant de la Chambre, Emmanuel était venu rejoindre Marie, qui ne quittait pas le chevet de sa mère. Chaque fois que M"* d'Hermi retombait dans le délire, la pauvre enfant tremblait. Cette folie momentanée, cette aliénation fiévreuse l'épouvantait, et elle se jetait sur sa mère eu l'embrassant et en pleurant; puis le calme revenait à la malade, et la pieuse fille pa&>

9'UirE FEMME 209

sait des larmes à la prière et de là terreur à la joie. Et cependant, chaque fois que le médecin revenait^ il répétait toujours :

— Pourquoi ne m'a-t-on pas envoyé chercher tout de suite?

Alors Marie le regardait avec inquiétude, le suppliant de la rassurer, et le pauvre homme, qui l'avait vue natlre et qui Taimail comme son enfant, lui disait : « Tranquillisez-vous, il n'y a aucun danger; » et cependant Marianne lui avait vu secouer la tête en quittant la chambre de la comtesse, ce qu'elle s'étail bien gardée de dire à personne, et ce qu'elle n'avait dit qu'à Dieu, car la pauvre femme était allée à l'église brûler un cierge à la Vierge et la prier pour sa maîtresse.

La maladie faisait en effet des progrès rapides et terribles; en. trois jours la comtesse n'était plus que l'ombre d'elle-même; ses beaux yeux, si riches d'éclat quelque temps auparavant, ne brillaient plus que par intervalles, et c'était la fièvre qui leur donnait ces éclairs passagers; ses lèvres, roses le jour du bal, entr'ouvertes maintenant et p&Ies, laissaient passer une respiration difficile et embarrassée; les joues s'étaient creusées, et les pommettes, seules brûlantes, portaient cette petite teinte rouge, si dénonciatrice pour les gens de l'art ; les bras étaient amaigris, et l'on se demandait, en voyant cette femme si abattue et si changée, si jamais Dieu referait d'elle ce qu'elle était auparavant.

Marie n'avait pas dormi une minute ; les yeux constamment fixés sur sa mère, elle cherchait à découvrir le centre de la maladie ; elle étudiait la respiration, le regard, le délire de la comtesse, ne trouvant, lorsqu'elle la voyait sou^rir, que des larmes et des prières. Aussi la pauvre femme, qui voyait dans ses moments lucides ce que souffrait sa fille, lui prenait les mains et ramenait la blonde tête de son enfant sur sa poitrine, elle la consolait et lui disait d'espérer ; puis la force lui manquait, et elle retombait dans cette morne atonie qui semble une préface de la mort. On ne peut savoir, à moins de l'avoir éprouvé, ce qu'il y a de tortures à voir souffrir sa mère comme tout être qu'on aime d'une affection sainte. Le monde disparait alors devant la douleur, toutes les autres affections qu'on avait se concentrent sur l'être chéri qu'on craint de perdre, et l'on payerait un mot d'espoir de la moitié de sa vie; on rit et l'on pleure comme un enfant, selon que ia malade est calme ou souffrante; les jours sont longs ou courts, selon que le médecin a été plus ou moins satisfait; lorsque approche l'heure à laquelle il doit arriver, on tremble comme le condamné qui attend son juge, et le cœur bat à rompre la poitrine ; on voudrait alors éfre à la place de celle qui souffre et qui ne sait pas ce qui se passe autour d'elle; puis, û ce qu'ordonne le médecin la soulage, on bénit

is.

2X0 LE ROMAK

îlieu Si on Panne ; si, comme pour M«« d*Hermî, les remôd et/les secours humains sont toujours impuissants, on se retire da sa douleur et Ton est bien près de blasphémer. « La nuit, la pauvre enfant était pleine de terreur, lorsque dans son grand fauteuil, où elle voulait veiller, elle s'endormait un peu, et que tout à coup eTle se réveillait au milieu de cette chambre éclairée de la lueur seule d'une petite veilleuse, entre son père <quiia regardait à demi caché dans l'ombre, et sa mère dont elle entendait heureusement encore la respiration chaude et altérée. Elle avait grand* peur, la pauvre petite, nous le répétons; alors elle se levait, mettait un peu de tisane dans une tasse et versait celte liqueur dans la boudie entr'ouverle de sa mère, dont l'oppression se calmait un instant, mais pour recommencer bientôt après ; puis elle al«ait embrasser son père et se remettait dans son fauteuil, où elle écoutait machinalement le bruit de quelque voiture attardée qui troublait le «ilence de la nuit, et le mouvement cadencé de la pendule dont l'aiguille pouvait d'un instant à l'autre marquer une heure fatale. Puis, lorsque arrivait le matin, et que les premiers bruits de Paris qui se lève arrivaient aux oreilles de la belle garde-malade, pendant que les rayons du jour pénétraient graduellement dans la chambre, elle entr'ouvrait un peu les rideaux et regardait ce qui se passait dans k rue, car son existence était depuis quelques jours si douloureusement changée, qu'elle avaitbesoin de voir la vie des autres pour croire à la sienne. A sept ou huit beures le médecin arrivait, puis Emmanuel, puis M. de Bay, qui restait auprès de la comtesse autant que les conveaances le permettaient, et sur qui cette maladie fiûsaitune bien vive impression. Mais il ne se faisait aucune amélioration dans l'état de M"" d'Hermi, elle reprenait connaissance de temps en temps et sortait de son sommeil fiévreux ; elle prenait la main de sa fille et celle de son mari, et les regardait tous deux, Tune avec une bénédiction, l'autre avec une prière, car au moment de paraître devant Dieu, comme mère elle avait le droit de bénir, mais, comme épouse, il fallait qu'elle implorât, car elle «tait A w taire pardou ner sur la4erre pour se faire absoudre dans le ciel.

Pour le comte, il n'y avait plus de doute, et s'il donnait une espérance à sa fille, il n'en gardait pas pour lui, il voyait les progrès effrayants du mal dont il devinait déjà presque le terme, et à cette heure deruière, solennelle, il ne se sentait pas la force de se souvenir. 11 ne revoyait dans cette femme mourante, p&le et belle eneore, que la jeune fille candide qu'il avait aimée jadis, il ne se rappelait et ne voulait se rappeler que cette année douce qu'ils avaient passée ensemble et qui était restée la seule étoile de son passé, sur

d'une FEhmE 211

laquelle allait s'étendre um nuage de mort. Il pardonnait donc du regard et de Tâme, et pleurait comme Bn amant, tout en reconnaissant dans cette fin la conséquence de la yie de Clotilde. Il étail logique que la comtesse, insoucieuse, folle, légère- ne rivant que àe la vie superfideile du monde, de bals, de fêtes, d^éciat^ mourût de ce qui l'avaif fait vivre. On ne peut dire ht joie de la pauvre femme en -voyant les larmes de son mari, ce pardon visible, qui Tenait de Tâme par les yeux ; et si en ce moment elle eût elle-même gardé F espérance de vivre, elle eût fait vœu de ne vivre que pour lui. Marie seule espérait encore, et la pauvre jeune femme soignait sa mère avec une bonté et une candeur d'ange. Confiante dans les paroles du médecin, elle croyait que tout ce qu'elle donnait à la comtesse faisait faire un pas à la guérison; et tout dans la nature, le soleil, les étoiles, les hommes, la vie des autres enfin était si bier la même, qu'elle ne supposait pas que, sans raison, Dieu, qui dé^ vait la bénir encore, lui enlevât un de ceux iqa'elle aimait le plus an monde.

Cependant, malgré ses pn'ères et ses soins, k loi de la fatalité s'accomplit. Le dixième jour après le commencement de sa maladie, Clotilde paria une heure environ au baron, au comte, à Emmanuel et à sa ÛLle rassemblés autour de son lit; puis sa voix s'éteignit peu à peu, et elle ne put qu'articuler des sons auxquels ses gestes avaient peine à donner un sens : des larmes abondantes tombaient de ses yeux, et, à compter de ce moment, personne, même Marie, n'osa conserver d'espoir. La comtesse parut s'assoupir, et tout le monde crut que c'était la mort qui venait; mais un sommeil à peu près calme s'empara d'elle, et chacun sortit de sa chambre, la laissant seule avec sa fille, qui ne voulait pas la quitter, et qui, à genoux, continua sa prière commencée depuis dix jours. En sortant de la chambre de la comtesse, M. de Bay tendit la main à M. d'Hermi, qui comprit tout ce qu'il y avait d'àme dans ce geste, et qui, sans lîépondre un seul mot, serra la main du baron, qu'il laissa pleurant et se promenant à grands pas. Le jour se passa aiifôi. A quatre heures le médecin vint.

— Viondrez-vous demain, docteur ? fit le comte en le voyant s'éloigner après être resté peu d'instants auprès de la malade.

— Ce sera ma dernière visite, répondit celui-ci ; c'est au méde^ .cinde l'&me maintenant.

Les deux hommes se serrèrent la main, et M. d'Hermi rentra daas la chambre où Marie priait toujours. Il s'appFodaa d'elle et lui H»* dia i'('paule.

— Mon enfant, lui dit-il, viens avec moL

— Pourquoi, mou pèr^^

212 LE ROMAV

— J*ai à te parler.

— Ohl mon Dieu! qu'allez-vous me dire?

Et Marie se releva tout effrayée.

— N'aie pas peur, mon enfant : rien qui puisse t'attrister.

— Dites-le-moi ici, mon père, bien bas, pour ne pas réveiller maman, et pour que je- ne la quitte pas.

— C'est impossible.

— Pourquoi ?

"— Il faut que ta mère soit seule.

— Mon Dieu I mon Dieu! s'écria M""* de Bryon; et, la figare en larmes, elle se jeta dans les bras de son père.

— Viens avec moi, disait le comte, ému de cette scène.

Et il entraînait sa ûllc. Marie le suivût machinalement ; mais, arrivée à la porte, elle se retourna et courut au lit de la mourante, qui, les yeux déjà fixes, respirait cependant encore.

— Est-ce long ce que vous avez à me dire, mon père ?

— Non, ma fille, viens, nous reviendrons bientôt, et alors, tu ne quitteras plus ta mère.

Marie sortit, appuyée sur son père et sans quitter le lit des yeux. Au moment où il refermait la porte, Marianne, tout en pleurs, lui parla bas. Le comte emmena alors plus rapidement encore Marie, à qui un bruit de pas qui se faisait dans l'escalier donna les idées les plus étranges.

— On ne va pas emmener ma mère ? dit-elle.

— Non, sois tranquille.

— Mais qu'y a-t-il î s'écria- t-elle alors avec des sanglots.

— 11 y a, mon enfant, dit le père en l'asseyant dans une autre chambre, qu'il faut que les hommes sortent lorsque le Seigneur entre.

— L'extrême-onction ! dit-elle.

Et elle tomba à genoux. Et ses larmes s'arrêtèrent^ car elle souffrait trop pour pleurer. Mais lorsque les larmes ne sortent pas par les yeux, elles retombent sur le cœur et l'inondent. La pauvre enfant était suffoquée^ et le comte n'eut que le temps de la porter sur son lit, qu'elle voulait obstinément quitter pour aller retrouver la comtesse.

-^ Ma mère ! ma mère t étaient les seuls mots qu'elle pouvait articuler, et elle se raidissait sur ce lit dans une attaque nerveusi effrayante, se levant à chaque minute pour sortir, et ne reconnais* sant pas son père ni Emmanuel qui la retenaient; enfin, le méde« cin lui versa quelques gouttes de fleur d'orange dans la bouche, et elle retomba anéantie : sa respiration oppressée se calma peu à peu. Depuiis dix jours et dix nuits elle n'avait pas fermé les

P^UNE FElfBIB 213

yeux, le médecin lui -fit prendre un soporifique sans qu'elle sût ce qu'elle prenait, et il la quitta calme et endormie.

Elle dormit longtemps sans doute, car lorsqu'elle se réveilla, il faisait nuit; elle passa les mains sur son front, se souvint, et cette nuit et ce silence l'épouvantèrent v elle n'osait bouger de son lit, et elle appelait à voix basse son père, mais rien ne répondait; elle était seule dans la chambre. Alors les yeux hagards, les cheveux flottants, eUe se leva et gagna , comme une somnambule, la porte de la chambre, se he|irtant à tous les meubles ; elle sortit : même silence au dehors qu'au dedans ; elle traversa le salon vide et triste avec son grand lustre, ses grands tableaux : tout avait une appa-^ rence désolée , et elle arriva au seuil de la chambre de sa mère; Elle écouta, comme elle avait déjà fait tant de fois, mais elle n'entendit rien ; alors, elle entr'ouvrit la porte et vit, à la clarté d'une seule bougie, ce que depuis dix jours il lui avait tant de fois semblé voir.

M. d'Hermi était à la fenêtre malgré le froid et la pluie. M. de Bay, assis près du lit, le coude appuyé sur les draps et la tête dans sa main, pleurait. Emmanuel était assis dans l'ombre, et la main dans la main du comte. Marianne pleurait au pied du lit. Le médecin venait de partir. Mme d'Hermi était morte.

Ce fut une triste soirée, celle qui suivit la mort de M"** d'Qermi ; Marie était atterrée; on eût dit que la pauvre enfant avait, avec une moitié de son cœur, perdu toute sa raison ; elle restait les yeux fixes, muette et sourde à tout ce qu'on pouvait lui dire. Parfois un sourire p&le et triste, un regard humide et voilé, répondaient au sourire et au regard de son père ; puis elle retombait dans son atonie, car ses forces paraissaient épuisées, et elle ne semblait même plus capable de souffrir. C'était la première douleur de Marie, aussi était-elle profonde ; cependant, maladie et mort s'étaient suivies avec une telle rapidité, que la pauvre enfant te croyait par moments sous l'empire d'un mauvais rêve. C'est étrange comme l'esprit a peine à s'habituer à l'idée de la mort, «t comme on comprend difficilement qu'un être aimé, qu'on était habitué à voir et à entendre, soit immobile pour l'éternité; on croit

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toujours que les antres se sont trompes, et que si Ton «Hait l'appeler, il reconnaîtrait la voix et répondrait. Il fallait pourtant bien que Ifarie se convainquit de la yérité ; ceui qui Tentouraient n'étaient ni plus crédules ni moins désolés qu'elle, et elle avait toujours devant les yeux la tête p&le de sa mère qu'elle avait touchée de ses lèvres, la poitrine inanimée qu'elle avait touchée Àe sa main, et oe regard glacé qu'elle avait voilé elle-même, triste devoir qu'elle savait bien remplir un jour, mais qu'elle ne croyait pas remplir sitôt Quant à Emmanuel, il souffrait de la souffrance de Marie; il lui prenait les mains; mais, quoi qu'il fit, le coeur de la pauvre enfant était déchiré, et la blessure était trop saignante encore pour se àr eatriser tout de suite* M. de Bay comprenait sa fausse position, et aoe heure après la mort de la comtesse , il avait pris congé du comte, qui n'était pas le moins affligé des spectateurs de cette scène douloureuse.

Il y a des nuits longues qui semblent ne devoir jamais conduire au lendemain, et la nuit qui venait fut une des longues nuits que passa Marie; il lui semblait à chaque instant voir entrer sa mère, et elle n'osait fermer ses yeux appesantis par la fatigue et les larmes. Le lendemain, la constatation de la mort eut lieu, puis l'autopsie, cette dernière opération qui consiste à ne plus laisser d'espérance à ceux qui pouvaient en avoir encore. Tous les amis de la maison étaient venus s'inscrire, et au nombre des plus fidèles se trouvait M. Léon de Grige, qui n'avait pas laissé passer un jour sans venir prendre des nouvelles, ce qu'au milieu de son chagrin avait assez remarqué Marie pour lui en savoir gré.

Le surlendemain eut lieu l'enterrement. Pendant qu'on menait les restes de sa mère à l'église et au cimetière, Marie écrivit à Clémentine : elle avait besoin d'épancher sa douleur dans le sein de quelqu'un. Avec les gens qui sont témoins de ee qu'on souffre, la douleur est muette ; car elle ne trouverait pas d'expression, eC n'en a pas besoin. Elle raconta donc avec son cœur tout ce qui avait eu lieu depuis dix jours, et œ qu'ignorait son amie. Ëile pleura longtemps ; puis, lorsqu'elle eut cacheté sa lettre, elle entra dans la chambre de sa mère, toucha toius les objets que sa mère avait aimés, s'agenouilla près du lit, et pria longtemps, « longtemps, qu'elle priait encore lorsque le ^omte et Emmanuel revinrent sombres et pales de la triste cérémoftie qui venait de s'accomplir.

Le temps semblait bien fait pour le chagrhi : le ciel éuit gris^ les rues étaient boueuses et la neige tombait. La maison était triste, les visages étaient consternés ; le oomte, Emmanuel et Marie restèrent ensemble toute la soirée sans se dire une parole. On eût dit que le premier qui allait prononcer un mot au milieu do^rp

d'une fembie 215

ûlence allait glaeer de terreur les deux autres. A onze heures on se retira, les deux hommes, après s'ôtre serré la main ; Marie, après avoir embrassé son père. La première nuit qu'un mori aimé passe au cimetière, lîeîui qui l'aimait et qui le pleure se sent pris d'une pensée douloureuse, qui doit être celle-ci :

— Comme il doit être mal dans sa tombe 1

On 9 eu si peu de temps pour s'habituer à l'insensibilité de l'être enseveli, que l'on croit toujours qu'il lui reste assez de vie pour sentir qu'il est entre les quatre parois d'une bière, couché dans l'ombre humide de la terre. On se rappelle alors les moments les plus heureux de celui ou de celle qu'on vient de perdre, et toujours le masque froid de la mort remplace le visage souriant dont DU évoque l'image. Marie ne pouvait se faire à l'idée de celte mort. Elle était si heureuse depuis deux ans I Les moindres incidents de sa vie, auxquels M™« d'Hermi avait été mêlée, passaient devant son regard, empruntant au passé et au présent deux faœs bien distinctes : Tune gaie, l'autre triste ; et la chère enfant e'écriait tout à coup : « C'est impossible I 9 et elle fondait en larmes. Cette mort avait frappé beaucoup le comte ; son cœur était trop bon pour qu'il en fût autrement, non pas qu'il aimât sérieusement sa femme ; mais il aimait en elle la mère de sa fille, et c'était de la douleur de son enfant qu'il souffrait.

— Mon père, avait dit Marie au comte, il faut que la chambre reste éternellement comme elle était au moment de sa mort, afin que, lorsque nous y entrerons, rien ne puisse faire faute au souvenir que nous devons y trouver d'elle.

— Oui, mon enfant, await répondu le comte, il sera fait ainsi que tu le veux. Tu auras une clef de cette chambre, et tu pourras y venir prier comme dans une église. Tout y restera dans l'état où cela est, de façon que l'on croie la comtesse absente seulement et que Ton tâche d'oublier qu'elle est partie.

Le jour où il avait dit cela, le comte s'était enfermé dans la chambre de la comtesse, car il avait un devoir pieux et secret à remplir. Quand il se fut assuré que personne ne pouvait entrer, il alla au meuble dont la comtesse avait toujours la clef, de son vivant, et il l'ouvrit. Divers papiers étaient dans les tiroirs de oe meuble, le comte les prit ; c'étaient des lettres de deux ou trois écritures différentes. Rien qu'en les regardant, on devinait deslet très d'amour. Avons-nous besoin de faire connaître tcmtes les pensées qu'éveillèrent dans l'esprit du comte ces lettres adressées par d'autres hommes à une femme qui avait été la sienne, et qui se trouvaient maintenant en sa possession par la mort de cette femnit.

— Pauvre comtesse, fit-il en jetant ces lettres au feu

chercher de quels noms elles étaient signées, tonte sa vie était là* dedans. '

Et il regarda les papiers se tordre dans le feu^ se consumer ei disparaître dans la cheminée. Rien n'est attractif comme les papiers que l'on fouille. Une fois qu'on s'est mis à feuilleter le passé, on en a pour des heures avant de l'abandonner. De ces lettres, dont U avait voulu ignorer le contenu, le comte passa aux papiers qu'il pouvait connaître. Il retrouva des notes de chiffons de toutes sortes et de toutes ces choses qui avaient composé le bonheur de la comtesse, des invitations de bal, des vers, des lettres d'amis, des déclarations même, et tout ce qui forme l'ensemble de la vie d'une

femme du monde.

— Que reste-tril de tout cela maintenant ? disait le comte en jetant au feu une à une toutes ces pages du passé.

La mort de la comtesse faisait plus vide et plus déserte encore l'existence de M. d'Henni et resserrait les liens de cœur qui l'unissaient à Marie.

— Si Dieu, maintenant me prenait ma fille I pensait-il, que de* viendrais-je?

Clémentine était accourue à Paris. Cette fois, rien n'avait pu la retenir. Ce qu'elle n'avait pas fait pour le plaisir, elle le fit pour la douleur. C'était bien naturel. Elle passa huit jours avec son amie; toutes deux occupaient leur temps, assises au coin du feu, à parler d'autrefois et à échanger leurs souvenirs pendant ces heures mélancoliques qui sont le repos de la souffrance morale. Emmanuel se mêlait souvent à ces causeries intimes, et du regard il sondait la profondeur du chagrin de sa femme, se demandant ce qu'il pourrait faire pour la calmer; mais celle-ci lui souriait, lui tendait la main avec un regard qui semblait dire : Laisse-moi pleurer, cela me fait du bien ; et il ne lui donnait que cette expressive et muette consolation des yeux.

Le piatin du huitième jour, Clémentine repartit après avoir été ^ faire, avec son amie, un troisième pèlerinage au cimetière, où la 'pieuse fille allait tous les deux jours malgré le froid et la neige. Emmanuel embrassa comme une sœur celle qui avait failli être sa femme; il la remercia encore du bonheur qu'elle lui avait fait, et lui et Marie l'accompagnèrent jusqu'à la voiture , où elle remonta pour aller rejoindre M. Barillard, qui devait déjà être bien malheureux, malgré deux lettres écrites pour le rassurer.

Clémentine repartie, le petit hôtel reprit sa vie ordinaire. Or nous de>v0s avouer que, depuis la mort de M™* d'Hermi, il avait un aspect sinistre. La mort a une influence si prolongée, sur les cœurs d'élite! Une ptnsée incessante assombrissait à la fois le cœur et le

d'une femme 217

risogc de Marie. Emmanuel la quittait le moins possible, mais dès qu'il était parti, la pauvre enfant retombait dans sa rêverie accoutumbe : ses yeux se voilaient involontairement de larmes, et le vide grandissait autour d'elle ; alors elle s'approchait de sa fille, se rappelant ce que son père lui avait dit : que le berceau consolait de la tombe. Le soir, Emmanuel se mettait comme autrefois à ses pieds, et, lui prenant les mains , il la regardait lui sourire de ce sourire mélancolique que les lèvres empruntent à la tristesse de l'âme. Il faisait alors des rêves d'avenir, lui parlait de voyages, de bonheur; mais Marie, comme si elle eût déjà senti que sa vie était bornée, lovait les yeux au ciel et se contentait de dire : « Espérons! » Le souvenir passait sur son cœur, et ses yeux s'inondaient de larmes; tout l'ennuyait; elle restait des journées entières dans un ;abattement lugubre; l'heure se passait sans qu'elle y fit attention, et seule dans sa chambre, assise, comme Marguerite dans son affliction, auprès de son feu qui s'éteignait sans qu'elle songeât à le faire rallumer, elle songeait. Le crépuscule sombre de l'hiver arrivait et pénétrait dans l'appartement, ne laissant plus d'objet distinct, si bien que, lorsque Emmanuel rentrait, il arrivait quelquefois jusqu'à sa femme sans qu'elle s'aperçût de son retour, tant elle était absorbée par sa méditation.

Quelquefois, elle s'approchait de son piano et elle laissait errer ses doigts sur le clavier ; alors, son âme cherchait dans la musique l'écho de sa pensée ; mais peu à peu ses yeux s'emplissaient de larmes, elle retombait sur sa chaise, et le piano se taisait. Pour se distraire , si cela était possible, Marie avait rouvert sa porte aux visiteurs. C'était au milieu de ces tristesses-là qu'arrivait Léon. L'intimité s'était faite tout à coup plus grande, car il avait pris auprès d'elle le rôle qu'elle-même avait pris autrefois auprès de M. de Bryon ; il la consolait, et la pauvre enfant contractait l'habitude de voir cet homme sans se douter de l'influence que cette habitude pourrait prendre sur sa vie. Illui parlait de samèrequ'il avait perdue, lui aussi, et consolait la douleur de Marie par la sienne. Léon savait par où l'âme se laisse surprendre, il profitait de cette inertie dans laquelle des souvenirs récents jetaient la jeune femme, et se rap» prochant d'elle comme uo père, il lui serrait la main comme un amant; elle ne voyait pas l'homme, et n'entendait que la voix qui parlait à son cœur; si bien qu'elle oubliait auprès de lui l'heure comme elle l'oubliait étant seule. C'était devant son père que Marie s'abandonnait le plus volontiers à sa tristesse, car il lui semblait qu'il devait la partager plus que tout autre.

— Si tu t'obstines dans ta douleur, lui disait41, d'abord tu feras mourir tou père, puis tu useras ta santé, et un jour, lorsque ta fiUt

218 LE ROSUN

sera plus grande, lorsqu'elle aura besoin de cet amour maternel dont elle courrait se passer étant enfant, mais qu'elle cherchera quand elle sera femme, tu mourrais à ton tour et tu lui donnerais, à elle, le chagrin que tu as aujourd'hui. Pense à l'avenir, mon enfant, pense & ceux qui t'aiment, à celle que tu dois aimer, car ta vie, depuis un an, ne t'appartient plus. Marie était dans cet état où sont souvent ce qu'on appelle les femmes nerveuses quand elles viennent d'éprouver une grande douleur morale; elle ne savait ce qu'elle voulait faire : tantôt elle voulait partir et aller passer un mois chez Clémentine; tantôt elle voulait, malgré son deuil, retourner dans le monde, car l'isolement la tuait ; puis il y avait des jours où elle ne se croyait plus aimée d'Emmanuel et où elle ne l'aimait plus, enfin^ par moments, elle se mettait au rang nombreux des femmes malheureuses et incomprises^ et, se promenant avec agitation dans sa chambre, elle pleurait alors sans^ raison, jusqu'à ce qu'Emmanuel rentrant, elle lui fit des reproches* qu'il n'avait pas mérités, après quoi elle se mettait à ses genoux et lui demandait pardon.

Un jour, elle alla au cimetière, ce qui, comme nous l'avons dit, lui arrivait souvent; elle descendit de sa voiture à la porte du saint lieu, et, seule, se perdit au milieu des arbres désolés, jusqu'à ce qu'elle fût arrivée à la tombe de sa mère, déjà vieille par }a pluie et la neige; elle entra dans le caveau et s'agenouilla; il n'y avait qu'elle vivante dans le lugubre jardin, car une pluie fine et glaciale tombait du ciel sur la terre, et personne, excepté elle, n'allait visiter les morts par cet horrible temps. En proie à une sorte de fièvre, elle avait comme un besoin de froid, et ses mains se plaisaient, au milieu de sa prière, à toucher le marbre de la tombe; elle resta ainsi une heure, puis elle sortit et remonta dans sa voiture. La cité vivante paraissait continuer la cité morte, tant la pluie la faisait déserte et abandonnée. Marie rentra chez elle, les nerfs plus irrités que jamais, la tète brûlante, la poitrine oppressée.

n y avait dix minutes à peu près qu'elle était assise devant son feu, lorsque Léon entra; elle lui tendit sa main ardente de fièvre. Léon remarqua l'agitation où elle était et lui demanda ce qu'elle avait.

— Je reviens du cimetière, lui dit-elle.

— • Tous avez été imprudente, madame , fît le jeune homme ; le cinetière est mortel par un pareil temps : il frappe à la fois le corps et l'esprit.

— Il faut bien, reprit la pauvre enfant, que je me souvienne dei morts et que j'aille à eux, puisque les vivants m'oublient I

— Et qui peut vous oublier, madame? Votre ohagrin vous égarOi

et jamais femme ne fut plus saintement et plus continuellement aimée que vous.

— El qui m'aimr donc ainsi? fit^elle.

— Qui? Voire père d'abord.

— Mon père? reprit-elle. Un père aime toujours.

— Mais tous n'aiment pas comme lui.

— Eh bien I mon père m'aime ; voilà tout.

— Votre mari ? dit timidement Léon, attendant avec anxiété la réponse de Marie.

— Mon mari, fit-elle avec un sourire de doute et en marchant à grands pas dans sa chambre, mon mari m'aime, dites-vons? Il m'aimait, vous voulez dire. Mais que fait-il maintenant ? II sait que je suis seule ici, que je souffre, que le souvenir et la fièvre me brûlent; et lui, pendant ce temps, il est à la Chambre; il fait de la politique, de l'ambition, que sais-je, moi? Et il reviendra ce soir; car, ce soir, ce sera assez tôt pour moi. Oh I non, Emmanuel ne m'aime plus, mon Dieu I

Et Marie pressait son front entre ses deux mains, comme pour retenir la pensée qui était près de lui échapper.

— • Personne ne vous aime, dites- vous, madame? reprit Léon , c'est qu'alors vous êtes bîën oublieuse ou bien aveugle?

— Oui, vous m'aimez peut-être, vous, répondit franchemenl, Marie ; mais vous êtes la seule personne que je ne pmsse aimer ; et, d'ailleurs, votre amour est-il vrai?

— Vous me le demandez ?

— Oui; vous êtes toujours là quand je suis triste; vous vencs me consoler; que devicndrais-je sans vous? et cependant, Dieu n'a pas voulu que je vous aimasse. Oui, vous êtes bon, noble et généreux ; et si vous étiez mon mari, au lieu d'être mon ami, vous ne me laisseriez pas souffrir aiu^i ; car, mon ami seulement, vous faites déjà ce que mon époux ne fait pas ; mais vous ne pouvez être ni mon mari, ni mon amant, et je ne vous aime pas, moi ! — 0ht mon Dieu, que je soufire!

— Vous souffrez, dites-vous? Croyez- vous donc que je n'ai pas uffert, moi, madame, lorsque je suis venu parler de vous à Emanuel, et que j'ai appris que vous alliez être sa femme? Croyezvous donc que lorsque je suis revenu chez vous, que je vous ai retrouvée mariée à celui qui vous aimait et que vous aimiez, et que vous avez fait à mon amour l'aumône de votre amitié, croyez-voiui donc que je n'ai pas souffert? Et aujourd'hui, que je vous sais triste et malheureuse, parce qu'un autre ne vous aime pas, car il ne peul TOUS aimer comme je vous aime, croyez-vous que je ne souffre pai encore?

220 LE nOMAN

Marie s'était rassise, et, la tête rejetëe en arrière, elle écoutait Léon, qui était tombé à ses genoux, et qui lui baisait les mains.

-^ Et cependant, reprenait-il à voix basse, nous aurions été si heureux, si vous saviez, Marie 1 nous ne nous serions pas quittés, l'aurais été votre esclave le plus soumis, votre amant le plus fidèle; toute femme eût envié Tamour dont je vous aurais entourée, car vous n'auriez eu dans mon cœur aucune rivale ; car, excepté vous, mon cœur n'aurait eu aucune passion. Eh bienl ce paradis que j'a« vais rêvé, vous en avez fait un enfer I Un instant j'ai cru que j6 pourrais vous oublier ; mais si vous saviez ce qui se passe en moi lorsque je vous quitte, ai vous pouviez deviner mes nuits, vous comprendriez peut-être alors ce que c'est qu'un homme qui aime, et vous me plaindriez plus que vous ne le faites.

Marie ne répondait rien. Elle n'écoutait pas, elle n'entendait pas Blême ce que lui disait Léon.

— Oh t je veux tout vous dire^ Marie ; nous sommes seuls, et d'ailleurs c'est la première fois que je vous parle ainsi, et ce sera peut-être la dernière^ car vous ne me pardonnerez pas, et demain votre porte me sera fermée comme votre cœur, car vous ne savez pas que l'amour que j'ai pour vous est un de ces amours dont on meurt.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! que je souffre I répétait Marie.

Et elle appuyait ses mains sur son front pendant que Léon, la tenant dans ses bras, lui répétait encore qu'il l'aimait.

La pauvre enfant t Dieu l'oubliait sans doute, car elle abandonnai^ sa main à Léon, ne sachant même pas ce qu'elle faisait. Ce qu'il y avait de certain pour elle, c'est qu'elle avait la tête et la poitrine en feu, et qu'elle n'avait même pas la force de se défendre. C'est à peine si elle s'apercevait qu'un homme se roulait à ses pieds, en proie à tous les délires et à toutes les fièvres de l'amour. Elle tentait cependant quelquefois de se dégager de ses bras; mais toujours elle retombait inerte et épuisée, et trouvait, en retombant, la voix de Léon qui couvrait de ses serments les mots qu'elle allait dire. Toutes les femmes ne se donnent pas par amour, car alors toutes les femmes seraient excusables et excusées. Demandez à celles qui ont brisé leur avenir en un instant, et la plupart, pour ne pas dire toutes, vous répondront, si elles sont franches, qu'elles en sont encore à se demander la cause de leur première foute. La femme est un être si faible, au cœur de laquelle il est à la fois si bon et si fou de se confier 1 Sait-elle ce qu'elle veut et surtout ce qu'elle voudra? Elle subit l'influence de tout, excepté de la raison. N'ayant pas, comme l'homme, les grandes pensées qui occupent la vie, elle croit, dans ses heures d'ennui, à tous les con-

* DTNE FEBIMB 221

seils de sa faiblesse, ce dont elle se repent up io^'r, car la grande vertu des femmes est le repentir.

Marie aimait-elle Léon? non. Elle savait parfaitement qu'elle ne Taimait pas, elle venait de le lui dire, et qu'aile ne Taimerait jamais. Mais Marie était nerveuse d'habitude, «^ ce jour-là plus encore que de coutume; elle était mélancoliq^^e d'ordinaire, et ce jour-là elle était triste.* Enfin elle aimait E^fvmanuel à donner sa vie pour lui, mais ce jour-là elle avait ét^ uu cimetière, elle avait la fièvre, elle était comme folle; le t^Motips était sombre, Emmanuel n'était pas là, et les sens brû.^^ par les baisers d'un homme, elle n'avait ni la force de se déf^diC, ni même la force de crier. Dans l'état où elle était, tout b^mme l'eût possédée s'il avait voulu, car elle n'était plus mattr^îd de son âme. Malheureusement, quplle que soit la cause, les conséquences sont les mêmes, et deux heures après que Léon était auprès d'elle, si Marie fût morte, les anges >se fussent voilé le visage et ne l'eussent pas reconnue pour leur sœur.

Marie savait à peine ce qui s'était passé. Léon, haletant, fou d'amour, et se traînant à ses genoux, lui baisait les pieds, tandis qu'en proie à un rêve terrible qui lui faisait battre les artères et bouillonner le sang, elle ne voyait même pas à ses genoux l'homme à qui elle appartenait. Léon s'en alla sans qu'elle s'en aperçût, et la laissa à deini morte à la place où elle était. La nuit descendait toujours. Ce soir-là Emmanuel ne rentra que tard; il paraissait heureux comme il ne l'avait jamais été. Il trouva Marie à moitié assoupie, les yeux fermés, les mains pendantes, et la respiration double. Elle n'avait pas la force même de parler. Il s'approcha d'elle, et lui prit les mains. Elle rouvrit les yeux.

— Eh bien I chère enfant, lui dit-il en l'embrassant sur le front, tu ne m'entendais pas, plongée que tu étais comme toujours dans tes sombres pensées.

Marie écoutait machinalement cette voix qu'elle ne reconnaissait pas pour <*,clle qui, depuis quatre heures, bourdonnait à ses oreilles ; elle porta les mains à son front, et vit Emmanuel qui la regardait avec amour. Tout lui traversa l'esprit avec la rapidité et la lueur sinistre de l'éclair. Elle poussa un cri déchirant et tomba sans con^ naissanc dans les bras de son mari.

'^•?'? * LE nOMAN

Marie «royait avoir rêvé f lorsqu'elle revint à elle, elle était coucnée. Emmanuel et Marianne étaient auprès de son lit. Elle rassembla de nouveau ses idées, et le même souvenir se présenta encore à son esprit, sombre et fatal comme un spectre t Elle regarda atteativement Emmanuel, l'interrogeant du regard et cherchant à deviner si, pendant son sommeil, elle n'avait rien dit, car elle en était déjà à avoir peur même de ses rêves, mais Emmanuel avait assisté à son réveil le sourire sur les lèvres. On ne peut croire ce que la vue de son mari causa de tortures à la pauvre enfdntf elle se jeta dans ses bras, pleurant toutes les larmes de son cœur, mais sans prononcer un mot, tant elle craignait de répondre, malgré elle, à la pepsée terrible qui emplissait son cerveau. Elle regardait autour d'elle, car il lui semblait qu'autour d'elle comme en elle . tout devait être changé ; mais tout était à sa place, le portrait de sa mère lui souriait encore du fond de son lit; môme calme au dedans, même bruit au dehors, rien de changé qu'un nom, c'est-à-dire toute sa vie.

— Vas-tu mieux? lui disait Emmanuel.

— Oui, bien mieux, disait- elle.

— Mon enfant, qu'avais-tu donc ?

— Rien.

— Tu as encore été au cimetière ?

— Oui.

— Tu te tueras et tu me tueras aussi.

— Tu' m'aimes donc toujours, mon Emmanuel ?

— Si je t'aime !

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu I répétait la pauvre femme dans des convulsions étranges.

— Je t'en prie, Marie, calme- toi, continuait M. de Bi>on en se jetant sur le lit, en prenant la tête de sa femme dans ses mains et en la couvrant de baisers; calme- toi, ne suis-je pas là? Qu'astu? dis-le-moi.

— Je n'ai rien, absolument rien, reprenait Marie, les yeux fixes; c'est le temps, la solitude, ma jnère !

d'une feumb ' 223

— Toujours cette pensée ; voyons, pense à moi, pense à ta fille, et ne pleure plus ainsi.

— Oui, à ma fille, à ma Glotilde, tu as raison.

Et des larmes abondantes débordaient des yeux de la jemne femme.

— Puis, maintenant, continuait Emmanuel, nous ne nous quitterons plus, plus un instant, nous serons toujours ensemble. Tu as peut-être bien soufiert de mes absences, car tu m'aimais et tu m aimes encore, n'esl-ce pas? mais à l'avenir tu n'auras rien à me pardonner, car je serai tout à toi. Comprends-tu cette joie d'être toujours l'un auprès de l'autre ? Tous nos rêves, nous les accomplirons : nous ferons nos voyages promis. Il y a des choses que tu ne peux comprendre : la Chambre, que je déserterai si tu veux, je ne pouvais la quitter plus tôt; il ne fallait pas que ma désertion eût l'air d'une fuite, mais d'un abandon.

Marie souffrait tant, que ses larmes s'étaient séchées, et qu'elle écoutait son mari avec la pâleur d'une morte et les yeux hagards d'une folle. Emmanuel ne comprenait rien à tout cela. Marie ne savait que faire; elle eût voulu voir Léon^car elle doutait encore; elle eût voulu aller chez lui, exiger de lui qu'il partît sans dire un mot, sans se retourner en arrièrb, en oubliant ce qui s'était passé, et peut-être qu'à force de prières Dieu lui eût donné aussi l'oubli à elle-même ; puis elle voyait qu'elle ne pouvait sortir seule sans raison. Elle tremblait à l'idée que le lendemain Léon allait revenir, et elle se cachait la tête dans son oreiller, dévorant ses larmes et sa honte. Puis elle se levait p&le, défigurée, les yeux rouges et humides, les cheveux épars, et elle ouvrait la fenêtre, cherchant le calme dans le froid de la nuit, et n'écoutant ni Emmanuel ni Marianne, qui se demandaient vainement quelle pouvait être la cause de cette grande douleur et de cette grande fièvre, et qui finissaient tous deux parla mettre sur le compte de la visite faite au cimetière.

Il est évident que'jamais Marie n'avait aimé Emmanuel comme elle l'aimait en ce mement; son amour s'augmentait encore de SCS remords et de sa faute à laquelle elle ne pouvait donner aucun prétexte, car, nous le répétons^ elle n'aimait pas Léon ; si elle l'eût aimé, son front lût resté calme, sa bouche souriante au retour de son mari, et les regrets tout naturels qu'elle eût éprouvés un instant se fussent, comme des nuages d'été, bien vite efiac(^a au souffle de ce nouvel ^mour; mais ce qui la torturait, c'était l'idée qu'elle avait confié à an homme qu'elle n'aimerait jamais, toute sa vie et tout le trésor de candeur de son passé ; que cet homme était désormais son maître, et qu'elle dépendait de lui dans le présent comme dans l'avenir. Marie n'était pas corrompue, on le sait, on le

voit; une autre femme eût pris une résolution plus hardie, et, au lieu de pleurer et de âe lamenter comme le faisait M*^* de Bryon^ elle, eût tout simplement dit à sa femme de chambre : « Quan^ M. de G rige se présentera, vous répondrez toujours que je n'y sui pas. » Bt si le hasard Tavait mise en face de son amant, et qu'il lui eût rappelé ce qui existait entre elle et lui, elle lui eût répondu: « Je ne vous connais pas. » Et elle eût de cette façon gardé son repos, son bonheur et son teint. Mais une semblable idée ne vint même pas à l'esprit de Marie. L'innocente jeune femme, penchée sur Tablme qu'elle avait ouvert devant elle, en mesurait toute la profondeur, et, au lieu d'employer l'impudence, songeait au contraire à avoir recours à la pitié. Elle ne connaissait pas les hommes, elle* ignorait qu'il pouvait y avoir de la part de Léon deux raisons pour continuer d'être son amant et abuser de sa position : l'une, son amour, raison probable ; l'autre, sa vanité^ raison certaine. S: bien que la pauvre ignorante, au lieu de retirer des armes contre elle à M. de Grige, n'eut rien de plus pressé que de lui en fournir.

Comme nous l'avons vu, Marie souffrait beaucoup le soir; mais, au milieu de sa douleur, son esprit s'arrêta à une résolution, et elle sembla se calmer. Les femmes, il faut l'avouer à leur louange, mettent de la naïveté dans leurs plus grandes fautes. Certes, la faute de Marie, même et surtout à ses yeux, était énorme ; mais elle n'aimait pas Léon, et elle se faisait ce raisonnement faux, que quelques hommes ont sanctionné à tort, que le cœur seul peut se prostituer, et qu'il n'y a pas crime lorsque le corps seul se donne. Marie se calma donc, à cette idée que le lendemain elle écrirait à Léon d'oublier, au nom de son amour pour elle, ce qui s'était passé la veille ; que, de cet oubli, dépendaient son bonheur et son repos avenir, et qu'il était trop noble pour briser l'existence d'une femme qui ne lui avait rien fait. Pauvre Marie !

Du reste, ce qui avait eu lieu était si invraisemblable que, peu à peu, l'esprit reposé de la jeune femme se refusait à y croire. Après bien des larmes versées, son cerveau se refroidit un peu, et à force de voir Emmanuel à son chevet, lui souriant comme autrefois, elle, l'aimant comme dans le passé, elle en arrivait réellement à se coU" vaincre qu'elle avait été en proie à un rêve affreux dont elle se réveillait enfin ; d'autant plus que Léon n'était pas là pour lui rappeler la vérité.

— Oui, se disait-elle, il est noble, il est bon ; il comprendra ce que je souffre, il partira, il quittera Paris ; cette journée disparaîtra jpeu à peu de ma vie, qui reprendra son cours ordinaire. Dieu me pardonnera une faute dont je ne suis pas coupable, et dont je ne puis être victime ; et je pourrai encore être heureuse.

d'une femme

Ce qui n'empêchait pas que, de temps en temp«, lorsque la possibilité du contraire se présentait à Tesprit de Marie, des frissons glacés passaient sur son &ont, comme si elle eût été^ sur le point de mourir.

Le lendemain vint, car, hélas I tous les lendemains viennent. Marie, en se réveillant dans les bras d'Emmanuel, avait ouMié tout; ce ne fut que peu à peu que le souvenir lui revint : alors son cœur se serra, et elle pâlit encore. M. de Bryon, la croyant tout à fait revenue à la santé, était joyeux et lui souriait. Il ne pleuvait plus, il y avait même du bleu dans le ciel. Dieu souriait de son côté. S'il eût fait ce temps la veille, Marie fût allée voir son père, et ce qui était arrivé n'eût pas eu lieu. A quoi tient la destinée ?

Marie se leva, embrassa sa fille plus encore que de coutume; cette enfant était désormais plus que son espérance, c'était son pardon. Jusqu'à deux heures, elle fut assez calme. A deux heures, Emmanuel sortit; mais il promit d'être de retour promptement. Elle resta seule, c'est-à-dire avec le mot : hier ! constamment devant les yeux, comme le spectre de Banque devant Macbeth.

Vingt fois elle s'approcha de sa table pour écrire à Léon; mais cette lettre qu'au milieu de sa fièvre elle avait trouvée si bonne et si émouvante, elle ne pouvait s'en rappeler le premier mot; puis, les difficultés augmentaient : par qui envoyer cette lettre sans éveiller de soupçon? puis, elle pouvait tomber dans d'autres mains que celles à qui elle était destinée. Que faire? L'heure se passait; Marie était attentive au moindre bruit ; trois heures étaient sonnées, et Léon n'avait pas encore paru.

— S'il pouvait ne pas venir, se disait-elle ; si la journée pouvait se passer ainsi !

Le moindre bruit la faisait tressaillir. Vers trois heures et demie, on sonna ; elle faillit se trouver mal ; le domestique entra annonçant M. de Grige. Marie déchira les dix lettres qu'elle avait commencées pour lui, et les jeta au feu au moment où Léon se montrait à la porte du boudoir. Elle voulut se lever, mais elle ne put y parvenir. Léon était pâle au moins autant qu'elle. La position était embarrassante pour tous deux.

— Madame, fit Léon, je craignais que vous ne fussiez pas visible; car on m'a dit que vous aviez été soufifrante hier, et c'est pour cela même que j'ai insisté, prêta me retirer tout de suite si ma présence vous gène ou vous fatigué.

— Non, restez, au contraire, monsieur ; j'ai à vous parler.

— Vous paraissez m'en vouloir, Marie, reprit le jeune homme, et vous me parlez avec un ton qui m'effraye ; avez-vous donc déjà

226 LB EOlL&zi

à vous plaindre de moi ? Ditc&-moi alors ce (fae vous ayez à me reprocher, que je tombe à vos genoux pour que vous me pardonniez.

— Vous m'aimez, monsieur de Grige ? reprit Jflarie.

— Plus que tout au monde.

— Et vous me feriez tous les sacrifices que je vous demanderais? *— Tous !

— Sans exception?

— Sans exception.

— Vous me le jurez ?

— Sur l'honneur.

— Eh bien ! il faut que nous cessions de nous voir.

— Y pensez-vous, et savez- vous ce que vous me demandez?

— Vous m'avez juré.

— Mais c'est une trahison.

— Ainsi vous me refusez ?

— Autant me demander ma vie tout de suite.

— Mais si je vous dis qu'il le faut?

— Je vous répondrai que je vous aime !

— Mais'cet amour est un crime pour vous et un malheur pour moi.

— Que m'importe à moi ? C'est aujourd'hui que vous venez me demander de ne plus vous voir ; mais vous voulez me rendre fou, madame I

— Je vous croyais plus noble et plus généreux. Vous ne savez donc pas ce que j'ai souffert cette nuit? Vous ne vous rappelez donc pas qu'il y a au monde un homme qui a le droit de me demander compte de ma vie, et qui a reçu ce droit de Dieu luimême? Vous ne vous souvenez donc pas que j'ai une enfant, qui plus tard aura à rougir de sa mère si aujourd'hui sa mère ne revient sur ses pas? Eh bien ! au nom de tout ce que vous avez de sacré au monde, au nom de votre mère qui vous aimait, au nom de mon bonheur que vous détruisez, je vous le demande A genoux, ne me perdez pas. Il est peut-être encore temps, et je prierai tant Dieu pour vous et pour moi, qu'il nous pardonnera à tous deux. Partout où vous irez, ma prière vous suivra; vous serez mon ami maintenant et toujours ; mais oubliez cette fatale journée, car, si vous n*» l'oubliez pas, je vous jure que j'en mourrai.

L(^on s'était levé et marchait à grands pas, murmurant, la main sur son front : Elle ne m'aime pas I

— Léon 1 disait la pauvre femme, se traînant aux genoux de son amant, ne m'abandonnez pas, je vous en supplie. Que vous importe une femme de plus? Il y en a au monde de plus belles et de plus aimantes. Vous êtes bon, voua êtes noble, vous trouverez une

d'ohb femmb 22?

femme qui tous aimera et qui vous donnera le bonheur que voiis De trouveriez pas en moi ; cette femme, quelle qu'elle soit, je prierai pour elle aussi, et ma fille mêlera son nom et le vôtre au xnien dans ses prières innocentes et bienheureuses. Vous consentez, n'estce pas, Léon? vous comprenez tout ce que je vous dis ; vous partirez, n'est-ce pas, vous m'oublierez?

— Mais alors pourquoi ? pourquoi ? répétait Léon abattu et consterné.

— Pourquoi? répondait Marie à genoux et se rejetant ei^ Arrière ; pourquoi? Le sais-je moi-même? savais-je hier ce que je faisais? Si vous aviez su ce qui se passait en moi, vous m'auriez prise en pitié. Quand je suis revenue de ce rêve que nous avons fait à deux, j'étais folle. Je voulais mourir, car il me semblait impossible que cela fût, et il est impossible que cela soit. Mais je me suis dit : il verra mes larmes, mon désespoir, il comprendra ce que je souffre, et il me fuira. N'est-ce pas que vous partirez, mon ami ? Demain, ce soir, tout de suite...

— Mais où voulez-vous que j'aille, Marie? Que voulez-vous que je devienne sans vous ? Depuis hier, j'ai bâti mon avenir sur un mot de vous, et c'est cet avenir que vous voulez que je détruise ! Songez qu'hier, à cette heure, vous me disiez que vous m'aimiez, et qu'aujourd'hui vous mé chassez, lorsque je n'ai plus que vous au monde et lorsque je voua aime à en devenir fou t

— S'il ne s'agissait que de moi, que de mon bonheur, jC le sacrifierais volontiers au vôtre, Léon ; mais vous savez qu'à ma vie sont attachées trois existences, dont j'aurai à répondre un jour, et que je ne puis sans raison tuer lâchement ces existences. Soyez grand et bon, oi»bliez-moi, et vous serez, après Emmanuel et ma fille, ce que j'aimerai le plus au monde.

— Vous l'aimez donc toujours, cet homme?

— Eh bien ! oui, je l'aime I •

— Bt vous me l'avouez, à moi, mon Dieu ! qui vous aime à renier mon âme pour vous^ à moi à qui vous vous êtes donnée hier; mais quelle femme êtes-vous donc, Marie ?

— Grâce t grâce t répétait la pauvre femme qui ne savait plus qu'inventer.

— Vous ne savez donc pas ce que c'est que mon amour I disait Léon hors de lui. Vous ne savez donc pas qu'il me tuera, s'il ne nous tue tous les deux? Vous ne savez donc pas que depuis hier je suis comme un insensé et qu'il faut que vous soyez à moi, oiaintenant et toujours! et c'est au nom de votre mari, que je hais, 4ue TOUS venez me demander de ne plus vous voir 1 Mais qui vous a mlevée à ilioi? c'est lui. Qui m'a pris les joies que j'avais réTécs?

fans IM ROMAN

qui pendant deux ans m'a fait malheureux et désespéré? c'est luL Qui eniln aujourd'hui, lorsque vous êtes à moi, se retrouve sur mon chemin? c'est lui, lui encore, toujours lui 1 Mais comprenez donc que je le hais, cet homme, et que s vous l'aimez, et que si vous me chassez, je le tuerai.

— mon Dieu 1 mon Dieu ! qu'ai-je fait?

•— Vous ne connaissez pas la vie, Marie ; vous ne savez pas qa'il y a des passions avec lesquelles il ne faut pas jouer ; des passions qui, comme la foudre, consument ceux qu'elles touchent. Imprudente 1 Non, vous êtes à moi, Marie, et je vous garde, dût ma mère me maudire du fond de sa tombe.

— C'est bien, dit froidement Marie en se relevant, je mourrai, voilà tout.

II y avait dans cette phrase un tel accent de résolution et de volonté, que Léon recula.

Marie était calme. Léon s'approcha d'elle.

— Ah ! laissez-moi, monsieur, lui dit-elle. Je vous ai prié, supplié, au nom de tout ce qu'il y a de sacré dans ce monde et de saint dans l'autre ; je me suis, comme une condamnée, roulée à vos genoux, vous demandant avec larmes et prières mon repos.et celui de ma iille, qui ne vous a rien fait, la pauvre enfant, et vous m'avez refusé lâchement; c'est honteux 1 c'est infâme! laissez-moi I

Léon retomba anéanti. /

— Marie I pardonnez-moi 1 lui disait-il en pleurant à son tour, pardonnez-moi de tant vous aimer, car c'est mon amour seul qui me fait vous dire ce que je vous dis.

— Puis, quand vous aurez brisé ma vie en jouant, oh 1 alors vous m'oublierez bien facilement, alors je n'aurai pas besoin de vous supplier de partir, et vous me laisserez avec mon déshonneur et mon désespoir, et cela pour un moment de folie, pour une minute d'oubli si étrange, qu'il y a des instants où je doute que cela soit, jusqu'à ce que vous reveniez, sans honte et sans remords, me rappeler que cela est. Que vous ai-je fait, moi? Sans vous ma vie serait encore calme et pure, tandis que maintenant je rougis devant mon père, devait, mon époux et devant ma ûlle, sans compter Dieu, que je n'ose plus prier I

— Pardonnez-moi I reprenait Léon redevenant humble et sup^ pliant, pardonnez-moi, et je vous obéirai, mais pas sitôt. Vous ne voudriez pas me faire mourir, et je mourrais si je m'éloignais de vous. Mais je ne vous parlerai jamais de mon amour; vous me re-

vrez une minute, je vous baiserai la main, et j'empovterai du heur pour toute ma journée; et lorsauo vous ne me recevrei

D^UNJB FEBIBIB 229

pas, je serai triste, voilà tout; vous n'en saurez rien; mais, au nom du ciel, ne me chassez pas !

.Marie ne répondait rien : la tête dans ses mains, elle pleurait. Léon, voyant ses larmes, se traînait à ses pieds.

— Me pardonnez-vous? lui dit^il.

Elle lui tendit la main.

— Oui, je vous pardonne, car maintenant je dépends de votre volonté et de votre caprice. Vous pouvez me perdre d'un mot, vous me Tavez dit, je ne suis donc que votre esclave. Relevez-vous et faites de moi ce que vous voudrez.

— Vous me faites bien mal, Marie.

— Écoutez, Léon, lui dit-elle en essuyant ses yeux et en essayant de rendre le calme à son visage, il est près de cinq heures, Emmanuel va rentrer, vous comprenez ce que j'éprouverais s'il vous trouvait ici et avec Témotion que j'ai. Vous reviendrez un autre jour, demain si vous voulez ; mais aujourd'hui, par votre amour pour moi, laissez-moi seule !

— Adieu, fil Léon.

— Adieu.

Et à peine le jeune homme fut-il sorti, que Marie retomba sur sa chaise, sans force et sans haleine. Ces émotions, auxquelles elle n'était pas habituée, tuaient la pauvre enfant. Léon était parti depuis un quart d'heure lorsque Emmanuel rentra. Il alla comme d'habitude embrasser sa femme en lui disant :

— M. de Grige sort d'ici ?

— Oui, répondit Marie avec effroi.

— Je l'ai rencontré, et comme il y avait longtemps que je ne l'avais vu, je lui ai demandé de venir dîner aujourd'hui avec nous.

— Et il a accepté ?

— Non.

Marie respira.

— Mais, reprit Emmanuel, il a accepté pour demain.

La pauvre femme n'avait pas une goutte de sang dans les veines.

— Gela te conlrarie-t-il? continua M. de Bryon.

— Pdnt du tout, fit- elle en essayant un sourire* Tout ce que tu fais est bien fait, mon ami.

£t, se laissant tomber de nouveau sur sa chaise, elle se dit :

— Mon Dieu, si je souffre dé^k tant, que me réservez-vous donc dans l'avenir ?

230 U aoHAH

Les femmes ont la manie d'écrire, a dit un de nos charmants écrivainv Le lendemain, à peine fut-elle seule qu'elle écrivit ft Léon.

« Mon mari m'a dit hier en rentrant que vous deviez dtner aujourd'hui avec nous ; je vous en supplie, ne venez pas. Je ne suis pas comme les autres femmes, et mon visage ne peut tromper encore comme mon cœur. Si je vous voyais auprès d'Emmanuel, je ne réponds pas de ce qui arriverait. Accordez-moi ce que je vous demande ; j'ai besoin de solitude et de recueillement. »

Puis Marie, sans la signer, plia cette lettre, sonna, et demanda Marianne.

— Ma bonne Marianne, lui dit-elle en tremblant, voici une lettre que tu vas porter.

— Oui, mon enfant.

— Mais il faut que personne ne le sache.

— A qui faut-il la remettre î

— A M. de Grige.

— A M. de Grige ? reprit la vieille femme, devinant à la pâleur de Marie ce qui se passait en elle, et tremblant à son tour.

— Oui, oui, à lui-même, continua M°^* de Bryon d'une voix embarrassée.

— Déjà 1 dit la pauvre femme.

— Oh I ne me maudis pas 1 s'écria Marie en se jetant dans les bras de Marianne, qu'elle avait toujours regardée comme sa seconde mère, et que, depuis la mort de la comtesse^ elle aimait encore plus.

— Je n'ai pas le droit de te maudire, mon enfant, et il faut espérer que celui qui l'a ne le fera jamais.

— Mon père î

-— Ton pauvre père, que tu n'as pas vu depuis deux jours.

— Oh ! oui, Je suis bien coupable I

D*I7N£ FEUHB. 231

— Mon enfant, dit Marianne en embrassant Marie, as-tu bien rdfldchi avant d'écrire cette lettre ?

— II le faut.

— Si jamais ton mari... ^

— Oh I ne me dis pas cela.

— Il t'aime tant !

— Il me tuerait, n'est-ce pas T

— El la fille ? mon Dieu l

— J'ai bien souffert depuis deux jours ; mais va, ma bonne Marianne, va vite, et si tu as une réponse à me donner, cache-la bien.

— Sois tranquille, ma pauvre enfant.

Et la vieille femme s'éloigna en souriant à Marie et en essuyant ses yeux. Cette confession avait fait du bien à la jeune femme ; elle savait que maintenant quelqu'un la plaignait et veillait sur elle, et son cœur se dégonfla.

Marianne courut chez Léon. Léon était sorti. Elle laissa la lettre à Florentin. Léon était chez Julia, que depuis quelque temps nou& avons oubliée, mais qui n'oubliait pas, elle. Le jeune homme n'avait pas cessé de voir son ancienne maîtresse, quoiqu'il fût loin de l'aimer encore ; mais il avait compris qu'il fallait cacher sa liaison nouvelle sous la commuation de sa vie passée. Julia, toujours au courant de ce i{\ie faisait Léon, avait de son côté compris le rôle qu'il lui faisait jouer ; mais, comme ce rôle servait ses projets, elle l'acceptait, cl l'on n'eût jamais dit, en la voyant rieuse et charmante avec son amant, qu'elle se doutât de la vérité.

Marie sortit pour aller au cimetière, et de là chez M. d'Hermi. Vers deux heures, Léon rentra et trouva la lettre de M"»* de Bryon ; il écrivit aussitôt à Emmanuel, lui disant qu'il lui était impossible de se rendre à son invitation, et lui donnant un prétexte quelconque ; puis il sortit et se rendit au cimetière, où il espérait rencontrer Marie ; mais elle l'avait déjà quiaé.

A cinq heures, Florentin se rendit chez Julia.

— Du nouveau, madame, lui dit-il,

— Parlez vite.

— Une lettre.

— Où est-elle?

— Je n'ai pu l'avoir ; monsieur Ta serrée dans le tiroir de son petit meuble et a mis la clef dans sa poche»

— Qui a apporté cette lettre?

— Une vieille femme.

— Et de qui vient-elle ?

— De M"« de Bryoo.

232 LE ROHAH

— Comment le savez-vous?

— J'ai suivi la vieille.

— Votre maître a répondu à cette lettre t •— Oui, c'est au mari qu'il a répondu.

— Je ne comprends pas.

— Je crois comprendre, moi.

— Expliquez-moi, alors.

— Monsieur m'avait dit, lorsque je lui avais demandé à quelle heure il rentrerait, qu'il reviendrait s'habiller à six heures. Je dési"rais savoir où monsieur allait, pour en prévenir madame, et je lui ai dit : a MDnsieur dtne en ville?» Il m'a dit : « Oui. » Puis est venue cette lettre à laquelle il a répondu, et sans doute il sera survenu quelque chose, car il m'a dit : « Je ne m'habillerai pas ; je d!ne au club. »

-^ En effet, je commence à comprendre. Cette lettre, il me la faut.

— Si madame la prend tout de suite; monsieur s'apercevra de la disparition. Je serai chassé, et cela fera perdre un auxiliaire ou tout au moins du temps à madame.

— C'est juste, fit Julia.

— Mais il y a nn moyen, dit Florentin.

— Lequel ?

— Au lieu de prendre cette lettre, je la copierai, et j'apporterai la copie à madame ; mais, pour cela, il faut que madame me prête sa clef.

Julia regarda Florentin avec défiance.

^— Madame n'a rien à craindre, reprit le valet qui surprît le regard, je ne la trahirai pas.

— Plus tard, il me faudra l'original, reprit Julia en donnant la clef au domestique de Léon.

— Madame l'aura ; si madame veut attendre, il est probable qu'elle aura la collection complète, car cette lettre est la première, mais ce ne sera pas la dernière sans doute.

— Florentin, vous êtes un garçon d'esprit.

— Mais madame sait, continua le domestique, que le jour où je lui donnerai ou plutôt où je lui laisserai prendre ces lettres, je perdrai ma place.

— Ce jour-là, vous entrerez chez moi.

— Madame peut compter sur mon dévouement.

— Je J'espère. A demain.

— A. demain, madame.

Voilà en quelles mains était tombé l'avenir de Marie. La pauvre enfant ne s'en doutait pas, et, ,U lendemain, toute reconnaissante

d'une femue 233

du sacrifice que Léon lui avait fait la veille, elle lui avait écrit pour l'en remercier, et il y avait dans cette lettre toute rimpnidence d'une femme de dix-neuf ans. C'était Marianne encore qui avait été chargée du message ; et la vieille femme, peu habituée à ces sortes de choses, ne comprenait pas tout ce qu'il y avait d'imprudent aussi de sa part à venir ainsi apporter des lettres de sa maltresse à Léon; car, comme nous l'avons vu^ elle pouvait être suivie, et la preuve, c'est qu'elle l'avait été.

Lorsque M. de Grige reçut cette seconde lettre, il la joignit à la première, referma le tiroir et mit la clef dans sa poche ; puis, tout pressé de se rendre chez Marie, il s'habilla et partit. Empêchez donc un homme comme Léon, qui est, depuis deux jours, l'amant, d'une femme comme Marie, de garder les lettres qu'il reçoit d'elle. Aussitôt Florentin tira la clef de sa poche, ouvrit le tiroir, copia les deux lettres, les resserra, referma le tiroir et courut chez la Lovely. Mais Florentin était un profond politique, qui serait devenu ministre s'il n'avait été valet de chambre, et lorsque Julia étendit la main pour prendre ces copies, il lui dit :

— Madame, ces copies sont de mon écriture, et pourraient, si elles étaient trouvées, me compromettre et me perdre ; soufirez donc que je vous en dicte le contenu, car vous, vous n'avez rien à craindre.

Julia écrivit donc sous la dictée de Florentin ; quand elle eut fini, celui-ci déchira ce qu'il avait écrit et s'en alla.

— Enfin 1... s'écria Julia en lisant ces lettres ; et nous n'essayerons pas de décrire le sourire dont elle accompagna ce moU

Pendant ce temps, Léon était chez Marie. Marie commençait à s'humaniser, il y avait déjà trois jours qu'elle pleurait, et en trois jours on pleure beaucoup ; puis le temps était beau et Marie était jeune ; cette faute qu'elle avait vue d'abord avec tant d'exaltation, elle commençait à ne plus l'envisager comme irréparable ; puis Léon était si obéissant, si humble, si discret, il y avait dans son amour tant de confiance et de vérité, qu'il fallait bien le récompenser un peu de ce qu'il faisait et de ce qu'elle lui faisait faire; ce ne fut donc pas, comme la veille, avec des larmes et des regrets que M"»« de Bryon reçut son amant ; dès qu'il parut au seuil de son boudoir, elle lui tendit la main en lui disant : ce Merci. » Alors elli le fit asseoir à c^té d'elle, car elle avait compris qu'il ne fallait pas le blesser si elle voulait se faire toujours obéir, et elle lui dit :

— Vous ne m'en voulez pas de ma lettre d'hier?

— Je ne me souviens que de celle de ce matin.

— Que vous ête» bon 1 je ne m'étais pas trompée; vous m'aime n'est-ce pas ?

-*- Aî-je besoin de vous le répéter encore, et ne le savez-TOus pas aussi bien que moi, vous qui ne répondez à cet amour que par des pleurs et des remords?

— Eh bien * k l'avenir, je ne pleurerai pas et ne regretterai rien. En parlant ainsi, Marie ne put retenir un soupir.

— Que dites-vous ?

— La vérité, reprit-elle , je vous dis, mon ami, qu'en voyant ce que je souffre j'ai deviné ce que vous avez souffert, et que je me suis repentie de vous avoir fait tant de mal ; je me suis dit qu'il est impossible de revenir sur le passé, et que ce passé de trois jours, où je retrouve votre nom, n'est peut-être pas un malheur, puisque vous êtes trop noble et trop loyal pour en abuser ; je me dis, Léon, qu'à l'avenir je veux vous recevoir le sourire à la bouche et la joie au cœur ; que je veux enfin être l'&me de votre &me et la confidente de vos pensées. Voilà ce que je me dis, et maintenant m'en voulez-vous encore ?

— Oh I Marie, vous allez me demander encore quelque sacrifice?

— Non, rien que je ne vous aie demandé déjà et que vous ne m'ayez déjà accordé. Écoutez-moi bien, Léon, et vous me jugerez après : quelle que soit la cause qui m'y ait poussé, vous êtes moi^ amant; je vous avoue que ce mot-là, je ne croyais jamais le prononcer, car, jusqu'à présent, mes amours ont été de saintes et légitimes amours; mais enfin, maintenant, vous êtes plus mon maître que mon mari lui-même, puisque rien ne me donnait à vous, et que je me suis donnée. Eh bien I mon ami, nous nous verrons tous les jours, tant que vous voudrez ; je vous écrirai tous les matins et tous les soirs, si cela vous est agréable. Je vous dirai ma vie minute par minute ; mais...

— Mais ?

— Vous ne me forcerez pas à rougir devant Emmanuel ?

— Allons, il faut î'y résigner; vous ne m'aimez pas, Marie. Et Léon laissa tomber sa tête dans ses mains.

— Je suis franche, voilà tout ; vous autres hommes, vous ne croyez à l'amour d'une femme que lorsqu'elle se livre à vous ; mais vous, Léon, vous n'avez plus besoin de cette preuve ; n'est-il pas vingt fois plus doux, avouez-le, d'être l'un auprès de l'autre comme nous le sommes, sans crainte, sans remords; de laisser son âme parler avec une autre âme, et de s'abandonner à des joies èélestes que ne troublent pas les passions humaines? Mon bonheur est dans ce que je vous demande. Léon, me refuserez-voub mon bonheur? Alors, je serai à vous plus que vous ne pouvez le croire; présent ou absent, mon âme et ma pensée vous accompagneront*

d'uiœ femmb 235

vous qui me protégerez contre Tous-même, et qui me conserverez pure ; car jamais un autre homme que vous n'obtiendra, je vous le jure, ce qu'aujourd'hui je vous refuse. Yuus ne comprenez donc pas cette vdlupti^- sainte, d'avoir une sœur inattendue, et de se dire * Il y a quelqu'un qui pense à moi, qui mêle mon nom à sa prière, et qui a pour moi l'amour chaste que les anges ont pour leurs frères? Dites, cet amour n'est-il pas le seul possible, et ne doit-il pas durer plus longtemps que cette pa«sion que les hommes ont qualifiée du même nom ?

Si Léon eût consenti tout de suite à ce que lui demandait Marie, les femmes sont ainsi faites, que, s'habituant peu à peu à la vie qu'elle se traçait, il fût venu un jour où elle eût été convaincue que jamais Léon n'avait été son amant ; mais Léon ne répondait rien. La tète inclinée, il cherchait la solution impossible de ce problème éternel qu'on nomme la femme. Tout violent qu'était son amour, il se refroidissait lé^^rement aux prières étemelles de Marie ; et il commençait à se mélanger d'un peu de calcul, puisque son cœur seul ne suffisait plus à convaincre. Marie, voyant que Léon ne lui répondait pas, s'approcha de lui, et la tête penchée sur la sienne, elle lui dit :

— Qu'avez- vous encore? Vous m'en voulez? C'est vous qui ne m'aimez pas, puisque vous refusez de me comprendre.

Et comme Léon ne bougeait pas, les lèvres de la jeune femme se posèrent fraternellement, mais avec effort, sur son front, comme si elle eût voulu donner tout de suite le premier gage du traité qu'elle venait de proposer.

— Voyons, Léon, reprit-elle, c'est vous, à votre tour, qui devenez méchant, et qui, lorsque je vous aime, ne m'aimez plus. Écoutez, voici le printemps qui afproche ; vous viendrez en Poitou avec nous. Là, nous serons seuls ; nous aurons de longues journées et de \pngues promenades ; nous n'aurons pas besoin de nous cacher plus qu'autrefois, puisque nous ne ferons pas mal.

Léon ne répondit rien.

Marie lui prit la tête dans ses petites mains et l'embrassa comme un enfant. N'était-ce pas étrange, cette femme demandant à un homme de ne plus l'aimer, et le lui demandant avec toutes les tendresses de l'amour? Ce qu'il y avait d'incroyable et de vrai cependant dans tout ce que venait de dire Marie, c'est qu'elle avait fini par le croire, c'est qu'elle associait ingénument ces deux amours d'Emmanuel et.de Léon, si différents l'un de l'autre 1 C'esi que si M. de Grige consentait à oublier le passé, elle était prête à l'oublier aussi facilement, jusqu'au jour où la fatalité l'évoquerait plus terrible el plus afifreux qu'il ne l'avait jamais été.

236 LE BOHAlf

Il était six heures. A cette époque de Tannée, c^est-à-dîrc au mois de février, six heures sont le moment mystérieux de la journée, oùy lorsque le feu de la cheminée va s'éteignant, où, lorsqu'on n'a pas encore fait allumer sa lampe, on se livre à une rêverie douce si Ton est seul, à des confidences intimes si Ton est deux.

^Is étaient deux-

Cependant Marie avait dit : « Oubliez-moi ; » mais elle ne trouvait plus rien à dire. Elle n'osait retirer sa main de la main de Léon, et celui-ci les yeux fixés tendrement sur elle, lui répétait à voix basse :

— • Si vous saviez comme je vous aime, Marie; jamais une femme comme vous ne m'a aimé. Oh ! je vous en supplie, ne me chassez pas de votre cœur. Ne me dites ni de cesser de me souvenir, ni de cesser d'espérer... — Marie, ne m'entends-tu pas?

Elle ne disait et ne pensait plus rien. Elle s'abandonnait aux bras d'un homme qui l'attirait, et, épuisée d'âme comme de corps, la pauvre enfant était impuissante contre ces luttes inconnues. Elle demandait simplement un sacrifice au nom de son bonheur et de son repos, et, voyant malgré cela son amant insister, elle ne pouvait plus le combattre autrement qu'avec des larmes. Elle sentait qu'une minute de sa vie passée enchaînait à lui tout son avenir s'il le voulait, et elle ne voulait plus que prier Dieu de la faire mourir avant qu'Emmanuel apprit cette effrayante réalité. Étrange destinée que celle des femmes, qui veut que pour un moment d'oubli qui, comme à Marie, peut leur avoir été presque surpris, elles appartiennent corps et âme, tant qu'elles lui plairont, à l'homme auquel elles se sont si imprudemment livrées I...

La veille, il n'y avait qu'un jour que Mafie eût voulu effacer de sa vie, le lendemain il y en avait deux. Alors arriva ce qui devait arriver. Marie, voyant qu'elle avait de nouveau succombé à la volonté de son amant, voulut se donner une excuse. La seule qu'elle pût se donner, c'était d'aimer Léon. Elle se la donna, et cependant, comme dans le fond elle était convaincue du contraire, elle comprit qu'il fallait s'étourdir pour couvrir, sinon pour faire taire cette voix secrète. Alors, matin et soir, elle écrivit à Léon des lettres passionnées ; chaque jour elle voulait le voir; et autant elle avait été froide ^^cc lui, autant elle semblait maintenant heureuse et fiôre de son amour. Il est vrai que souvent, r!r8que ivre de joie et de bonheur, Léon était parti, Marie pleurait comme une folle, non plus dans la crainte de l'avenir qu'elle n'entrevoyait pas encore, non plus par remords du passé ; mais parce que malgré tout ce qu'elle pouvait faire^ non-seulement Léon lui restait indif-

férent, mais encore lui devenait odieux, et que, son amour s'augmentant encore de sa faute, elle aimait Emmanuel plus que jamais. Mais il n'y avait plus moyen de reculer; il fallait, comme rhomme qui se jette par une fenêtre, et qui une fois qu'il a perdu pied se repent de ce qu'il a fait, aller au fond de Terreur au risque de s'y briser.

Léon, grâce à cet amour-propre que Dieu a donné à riiomme par pitié, comme moyen de bonheur, prenait au sérieux tout ee que lui disait Marie et Tadorait réellement. Tous les jours, qu'Emmanuel y fût ou n'y fût pas, il arrivait à l'bôtel et ne s'en allait que lorsqu'il devenait tout à fait impossible de rester. Il est donc facile de comprendre ce que souffrait Marie. Elle n'avait, ni au monde, ni à elle-même, ni à Dieu, aucune excuse possible à donner. Elle était forcée de fermer les yeux, pour marcher dans celte route nouvelle où la guidait un homme inconnu, devant lequel elle rougissait, et auquel elle se donnait sans amour et déjà sans pu* deur. On eût dit la statue d'un ange profanée par un sacrilège.

Marianne voyait bien que sa maîtresse se perdait, mais la pauvre femme n'osait rien dire. C'était une nature bonne, mais faible, sans énergie. Capable de se faire tuer sans un cri pour un caprice de Marie, elle était incapable d'avoir, même pour son bien, une volonté que M^e de Bryon, fdble aussi, eût acceptée cependant et subie. D'ailleurs, Marianne se laissait prendre aux apparences, et, convaincue que Marie aimait Léon, elle ne savait que prier pour la jeune femme, et sinon protéger, du moins voiler autant que possible ces amours qu'elle redoutait tous les jours de voir divulguer. Restait le comte, que sa vieille expérience poussait à croire les choses que lui démentait son affection de père. Plusieurs fois il était venu voir sa fille, et toujours il avait rencontré Léon. Marie, tant que son père avait été là, avait paru embarrassée : elle semblait ne plus avoir en lui cette confiance que la conscience donne. Yingt fois le comte avait été sur le point de causer, cœur à cœur avec sa fille, de la présence éternelle de Léon, et de lui faire remarquer ce qui, du moins il l'espérait, n'était encore qu'une inconséquence ; mais jamais il n'avait osé, tremblant de dévoiler à V fille la possibilité d'une chose dont peut-être, dans son innocence elle ne se doutait pas. Il n'en souffrait pas moins, et il étudiait mmanuel, s'efforçant de surprendre sur son visage quelque signe de tristesse ou de chagrin qui lui prouvât qu'un autre avait remarqué ce qu'il avait remarqué lui-même ; mais Emmanuel était toujours le même, toujours aussi bon, toujours aussi heureux, toujours , îneapable d'un soupçon sur sa femme.

Ce qu'il y avait de certain pour M. d'Henni, c'est que sa fiUe,

par quelque raison que ce fût, n'était déjà plus pour lui ce qu'elle était autrefois. En effet, la pauvre petite avait vu souvent le regard de son pore se fixer à la dérobée sur elle, et il lui avait semblé qu'à ce regard paternel et profond rien ne pouvait échapper, et que son cœur avait dû s'ouvrir comme un livre et dire tout ce qu'il voulait cacher. Elle avait donc tristement deviné les fois que son père avait voulu lui parler de Léon, et elle avait toujours, dans sa crainte maladroite, détourné la conversation ou jeté à travers un mot qui arrêtait son père, sans s'apercevoir qu'au lieu de détruire les soupçons de M. d'Hermi, elle les confirmait par l'insistance, visible pour tout œil exercé, qu'elle mettait à ne pas répondre. Naturellement, cette terreur étemelle jetait du froid entre le père et la fille ; celle-ci évitait donc autant que possible de se trouver seule avec le comte, et elle n'allait presque plus le voir, car elle sentait qu'elle eût tout avoué à son père au premier mot qu'il lui eût dit. Alors, Dieu sait ce qui fût arrivé. Le pauvre homme était horriblement peiné. Vingt fois il avait été sur le point d'aller lui-même trouver Léon et de lui demander, sur l'honneur, la vérité tout entière, dût-il se jeter à ses genoux pour obtenir de lui qu'il partit et qu'il rendit le repos à sa fiHe ; mais il avait toujours été arrêté, d'abord par cette pensée toute paternelle que peut-être i' se trompait ; puis que, ne sachant à qui il nvait affaire et quel genre de cœur était Léon, cette confidence pcuvait faire plus de mal que de bien à Marie et être connue d'Eminanuel, qui, comme nous l'avons dit, semblait ne se douter de rien et ne se doutait de rien en effet.

Mais il y avait quelqu'un qui veillait et qui se chargeait d'éclairer tout le monde. Ce quelqu'un, c'était Julia 1

La réforme, à cette époque, commençait son envahissement, et M. de Bryon en était un des principaux chefs. Toutes les idées généreuses et libérales se donnaient rendez-vous en lui; et il n'était pas seulement mû par son armbition : il voulait le bien de «on pays pour le bien lui-même, et non pour la position qu'il en pouvait tirer. Comme nous l'avons vu, le gouvernement avait essayé de l'arrêter dans la vofe q^^'il parcourait en lui jetant un ininistèrOi

d'une femme 239

,ce gâteau avec lequel on calme les cerbères politiques; mais Emmanuel avait refusé, parce qu'avec le ministère on ne lui donnait pas tout ce que, dans sa justice, il voulait qu'on accordât au peuple. Si nous n'étions entraîné par notre sujet, nous nous étendrions sur les projets politiques d'Emmanuel, et beaucoup de nos hommes d'État se trouveraient bien petits à côté de notre héros ; mais nous faisons une simple étude de cœur et n'avons nullement en vue la réorganisation sociale. Nous ne pouvons qu'indiquer de temps en temps les événements politiques de la vie de H. de Bryon, et montrer en quoi ils se trouvèrent fatalement mêlés à sa vie privée. Ce fut sa réputation qui lui amena Julia ; ce fut sa réputation qui le fit aimer de Marie ; ce fut sa réputation, à laquelle il sacrifia quelques heures de son bonheur domestique, qui amena les événements que nous allons faire connaître.

Une réunion réformiste, que devait présider Emmanuel, allait avoir lieu à Poitiers ; il en reçut avis, dit à Marie que son absence ne durerait que quelques jours et partit. Marie fut presque heureuse en le voyant partir ; ce départ lui donnait le temps de regarder autour d'elle et de mettre de l'ordre dans ses terreurs.

Deux heures après qu'Emmanuel était parti, Léon était chez Marie. Pour Julia, c'était le moment d'agir. Elle n'ignorait pas le départ de M. de Bryon, elle savait Léon chez sa femme ; elle se rendit chez M. de Grige, et prit les originaux des lettres dont elle n'avait encore que les copies. Quand elle eut ces papiers dans les mains, elle se rendit chez M»* de Br>'on et demanda à lui parler. On lui répondit que Mm« de Bryon n'était pas visible. Elle laissa sa carte et se représenta le lendemain. Le lendemain, Marie était sortie.

— Vous direz à votre maîtresse, fit Julia, qu'elle a eu tort de ne pas me recevoir.

n y avait dans cette phrase une menace à laquelle le domestique ne répondit rien.

Quand Marie rentra, on lui remit la seconde carte de Lovely, et le domestique répéta ce qu'on l'avait chargé de dire.

Marie avait toutes raisons de craindre tout. Elle donna ces deux cartes à Léon, et lui demanda s'il savait ce que cela voulait dire. Léon pâlit en lisant le nom de Julia ; mais il ne voulut rien dire ni supposer avant de l'avoir vue. Il répondit à Marie qu'il ne connaissait pas ce nom ; mais ce fut avec un sinistre pressentiment qu'il lui répondit cela.

A six heures, il se rendit rueTaitbout. Julia était chez elle. Léon connaissait le caractère de sa maîtresse ; il ne voulut pas aborder franchement la question ; il voulut ruser avec elle.

— Ah I c'est vous, fit Julia d'un air charmant; je ne vousYois presque plus. Yeilà deux jours que je n'ai entendu parler de vous

En disant cela, elle serrait la main tremblante de Léon

— Il sait tout, pensa-t-elle ; voyons-le venir.

Et elle regarda son amant comme pour s'assurer qu'elle n'avait pas affaire à un partenaire bien redoutable. Un silence se fit, pendant lequel les deux adversaires préparèrent leurs armes. Ce fut Léon qui, le premier, prit la parole.

— Voyons, Julia, dit-il, parlons franchement. EsUce que vous m'en voulez de quelque chose?

— Moi, vous en vouloir, mon ami, et de quoi 7 de ce que vous ne m'aimez plus?

Léon fît un mouvement comme pour nier.

— Allez-vous me dire que vous m'aimez ? reprit Julia ; vous mentiriez ; faites-moi donc l'honneur d'être franc avec moi. Voilà longtemps que nous sommes ensemble ; je vous ai aimé trop sincèrement pour que votre amour puisse durer encore.

Tout cela était dit d'un ton si calme, que Léon en arrivait presque à douter que ce fût Julia qui fût allée chez Marie, lui qui croyait, en venant, ne devoir attribuer ces visites qu'à la jalousie.

— Mais, de votre côté, vous ne m'aimez plus autant, Julia.

— Ce serait duperie que d'aimer un homme qui n'aime plus.

— Alors, si vous n'avez plus d'amour pour moi, vous ne deves pas avoir de haine, je l'espère ^ vous ne voudriez rien faire qui pût me causer de la peine?

— A vous?

— A moi, — ou à toute autre personne à qui je m'intéresserais.

— Nous y voilà, se dit Julia. Expliquez-vous, mon ami, repritelle tout haut, je ne vous comprends pas.

— Écoulez, continua M. de Grige, qui pensait qu'il valait mieux procéder par le raisonnement que par la colère, et qui prit les mains de Julja dans les siennes, vous savez mieux que personne qu'on ne commande pas à son cœur ; vous-même, involontairement, avez fait souffrir des gens qui vous aimaient, parce que votre cœur vous portait vers d'autres. Je vous ai peut-être fait souffrir.

«— Le fat 1 murmura Julia.

— Mais vous savez qu'à défaut d'amour, je vous conserverai l'amitié la plus sainte et la plus dévouée I

— Après ? fît Julia d'un ton désespérant d'ironie.

•^ Après, répliqua Léon en pâlissant légèrement ; je ne vous ai {amais dit moi-même, parce qu'il y a des sentiments que je respecte et des susceptibilités que je ne blesse jamais, mais d'autres vous ont dit, peut-être, que j'ai une nouvelle maltresse ; si l'on

D*UNE FEUtfE 241

TOUS a dit que j'aime cette femme, on vous a dit vrai ; nous pouvons nous avouer ces choses-là, maintenantr que vous êtes de sangfroid. Peuti-êlre ne vous a-t-on pas dit, cependant, combien je la respecte, combien elle mérite ce respect et combien je tiens à son repos ?

— Je sais tout cela, au contraire, et je sais que vous ne m'avez gardée que pour couvrir cette liaison qui a besoin de rester ca* chée. Vous voyez que je suis au courant.

Et Julia jetait sur Léon un regard qui ne promettait rien de bon et qui l'embarrassa.

— J'arrive au fait, reprit-il, mais sans vouloir avoir l'air de connaître toute la vérité. Je sors de chez la personne dont jevouspar* lais tout à l'heure; elle m'a dit qu'une femme inconnue s'était présentée deux fois chez elle, et n'avait pas voulu dire son nom ; mais au signalement qu'on m'a donné de cette inconnue, j'ai cru vous reconnaître, et je suis venu pour avoir avec vous une explication à ce sujet, et vous demander, dans le cas où vous vous seriez présentée chez cette personne^ ce que vous aviez à lui dire.

•«— C'est tout ? demanda Julia d'un ton aussi insolent que possible.

— - Oui, c'est tout, répondit Léon, que la colère commençait à envahir.

— Eh bien ! il y a du vrai dans tout cela ; seulement, .si Mm« de Bryon vous a dit qu'une femme inconnue s'était présentée chez elle, elle vous a menti, à vous, comme elle ment à son mari quand elle lui dit qu'elle l'aime, puisque j'ai laissé deux cartes.

Julia parlait ainsi en jouant d'un air indifférent avec les breloques de sa chaîne. Elle reprit, sans que Léon trouvât une parole .

— Maintenant, vous voulez savoir ce que j'avais à dire à votre nouvelle maîtresse ? Oh 1 mon Dieu t c'était une chose bien simple; je voulais simplement lui dire, fit Julia en appuyant sur les mots, que je me nomme Julia Lovely, que je suis votre maîtresse depuis, près de deux ans, que je vous aime, que je sais que vous me trompez avec elle et que je veux tout dire à son mari. Voilà, mon cher Léon, ce que j'avais à lui dire.

M. de Grige regarda Julia. Elle souriait comme si elle eût parlé^ de la chose la plus ordinaire du monde.

— Vous vouliez lui dire cela? dit Léon.

— Oui, répondit Julia en joignant à sa réponse un signe de têto* afQrmatify et en regardant son amant de façon à lui faire comprendre tout ce qu'elle avait de haine dans l'âme.

— Et maintenant? demanda Léon d'un ton menaçant.

^ Et maintenant, je dirai tout à M. de Bryon sans prévenir sa

femme, puisqu'elle ne veut pas me recevoir. M. de Bryon a été mon amant, il m'a très-mal traitée ; j'ai été votre maîtresse, je vous aimais énormément, fit Julia en riant au nez de Léon, vous mc> trompez avec sa femme ; je me venge à la fois de vous et de lui. C'est assez bien joué, n'est-ce pas ?

— Et vous croyez que je permettrai cela ? dit Léon en se levant.

— Il le faudra bien, répondit Julia en se levant aussi.

— Si vous faites un mot de ce que vous venez de dire, Julia, prenez garde f

— Que me ferez-vous t

— Tout, quand je devrais...

— Quand vous devriez me tuer, hein ? Est-ce qu'on tue les femmes! Je ferai tout cela, Léon; et comme je suis franche, je vais vous dire pourquoi et comment je le ferai. D'abord, il faut que je vous détrompe sur une chose qui peut-être vous donnerait des remords un jour. Je ne vous ai jamais aimé...

— Que m'importe?

— Tant mieux, alors. Mais j'ai été sur le point d'adorer M. de Bryon. Du jour où il a épousé M"* d'Hermi, j'ai été votre maîtresse^ et si vous n'étiez la fatuité incamée, vous vous seriez aperçu du brusque changement qui s'était opéré en moi vis-à-vis de vous. Je vous avais toujours trouvé un être insignifiant, tout à coup je deviens folle de vous. C'était invraisemblable. C'était à vous de chercher la cause de tout cela, car il y en avait une, et la voici :

Léon se mita marcher à grands pas dans le salon.

— Oh I ne vous impatientez pas, dit Julia, vous verrez comme vous serez content de savoir tout ce que je vais vous dire, car il n'y aura que Dieu, vous et moi qui le saurons. — Je suis devenue votre maîtresse^parce que je vous savais amoureux de M"' d'Hermi, et que, ne croyant pas à la vertu des femmes, j'ai pensé qu'un jour vous seriez son amant, d'autant plus que je me promettais d'attiser cet amour autant qu'il me serait possible. Elle s'est bien défendue, je dois le dire, et il m'a fallu vous supporter près de deux ans, vous que je n'aimais pas ; mais enfin elle a succombé, la pauvre enfant, et le châtiment suivra de près la faute, comme dans les mélodrames du boulevard. Vous allez me demander maintenani quel intérêt j'ai à perdre M"« de Bryon. Qu'il vous suffise de s» voir que ce n'est pas parce que je suis jalouse de vous. S'il n'y avait que cela, je vous laisserais bien à elle; mais ily a à ce que je fais un motif plus grave, une raison d'État. Je vous sacrifie tu bonheur de mon paysl

En disant cela, Julia ne put s'empêcher de rire.

— Et TOUS pensez, dit Léon d'un ton méprisant, que M. de Br^on croira une fille comme vous?

— Imbécile I... Il croira récriture de sa femme, quand je lui montrerai les lettres qu'elle vous a écrites.

Mon devint pâle comme un spectre.

• >- Vous avez ces lettres? s'écria-t-il.

Oui.

Tous les avez volées?

.'^ Parfaitement. Oh 1 n% serrez pas les poings, cela ne vous mèserait à rien.

— Et ces lei^essont...

— Là ; et en même temps Julia montrait le corsage de sa robe.

— Vous allez me rendre ces lettres! cria Léon qui écumait de rage et en avançant sur iulia.

— Si vous faites un pas, dit celle-ci avec un sang-froid/plus terrible que toutes les colères, j'ouvre cette fenêtre, je crie à l'assassin, je vous fais arrêter, je dis pourquoi j'ai appelé au secours, et je re-* mets entre les mains du procureur du roi les copies des lettres dont je garde les originaux.

— Infamie ! murmura Léon, qui sentit à ses yeux les larmes qu'y fait venir le sentiment de l'impuissance et de la défaite.

— Songez, reprit Julia avec ce sourire étemel que rien ne pouvait faire tomber de ses lèvres, songez que j'ai tout prévu. Vous ne pouvez vous venger de personne, pas même de votre domestique, que vous allez mettre à la porte, mais que je vais prendre à mon service ; pas même de moi, qui suis moins qu'un domestique à vos yeux, qui suis une courtisane; mais, dans le siècle où nous sommes, une courtisane est aussi puissante, plus puissante même avec sa neauté que les plus grands et les plus nobles noms. Il y en a assez parmTnous qui meurent à l'hôpital pour qu'il y en ait quelquesunes qui fassent fortune.

Ce mot fut comme un éclair pour Léon. ^

— Il y a un moyen d^avoir ces lettres, pensa- t-il.

Il passa la main sur son front comme pour imposer le calme à son visage.

— Écoutez, Julia, dit-il d'une voix résignée, vous avez entre les mains la vie de deux hommes, l'honneur d'une femme^ le repos de toute une famille qui ne vous a rien fait.

— Je le sais bien.

— Combien voulez-vous vendre tout cela ?

*- Deux millions, répondit Julia en souriant toujours.

— Je n'en ai plus qu'un, donnez-moi ces lettres, il est à vous.

— C'est parce que je sais que vous n'en avez qu'un que j'en de-

244 LE KOBIAN

mande deux. Je ne yqux pas vendre ces lettres. Je manque ma fortune avec vous, mais je la fais peut-être avec un autre.

— Julia... dit Léon d'un ton suppliant.

— Avouez que voua commettriez un crime pour avoir ces lettres? Voilà pourtant à quoi tient Thonneur d'un homme. Si je voulais être marquise de Grige, je le deviendrais, pourvu que je vous apportasse ce paquet de lettres en dot.

Léon ne répondit pas.

— Vous n'avez pas besoin de répondre, fit Julia, je sais que vous consentiriez. Vous aimez donc bien cette femme I mais vous ne l'aimez pas autant que je vous méprise. C'est si méprisable, un homme vaincu par une femme et qui ne pourra rien contre elle I

En disant cela, Julia sonnait.

— Qu'allez-vous faire? lui dit Léon dont la colère troublait les idées.

— Je vais faire mettre les lettres à la poste. Elles sont toutes prêtes à être envoyées. Quelle surprise pour ce pauvre Emmanuel!

— Julia, vous ne ferez pas cela.

— Écoutez alors.

En ce moment la femme de chambre entrait, et Julia tirait de son sein un paquet de lettres.

— Tu vois bien ce paquet^ Henriette? dit Julia à celte fille.

— Oui, madame.

— Tu vas aller le porter à la poste, et rappelle-toi que rien ne doit t'arrôter en chemin.

— Comme vous êtes p&le, madame 1 fit la femme de chambre, et en même temps elle regardait Léon, plus pâle encore que Julia. Jean est là, ajouta- 1- elle tout bas.

-^ C'est bien, reprit Julia, je n'ai rien à craindre ; va, ma fille, va. Henriette sortit.

Au moment où elle quittait le salon, Léon prit son chapeau et s'apprêta à la suivre.

— C'est inutile, lui dit Julia en s'asseyant, elle ne vous les donnera pas, quand même vous lui donneriez en échange ce que vous me proposiez tout à l'heure. Figurez -vous, mon cher Léon, que cette brave fille que vous venez de voir a fait un enfant autrefois, mais elle Ta tué. J'ai les preuves du crime, et elle a plus peur de l'échafaud qu'elle n'a envie de votre argent. Ah 1 je suis bien sûre des gen& qui me servent, allez. Laissez-la donc faire. D'ailleurs, toutes les lettres de M™* de Bryon ne sont pas dans le paquet qu'elle emporte; j'en ai quelques-unes en réserve dans le cas où les premières s'égareraient. Oh ! je suis prévoyante 1 Mais laissezvous fa^re, c'est votre bonheur que j'assure. Après cet éclat, Marie

DUNE FEBIME 245

sera à VOUS sans réserve; et les femmes n'auront plus asse7« d'yeux pour vous voir, vous, Tamaut de M"* de Bryon, la femme vertueuse par excellence. Vous allez devenir un homme à la mode.

— C'est bien, madame. Ce fut tout ce que Léon put dire. La co* 1ère rétouffai\.

Il sortit, p/us semblable à un fou qu'à un homme sensé.

— Voilà l'homme le plus malheureux de Paris, se dit Julia en le voyant de la fenêtre remonter dans sa voiture ; mais à chacun son tour.

Julia prit une feuille de papier et elle écrivit :

• € Madame,

» Je me suis présentée deux fois chez vous sans que vous me fassiez l'honneur de me recevoir. Je pardonne quelquefois que Ton me fasse un chagrin, jamais je ne pardonne que l'on me fasse une insulte. Je vieub d'envoyer à votre mari, mon ancien amant, les lettres que vous écriviez à M. deGrige, mon amant, ou plutôt notre amant.

» JULIA LOVELT. »

Au moment où elle terminait cette lettre, Henriette rentrait.

— Tu as mis le paquet à la poste? lui dit Julia du ton d'une femme prête à punir sévèrement une désobéissance.

— Oui, répondit Henriette, mais non sans embarras.

— Eh bien! fais porter cette lettre à son adresse, et dis que je D'y suis pour personne.

Nous l'avons dit, Léon était comme un fou.

— Que faire? que faire? se disait-il; chaque minute que je laisse passer sans agir, c'est une année de bonheur que j'enlève à Marie* Toutes les combinaisons imaginables traversèrent son esprit^^

246 LE ROaiAK

mais tombaient devant le mot : Impossible. Sa fortune, sa vie, son bonneur, il eûi tout donné pour Marie, et il ne trouvait Hen pour la sauver. Toute tentative eût amené un scandale plus grand encore que celui qui allait avoir lieu en laissant les choses suivre leur cours. Hais comment avouer tout cela à Marie? Léon ne s'en sentit pas le courage. Il erra dans les rues de Paris, et le soir, sans savoir ce qu'il faisait, il entra au club, n'osant ni rentrer chez lui, ni aller chez M''^ de Bryon. Pendant ce temps, Jean, le valet de chambre de Julia, était allé porter la lettre que celle-ci avait écrite à Marie, et il était revenu.

— M"* de Bryon était-elle chez elle? avait demandé Lovely au domestique.

— Oui, madame.

— Seule?

— Avec son père.

— Très-bien. Qu'a-t-elle dit?

— Elle a demandé l'adresse de madame.

^ Vous l'avez donnée?

— Oui.

— Je n'y suis pour personne, rappelez-le-vous.

Julia resta seule. Elle était émue, car elle s'attendait à la visite de Marie, et, si forte que Ton soit, l'on ne se jette pas ainsi à travers la destinée d'une femme sans en ressentir quelque émotion. Elle avait donc besoin de temps en temps de se souvenir des raisons qu'elle avait de se venger d'Emmanuel pour s'excuser à ses propres yeux, et elle ne descendait pas toujours dans le fond de son cœur, car, malgré elle, elle y eût trouvé des remords précoces, et qui ne pouvaient qu'aller en augmentant.

— A quoi bon se repentir de ce qu'on 8 fait? s'écriait-elle tout à coup. D'ailleurs, il est trop tard maintenant.

A dix heures environ, Jean entra :

— Madame, dit-il, une dame voilée est là qui demande à vous parler.

— Je n'y suis pour personne.

— Cette dame a tellement insisté, elle dit qu'il s'agit de choses si graves, que je me suis permis d'enfreindre la consigne.

— Le nom de celte dame? demanda Julia qui savait que c'était Marie qui se présentait.

— Elle ne l'a pas dit.

— Qu'elle le dise; je ne reçois que les gens qui disent leur nom. Jean revint quelques minutes après avec une carte.

— M»« de Brvon chez moi! s'écria Julia, comme si elle eût été étonnée et de façon à ce que Jean entendît le nom; faites-la entrer.

d'une femme 247

Marie entra. On voyait sa pâleur à travers son voile. A peine fut-elle en face de Julia, que, cédant aux émotions qui Tagitaient depuis deux heures, elle se laissa tomber sur une chaise en éclatant en larmes.

Or voici ce qui s'était passé. Marie, comme Ta répété Jean, était avec son père quand elle reçut la lettre de JuUa. Cette lettre était si inattendue et si terrible, que la pauvre femme avait pAli au point que le comte s'était approché d'elle pour apprendre ce qui la troublait ainsi; mais, par un mouvement machinal et rapide, Marie avait jeté au feu cette lettre qu'elle n'avait plus besoin de lire une %econde fois, car les caractères flamboyaient devant ses yeux et dans sa pensée.

-r- Demandez l'adresse, était tout ce que M™« de Bryon avait pu dire.

— Que dit cette lettre? avait interrogé le comte.

— Rien, mon père, avait répondu Marie en lui tendant la main.

— Des secrets pour moi?

— Non, mon bon père.

— Quoique mauvaise nouveUe? ^

— Oh! certes non... une lettre d'afiaires.

— Mais pourquoi as- tu pâli?

— J'ai eu peur d'abord en entendant sonner; puis les premiers mots de cette lettre me présageaient comme un malheur, et j'ai craint un instant pour Emmanuel, tandis que, comme je vous le répète, ce n'est qu'une affaire, et qui ne m'empêchera pas de dormir. Et Marie avait regardé l'heure à la pendule.

— Tu me chasses? avait repris le comte.

— Ah I mon bon père, que me dites-vous là?

— Maintenant que tu m'as rassuré, je n'ai plus rien à faire ici, et je te laisse : à demain.

— A demain, mon bon père.

Et le père et la fille s'étaient tendrement embrassés. M. d'Hermi était toujours inquiet; cette lettre, du reste, lui faisait redouter quelque mystère, et cependant il partit. Marie le regardait s'éloigner avec une impatience qui l'élonnait aussi. Elle accompagna son père jusqu'à l'antichambre, le comte l'embrassa une dernière fois, et elle rentra dans son appartement. M. d'Hermi n'avait pas fermé la porte qu'il entendit un violent coup de sonnette parti de l'intérieur, n crut que Marie sonnait sa femme de chambre pour se coucher, et il descendit. Mais à peine avait-il descendu quelques marches, qu'il entendit ouvrir la porte qu'il venait de fermer, et qu'il Tit un domestique descendre quatre à quatre l'escalier où il était.

— Où allez-vous? dit-il au domestique.

246 LE ROIklÂK

mais tombaient devant le mot : Impossible. Sa fortune, sa vie, son honneur, il eûi tout donné pour Marie^ et il ne trouvait tien pour la sauver. Toute tentative eût amené un scandale plus grand- encore que celui qui allait avoir lieu en laissant les choses suivre leur cours. Mais comment avouer totit cela à Marie? Ldon ne s'en sentit }>as le fourage. H erra dans les rues de Paris, et le soir, sans sa* voir ce qu'il faisait, il entra au club, n'osant ni rentrer chez lui, ni aller chez M"« de Bryon. Pendant ce temps, Jean, le valet de chambre de Julia, était allé porter la lettre que celle-ci avait écrite à Marie, et il était revenu.

— M*"* de Bryon était-elle chez elle? avait demandé Lovely au domestique.

— Oui, madame.

— Seule?

— Avec son père.

— Très-bien. Qu'a-t-elle dit?

— Elle a demandé l'adresse de madame.

— Vous l'avez donnée?

— Oui.

— Je n'y suis pour personne, rappelez-le-vous.

Julia resta seule. Elle était émue, car elle s'attendait à la visite de Marie, et, si forte que l'on soit, l'on ne se jette pas ainsi à travers la destinée d'une femme sans en ressentir quelque émotion. Elle avait donc besoin de temps en temps de se souvenir des raisons qu'elle avait de se venger d'Emmanuel pour s'excuser à ses propres yeux, et elle ne descendait pas toujours dans le fond de son cœur, câr, malgré elle, elle y eût trouvé des remords précoces, et qui ne pouvaient qu'aller en augmentant.

— A quoi bon se repentir de ce qu'on a fait? s'écriait-elle tout à coup. D'ailleurs, il est trop tard maintenant.

A dix heures environ, Jean entra :

— Madame, dit-il, une dame voilée est là qui demande à vous parler.

— Je n'y suis pour personne.

— Cette dame a tellement insisté, elle dit qu'il s'agit de choses si graves, que je me suis permis d'enfreindre la consigne.

— Le nom de cette dame? demanda Julia qui savait que c'était Marie qui se présentait.

— Elle ne l'a pas dit.

— Qu'elle le dise; je ne reçois que les gens qui disent leur nom. Jean revint quelques minutes après avec une carie.

— M«« de Brvon chez moi! s'écria Julia, comme si elle eût été étonnée et de façon à ce que Jean entendît le nom; faites-la entrer.

d'une femme 247

Marie entra. On voyait sa pâleur à travers son voile. A peine fut-elle en face de Julia, que, cédant aux émotions qui l'agitaient depuis deux heures, elle se laissa tomber sur une chaise en éclatant en larmes.

Or voici ce qui s'était passé. Marie, comme Ta répété Jean, était avec son père quand elle reçut la lettre de Julia. Cette lettre était si inattendue et si terrible, que la pauvre femme avait pAli au point que le comte s'était approché d'elle pour apprendre ce qui la troublait ainsi; mais, par un mouvement machinal et rapide, Marie avait jeté au feu cette lettre qu'elle n'avait plus besoin de lire une «econde fois, car les caractères flamboyaient devant ses yeux et dans sa pensée.

-r- Demandez l'adresse, était tout ce que W^ de Bryon avait pu dire.

— Que dit cette lettre? avait interrogé le comte.

— Rien, mon père, avait répondu Marie en lui tendant la main.

— Des secrets pour moi?

— Non, mon bon père.

— Quelque mauvaise nouveHe? ^

— Ohl certes non... une lettre d' affaires.

— Mais pourquoi as- tu pâli?

— J'ai eu peur d'abord en entendant sonner; puis les premiers mots de cette lettre me présageaient comme un malheur, et j'ai craint un instant pour Emmanuel, tandis que, comme je vous le répèle, ce n'est qu'une affaire, et qui ne m'empêchera pas de dormir. Et Marie avait regardé l'heure à la pendule.

— Tu me chasses? avait repris le comte.

— Ah I mon bon père, que me dites-vous là?

— Maintenant que tu m'as rassuré, je n'ai plus rien à faire ici, et je te laisse : à demain.

— A demain, mon bon père.

Et le père et la fîlle s'étaient tendrement embrassés. M. d'Hermi était toujours inquiet; cette lettre, du reste, lui faisait redouter quelque mystère, et cependant il partit. Marie le regardait s'éloigner avec une hnpatience qui l'étonnait aussi. Elle accompagna son père jusqu'à l'antichambre, le comte l'embrassa une dernière fois, et elle rentra dans son appartement. M. d'IIermi n'avait pas fermé la porte qu'il entendit un violent coup de sonnette parti de l'intérieur, n crut que Marie sonnait sa femme de chambre pour se coucher, et il descendit. Mais à peine avait-il descendu quelques marches, qu'il entendit ouvrir la porte qu'il venait de fermer, et qu'il vit un domestique descendre quatre à quatre l'escalier où il était.

*- Où allez-vous? dit-il au domestique.

— Donner Tordre qu'on attelle, monsieur le comte*

— Madame va sortir?

— Oui, monsieur le comte.

— Allez, mon ami, allez.

M. d'Hermi resta rêveur. Où, à pareille heure, pouvait aller sa fille? Il fut au moment de remonter, mais il réfléchit et continua de descendre. Il congédia sa voiture, et ayant fait approcher un cabriolet de place, qu'il fit stationner à quelques maisons plus loin, il se blottit dans Tombre et il attendit. Au bout d'un quart d'heure à peu près, la grande porte cochère s'ouvrit pour laisser passer la voiture de M^e de Bryon. Le comte monta dans son cabriolet et ordonna au cocher de suivre, ce qui n'était pas chose facile ; mais M. d'Hermi montra un louis, et, comme par enchantement, le cheval retrouva des jambes et parvint à se tenir à quarante pas du coupé. La voiture traversa le pont des Saints-Pères, le guichet du Louvre, la place du Carrousel, prit la rue du Dauphin, la rue Saint- Roch, la rue de la Michodière, coupa le boulevard et s'arrêta au numéro... de la rue Tailbout.

Un moment, M. d'Hermi avait eu cette affreuse pensée, que Marie allait chez Léon; mais en voyant la voiture suivre ce chemin, il avait vu avec bonheur qu'il s'était trompé. Mane pouvait, après tout, lui avoir dit vrai ; et peut-être était-ce une affaire, dont elle voulait éviter le souci à Emmanuel, qui la faisait ainsi sortir seule, et le soir. II vit sa fille descendre et entrer au numéro... Cinq minutes après, ne la voyant pas sortir, il frappa à son tour. Le pauvre père avait le cœur haletant. Il entra. Il ouvrit la loge du portier, et lui dit :

— Il vient d'entrer une dame ici?

— Oui, monsieur.

— Où va-l-elle?

Le portier hésita. Le comte fit luire un louis, le même qui avait donné des jambes au cheval, et qui rendit la voix à l'honnête cer* bère. Philippe de Macédoine avait bien raison de dire qu'on ouvre toutes les portes avec une clef d'or.

— Où va-t-elle? reprit le comte.

— Cnez une dame.

— Et quelle est cette dame?

— M""« JuliaLovely.

— Et qae fait-elle?

Le portier sourit.

— Répondez?

— Dame ! monsieur, c'est une femme entretenue ; bien Iranquaie du reste, et nous n'avons pas à nous en plaindre; chacun est libre.

d'une fbuhb 249

Une sueur froide glaça le front du comte. Il ne pouvait rien deviner encore ; maïs il n'y avait qu'une raison honteuse qui pût amener ainsi sa fille, le soir et mystérieusement, chez une femme de cette sorte. Cependant^ il fit un effort sur lui-même, et reprit:

*- Est-elle venue souvent ici, cette dame?

— Nous ne l'avons jamais vue; n'est-ce pas, ma femme, fit le portier, qui voulait consciencieusement gagner ses vingt francs.

— Jamais, dit celle-ci.

— Vous en êtes sûrs?

— Sûrs, monsieur.

— Très-bien, mon ami; voulez-vous me tirer le cordon?

En même temps, le comte jetait le louis sur la table du concierge ; celui-ci salua et obéit. Lorsque le comte eut refermé la porte, le bonhomme regarda attentivement le louis.

— De 18151 ditril.

Et il le fit sonner pour s'assurer qu'il était bon.

— Et moi qui dormais, reprit le portier.

— Ça prouve que la fortune vient en dormant, mon homme* Cette facétie fit rire les deux époux. Quant au comte, la terreur

dans l'âme, les larmes aux yeux, il remonta dans son cabriolet; et, malgré le froid et la bise, il attendit.

Julia regardait Marie. Elle était plus forte qu'elle; elle n'avait rien à craindre, elle triomphait. Cependant, une pudeur bien facile à comprendre faisait qu'elle n'osait la première rompre ce silence. C'est qu'avec Marie elle ne pouvait plus, comme avec Léon, jouer cartes sur table; il fallait, au contraire, que M"* de Bryon, en sor- *ant de chez Julia, fût convaincue que Juiia était dans son droit d'agir comme elle l'avait fait, et ne pût accuser qu'elle-même du malheur qui avait lieu. Julia avait trop d'esprit pour ne pas s'identifier tout de suite avec le faux personnage qu'elle allait jouer; en attendant, elle resta muette, et, regardant la jeune femme, elle ne put s'empêcher de dire : a Elle est belle 1 » Ce fut Marie qui, la première, prit la parole.

— Nous sommes seules, madame? demanda-t-elle.

250 LE ROAIAN

— Tout à fait seules.

— - C'est bien vous madame Julia Lovely?

— C'est bien moi.

— Et c'est vous qui, il y a une heure, m'ayez écrM Julia fit signe que oui. ^ ,

— Savez- vous ce que vous avez fait, madame f • — Je le sais.

— Vous m'avez perdue?

— Oui.

— Vous avez brisé l^i vie de mon mari?

— Oui.

— L'avenir de ma fille?

— Oui.

'— V\)us saviez tout cela, madame, et vous l'avez fait? Juiia comprit qu'il fallait être cruelle pour avoir une excuse.

— Oui , fit-elle uue dernière fois en appuyant sa tête sur main et en regardant fixement sa rivale.

— Vous me haïssez donc bien?

— Oui, je vous hais.

— Et que vous ai-je fait, moi?

— Ce que vous m'avez fait? Vous me le demandez? Vous vous êtes toujours trouvée sur le chemin de mes espérances, inévitablement, fatalement. J'étais la maîtresse d'Emmanuel quand il vous a aimée; j'étais la maîtresse de Léon quand il est devenu votre amant ; et toute indécision entre nous deux doit disparaître, quand on homme a à choisir entre nous deux; vous êtes plus jeune, plus belle, et vous vous donnez sans vous être jamais vendue. Voilà pourquoi je vous hais et pourquoi j'ai voulu détruire toutes les choses qui vous mettent au-dessus de moi, réputation, famille, imour, vertu ; pour faire tomber la statue, j'ai abattu le piédestal.

— Moi) Dieu I mon Dieu I répétait Marie avec des larmes, que ▼ais-je devenir?

— Vous deviendrez ce que deviennent les femmes qui trompent leurs maris. Oh ! Emmanuel n'est pas un mari ordinaire ; je le connais, et c'est pour cela que je le venge. Comment, aimée de cel homme, avez-vous consenti à le tromper pour un autre, quel qu'il fût?

^ Vous êtes bien la maîtresse de cet autre, vous.

— Me faites-vous l'honneur de nous placer toutes deux au même niveau? Quoi I la vertueuse Marie de Bryon et la courtisane Julia Lovely se vaudront désormais 1 Je m'attendais à une victoire, mais je ne l'aurais jamais crue si complète.

— Je suis bien malheureuse! répétait Marie, anéantie, épuisée

d'unb fehvb 251

incapàole de mettre ordre à ses pensées, et croyant à ehaff^ue instant qu'elle allait devenir folle.

— » Oui, vous devez souffrir, reprit Julia. Qui jamais vous çût dit à vous, née au sommet de l'échelle sociale, que vous descendriez un jour jusqu'au dernier échelon redemander votre honneur à une fille pomme moi ! J'avais donc raison de vous mépriser, femme qui détourniez la tête quand par hasard on vous parlait de nous. Je faisais donc bien, dans mes heures d'abandon, de vous jurer une haine éternelle, et j'ai donc bien fait de me vencrer en une fois de tous les mépris du passé ! Oh I l'aventure fera effet à Paris I

— Madame, au nom du ciel, disait Marie, qui n'avait que la force de prier, dites-moi que tout cela n'est qu'un rêve, que vous avez voulu me faire souffrir ; mais maintenant que vous voyez que je souffre, vous allez me dire, n'est-ce pas, que vous vous êtes raillée de moi, que vous n'avez pas voulu perdre une femme qui vous a fait du md sans le savoir, mais qui vous bénira si vous' U sauvez, qui fera tout ce que vous voudrez, qui sera votre esclave. Si vous saviez, madame, comme je souffre ! ma mère venait de mourir, ma pauvre mère que j'aimais tant ! Cet homme était toujours là! Au nom du ciel, au nom d'Emmanuel que vous avez iiiDé, au nom de mon père, au nom de mon enfant , au nom de tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, sauvez-moi, madame, sauvez-moi !

— Ainsi reprit froidement Julia en s'appuyant sur son lit et en regardant cette pauvre créature qui se traînait à ses genoux, ainsi vous aviez une mère dont vous pouvez invoquer la mémoire, un père qui ne vit qu'en vous, un mari que vous avez choisi, une enfant, un ange qui vous appelait sa mère, un grand nom, une grande fortune, et vous avez jeté tout cela dans la boue, et vous n'avez pas vingt ans! Vous l'aimez donc bien, cet homme ?

— Qui vous dit que je l'aime, madame?

— Vous ne l'aimez pas?...

— Non.

— Vous ne l'aimez pasi répéta Julia, dont l'œil s'illumina d'une joie terrible ; vous en aimez un autre ?

— Oui, murmura Marie en sanglotant.

— Votre mari, peut-être ?

Marie fit un signe affirmatif.

— Oh I... s'écria Julia avec un rire sinistre, voilà donc une créature plus corrompue que moi. Arrière, madame ! si j'avais sii cela je vous auraié laissée à vos remords et je n'aurais pas hâté le châtiment. Ainsi, vous aimez votre man ; ainsi, vous n'avez pas d'excuses, et vous venez me demander de vous sauver! Voulez- vous

252 LE ROMAlf

voir les\xcuses que j'avais, moi que yos pareilles mépnscnt? Ma mère mourait de faim, mon père la battait ; ils ne se sont entendus qu'une fois, le ywr où ils m'ont vendue; j'avais seize ans. Savezvous comment je les ai punis, madame, moi qui avais le droit de les punir? Je les ai soignés, si je ne les ai aimés ; je les ai faits riches, si je ne les ai faits heureux, et ils sont morts en reg^ettant la vie. Voilà mon enfance, voilà ma jeunesse, voilà d'où je suis partie. Je suis jeune encore, j'ai eu cinquante amants peut-être; c'est hideux, n'est-ce pas? Eh l)ien 1 aux yeux de Dieu qui nous voit, je me crois moins coupable que vous, et je me relève, et je vous méprise, vous qui avez fait désespérée la vieillesse d'un père irréprochable, vous qui avez fait malheureuse la vie d'un époux aimé, vous qui avez fait maudite la vie d'une enfant innocente de vos fautes.

— Vous avez raison, madame, fit Marie ^ et je suis bien punie, je vous le jure. Que vais-je faire? où vais-je aller? répétait-elle en regardant sans les voir les fleurs du tapis qui était à ses pieds. Je vous ennuie bien, n'est-ce pas, madame? je suis une créature bien méprisable, vous venez de le dire. Gela est vrai, j'ai perdu du même coup mon nom, mon bonheur, mon père, ma fille, mon mari. J'ai fait le mal, moil et j'étais si heureuse! Pourquoi ma mère est-elle morte ?

Tout cela était dit d'un ton si douloureux, que Julia elle-rmême éprouva comme un serrement de cœur.

— Allons, tout est fini, reprit Marie en se levant. Pardonnezmoi^ madame, de vous avoir fait souffrir, car vous aimiez M. de Grige, et c'est pour moi qu'il a cessé de vous voir, sinon de vous aimer, car vous êtes belle et bonne au fond ; moi seule suis coupable ici, c'est à vous de me pardonner.

Et en disant cela, Mane tendait la main à Julia qui n'osa la prendre.

— Il arrivera sans doute un grand malheur, continua Marie en retirant sa main et en se trompant sur le refus de Julia à lui donner la sienne; mais je vous prie d'avance de n'en avoir aucun regret; c'est moi qui aurai été cause de tout, et pour la seconde fois je vous demande pardon. Adieu, madame. .

Marie fit en chancelant quelques pas. Julia étendit les mains malgré elle pour la recevoir, croyant réellement qu'elle allait tomber. Marie vit ce mouvement et la remercia du regard. En voyant ce regard si doux^ si triste^ Julia eut honte de ce qu'elle avait fait, car il était impossible de voir une plus poignante expression d^ 1« douleur.

— Madame, dit-elle alors, si j'avais ces lettres je vous les ren* drus, mais elles sont parties.

d'unb feboib 253

— Merci, madame, de ce bon sentiment, merci. Que la volôntô de Dieu soit faite.

Et Marie posa la main sur le bouton de la porte.

Julia était femme après tout, et si corrompu que soit le cœur d'une femme, elle a toujours une fibre qui résonne à la pitié. Un mstant elle eût donné tout ce qu'elle avait pour pouvoir sauver

Marie.

— Il y a peut-être un moyen, dit-elle en hésitant un peu, car outre qu'il était étrange qu'un moyen vint d'elle, elle comprenait que ce moyen blesserait Marie dans la dignité de sa douleur.

— Lçquel? demanda M"»» de Bryon.

— Ce serait de partir à l'instant même pour G... et de vous arranger de façon à recevoir vous-même ces lettres et à les faire disparaître.

— C'est vrai, répondit Marie en baissant les yeux, car ce conseil l'humiliait malgré elle; c'est vrai, ce serait un moyen, mais que )e n'aurai jamais la force d'employer. Mentir encore, toujours, à quoi bon? mieux vaut mourir tout de suite. Merci cependant, madame, car je mourrai avec le regret de n'avoir pas suivi votre tonseil.

Marie ouvrit la porte et sortit sans ajouter une parole. Elle fut forcée de se tenir à la rampe de l'escalier pour ne pas tomber; elle remonta dans sa voiture et ne vit pas plus qu'en venant le cabriolet qui la suivait.

Julia resta seule, presque épouvantée de ce qu'elle avait fait ; car, en face de sa conscience, elle savait bien que c'était une infamie sans cause, sans excuse, sans pardon.

— Il faut oublier, murmura-t-elle.

Alors elle sonna.

— Un verre et du rhum, dit-elle à Henriette.

— Madame... hasarda cette fille, qui semblait avoir un aveu â £ûre à sa maltresse.

— Obéis et dépêche-toi, répondit Julia.

— Il se passe quelque chose de nouveau dans la maison, ma* dame a du chagrin, dit Henriette à Jean, elle boit du rhum.

Une heure après, Julia, étendue sur son lit, dormait d'un sommeil rauque et fiévreux. Elle avait bu la moitié de la bouteille qu'on lui avait apportée. Henriette, étant entrée dans la chambre de Lovely sur la pointe du pied, et ayant vu ce que nous venons de dire, se retira en disant :

— Allons, ie ne lui dirai que demain ce que j'ai fait.

'^g^ LS ll<|0LkIf

Marie revint chez elle» p4k, lea yeux fixes, sonblable à une statue qui marche. Arrivée dans sa chambre, eOe se laissa tomber sur une chaise ; elle n'avait plus la force de rien, pas mém» de prier ; son cerveau semblait vide. Passé, présent, avenir, tour se confondaii chez elle en une même douleur. Elle était en cet état où Ton sent que Ton ne peut pas plus souffrir que Ton ne souffre, mais où Ton ne peut ni raisonner, ni combattre, ni analyser ce que Ton épr<»uve. Dans cet état la bouche laisse de temps en temps échapper un mot qui ne vient ni de l'esprit, ni du cœur, et qui semble ne tomber des lèvres que pour rappeler au corps qu'il a toujours ses facultés, si l'Ame ne les a plus toutes.

— Mourir, oui, il le faut, étaient les seuls mots que répétât Marie, qui, les yeux toujours fixés vers le même endroit du sol, passait la main sur son front et rejetait ses cheveux en arrière, comme s'ils eussent été d'un poids trop lourd.

— Qu'as-tu , mon enfant ? dit Marianne en s'approchant de U^B de Bryon et en se mettant à genoux devant elle.

— Âh I c'est toi, Marianne... Eh bien,, tu sais, ma pauvre Marianne, je suis perdue ! Emmanuel va me tuer, si je ne meurs avant qu'il revienne.

— Que dis-tu là, enfant? tu deviens folle I Au nom du ciel, reprends ta raison.

— Ah 1 c'est vrai, reprit Marie, je ne t'ai encore rien dit ; c'est bien triste, va. Moi qui aimais tant ma fille 1 comment tout cela s'esta il fait, mon Dieu?

— Voyons, cente-moi tes ehaj^ins, mon enfant, continua la vieille femme, ne sui&je pas ta seconde n^re, ne puis-je pas te conseiller, ne m'aimes- tu plus, moi?

— Qui^ tu m'aimes., tout le monde m'aime, et j'ai trompé tout le monde. Marianne, ma bonne Marianne l... Bt la pauvre femme, qui heureusement retrouvait des larmes, se jeta en pleurant dans les bras de sa nourrice, et y resta quelques insHmts sans avoir le courage de commencer la douloureuse histoire de cette journée.

Tout àeoQp un violent coup de sonaeite retentît dans Tantichambre. Marie poussa un eri.

— C'est lui I fit-elle avec terreur.

— Qoi, loi? demanda Marianne ea se levant et en se laissant malgré elle saisir du même effroi que Marie.

— Lui, Emmanuel, qui vient me tuer. Et Marie se sanva an fond de la chambre.

Un second coup de sonnette se fit entendre»

— - Ce ne peut être ton mari, dit Marianne^ il ne peut encore être de retour.

— Ouvre, fit Marie d'une voix éteinte, je suis résignée à tout. Marianne, qui était restée seule à attendre ^ maltresse, et qni

avait envoyé les domestiques se coucher, alla ouvrir. C'était Léon qui avait sonné.

— M">« de Bryon est-elle chez elle? demanda-t-iL

— Oui, monsieur, répondit Marianne.

— Il faut que je Ini parle.

Et le marquis traversa Tantichambre sans attendre la réponse de Marianne, qui referma la porte en disant : -— Que se passe-t-il et que va-t-il arriver? -— Et la digne femme adressa à Dieu une prière Vendeuse.

Léon entra dans la chambre où se trouvait Marie.

— Encore cet homme t murmura celle-ci.

— Marie, fit M. de Grige en s^avançant vers M"^ de Bryon, il fallait que je vous visse.

— Je sais tout, monsieur, vous m'avez perdue, laissez-moi. Vous étiez l'amant d'une femme, et vous avez lâchement et froidement déshonoré une autre femme qui ne vous avait fait aucun mal, qui ne vous aimait pas, qui ne vons aime pas.

— Marie, vous êtes cruelle pour moi ; nous sommes victimes d'une fatalité, mais je vous jure sur mon honneur que vous n'avez rien ft me reprocher.

— Que me voulez-vois alors? Je suis votre maîtresse, je suis ft vous, et vous venez me chercher à pareille heure jusqu'auprès du berceau de ma fille t

— Marie, je viens de voir votre père.

— Mon père I il sait tout sans doute I s'écria la pauvre enfant. — - Il ne sait rien.

— Oh ! qu'il apprenne la vérité le plus tard ijcidible.

— Écoutez, Marie, je comprends que vous me haïssiez en ce ■loment, car c'est moi qui vous perds; mais, je vous le rf^pète, je n'a rien à me reprocher quQ l'amour immense que vous m'avex

fô6 LB ROUAN

inspiré, et je donnerais en cet instant ma vie, mon honneur même, pour TOUS épargner une des larmes que vous versez.

— Où avez-vous vu mon père T reprit Marie.

' — A votre porte , car je venais chez vous, car il fallait que je vous visse, car je mourais d'inquiétude,

— Que fadsait-il là?

-» Il vous avait suivie, il savait d'où vous veniez.

— Malheureuse que je suis 1

— Il voulait vous voir, lui aussi, car il se demandait ce qui avait pu vous faire aller, vous sa fille, chez cette Julia maudite. Je Tai rassuré en le trompant.

— Que lui avez-vous dit?

— Il fallait vous sauver, Marie.

— Que lui avez-vous dit, enfin?

— Je lui ai dit que M. deBryon avait été l'amant de cette femme, que vous l'aviez appris, que vous étiez jalouse, et que c'était votre jalousie qui vous avait fait faire cette démarche.

— Vous avez fait un mensonge, monsieur. Il valait mieux m'accuser, moi qui suis coupable, que de l'accuser, lui qui est innocent.

— Il a ^té* l'amant de cette Julia, Marie.

— Vous l'êtes bien, vous ! Son passé ne m'appartient pas, monsieur.

— Il fallait empêcher votre père de monter chez vous ce soir; Marie, pardonnez-moi, il fallait détourner ses soupçons.

— Et pourquoi l'empêcher de me voir?

— Parce qu'il fallait que je vous visse, moi.

— Qu' avez-vous donc à me dire que je ne sache ? Que je vous appartiens, je le sais, hélas t que je suis votre maltresse, que je suis maudite, que je n'ai plus qu'à mourir ; ne sais-je pas tout cela, mon Dieu ! Que vous avais-je fait, moi, pour que vous vinssiez me chercher au fond de mon amour d* abord, au fond de ma douleur ensuite? Est-ce que je vous aimais, est-ce que je vous aime? Que voulez-vous savoir? Que j'aime Emmanuel, cela est vrai; que je n'aime que lui. vous le savez aussi bien que moi; que je vous méprise, vous qui avez trompé deux femmes à la fois ; que je vous maudis, vous qui avez tué mon honneur, ma réputation, ma vie, tout ce que j'avais de cher en ce monde : mon père, mon mari, ma fille. Oh! que Dieu vous pardonne, mais moi, je ne vous pardonnerai jamais !

Et Marie, épuisée par tant d'émotions, tomba sur un canapé ea se "couvrant le visage de ses deux mains.

— Qu'avez-vous fait, monsieur? disait Marianne. Mon enfant,. Marie^ reviens à toi ; le Seigneur est bon, il verra ta douleur et Û t'absoudra.

d'Vne femme 257

— Marie, continua Léon, en se mettant à genoux devant sa maîtresse et en lui prenant les mains, ne m'accusez pas, je vous aimais à en devenir fou. Oui, j'ai profité de votre faiblesse, de votre douleur; oui, car je voulais que vous fussiez à moi. Est-ce ma Êuite si vous étiez si belle, est-ce ma faute si je vous aime, est-ce ont faute si vous ne portez pas mon nom ? Marie, écoutez-moi^ ce que je voulais il y a deux ans, je le veux encore^ je vous estime, je vous respecte comme une sainte. Si demain vous pouviez être ma femme, je n'aurais pas de plus grand bonheur que d'être votre époux. Je le sais, vous êtes malheureuse, vous êtes perdue, mais mon amour vous reste, mon amour si grand qu'il remplacera un jour tout ce qu'il vous ôte aujourd'hui. Ne regardons plus le passé, il est mort, jetons un linceul dessus; regardons l'avenir qui peut nous sourire encore.

— Impossible! murmura Marie.

— Vous doutez de Dieu !

— Je doute de tout, et surtout de moi, et surtout de vous!

— Marie, avez-vous un moyen d'être heureuse pour lequel il faille donner ma vie, mon sang, mon âme? Pour vous sauver, j'insulterais le nom de ma mèrel

— Ma mère, ma pauvre mère I .disait Marie. Rien de tout cela ne serait arrivé si elle n'était pas morte I Oh 1 Dieu m'abandonnait, je le vois bien.

— Marie, les instants sont précieux, reprit Léon; demain, votre mari saura tout.

— Oui.

— Savez-vous ce qu'il fera?

— Il me tuera.

— Et moi, que deviendrai- je ?

— Vous, vous m'oublierez, vous aimerez une autre femme, ei tout sera dit.

— Vous savez bien que cela ne se peut pas.

— Cela sera, cependant.

— Écoutez, Marie, il faut que votre mari ne vous retrouve plus

— Il faut que je meure alors.

— Non, il faut fuir.

— Avec vous, peut-être?

— Avec moi.

— Jamais.

-« Vous l'aimez done?

— Oui, je l'aime.

258 LB ROBfAK

— Quelle excase alors le inonde donnera-t*il à ee que tous «fez fait?

— Est-ce à: tous de me le demander?

— Puisqu'il faut que je vous perde, c'est bien, Marie, je sais ce que je ferai, dit Léon en se relevant.

— Que ferez-TOusf

•» J'attendrai M. de Bryon ici et je le tuerai.

— Lui ! s'écria Marie, lui, Emmanuel, tué par vous I Oh ! faites de moi ce que vous voudrez, monsieur!

— Vous consentez, à me suivre?

~- Mon Dieu ! sanglota la pauvre femme en cachant sa tête dans les coussins du canapé, tout ce que je vois, tout ce que f entends, tout ce qui est, est-Û bien possible ? En suîs-je réellement arrivée 1& en deux ans, moi ! moi 1 Mon pauvre père, que va-t-il dire? Ohl monûeur, le mal que vous aurez fait sera incalculable.

-* Réfléchissez un peu, Marie ; ne voit-on pas tous les jours ce qui arrive? Le coeur n'a-t-il pas ses errements? Mariée à un homme, n'arrive-t-il pas qu'on en aime un autre et que l'on quitte son mari ?

— ' Celles qui aiment ont une excuse, murmura Marie.

-~ Ah 1 vous êtes cruelle, fit Léon«

— Pardon, dit M*"* de Bryon, et elle tendit la main à son amant; pardon, je suis folle! Oui, je vous aime, oui, je dois vous aimer, ajouta-t-elle avec effort ; car si je ne vous aimais pas, quel nom me donnerait-on, après ce que j'ai fait? Que diâez-vous tout à l'heure?

— Qu'il ne faut pas que M. de Bryon vous retrouve ici.

— Vous avez raison, répondit Blarie comme au hasard, en essuyant ses yeux et en essayant de ressaisir un peu de calme.

— Il faut quitter Paris.

— Oui.

— La France même^

— Aller au bout du monde, ce ne sera pas encore assez loin , car, n'importe où j'irai, j'emporterai mes remords.

— Ne pariez pas ainsi, Marie.

— Ainsi, je quitterai tout, mon père, la chambre où ma mère est morte, et que j'avais voulu conserver intacte conune un sanctuaire ; moù mari, qui va me maudire ; ma fille, qui m'appellera en vain.

- Nous l'emmènerons.

— Et lui, q^e lui restera-t-il?

— Le malheur n'est pas éternel; un jour, tootceqoe vous aimez vouî sera rendu.

D.'fUOS FEIOIE 259

llarie secoua la téie en si^e <ie<i;Dute..£lIe ëtak anéaniie ; riea en ellei n'avait plus la force de la défendre contre la venante de l'homme qui l'avait perdue.

— Je ferai ce que vous voudrez, dii-elle ; ordooim.

— U ne fout pins que voiro mari imus vme.

— Après?

— Votre p^e kn-4nème oe doit plus f«as reroir ; fons M afo ws ries tout, et nous senoas pendus.

— Mon pauvre père I ^

— Demain, au point du jour, il fout Mr.

' —Avec vous t

«— Non, «vec tfarÎMMie.

>— - Tu «l'acconipagneres 4oncf fit Marie en «e twamaat vers la vieille iemme, pauvre dtne incapable de protéger, et qui ne savait que pleurer et soutenir celle qu'elle «ppdaît 'ta fille.

— Ne vais-je pas parionl où tu vas?

— Tous sortirez, 4»mme pour faine 4uie promenade, A huit heores du matin ; vous vous ferez canckire toutes 4eox au bois de Boulogne. Une chaise -de potie vous attendra dans l'allée de la Muette. Vottsmmitepez dans cette voitune «ansamr besoin de dire un mot an postilloB. Au premier reiai, je -vous rejoindrai avec nn passe-port. Dans Urô jours Mms serass 4 Marseille, dans six A Florence.

— C'est affreux I murmura Marie.

— Yons me jurez que vous lèrez cela ?

— Je vous le jure, réponditHelle d'osé voix faible. Je ne puis avoir d'excuse que dam cette nouvelle la«te, pensa4^el)e. Que dirait le mende, qw dirait fimmannel hii-même, «, après l'avoir «rompe pour cet homme, je ne donnais pas à cet h omm e «ne preuve éclatante d'amoar? Jepuismoorir, il est vrai ; mmsauraisje le courage de me tuer ici, au milieu de lentes les choses qtn me rappellent laa vie heureuse? Si je pouvais •denvtenir lélle et oublier (

Léon regardait Marie, il devinait ce qui se paasait en elle.

— Elle ne m'aime pas, se disût-il, rnsôs qvfîmperte ? elle est à moi, à moi seul^ et elle m'aimera un jour.

Il y avait des moments où 31 en voulait moins à Julîa de ce qu'elle avait fait. N'y avaitril pas un peu de vanité dans ce commenoement de pardon? Qui sait si, dans le fond de son ftme, Léon n'étaiv pas aussi fier de cet enlèvement qu*il avait été heureux le jour où Marie s'était donnée à kû? Chez eertaias iMimmes, l'aveu public de la faute que l'on a commise aveccHxmufmenle J[*«mour

jusqu'à ce qu'ils se fassent une arme de cet aveu contre la femme qui l*z fait.

Marie resta seule.

— Ainsi, dît-elle en s'asseyant auprès du berceau de sa fille ; ainsi, mon nom si pur va être donné en capture au scandale. Ainsi, en parlant de moi, on dira : La maltresse de M. de Grigo, Ainsi, toute ma vie est brisée. Ainsi, rien de ma vie passée n'a plus de pouvoir sur ma vie à venir, ni mon enfance pleine de riants souvenirs, ni la mémoire de ma mère, ni Tamitié de Clémentine, qui, à cette beure, dort tranquille dans sa chasteté d'épouse et de mère. Que va-t-elle penser de moi quand elle va apprendre tout cela ? Oh I elle me méprisera et elle fera bien, car l'action infâme que j'ai commise est indigne du pardon même des plus indulgents. Mes premières années, où êtes- vous? Ma chambre de la pension, ma prière du soir, mes colombes, ma douce existence d'autrefois, mes premiers rêves d'amour, mes premières douleurs, où êtesvous? Je souffre tant aujourd'hui que j'en suis à regretter le chagrin que m'a causé la mort de ma mère I Qui m'eût dit que j'en arriverais là ? Oui, je vais partir ; oui, je vais expier mon crime en vivant avec l'homme qui me Ta fait commettre et que je hais, et quand j'aurai vécu deux ou trois années de cette mort quotidienne, je, retournerai volontairement à vous, mon Dieu, si vous ne m'avez déjà fait la grâce de me rappeler.

— Pauvre petite, continua Marie en regardant sa fille à travers ses larmes,' tu dors ignorante de ce qui se passe. Pauvre enfant â qui je comptais ouvrir en souriant les portes de la vie, et qui n'apprendras le nom de ta mère que pour le maudire I Je t'avais nommée Glotilde, espérant que- ce nom te porterait bonheur I Hélas sois bénie, chère enfant, et ne me méprise pas autant que je le mérite. Oh I ma vie et mon bonheur d'autrefois, je n'aurai jamais la force de vous quitter 1

Et Marie, étendue sur le parquet de sa chambre, souffrait à apitoyer un démon. L'heure passait. Les premières teintes du jour se montraient à l'horizon. Paris s'éveillait; Marianne ne quittait pas Mm* de Bryon, et la pauvre femme pleurait beaucoup aussi en faicant les préparatifs du départ.

— Tu aurais le droit de me maudire, lui disait Marie, et tu ne le fais pas ; que tu es bonne I

Marianne se jeta alors dans les bras de son enfant, et confondit les larmes avec les siennes.

— Il faut que Je lui écrive, n'est-ce pas? dit Marie. — A qui, mon enfant ?

^"v\ ''" I. " I- *ytVtiimmm^mmt^tm^

d'une femmr 261

— A ]ui, à Emmanuel. Je ne peux pas le quitter ainsi, sans lui écrire un mot, sans avouer ma faute.

Marie essuya ses yeux, et, d'une main tremblante, elle écrivit t

« A l'heure où vous lirez cette lettre, vous saurez toute la vérité, Emmanuel.

» J'étais infâme, c'est-à-dire indigne de vous. Je ne vous demande pas pardon^ ma vie entière passée dans les larmes ne pourrait l'obtenir. Je ne mérite que votre mépris, mais je n'ose l'affronter en face ; je pars. Rayez mon nom de votre cœur comme je le raye du monde. Dieu, qui vous a fait grand et généreux, vous fera fort contre cette douleur, et peut-être un jour, lorsque j'aurai expié ma faute, lorsque ma vie sera éteinte, comme l'est déjà mon espérance, peut-être ne me maudirez-vous plus, en vous souvenant que je vous ai laissé ma fille. »

Marie plia cette lettre, puis elle la déposa entre les petites mains de Glotilde, comme pour purifier sa faute en la confiant à cet ange. Marie essaya d'écrire à son père, mais elle ne put trouver de mots pour aller au-devant de cette grande douleur. A sept heures, elle quitta la maison avec Marianne, après avoir été prier dans la chambre déserte d'Emmanuel.

Marie pouvait à peine croire à ce qu'elle faisait. En revoyant le jour et le réveil accoutumé de toutes les choses, elle doutait presque de la vérité. Il lui semblait qu'elle avait fait un mauvais rè/e, et qu'après une promenade d'une heure elle allait rentrer chez elle, et trouver Emmanuel l'attendant le sourire sur les lèvres. La voiture arriva à la porte Maillot. Marie descendit, et Marianne dit au cocher de rentrer, M°^* de Bryon trouvant la matinée belle et préférant rentrer à pied. La chaise de poste attendait au lieu indiqué.

— Tout est bien vrai, fit Marie en prenant place à côté de Marianne dans cette nouvelle voiture qui partit au galop j)ar la route que les deux femmes venaient de parcourir.

En passant, Marie vit son coupé qu'elle venait de quitter et

qui rentrait au pas. Elle regarda avec des larmes cette voiture

qu'elle ne devait sans doute plus voir, et dans laquelle elle s'é-

fait tant de fois promenée avec Emmanuel, calme, souriante et

haste.

262 us ROMAH

Le comte n*aT«it pas dormi de la nuit. Ce que lui ayait dit Léon fépouyantait.

— Emmanuel trompe ma fille, dîsaît-il, il a une mattresse et Marie est malheureuse. Il est impossible que cela se pas&e ainsi. Yoir souffrir mon enfant, la vie de mon cœur t J'aurai une explication ayec Emmanuel; et demain dès le matin je me rendrai chez ma fille, qui ne doit pas avoir d'autre confident que moi. Yoilà ce <p]e s'était dit le comte toute la nuit, après avoir été reconduit jusqu'à sa porte par Léon, qui, pour donner une raison à sa présence dans le quartier, avait prétendu y avoir une mattresse. Malheureu. sèment, ce prétexte n'était pas un mensonge. ISn quittant Marie, Léon était rentré chez lui et avait fait les préparatifs de son départ. Il avait trouvé Florentin qui l'attendait comme de coutume. Léon n'avait pas voulu s'abaisser à une explication avec son domestique.

— Combien vous dois-je, Florentin? lui dit-il.

— Rien, monsieur.

— Eh bien I voilà un mois de gages , demain, dès le jour, vous quitterez cette maison.

— Monsieur me renvoie t dit Florentin, qui se doutait bien de la cause de ce renvcn.

— Non, mais je quitte Paris, et je n'ai plus besoin de vous. Faites-moi mes malles et ne vous couchez pas. Qui que ce soit qui vienne me demander, vous répondrez que je suis parti.

Cependant, Florentin éprouvait le besoin de se disculper, quoiqu'on ne l'interrogeât pas.

— M"»» Julia Lovely est venue dans la journée, dît-i! à Léon. — * Je le sais, et, de complicité avec vous, elle a ToIé des lettres

— Monaeur... fît Florentin.

— Allons, faites mes malles et n'ajoutez pas un mot, ou jevons fais arrêter.

Il n'y avait rien à faire qu'à obéir. C'est ce que fit Florentin. A neuf heures du matin, Léon alla faire viser son passe-port au mi-

n^VM^w^^BB

d'une feume 263

nistère, y faisant ajouter qu'il voyageait avec sa sœur ^ la gou<ver- BSAte de M"* de Grige ; il prit cbez sob banquier de l'argeat et •des traites sur Tltalie, fit mettre des chevaui de poste à soa<M>upé et partit pour rejoindre Marie. Pendant «e teinps, M. d'tiermi était venu chez M""* de Bryoa. Oa lui avait répondu que sa fiUe était sortie dès le matin pour faire une promenade. U -avait attendu. A midi, i;ê voyant pas revenir Marie, il avait été in4|uiet. i>ans la disposition d'esprit où il était depuis la vaille, tout devait l'inquiéter. Il pensa à aller trouver Léon, qui semhlait'étre le ^isoniident de sa fille, et à lui demander de nouveaux détails «ur celte liaison d'Emmanuel.

Il se rendit donc chez M. de Grige. H ne trouva que Florentin faisant ses propres malles, qu'on eût pu preadr-e pour «elles de son maître, tant elles renfermaient de choses venant légitimement ^ea ill^timement de ce dernier. Florentin i^é^ndit q«e depuis une heure le marquis était parti de Paris pour vn assez long temps.

— M. de Grige ne m'a pas parlé de ce voya^, pensa M. d'iienni ; que signifie ce brusque départ î Hier, dit-il à Florentin, M. do Grige ne comptait pas partir ?

— Non, monsieur.

— Et c'est ce matin qu'il a pns oetie résolution 7

— Oui,

— En saves-vous la cause ? Est-ce une nudadie f soutroe des a^ faires ?

Le comte n'avait aucun intérêt à savoir ces détails 4 mais un instinct secret le poussait à s'en enquérir.

^— Heu 1 je crois qu'il y a de l'amour là-dessous, fit Florentin, qui n'avait plus aucune raison d'être discret. Une femme mariée, îm enlèvement.

— Un enlèvement? dit le comte «n p&liasant.

— Qu'avcz-vous donc, monsieur? dit Florentm, à qni cette pâleur n'échappa point.

— Rien, mon ami, rien.

Un effroyable pressentiment avait traversé l'esprit du «omte.

— C'est iroposàiible, s'écria-t-il tout à coup. Il était ému cette nuit, il était dans la rue, presque devant la porte de Marie ; s'il m'avait trompé, s'iL.. Malheur 1

fit le pauvre père épouvanté, hagard, descendit^ mont^ dans sa voiture et oria au cocher :

— Chez ma fille.

— Je vais la trouver chez elle, m'attendant, disait-il pour essayer de oe convaincre que ses craintes étaient sans fondement. Je suis fouy je rêve.

. r IW lin t^mmmmemÊà^

Voyons ea même temps ce qui se passaût d'au antre côte.

A neuf heures, JuHa tétait réveillée de son sommeil fiéyreux. £lle avait ouvert les yeux, avait regardé autour d'elle, et voyant if bouteille de rhum à moitié vide, elle s'était souvenua.

Alors elle avait sonné, et Henriette avait paru.

— Il n'y a rien pour moi î avait dit Julia.

— Rien, madame.

— Personne n'est venu?

— Personne. Gomment va madame, ce matin t

— Bien, merd.

«— Madame était bien agitée hier soir.

— C'est vrai.

— Je suis entrée dans la chambre de madame, et madame dor- ■udt, mais son sommeil était oppressé.

— J'û souffert en effet. Poui^oi entriez-vous dans ma chambre T

— J'avais quelque chose à dire à madame.

En disant cela, Henriette rougissait.

— Eh bien t dites-le.

— Madame ne me grondera pas?

— Qu'est-ce donc ?

— C'est une chose très-réparable.

— Parlez I avait dit Julia, du ton d'uner femme impatiente.

— Madame m'a donné un paquet de lettres à mettre à la poste.

— Oui. Eh bien, qu'en avez-vous fait?

— Que madame ne craigne rien. Ces lettres ne sont pas perdues ; mais madame avait eu une scène violente avec monsieur.

Depuis longtemps on appelait Léon : monsieur, dans la maison de Julia.

— Yous aviez entendu cela ?

— Malgré moi, madame ; et comme l'ordre que me donnait madame semblait déplaire à monsieur, et que, jusqu'à présent, madame a évité toutes les occasions de lui faire un chagrin, j'û pensé... Henriette s'arrêta.

— Parlerez-vous ? s'écria Julia.

— Yoici le fait, madame. Je suis allée à la poste. Il était plus de six heures, tes lettres pour la province, et celles-là étaient pour la province, ne pouvaient partir qu'aujourd'hui. J'ai pensé que peut-être une chose très-grave dépendait de cet envoi. J'ai remis les lettres dans ma poche, en me disant qu'il serait toujours temps de les faire partir ce matin.

Julia regardait Henriette.

— Je me suis dit, continua Henriette : Peut-être demain, m»* dama regrettera-t-eÛe d'avoir envoyé ce paquet?

d'une febods 265

-— Tu savais doue ce qu'il contenait?

— Oui, madame.

*— Gomment le savais-tu?

— J'avais entendu la conversation de madame avec monsieur.

— C'est-à-dire que tu l'avais écoutée?

Henriette baissa les yeux.

— Où sont ces lettres? continua Julia.

— Les voici, madame. Il est de bonne heure ; sÀ vous voulez toujours qu'elles partent, je vais les porter à la poste.

— Dieu ne le veut peut-être pas ! murmura Julia.

— Que dit madame?

— Rien ; laisse-moi.

— Madame garde ces lettres?

— Oui.

Henriette sortit. Quand Julia fut seule, elle appuya sa tôte sur une de ses deux mains, tourna et retourna le paquet dans tous les sens.

— Voilà la vie et l'honneur de plusieurs personnes en mon pou* voir^ dit-elle. Je n'ai qu'un mot à dire pour jeter quatre âmes au désespoir. Je n'ai qu'un geste à faire pour que ce secret meure ignoré de ceux qu'il tuerait. Quand je ferais une bonne action une fois dans ma vie 1 C'est Dieu qui a permis que cette fille les gardât, pour me donner le moyen de ne pas faire une chose dont je me repentirais peut-être un jour. Qui sait jusqu'où peut aller le mal que l'on fait? Allons 1 que cette pauvre femme n'ait rien à me re» prêcher. Ces lettres ne sont pas parties, elles ne partiront pas.

Julia sonna, Henriette revint.

— Tu as bien fait de faire ce que tu as fait^ lui dit Julia. Donnemoi du papier, une plume et de l'encre.

Henriette obéit, et Julia couvrit ce paquet de lettres d'une nouvelle enveloppe, sur laquelle elle mit : « A madame de Bryon. » Puis elle écrivit à Marie :

c Madame^

» Le hasard, la Providence, fait que vos lettres sont encore en ma possession aujourd'hui. Je vous les renvoie. Soyez heureuse.

» JULU LOVELT. »

t66 UE moMijr

— Emmanuel n'éist pas eocope revenu ; il n'y a donc aucune chance que ces lettres tombent entre ses mains, fxensa Julta. Ya porter cela dit-elle à Henriette ; et ree<Mnaiande ^la'ott na le remette qiï'à MiM de 9ryo& elle-Wme. ¥a vile, et si je te mppdle, ne reviens pas. Je ne veux pas pouvoir me re^oatir de ce que je fais.

Henriette courut chez M"* de Brtoft. Il f viaiU deux heures que Marie étaic partie 1

Gomme ooi» r«TODS dît, «n de «es terribles preraentiments, qui montent du cœur à l' esprit, avait frappé M. d'HermL II revint cbez sa fitle et demanda si ette étîÉt de retour, ûb lui réftondit que la voiture oeule était revenue. Il entra daoBs la chambre de Marie, et se jeta sur un fauteuil. Des gouttes de sueur iroide pointaient à ses dheveux. Tontes les craintes qu'il avait eues au sujet de Léon se Téveillaient dans son esprit et acquéraient nue denlourettse vnd- "semblance par la cofncidenoe de son départ arec k disfarûtion de Marie.

A cloaque instant il regardait Thenre. Plus le Aenps passait, plus il était convaincu que Marie n'avait rien à repnocher à Emmanuel, et que ce que Léon lui avait dit la veille n'était qu'un mensonge. Il sdlait de la porte à fat fenêtre, collait son oreille à l'une, son ceil à l'autre, et ne voyait rien venir. S'il se fût écouté, il eût questionné à chaque instant les domestiques; nuds il étût retenu paf la crainte qu'ils ne devinassent ses soupçons et n'en tirassent des conjectures.

— Elle va revenir, se disait-il en se promenant de long en large, c'est impossible autrement.

Mille bruits se faisaient dans les chambres, et parmi tous ces bruits il eût voulu, au prix de dix ans de son existence, reconnaître la voix de Marie. Mille individus conduits par leurs caprices ou leurs affaires passaient sous ses fenêtres, et parmi les cent mille têtes le pauvre père cherchait en vain à reconnaître la tête adorée que son cœur cherchait avec ses yeux. L'heure marchait toujours. Le comte ne vivait plus. Ce qu'il redoutait arrivait. Les domesti-

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qaes étaient d^à Tenus denx fois lui demander à queHe heore Tentrerait M»» de Bryon, croyant le conrt* mieux informé qu'eux, ou YOuJant donner une cerlhuie ù leur curiosité. Mais !« comte avait répondu, dans la ualvefté de son &me, qif il l'ignorait. Le sr^eiluT^ paru resplendissaBft sur le front joyeux d« la ville. Tant tpae !a vie avait débordé au dehors, M. d'Henni avait conservé quelques espérances; mais lorsque les passants étaient devenus plus rares, lorsque le brouillard araît enfermé Paris et voilé les maisons, lorsque la nuit eniin était venue, le comte était toRA>é anéanti, et froid et muet comme une statue, îl avait commencé % ne plus dotfter.

M. d*Hermi resta longtemps dans cet état, car tout à coup il sortit de cette sorte de sommeil, et il vit -à côté de lui tme lampe qui brûlait sur sa table; auprès de cettelampe, une lettre cachetée, IMx heures sonnaient en ce moment. Le eomte tressaHlit en voyaBft cette lettre, quil reconnut pour être de récriture de sa fille. "Un calme effrayant régnait autour de ce cœur désolé, et la pendule seule semblait wre, comptant les minotes d'une vie dont Tîientdt le malheureux père allafit être embarrassé comme d*un fardeau. M. d'Henni prit convulsivement la lettre; mais, au moment de la décacheter, il vit sur l'adresse : « Pour mon mari. » La lettre lui tomba de ses mains. H sonna, un domestique partft.

— Rien î demanda le comte.

— Rien; mais monsieur Te comte a dû trouver nine lettret — Elle est pour M. deBry^n, qui l'a apportée?

—On l*a trouvée daoofs le berceau de M"* Cloffide^ en coudham mademoiselle.

— ïl u'y en avait -pas d'autres'?

— Non, monsieur le comte.

— Hien pour nroit

— Rien I

— C'est bien, allez.

— ETle a oubFié son père... Mon Dieu ! murmuMi fe pauvre homme en coui^bant la tète entre ses deux mains sur la table.

Cette lettre adressée à M. de Bryon lui brûlait les yeux et le cœur; et cependant il était heureux au fond que cette lettre ne fût pas pour Hn. Jusqu'à Tarrivôe dTmmanuél,ll pouvait donc encore domer ou espérer; ce qui, dans eette circonstance, était exactement la même chose. Le comte passa la nuit près de cette lettre. Avant toute chose, il fallait empêcher les commcntîûres des domestiques.

— Je reste ici pour attendre M. de Bryon, dit M. d'Hermi au vdet de chambre. Tout le monde peut se coudier. M»»* de Bryon a'est pas à Paris.

MMiÉ^^Iff

Le comte vit le jour paraître le lendemain comme il l'avait tq s'effacer la veille. La vie reprit autour de lui. Sa vie à lui seul sem* blait morne et désolée. Les heures se passaient; car, quelles que soient nos douleuis ou nos joies humaines, les heures passent froides et périodiques devant nous, nous apportant ce que lo hasard leur confie, mais ne sachant pas ce qu'elles nous apportem. A midi. Ton vint demander au comte s'il voulait déjeuner : en effet, il y avait trente-six heures que M. d'Hermi n'avait rien pris. Il but machinalement un bouillon, et recommença d'attendre.

Vingt fois depuis la veille il avait été sur le point d'aller embrasser sa petite-fille, et il n'avait pas osé voir cette enfant, l'image frappante de sa mdre ; s'il avait vu la petite Clotilde ainsi tout le jour, il se fût convaincu que Marie était morte, la mort lui paraissant la seule chose qui puisse ainsi séparer tout à coup la mère de l'enfant. Des bruits se firent, des hommes passèrent dans la rue, et le soir vint. Vers onze heures, un roulement de chaise de poste, arrivant au galop de ses quatre chevaux, se fit entendre dans la ^ cour. Le comte écouta; la voiture lui parut s'arrêter devant la porte.

— C'est elle ou Emmanuel I se dit-il.

Et Dieu lui murmura sans doute k l'oreille comme une dernière espérance.

— Peut-être tous les deux I pensa-t-il.

Car un sourire colora ses lèvres pâles. Le comte, debout, une main sur le velours de la cheminée, l'autre sur son cœur, dont il pouvait à peine comprimer les battements, attendait. Il entendit monter, sonner, puis des pas d'homme seulement résonnèrent dans l'antichambre. Les portes s'ouvrirent l'une après l'autre, et enfin Emmanuel, en costume de voyage, parut au seuil du boudoir, p&le et sombre comme la statue du commandeur.

Voici ce qui s'était passé :

Emmanuel, dès qu'il n'avait plus rien eu à faire à Poitiers, ëtak reparti pour revoir Marie le plus tôt possible. Il était arrivé tout joyeux à Paris. C'était la première absence qu'il faisait depuis deux ans. En descendant de voiture, il avait demandé tout de suite où se trouvait M™* de Bryon, qu'il comptait surprendre agréablement par ce retour précipité. On lui avait répondu que depuis deux jours elle n'était pas rentrée. Toutes les terreurs possibl^ lui étaient venues à l'esprit, excepté la vérité.

— Mme de Bryon est sortie depuis deux jours, dit-il dans le premier moment, et elle n'a pas dit où elle allait t

— Non, monsieur, répondit le valet de chambre, mais Mayanne l'accompagne.

d'une fbmbie 2&^

Ce détail ayait un peu rassuré Emmanuel.

— Elle a laissé un mot pour moi, pensa-t-il.

^ — Nous avons été bien inquiets, dît Tofficieux domestique peut* être avec intention.

— Qu'a dit Mm« de Bryon en sortant? demanda Emmanuel.

— Rien. Seulement, continua le valet de chambre, on a apporté pour elle un petit paquet important sans doute, car on m'a vecommandé de ne le remettre qu'à madame.

-r- Où est ce paquet ?

— Le voici.

Emmanuel avait lu la lettre de Julia, et il avait tout deviné Si vous avez vu tomber la foudre à deux pieds de vous, vous comprendrez la commotion que le corps et l'âme peuvent ressentir en une seconde ; eh bien I la foudre n'a produit à personne l'effet que cette lettre produisit à Emmanuel.

— M. le comte est là-Laut, reprit le domestique.

- Cest bien, fit Emmanuel avec cette force d'âme qui le faisait si supérieur ; vous avez eu tort d'être inquiets, M"»« de Byron ne court aucun danger.

— D'ailleurs, madame a laissé une lettre pour monsieur. C'est M. le comte qui a cett^ lettre.

— Très-bien.

Emmanuel monta l'escalier, et, comme nous venons de le dire, parut au seuil de la chambre où se trouvait son beau-père. Emmanuel referma la porte et s'avança vers ce dernier. M. d'Uermi lui tendit la lettre de Marie, qu'il n'avait pas voulu ouvrir. Emmanuel la lut. Pas un mot n'avait été échangé entre les deux hommes. Emmanuel sonna après avoir lu la lettre. Un domestique parut.

— Faites retirer mes malles de ma voiture, mais auparavant dés« habillez-moL

Emmanuel faisait exprès rester le valet de chambre afin qu'il entendit ce qui allût être dit et répétât ce qu'il avait entendu.

— Que c'est bien d'elle, que je reconnais bien Marie, fit M. de Bryon tout haut et en souriant. La folle enfant I Elle est inquiète de ne pas me voir revenir et la voilà qui, avec Marianne seule, sans prévenir personne, court la poste pour me rejoindre, et m'écrit qu'en cas- que j'arrive, je retourne la chercher d'où je viens. Quelle folle enfant vous avez là, mon cher comte I

Et Emmanuel , avec un regard qui imposait silence , passa à M. d'Hermi la lettre de sa fille. Le comte la lut d'un bout à l'autre sans dire un mot, et l'ayant lue, la repassa à celui qui la lui avaU donnée, lequel, l'ayant repliée d'une main tremblante, la jeta au

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