EMMANUEL DE BETON
' — Maintenant, continua-t-il, vous apprendrez peu à peu à ma fille que son père et sa mère sont morts, et lorsqu'on viendra vols la réclamer, on vous remettra, je vous le répète, une lettre de moi qui assurera votre avenir. A la personne seulement qui portera cette lettre vous remettrez T enfant.
— C'est bien, vous serez obéi, monsieur, disait la pauvre femme, ne comprenant rien à ce personnage étrange qui payait des mois de nourrice cinq cents francs, et donnait une maison à la nourrice.
— Maintenant, adieu.
— Monsieur part ?
— Oui.
— Et qamd reviendra monsieur?
— Peut-être une fois aujourd'hui, peut-être jamais. Emmanuel embrassa sa fille, et la tint dans ses bras pendant
cinq minutes. Toute son ftme passait de son cœur à ses lèvres ; enfin, il la reposa à terre et l'assit près du feu.
•^ Voilà son petit paquet, disait le pauvre père les larmes aux yeux, toutes ses petites affaires ; vous veillerez à ce qu'elle soit toujours bien mise, car elle est très- coquette ; enfin, je vous la recommande comme si c'était votre fille.
n posa une bourse à travers les mailles de laquelle étincelait de l'or, eCv après avoir une dernière fois embrassé l'enfant, il disparût.
— Au ministère de ***, dit-il au cocher.
Et la voiture partit.
Emmanuel était brisé ; il pleurait ces larmes isolées et retenues, qui sont les prémices d'une grande douleur, car c'est à peine si les
294 u moHAH
grandes doalean moitillent les jeux ; cepeodsnt, telle êtsAX b fcNrce de cet homme sur lui-même, que ses yeux se séchèrent, que soo cœur se dégonfla, et qu'en arrivant au boulevard, il paraissait sinon g^l, du moLos indifférent» Il se fit aanoncer chez le ministre que nous connaissons.
— Qui vous amène ? lui demanda celui-cû
— Je viens prendre un passe-port,
— Tous partez?
— Oui.
— Maintenant T
— Ouï.
— Où pouvez-vous aller dans ce moment-ci T
— Je voyage.
— Vous .êtes souffrant?
— Non ; mais M'^* de Bryon est souffrante.
-^ Vous reviendrez ?
— FeuMtre«
Le ministre semMaît ne pas comprendre.
— Hais, disatt41, je croyais...
— Que votre ami allait être votre coUèguel
— Vous f avez dit.
— C'était vrai.
•— Cela ne Test plus?
— Non.
— Que me dites-vous là?
— Qu'il y a des affections auxquelles il faut sacrifier mâme ion ambition.
— Vous allez émerveiller Paris.
— Paris est bien bon, ou bien jeune.
—- - Voua vouiez mi passe^rt?
--Oui.
— Pour?
— Pour tous les pays.
— Pour tous les pays dmuds ; ear si madame est aeiil&ialeb c'est le printemps qu'il M fiaet.
-^ Soit.
— Allez en Ilalie.
— VolonticrSi.
— Vous y trouverez justement un de vos amis.
— Ah / vraiment t et qui donc ?
— M. de Grige.
A ce nom^ le comte tressodlit*
— il est donc parti? repril-iL
— Oui, aTee sa sœur ; il est Tenu faire TÎser 9tm pasae-popl.
— Avec sa sœur, murmura Emmanuel.
— Cela vous étoane ? Je le erofiis cifédâycHient fils uniqiie ; mais il paraît qu'il avait une sœur.
Emmanuel devina tmn ; il sentit 9oa san^refkicr à son cœur.
— Ya pour Fltalie I éit-îl en faisamt un effort.
Le ministre sonna ; son secrétaire, que nous connaissons anaai, [tarât ; le ministre lut remit un papier qu'il venait de signer.
— Faites donner un passe-pôrt, dit-il ; ei^ se retoiimant vers ErAmanue> : — Yohs voilà envoyé particulier du gouvemcisicnt , de cette façon, vous avez droit le premier aux cfa^anx de peate» c^est quelque ehosew
— Merci de ce service, moDàeiir le nnnistre.
Eïnmanuel sortit.
Qu«nd il eut refermé la porte
— On n'a pas vu JuUa t dit le nmistre m lecrétair».
— Non
— Alors on vâ ki voir ; caor voilà un départ qui doit venir d'elle. EnmMmuel alla chex M. d'Hermi. Le domestique qui lui ouvrit
la porte, et qui éCâîl un des plus anciens serviteurs du comte, paraissait consterné. Il Introduisit, sans dire un mol, Smmtnnel dans la chambre oè se trouvait son maître, et reidnna la porte sans que celui-ci détournât la tête ou parût même a^apereevoir de la prince du nouveau venu. Emmamiel s'approdua de son beaupère qui, pâle, les yeux fixes et mouillés (f une larme qui semblait éternellement rivée à sa paupière, semblait un de ces pauvres êtres que la raison va déserter, et qui, sur la limite de la folie, ne reconnaissant pas les horiaons nouveaux qui s'ouvrent devant eux, restent dans cet étonnement atone qui précède la catastrophe cérébrale.
•^Mon père, dit M. de Bryon en s'agenpnillant devant cet homme que cette grande douleur faisait saint et vâiérable, mon père, bénissez-moi.
Le comte fixa ses yeux sur le jeune homme, et un sourire bienveillant, quoique amer, comme les sourires qui cachent eue souffrance, passa rapidement sur ses lèvres sans qu'un mot sortit dé sa bouche.
— Mon père, reprit Emmanuel, ai-je jamais rien fait que vous ^ez pu blâmer ?
Le comte fit signe que non.
— Depuis le jour ou vous m'avei donné votre fille, ai-je fait quelque chose dont n*eût été fier l'époux le plus aimant t
M. d'Hermi répéta le même signe.
276 LE BOlfAK
— Je n'ai donc rien à me reprocher, mon père, et je sois martyr et non coupable ?
Le père embrassa le jeune homme, qui sentit sur ses joues deux larmes brûlantes et sacrées.
— \dieu, alors, mon père, reprit Emmanuel ; car avant de partir, je voulais avoir cette consolation, qui, dans votre bouche, devient la parole de Dieu.
Emmanuel se leva, le comte fit un geste comme pour le retenir ou le questionner ; puis, les yeux fixes et inintelligents, il laissa retomber sa tête sur son fauteuil, et laissa son gendre s'éloigner sans rien lui dire.
Emmanuel retourna à Auteuil, trouva sa fille les yeux rouges, mais jouant. Il passa deux heures avec elle, l'embrassant comme on embrasse ceux qu'on aime quand on croit ne plus les revoir, recommandant l'enfant à la nourrice, et murmurant une prière à chaque baiser. A dix heures, il quitta Auteuil, revint à Paris, dîna, ou fit semblant de dîner chez lui, puis il s'habilla et se rendit à l'Opéra. On jouait la Favorite. Il écouta au fond de sa loge cette merveille de musique et d'amour, et, après le premier acte, il se rendit au foyer, où il rencontra quelques amis, qui tous, ignorant ce qui lui était arrivé, vinrent à lui et lui tendirent la main en le complimentant, car c'était déjà une chose connue que son voyage à G... et le but qu'il avût. Le comte reçut leurs félicitations en homme convaincu de l'instabilité des choses humaines, et alla faire des visites dans quelques loges ; on lui demandât partout des nouvelles de M*^* de Bryon. Sa fuite n'était donc pas connue. Il répondit que M"^* de Bryon était souffrante, et qu'il allait partir avec elle, que sa présence à l'Opéra n'était même qu'un adieu aux personnes qu'il avait l'habitude d'y rencontrer.
Il rentra chez lui, vit la chaise de poste qui l'attendait, et après -s'être revêtu d'un costume de voyage, il redescendit, et partit au galop des quatre chevaux sur la route du Midi. Avant de partir, il avait envoyé au roi sa démission de pair de France.
La démissîoà de M. de Bryon fit grand bruit et causa un grand étonnement à Paris. Chacun se demandait la cause de ce brusque
d'0Ne feumb 277
départ, lorsque le Moniteur, le journal offîeîel, inséra ces li*
es
c M. de Bryop, paîf de France, vient de quitter Paris, après avoir envoyé sa démission au roi. Il abandonne complètement les affaires publiques pour accompagner en Italie M™* deBryon, dont la santé est cbancelante. »
Cette note avait été communiquée par le ministre, dont Julia était un dçs principaux agents; mais, malgré Tamour bien connu d'Emmanuel pour liane, on avait peine à croire à cette maladie spontanée, et toutes sortes de commentaires circulaient sur cet événement. Julia savait la vérité, elle. Elle avait d'abord été étonnée de ne pas recevoir de réponse à la lettre qu'elle avait écrite à Marie, et qui devait la sauver.
— Voilà comme elles sont toutes, s'était-eHe dit avec dépit, avec repentir même. Maintenant qu'elle ne me craint plus, elle ne me remercie même pas de ce que je fais pour elle.
Le lendemain elle était allée chez Mm* de Bryon, et elle avait appris que Marie était partie depuis la veille pour la campagne, c'était du moins ce qu'avait dit M. d'Hermi. Enfin, quand la nouvelle du départ de M. de Bryon lui parvint, elle se rendit chez lui, demanda ce qu'on avait fait du paquet de lettres qu'elle avait en^ voyé, et apprit encore qu'au lieu de le remettre à Marie, qui n'était pas revenue, on l'avait remis à Emmanuel. Elle comprit tout.
— Elle est perdue malgré moi, se dit-elle ; puisque je ne peux la sauver, profitons de sa perte.
Je vous avais bien dit que Julia était une femme d'esprit.
— Ma foi, tant mieux, dit-elle après avoir réfléchi quelque temps sur ce nouvel incident ; et elle se rendit chez elle, où elie prit quelques papiers, et de là au ministère.
— Eh bien ! monsieur le ministre, êtes- vous content? dit-elle.
— Oui, ma chère Julia, très-content.
— Vous savez à qui vous devez ce qui arrive î
— A vous, sans doute ?
— En effet, à moi.
^- Savez-vous, Julia, que vous êtes une femme extraordinaire ?
— Je le sais bien.
— Mais comment avez-vous fait?
— C'est bien simple : j'ai su que M. de Grige, que vous regardiez comme un être inutile, était amoureux de Mn»« de Bryon ; jB
suis deveâiie la maftresse de M. Grige, avec eette eonvietion que, dans un temps donné, celle qu'il aimait lui céderait.
— Voilà ropinion que vous avez des femmes?
-* Oh I mon Dieu, oui ; elle a cédé et elle a écrit à son amant comme toute femme qui cède ; j'ai attendu qu'il y eût plusieurs lettres, je ics ai prises chez Léon et je les ai envoyées au mari. Vengeance de femme toute naturelle, et qui trouverait une excuse chez bien des gens honnêtes, si j'invoquais pjur cela auprès d'eux le grand amour que j'avais pour Léon, et l'état où m'a jetée la jalousie, continua Julia en riant, comme pour démentir encore mieux ee qu'elle disait. J'ai détruit le colosse avec une piqûre, j'ai arrêté le char avec un caillou. Vous ne vous doutiez pas que c'était ainsi que je vous débarrasserais de M. de Bryon ; c'est un parti auquel j'ai coupé la tète. Je suis la Judith d'un Holopherne politique. Je retarde de dix ans une révolution qui n'avait plus que six mois à attendre. Si le monde savait d'où viennent toutes ces grandes secousses gouvernementales, serait-il assez étonné 1 Et pas un de ceux qui écrivent l'histoire eonteroporaine ne sait celai ce serait pourtant bien intéressant ; il est vrai que le lecteur n'y croirait pas.
— Julia, dit le ministre sériatsement. vous nous avez rendu un grand, un trè*-grand service.
•— A qiri le dites-vous l
— n faut que j'achève votre fortune, le voulez-vous 7 •^ Vous le demandez ?
— Rien ne vous retient à Paris?
— Rien.
— Ainsi vous pouvez partir?
— Aujourd'hui même, si vous le voulez. Nous nous lançons dans la politique étrangère ?
— Justement.
— Et vous n'êtes pas fâché de vous débarrasser de moi, avouez-le.
— Vous êtes folle 1
— Vous avez bien raison de faire ce que vous faites ; je serais une alliée trop dangereuse pour ceux qui se servent de moi, s'ils me gardaient toujours auprès d'eux. Songez donc que je suis femme, après tout, et que dans un moment d'erreur, comme nous en avons toutes, je pourrais trahir les secrets de l'État, et lui faire plus de mal que je ne lui ai fait de bien ; quel scandale, si l'on savait tout ce que je sais 1
Le ministre écoutait Julia; il comprenait fort bien que ce n'était pas ^ulement pour dire ce qu'elle disait qu'elle parlait ainsi, mais rour que le ministre sentit combien il avait intérêt à la ménager et à ne l'éloigner que pour lui faire une position exceptionnelle.
d'uhb FfcafMB 279
— Soyez tranquille, reprit le ministre ; vous n'aurez pas à vouii plaindre de ce que j'ai à vous proposer.
— Vous devinez tout, monsieur le ministre ; pariez.
— Il y a de par le monde un petit roi qui nous gêne ; c'est le roi de ***. Il faut une Maintenon à ce roi-là, parce qu'il faut une révolution au pays.
— Maintenon comme influence, Montespan comme Age, fit Julia.
— C'est cela.
— Gela me parait facile d'abord-, et dangereux ensuite.
— Est-ce que le danger vous fait peur T
— Certes non.
— Alors la mission vous ^a ?
— Oui ; ce roi est vieux n'estHse pas?
— Cinquante-cinq ans.
— Dévot ?
— Extrêmement dévot.
— Par conviction?
— Non, par peur.
— H a un confesseur qui le domine ? ^
— Un Italien nommé Gamaldi. Gomme vous savez votre hîstoirt de l'Europe I
— D faut m'adresser au confesseur, et je me charge du reste.
— Julia, je vous promets de vous faire dresser une statue d'or t
— Dont vous me ferez la rente ! Quand partirai-je ?
— Quand vous pourrez.
— Dans huit jours ?
— À merveille 1
— Demain, je viendrai prendre vos dernières iDStmctions.
— C'est oela ; à demain, Julia.
— A demain, monsieur le ministre.
— Ainsi, je pars, dit Julia en remontant dans sa voiture. Ma foi I j'aime autant cela ; on ne sait pas ce qui peut arriver.
Et elle se fit conduire aux Champs-Elysées, avec intention ; car Julia ne faisait rien sans intention. Elle voulait annoncer son prochain départ à ses amis, qui, pour la plupart, étaient aux Champs- Elysées à cette heure, et elle ne voulait pas partir avant d'avoir donné, la première à Paris, la véritable cause de la démission d'Emmanuel. Julia tenait à sa réputation. Au rond-point, elle rencontra le vioux comte de Camul, que nous avons vu une fois entrer dans la lo^^e de Lovely aux Italiens.
— Ah I bonjour, chérie, fit ce vieux don Juan, qiie je suis aise de vous voir I
280 LE BOMAN
— Et moi, que je suis enchantée de vous rencontrer ! Où allez- TOUS ainsi, mon cher comte ?
— Je vais chez M. de Bryon, savoir s'il est parti.
— Il est parti ; c'est inutile que vous vous dérangiez.
— Oue signifie ce départ, après le voyage qu'il vient de faire à C..., voyage qui devait amener un bouleversement dans l'État?
. — VraimentI fit Julia d'un air étonné.
— Oui, oui; les provinces étaient dans ses idées; c'était un homme bien fort. Que signifie cette démission? L'aurait-on acheté? Hé I hé I le bruit en court déjà.
— Il n'en est rien, dit Julia.
— Est-ce que vous savez quelque chose, vous?
^- Je sais tout, mon cher vieux.
— Contez-moi cela.
— Venez ce soir.
— A quelle heure ?
— Après l'Opéra.
— Puis^je amener le baron?
— Amenez qui vous voudrez.
— Et Léon sera-t-il chez vous ?
— Léon est parti.
— Ah çà ! tout le monde part donc 1
— Il parait ; c'est encore toute une histoire.
— Vous m'intriguez ; lui qui vous adorait l
— A ce soir ; voici quelqu'un à qui f ai un mot à dire.
— A ce soir, chère amie ; je vous préviens que le baron vouf aime toujours, et que si je vous l'amène, il vous fera sa cour.
— Il perdra son temps ; je pars dans trois jours.
— Ah 1 par exemple, voilà qui est fort I Vous aussi?
— Moi aussi. A ce soir.
En même temps, Julia faisait signe à un jeune homme qui passait de venir lui parler. C'était un de ces jeunes gens comme il y en a tant, un peu de la même essence que de Grige, mais plus ruiné. En revanche, c'était le plus grand colporteur de nouvelles qu'il y eût. Julia avait toujours eu un grand besoin d'argent ; et avant d'être une femme politique et d'avoir fait fortune, elle avait été forcée de s'en procurer par tous les moyens qui sont à la disposition dep %mmes de son espèce, quand elles sont jeunes et jolies. Il ne faudra donc pas s'étonner de l'intimité qui régnait entre elle et des gens qui n'ont pas encore figuré dans cette histoire, et qui ne feront qu'y passer.
— Dis donc, Gaston, dit-elle au jeune homme qu'elle venait
D'UNB FEMBflB 281
d'appeler, et qai fit arrêter son cheval pour loi parler, où yas-iu T — - Je vais faire une chose dont ma mère m'a prié.
— C'est?
— C'est d'aller savoir si réellement M. de Bryon est parti.
— Je viens déjà de rencontrer le comte de Camul qui y va.
— Ah 1 c'est la grande nouvelle.
— Eh bien ! je te dirai ce que j'ai déjà dit au comte : M. de Bryon est parti.
— Tu sais cela, toi?
— Oui, et bien autre chose encore que je te conterai et qui t'amusera, si tu viens ce soir chez moi à onze heures*
— J'y serai : Léon va bien ?
— Léon est parti.
— Ah bah 1
— Et ton ami Emest T
— Tiens, il est mort ce matin,
— De quoi donc T
— D'un coup d'épée ; j'étais son témoin.
— Ah 1 ce pauvre garçon. Qui est-ce qui lui a donné cela?
— C'est Charles, tu sais bien, le petit Charles qui était l'amant de M">« de ***.
— C'est pour elle que le duel a eu lieu f
— Oui ; tu le connaissais ?
— Parfaitement.
— C'est juste, tu en as été folle.
— Il me devait toujours un cheval.
— A moins qu'il ne te l'ait laissé sur son testament, il ne te le donnera pas. A ce soir.
— A ce soir.
Julia revint chez elle ; en route elle rencontra un troisième personnage, aux joues rouges, aux favoris noirs, au menton bleu ; un véritable type de la Bourse, nourri de bourgogne et de tru£fes^ éclairé du sourire de l'homme constamment heureux en affaires. Elle fit arrêter .sa voiture et cria à ce personnage :
— Girard I
— Ah I c'est vous, toute belle, comment va?
— Ah ) mon cher, vous parlez comme les lions du Taudeville. M. Girard se mit à rire. C'était comme cela qu'il répondsdt quand
il ne savait que répondre.
— Venez ce soir, lui dit Julia.
— Où?
— Chez moi.
— Jouera-t-onf
282 iM RUMAll
— Bst-ee qu'on joue chez moi?
■-- C'est que je ne jone qa% la Bourse, fit M. Girard, entre vo petit rire satisfait et une bouffée de cigare.
— Aussi votts devenez bien spirituel.
— Qua^d j'aurai ga^é mi miltion, je le mettrai à vos pieds,
— Allons, voilà un mot. Mais je vous quitte tout de suite pour ne pas vous forcer & en dire un second. A ce soir.
— Après les Variétés. Elle joue en dernier.
— Cela tient donc toujours?
— Toujours,
Julia continua son ehemÎB en rtant de cette fidélité qui éUit une duperie pour Tun et une fortune pour l'antre. Elle arriva chez elle. Le soir elle alla à l'Opéra. M. de Bay y avait repris ses habitudes dans une autre loge et à côté d'une autre femme. A onze heures elle était de retour.
— - Je vais conter toute cette histoire, pensait-elle. Je devrais peut-être me taire. BastI j'ai fait ce que je devais faire ! Pourquoi M»»* de Bryon a-t-elle trompé son mari? Tant pis pour elle.
Florentin, qui était entré en fonction d^uis le matin^ annonça le comte de Camul et \e baron de ***, Nons allons voir avec quelle exactitude Julia conta l'histoire de la démission d'Emmanuel t
— Ma chère Julia, Gt le comte de Camul en arrangeant ses cheveux teints devant la glace, vous voyez que je vous ai tenu parole, je vous ai amené le baron.
— J'espère bien que vous êtes toujours amoureux de moi, baron, fit Julia.
— Toujours.
— A la bonne heure. Mais je ne voui le permets qu'à une con* dition.
— Laquelle?
-— C'est que vous ne m'en parlerez jamais.
— Ah ! ah I ce pauvre baron, fit le comte en arrangeant «a cra« vate, lui qui n'était venu que pour cela,
— Eh bien t il sera venu pour rien. Cela n'arrive-tril pas souvent que l'on aille pour rien quelque part?
— Cela m'est arrivé aujourd'hui, continua le eomte en arrange«At son gilet. Malgi^ ce que vous m'avez dit^ je suis allé chez de Bryon, et l'on m'a dit qu'il était parti pour le Poitou, l'ai lu dans le Moniteur qu'il était parti pour l'Italie, et te secrétaire du mi* nistre m'a dit qu'il était venu chercher un passe-port sans savoir où il allait.
— Quand on pense que j'ai le secret de tout cela, mol.
— Et que vous allez nous le dire.
/ d'une VESIOfE 283
— Oh ! mon Dieu, oui.
— Et le secret du départ de Léon aussi, vous nous le direz?
— Pourquoi pas?
— Savez-vous que j« Taî cru fou, Léon, reprit le comte en ar* ranc^eaut ses manchettes.
— A propos de quoi?
— A propos de ce qu'il nous a fait l'autre jour an didi^
— Et que vous a-t-il fait?
— 11 y a de cela trois ou quatre jours. Il est arrivé an club avec Taîr très-effaré , et il s*est mis à une table de whist avec moi et deux autres personnes. An beau milieu de la partie, il s'est levé, a pris son chapeau et s'est enfui sans dire une syllabe. Tout le temps qu|il était resté là, il avait été inquiet, agité. Depuis, nous n'avons pas entendu reparler de lui,
— n avait sans doute un rendez- vous, fit Julia.
— Ici ? fit le baron.
— Non.
— Peut-être avait-il nn rendez-vous, ajouta le comte d'un air indifférent, en tirant un petit peigne de sa poche et en arrangeant ses favoris,
— Tout cela est très-bien, dit le baron, mais saviez-vous que Léon eût une sœur?
— Une sœurl fil le comte avec étonnement
— Oui, une sœur avec laquelle il est parti.
— Je suis sûr qu'il n'avait pas de sœur^ répliqua le comte. En ce moment on annonça Gaston et M. Girard.
— Vous arrivez bien , messieurs, leur dit Julia, il y a quelque chose à faire.
— Tant mieux, dit Girard, qu'est-ce que cela est?
— U faut éclairer le baron, qui se demande comment Léon de Grige a pu partir avec sa sœur, n'ayant pas de sœur.
— C'est bien facile à deviner, dit Gaston : c'est qu'il emmène une femme dont il ne veut pas que l'on sache le T'^ritable nom et qu'il fait passer pour une demoiselle de Grige.
— Et savez-vous le nom de cette femme? demanda Julia.
— Non.
— Eh bien! asseyez-vous, et je vais vous instruire. —Vous savez, reprit Lovely, que je voyais souvent Ijéon.
— Sept fois par semaine, fit M. Girard.
— Vingt-quatre heures par jour, fit le baron en soupirant.
— A peu près, continua Julia. Cependant, depuis quelque temps, ajouta-t-elle avec une indifférence affectée, je ne le voyais plui guère que cinq fois \U semaine et six heures le jour.
284 LE HOMAM
— El à quel moment commençaient ces six heures? dit Oaston.
— Quelquefois avant, mais jamais après le spectacle; enfin ^ comme vous voyez, cela n'allait plus. Entre gens d'esprit, on ne se quitte pis, et l'amour laisse assez de miettes pour qu'on en puisse faire une amitié ; puis certaine personne me trottait en tête, elLéon, de son côté, avait une passion sérieuse.
— Voilà du pouveau.
— C'est poli pour moi, ce que vous dites là.
— Nous écoutons.
— Donc, un beau jour nous nous avouâmes nos sentiments communs. Léon me dit qu'il devait me tromper le lendemain , je lui contai que je l'avais trompé la veille ; nous devînmes des amis, avec les bénéfices de l'amitié, bien entendu; c'est-à-dire qu'il me tiendrait au courant de son bonheur, sauf le nom qu'il me refusait de mé dire, et que je lui dirais mes succès et mes amours. A partir de ce moment, nous nous adorâmes, et nous étions, quand nous nous trouvions, d'une gaieté folle. Tout ce que je savais, c'est que cette femme qu'adorait Léon était une femme du monde. Gela me fit de la peine de le voir déroger ainsi ; mais ce n'était pas asses de savoir l'espèce, je voulus apprendre le nom.
-— Vous l'aimiez toujours?
— Non, je m'ennuyais.
.— Et la certaine personne?
— N'était que riche.
— De sorte?
— Que je voulais le tromper avec un prince.
— Qui n'était que beau.
— Justement.
-— Si bien que vous regrettiez?
-^ Non, si bien que je désirais.
— Subtile.
— Vous m'interrompez toujours.
— • Nous ne disons plus rien.
— Je voulais donc savoir où allait Léon. Je savais que ses visites sa mystérieuse maîtresse se fusaient à deux ou trois heures, car
soir il était toujours au théâtre, et passait, vous le savez aussi en que moi, ses nuits au club.
— Pas toutes^ fit le banquier en souriant et en regardant Julia.
— Vous m'interrompez encore.
— Cette fois, c'était pour constater un fait*
— Vous êtes ennuyeux.
i— Je suis exact, nous faisons de l'histoire ici, continuez.
— Un jour donc qtae pour tuer le temps qui le séparait de l'heure
b'unb feumb 28b
fortunée où il devait voir sa bien-aimée, car dans le nouveau monde qu'il fréquentait une maîtresse est une bien-aimée, Léon vint ici. (1 regardait toujours la pendule, ce qui me confirma dans mon opinion, et à deux heures il me quitta. Le lendemain, j'envoyai ma femme de chambre demander au cocher de Léon, lequel n'avait rien à refuser à ma femme de chambre, où il avait conduit son matire, la veille^ en sortant de chez moi. Le cocher lui donna l'ad-^esse, qu'elle me rapporta.
— Et cette adresse était?
— Attendez donc, nous ne sommes pas au dénoûment. Le lendemain, à six heures du soir, je montai dans ma voiture, et, le visage caché sous un voile, je me fis conduira à l'adresse donnée* La maison devant laquelle on m'arrêta était un hôtel particulier. Je sonnai , j'entrai et je demandai au concierge s'il était vrai que cette maison fût à vendre; il me répondit qu'il ne le cro^fait pas; alors je lui demandai le nom du propriétaire de l'hôtel, ne voulant pas monter lui parler d'affaires à l'heure du dîner, disais-je, et préférant lui écrire. Le portier me donna ce nom.
— Et ce nom était?
— Le lendemain, je passai trois ou quatre fois dans la rue à l'heure où je pensais que Léon devait faire sa visite accoutumée. Et en effet, à trois heures, je vis sa voiture arrêtée devant l'hôtel. . — Moi, continua Julia, je croyais Léon éperdument épris de'" cette femme. Mais, vous le savez,Léon était un garçon d'habitude... depuis longtemps il avait contracté celle de vivre avec moi et de faire sa maison de la mienne, si bien que le premier enthousiasme d'une passion difficile une ifois calmé, il en revint au désir de reprendre ses anciennes habitudes. Malheureusement c'était chose impossible avec moi. A tort ou à raison je l'avais trop aimé pour consentir à ne plus être pour lui qu'une sorte d'aubergiste. Je n'ai pas l'amitié aussi hospitalière I II l'avait compris, et il ne m'en parla même pas ; mais ce qu'il ne pouvait trouver chez moi il le trouva chez une autre de qui je tiens les derniers détails que je vais vous conter, et qui, ignorant sa liaison avec notre inconnue, eut la malheureuse idée de se passionner pour son nouvel amant.
— Quelle bizarrerie I
— Or, un beau jour elle trouva chez Léon les lettres de la . dame, découvrit l'adresse; et comme en ce moment le mari était en voyage, et qu'elle avait appris où il était, elle mit les lettres d« sa femme sous enveloppe et les lui envoya.
— - Gela se complique.
—> Maintenant, je vous donne en cent à deviner ce qui arriva.
— Continue, continue, fit Gaston, comme s'il en eût encore
286 IB EOMAIf
été à l'ëpoque où il avait des droite d^ns la maison, ton rédi m'intéresse.
— Mon amie écrivit à sa rivale ce qu'elle venait de faire. •— C'était charitable.
— Mon amie était bbnne.
— Cela se voit bieou
— C'est id <iue la chose devient frange 1 Un soir, j'étais seule ici, lorsque mon domestique entra m'annonçant.. Devinez qui ?
— Au diable les -énigmes 1
— Fais- toi sphinx; depuis qn'GEdipe a deviné celle de Delphes, c'est un emploi vacant.
— Alors, vous ne saurez le nom qu'à la fin.
— - Il y a donc une fin T dit Gaston.
— Mon ch^ Gaston, vous le savez mieux que personne qu'il y a une fin à tout; votre notaire vous l'a dit avant moi.
— Allons! allons I le mot n'est pas mal ; je m'incline.
— On m'annonça, reprit Julia, la maltresse de Léon, une femme du monde, et du plus grand monde.
— Et que venait-elle faire...
— Dans cette galère, n'est-ce pas? Vous allez le savoir. La pauvre femme, au reçu de cette lettre, avait été désespérée; J'ignore comment elle avait appris mes relations avec Léon ; mais
était vrai que j'eusse commis une pareille infamie, dont heureusement je suis incapable'. Je n'ai jamais vu de douleur égale à celle de cette femme, que j'eusse prise pour une enfant, tant elle est jeune et frêle. Je la déU'ompai sur ce qui me concernait, sans l'éclairer toutefois sur la véntable coupable, et c'est moi qui lui donnai le conseil de fuir avec Léon.
— Joli conseil t
— Que vouliez-vous qu'elle fit î
— Qu'elle restftt.
— El son mari ?*
— Il eût pardonné, comme tous les maris sensés.
— Un autre eftt peut-être fait ainsi, reprit Julia ; mais il parait que celui-là aimait, adorait sa femme, et, qui plus est^ qu'il en était adoré ; si bien qu'elle redoutait avant tout les Teproches de son mari.
— Pourquoi, fit Gaston, si elle adorait son mari, l'avait-elle trompé t
— - Tous savez bien qu'avec les femmes H y a toujours des pourquoi et jamais de parce que.
■- Enfin I
— Enfin, je consolai la pauvre enfant comme je pus; elle me déchirait l'âme; elle me quitta vers minuit et demi, et elle partit le lendemain avec Léon, sous le nom de sa sœur.
— Très-bien ! fit M. Girard, voilà pour Léon; mais cette histoire n'a aucun rapport avec la démission de M. de Bryon?
— Vous croyez ?
M. Girard regarda les trois auditeurs, comme pour leur dire'^*— N'ai-je pas raison ?
— En effet, dirent les trois hommes.
— Ainsi, vous ne devinez pas, dit Julia.
— Quoi? demanda- t-on.
— Le nom de cette femme I
Les hommes se regardèrent avec un pressentiment
— Cette femme... dit le comte de Camul.
— Eh, pardieu ! c'était M»* de Bryon !
— M»^ de Bryon! s'écrièrent avec étonnement ceux que Julia avait réunis.
— Comprenez «vous, maintenant, pourquoi M. de Bryon a donné sa démission et pourquoi il est parti ?
— Et vous êtes sûro de cela ? demanda le baron.
— Je l'affirme. Seulement, je vous demande le secret pour le pauvre Emmanuel, que vous connaissez tous, et qui mérite que Ton taise de pareils détails.
— Comptez sur nous, fit le comte.
— Quelle affaire I s'exclama le baron.
— • Qui aurait cru cela ? dit le banquier.
— ^ne femme charmante t répétdt Gaston. Léon est un heureux I
— Vous trouvez ?
— Qui ne serait heureux avec une maîtresse comme celle- là?
— Et croyez- vous que H. de Bryon soit parti pour rien ?
— Il est parti à la poursuite de sa femme et de Léon ; je le ,arierais.
— Diatlet
— El s'il a, dans la vie privée, le earaclère qu'il wmi dans It vie publique, je plains Léon.
— Nous aurons un petit drame, fil M. Ginurd en se trottant lis inains.
— Madame esl servie, dit le domestique en ouvrant k porte du salon.
3S^ UB ROMAlf
— Si vous voulez venir souper, messieurs, dit Julia, rien ne vous en empêche»
—^ Ma foi I j'ai faim, dit le comte ep jetant un regard satisfait sur toute sa personne.
— Et moi aussi, fit le baron.
— Ah I ce pauvre Léon !
— Ce pauvre Emmanuel !
—La drôle d'histoire 1
Le baron prit le bras de Julia et passa avec elle dans la salle à manger. On parla encore quelque temps de cette aventure. Le lendemain, elle fut racontée au club, du club elle passa aux salons, des salons aux boudoirs, des boudoirs aux antichambres, des antichambres aux petits journaux. Si bien que, quelques jours après, ^le était, avec des initiales faciles à reconnaître, répétée tout au long dans une de ces feuilles quotidiennes qui font commerce du scandale, et qui jettent, en la salissant encore^ de la boue sur ce qu'il y a de plus noble et de plus sacré. Emmanuel n'avait pas dépassé la frontière, que sa honte, que pour sa fille il s'était efforcé de cacher^ était connue de tout Paris. Quant à Julia, elle était partie pour sa mission diplomatique. Voyons maintenant ce qu'étaient devenus Léon, Marie et Emmanuel
Léon et Marie étaient arrivés à Florence. Depuis qu'elle avait quitté Paris, M'^* de Bryon n'avait pas dit un mot à son amanU Pâle comme Uki marbre, elle était restée au fond de la voiture, souriant quelquefois à Marianne, vivant machinalement et sans intention de vivre. On eût dit une morte que l'on change de tombeau.
Léon ne la quittait pas des yeux, et de temps en temps elle le sentait si malheureux, que par pitié elle lui tendait la main^ Ce qu'elle souffrait par le souvenir est incalculable. Mieux vaudrait chercher le fond, de l'Océan que le fond d'une pareille douleur. Elle se laissait conduire comme si tout ce qui était étranger à sa douleur lui eût été indifférent. Souvent deux larmes tombaient de ses yeux dans le silence de la nuit. C'était l'ombre de sa mère, le soutenir de M. d'Henni ou d'Emmanuel qui passaient devant elle.
Léoft comprit 91e ce n'était pas une maîtresse, .11 u.s une viai ^o
D^UNE FEUUB 289
résignée qu'il emmenait. Arrivé à Florence, il demanda deux appartements, Tun poar Marie et Marianne, l'autre pour lui, dans Thôtel où il descendit, jusqu'à ce qu'il eût loué ou acheté une mai« son convenable. Marie s^assit sur une chaise dans la première chambrr» qu'on Im offrit, regarda autour d'elle, et cachant sa tête dans ses mains, elle pleura abondamment. Beaucoup d'enlèvements ont fini, mais peu ont commencé de cette manière.
— Je n'ai pas besoin de vous recommander madame de Bryon, dit Léon à Marianne, je rentre chez moi. Quand elle voudra bien me voir, elle me fera demander.— Voilà ma vie enchaînée à cette pauvre femme, pensa Léon, et elle ne m'aime pas, et je l'aime 1
Et lui aussi il s'assit tristement dans sa chambre.
Quels résultats étranges et différents peut avoir un amour une fois que la femme s'est donnée ! Il y a quatre femmes dans ce livre. La première, M™* d'Hermi, a fait de l'amour une distraction, qui n'a pas même altéré son teint, que le monde a sue et qu'il a acceptée sans lui en demander compte, quoiqu'elle eût un mari, un grand nom et un enfant. La seconde, Julia Lovely, a fait de l'amour une marchandise, un calcul, un commerce, et la société lui a donné en échange une célébrité, la fortune, l'influence même. Elle vit de son amour comme un ouvrier de son travail. Seulement elle est plus heureuse que l'ouvrier. La troisième, Clémentine Dubois, ne ressent pour son mari qu'un amour amical, fraternel, sans eialta- ' tion, sans secousse, sans danger. Elle est sûre de son cœur, parce
qu'il est sans passion. Des quatre, ce sera la plus heureuse, parce qu'elle aura cette paix de l'àme qui est la conscience, ce repos des sens qui est la vertu. La dernière, Marie, est de toutes ces femmes la seule qui ait ressenti un amour réel^ amour qui la domine encore, amour qui l'a perdue par cela même qu'il était fort et qu'elle ^tait jalouse de celui qui le lui inspirait. C'est par jalousie qu'elle a trompé son mari. Elle n'a commis qu'une faute, et elle sera plus malheureuse que Julia, plus punie que la comtesse, parce qu'elle n'aura eu ni le calcul de l'une, ni le caractère insoucieux de l'autre. Elle ne se sera donnée qu'une fois à un autre homme que son mari, et ceCle faute unique brisera son existence, flétrira sa mémoire, détruira le bonheur de son père, l'avenir de l'homme qu'elle aimait tl qu'après cette faute elle aime encore plus que tout au r monde. EIIa sera punie parce qu'elle n'aura pas su mentir, parce
que, jusque dans sa faute^ son cœur sera resté *xinocent. Elle aura subi une inévitable fatalité, et sa vie, qui n'aura qu'une tache, sera ! devenue on moyen de fortune pour une femme qui n'a pas dans
tout son passé une bonne action à invoquer, excepté celle qu'ell* n'a faite que trop tard, et qu'elle a bien effacée depuis.
D'où vient cela? D'où vient qu'un être de vingt ans, sans expérience et sans force, puisse être, pour une erreur d'un jour, voué m mépris et au désespoir pendant toute sa vie par une société mille fois plus corrompue que lui? D'où vient que le mal soit luiratif pour les uns, et Terrreur mortelle pour les autres ? Faut-il donc que l'hypocrisie soit le guide de la vie, et pourvu que l'on se cache, sera-t-on absous? Le pardon ne pourra-t-il être donné que par ceux qui ont reçu du eiel mission de pardonner, par les prêtres, et faudrart-il éternellement qu'une société vicieuse se fasse juge dés fautes commises, et prenne sur elle de les punir, comme pour s'excuser parla punition qu'elle inflige? Ainsi, le pardon sera fermé à la pécheresse, à moins qu'elle n'aille le cliercher dans le sein de Dieu, et celui ou ceux qui ont souffert de sa faute lu^ pardonnasscnt-Ûs, le pionde, que cela ne regarde pas, ne pardonnera pas, lui, et montrera du doigt cette tache dont il fera une plaie.
Oui, la société est m&l faite, en ce qu'elle conseille le mal et ne le répare pas quand il est fait* C'est une entremetteuse qui vend ses filles^ non pour en tirer de l'argent comme une entremetteuse ordinaire, mais pour donner une excuse & ce qu'elle a fait elle-même. La femme qui apprend qu'une femme a failli ne plaint jamais cette femme. Elle la repousse d'abord, elle s'^n sert ensuite pour s'excuser si elle commet la même faute. Vous trouverez des femmes réputées vertueuses, qui le seront peut-être, qui continueront à receroir une femme adultère, si cet adultère n'a amené aucun scandale public; mais elles ne feront cela que pour faire un peu plus ressorlîr leur vertu, et pour avoir le droit de prendre la défense de quelqu'un. Sur mille, sur dix mille, vous n'en trouverez pas une qui dise avec franchise :
— Je reçois cette femme parce que son mari lui a pardonné, parce qu'à sa place j'aurais peut-être fait ce qu'elle a fait; parce qu'il faut être sans péché pour jeter la pierre au pécheur, et que je ne sais pas ce que l'avenir me garde.
Comment ! vous pardonnez & un enfant qui tue son père, et vous dites: Il ne savait pas ce qu'il faisait; et vous ne pardonnez pas au cœur, cet étemel enfant, qui ne sait jamais ce qu'il fait ) Et Ton fait des révolutions pour substituer tel roi à tel autre, ce gouverlement-ci à ce gouvernement-là, et tandis que ce qu'on appelle la politique progresse, cette grande question ne fait pas un pas, et patauge toujours dans la fange, y traînant toujours avec elle l'honneur des maris, le bonheur des femmes, le repos des familles, l'ar venir dés enfants! La nature, qui ne veut qu'une chose, la reproduction des êtres, s'arrange de toutes ces passions humaines qui
d'une femme 291
Taident à atteindre son but ; mais le munde ne vit pas selon la ua^ ture, il vit selon ses caprices, ses intérêts et ses préjugés; il maudit l'enfant pour la faute de la mère, il déshonore l*^ mari pour la faute de la femme, il rejette sur une famille entière Terreur d'un seul de ses membres, et il lui en demande compte, et il ne lui rouvre pas ses portes sans lui faire comprendre* qu'il pourrait les lui fermer.
Faut-il qu'il en soit toujours ainsi? La société se' contentera* l-elle dédire : Voici le bien d'un côté, voici le mal de l'autre, choisissez : si vous faites lebien, nous ne vous en saurons pas beaucoup de gré; mais si vous faites le mal, nous vous conspuerons, à moins que vous ne vous cacLlez et ne respectiez les convenances; arrangez-vous une réputation, nous ne regarderons pas ce qu'il y a dessous. Oh 1 si les femmes savaient quel respect immense elles inspirent à certains hommes quand elles sont vertueuses, toutes les femmes auraient la vanité de l'être .pour être estimées de cette minorité.
Encore quelques mots pour une digression qui se présente naturellement ici, et qui prouve la dangereuse organisation de la société, qui fait le mal même en croyant le bien.
Il y a deux ou trois institutions pour l'éducation des filles, telles que ; la maison de Saint-Denis, les Loges de Saint-Germain, où le gouvernement fait élever à ses frais les filles des militaires morts à son service ou retraités. Ces jeunes filles reçoivent une éducation excellente et sont élevées avec bs enfants des meilleures familles de France. Une fois leur éducation terminée, la société croit avoir fait pour elles tout ce qu'elle devait faire. L'éducation n'est-elle pas la source de toute fortune? Paradoxe accepté, et à côté duquel des savants sont morts de faim !
Qu'arrive-t-il quand ces jeunes filles, qui n'ont aucune fortune, sortent de ces maisons où elles sont restées jusqu'à dix-sept ou dix-huit ans? il arrive pour beaucoup qu'elles ont trop d'instruction, trop d'éducation, qu'elles ont trop côtoyé l'opulence et le bonheur des autres pour épouser un ouvrier honnête, mais dont l'éducation ne sera pas en rapport avec la leur Cmi le travail ne pourra pas subvenir aux exigences de l'éducation reçue. D'un autre côté, elles n'ont pas assez de fortune pour épouser un homme dont le rang A la position soient pn rapport avec cette malheureuse éducation qu'on leur a donnée croyant leur assurer l'avenir. D en résulte que ces deux impossibilités, jointes aux passions, à la paresse, à l'orgueil, aux sens, à tout ce qui domine la femme, jettent peu à peu et nécessairement ces malheureuses filles dans cette classe de courtisanes qui augmente tous les jours, et dans laquelle
on est lout étonné de rencontrer des intelligences et des instincts qui, aidés un peu plus longtemps par la société, eussent contribué à son bien, et qui meurent sans avoir rien produit que le mal.
Il y aurait un livre bien curieux et bien intéressant à faire sur cette fatale nécessité du vice, qui devient le résultat d'une trop bonne éducation.
^ Pendant ce temps, Emmanuel marchait toujours. Gomme il ne doutait pas que sa femme et Léon ne voyageassent en poste, à chaque relais il prenait des informations, et il suivit jusqu'à Marseille la même route que les fugitifs. H ne s'arrêta pas une minute. Un bateau partait de Marseille le jour où il arrivait, il le prit. Il ne disait que ce qu'il lui fallait absolument dire pour continuer sa route, ne mangeait que ce qu'il faut pour ne pas mourir de faim. Jamais la douleur ne prit sur le visage d'un homme une plus saisissante expression. D arriva à Livourne. Le soir, il était à Florence.